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Full text of "Les légendes épiques : recherches sur la formation des chansons de geste"

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in  2011  with  funding  from 

University  of  Toronto 


http://www.archive.org/details/leslgendes03bd 


LES 

LÉGENDES    ÉPIQUES 


DU    MEME    AUTEI'H 

à  la  même  librairie 


De  Nicolao  Museto  (gallice  Colin  Muset),  francogallico 
carminum  scriptore,  1893,  in-8 4  fr.    50 

Les  Fabliaux,  études  de  littérature  populaire  et  d'histoire 
littéraire  du  moyen  âge,  3e  édition,  conforme  à  la  deuxième, 
191 1,  gr.  in-8 Épuisé. 

Hommage  a  Gaston  Paris,  leçon  d'ouverture  du  cours  de 
langue  et  littérature  françaises  du  moyen  âge,  prononcée  au 
Collège  de  France  le  3  février  1904,  1904,  in-16.      2  fr.  25 

Bibliographie  des  travaux  de  Gaston  Paris,  publiée  par 
Joseph  Bédier  et  Mario  Roques,  1904,  in-8,  papier,  de 
Hollande  (van  Gelder),  avec  un  portrait  de  G.  Paris.     12  fr. 

Édition  de  Textes 

Les  Chansons  de  Colin  Muset,  avec  la  transcription  des 
mélodies  par  Jean  Beck  (Collection  des  Classiques  français 
du  moyen  âge),  1912,   in-16 2  fr.    25 

Les  Chansons  de  croisade,  avec  leurs  mélodies  publiées  par 
Pierre  Aubry,   1909,  in-8 Épuisé. 

Le  Roman  de  Tristan,  par  Thomas,  1902-1 905,  2  vol.  in-8  car- 
tonnés, le  vol '. 17  fr.  50 

Les  deux    Poèmes  de   la  Folie  Tristan,   1907,  in-8,  cartonné. 

7    fr.   50 

Le  Lai  de  l'Ombre,  par    Jean  Renart,  1913,  in-8,  cartonné. 

9  fr. 

Tristan  Ménestrel  (texte  publié  en  collaboration  avec 
Miss  Weston).   Tn-8 3  fr.   75 


LES 

LÉGENDES  ÉPIQUES 

RECHERCHES  SUR  LA  FORMATION 

DES 

CHANSONS  DE  GESTE 

PAR 

Joseph  BÉDIER 

de     l'Académie    française,     professeur    au    Collège  de_  France 

OUVRAGE    COURONNÉ    PAR    L'ACADÉMIE    FRANÇAISE 

(Grand  Prix   Gobert,  1911) 


DEUXIÈME   ÉDITION    REVUE    ET    CORRIGÉE 

III 

Légende  des  «  enfances  »  de  Charlemagne  et  l'histoire  de  Charles 
Martel.  —  Les  chansons  de  geste  et  le  pèlerinage  de  Compostelle.  — 
La  Chanson  de  Roland.  —  De  l'autorité  du  manuscrit  d'Oxford  pour 
l'établissement    du  texte  de   la  Chanson  de  Roland. 


PARIS 
LIBRAIRIE  ANCIENNE  EDOUARD  CHAMPION 

0,    QUAI    MALAQLA1S 

1921 

Tous  droits  réservés 


S043 


A  MADAME 

La  Marquise  ARCONATI  YISCpNTI 

Née  Alphonse  PEYRAT 

en  témoignage  de  ma  respectueuse  affection 


! 


LA   LEGENDE 

DES 

«  ENFANCES  »   DE  CHARLEMAGNE 

ET 

L'HISTOIRE  DE   CHARLES    MARTEL 


'  19  \<t- 


LA   LEGENDE  DES  «  ENFANCES  » 
DE  CHARLEMAGNE 

ET 

L'HISTOIRE    DE    CHARLES    MARTEL 


I.  Position  de  la  question  :  est-il  vrai  que  Mainet,  Basin, 
Berthe  aux  grands  pieds,  romans  du  xne  siècle  qui  mettent 
en  scène  Charlemagne  et  les  traîtres  Rainfroi  et  Heldri, 
procèdent  de  poèmes  du  viiie  siècle  qui  auraient  mis  en  scène 
Charles  Martel  et  ses  adversaires  Raginfred  et  Chilpé- 
ric  II? 

II.  Comparaison  des  textes  historiques  et  des  romans.  Dis- 
cussion DES  THÉORIES  QUI  SUPPOSENT  AU  VIIIe  SIÈCLE  L'EXISTENCE 
DE  TELS  POÈMES. 

III.  Solution    du    problème     sans     recours     a     ces     prétendus 

MODÈLES   DE  NOS  ROMANS.    L'ABBAYE  DE  StAVELOT   ET   SES  LÉGENDES. 


Position  de  la  question. 

Ce  qu  on  appelle  l'épopée  française,  ou  —  d'un  nom 
plus  familier  aux  hommes  du  moyen  âge  —  les  chansons 
de  geste,  ce  sont  soixante-dix  ou  quatre-vingts  romans, 
tous  du  xue  ou  du  xiuc  siècle.  Ils  sont  pour  la  plupart 
des  romans  historiques,  car  ils  mettent  en  scène  des 
personnages  qui  vécurent  réellement  aux  temps  mérovin- 


4     LA  LÉGENDE  DES  «  ENFANCES  »  DE  CHARLEMAGNE 

giens  ou  carolingiens,  Clovis  ou  Charles  le  Chauve, 
Girard  ou  Charlemagne,  Roland  ou  Raoul  de  Cambrai. 
Pourquoi  des  poètes  du  XIIe  siècle  ont-ils  pris  pour 
héros  de  leurs  romans  des  hommes  morts  depuis  tant 
de  siècles?  En  cette  question  tient  tout  le  problème  de 
l'origine  des  chansons  de  geste.  On  peut  y  faire  deux 
réponses,  et  deux  seulement. 

Ou  bien  les  poètes  du  xnc  siècle  se  sont  intéressés  à 
ces  personnages  du  temps  jadis  parce  que  d'autres  poètes 
lavaient  fait  avant  eux,  dont  les  plus  anciens  avaient 
été  des  contemporains  soit  de  Raoul  de  Cambrai,  soit  de 
Charlemagne,  soit  de  Clovis,  et  les  romans  du  xne  siècle 
sont  alors  des  renouvellements  de  ces  antiques  récits  ou 
poèmes. 

Ou  bien  les  poètes  du  xne  siècle  se  sont  intéressés  à 
ces  personnages  parce  qu'ils  avaient  des  raisons  à  eux, 
vivantes  de  leur  temps,  de  s'y  intéresser;  en  ce  cas, 
les  romans  du  xuc  siècle  sont  des  romans  du  xne  siècle, 
et  il  faut  les  interpréter  comme  tels  :  en  interrogeant, 
non  pas  les  lointains  âges  carolingiens,  mérovingiens, 
ou  franks,  mais  la  vie  contemporaine,  mais  la  vie  du 
xne  siècle,  et,  pour  les  plus  anciens  de  ces  romans,  la  vie 
|_de  l'époque  immédiatement  antérieure,  le  xic  siècle. 

De  là  deux  théories  qui  s'opposent  toutes  les  fois 
qu'il  s'agit  d'expliquer  «  l'élément  historique  »  d'une 
chanson  de  geste.  Nous  étudierons  ici  une  légende  où  le 
conflit  se  montre  dans  toute  son  acuité. 

En    18i2,  Paulin  Paris   avait  cru  remarquer,      entre 
les    chroniques    qui    retracent    la  jeunesse    de    Charles 
Martel     et    les    romans   qui    retracent     les    fabuleuses 
«  enfances  »  de  Charlemagne,  certaines  analogies. 


POSITION    DE    LA    QUESTION 


5 


Elles  étaient  vagues1.     En    1865,  Gaston  Paris  les  pré- 
cisa2,   et    c'est  ici    lune    de    ses    jolies  découvertes,  de 
celles  qui  semblent  menues  et  qui  ne  le  sont  pas  : 
D'une  part,  D'antre  part, 

dans  trois  romans  du  xn°  dans  les  annales  et  les  chro- 
siècle,  Berthe,Mainct,Ba-  niques  relatives  aux  années 
sin,  716-719, 

on  lit  que  on  lit  que 

Charles  (Gharlemagne),         Charles  (Charles  Martel), 
fils  de  Pépin  (Pépin  III,  le     fils  de  Pépin  (Pépin  II), 
Bref), 

eut  comme  adversaires  en  eut  comme  adversaires  en 
sa  jeunesse  deux  person-     sa    jeunesse    deux    person- 


nages   nommes 


nages  nommes 


l'un  Rai n f roi, 
et  l'autre  Heldri 


l'un  liaginfredus, 

et  l'autre  Chilpericus. 

liaginf  reclus  donne  régulièrement  en  français  Rainfroi: 
Chilpericus,  non  moins  régulièrement,  Helpri.  Il  peut 
arriver  à  chacun  de  dire  ou  d'écrire  Childéiïc  pour 
Chilpéric,  Heldri  ou  Helpri3. 

\.  Ayant  résumé  les  récits  légendaires  selon  lesquels  Gharle- 
magne enfant  aurait  été  persécuté  par  une  marâtre,  puis  par  les 
(ils  de  celle-ci,  Paulin  Paris  ajoute  :  «  11  se  peut  que  dans  ces 
traditions  tout  ne  soit  pas  controuvé  et  imaginaire.  Pépin  d'Héris- 
tal  avait  eu  deux  femmes,  Tune  desquelles,  Alpaïs,  fut  seulement 
une  concubine  ;  et  Charles  Martel,  fils  d'Alpaïs,  eut  longtemps  à 
lutter  contre  sa  marâtre  Plectrude  et  contre  les  enfants  de  cette 
marâtre.  »  (Histoire  littéraire  de  la  France,  t.  XX,   1842,   p.  703.) 

2.  Dans  son  Histoire  poétique  de  Gharlemagne,  p.  438-442. 

3.  G.  Paris  (7.  /. )  a  noté  deux  exemples  de  cette  méprise  : 
dans  les  Miracula  sanctae  Glodesindis,  ouvrage  composé  à  Gorze 
dans  la  seconde  moitié  du  xe  siècle  (Pertz,  SS.,  t.  IV,  p.  237, 
ligne  23),    on    lil    Childericus  pour  Chilpericus  ;  et      dans  le  très 


(l    LA  LÉGENDE  DES  «  ENFANCES  »  DE  CHARLEMAG-NE 

Si  l'on  accorde,  cl  qui  voudrait  s'y  refuser?  que  nous 
sommes  ici  en  présence  de  cet  accident,  la  concordance 
est  parfaite,  l'identification  s'impose,  et  M.  Pio  Rajna 
l'a  constaté  en  ces  termes  pleins  de  justesse  :  «  La  cri- 
tique a  le  devoir  d'être  prudente  et  de  ne  pas  confondre 
les  hypothèses  avec  les  vérités  de  fait  ;  mais  il  faudrait 
renoncer  à  tout  espoir  d'atteindre  jamais  le  vrai  par 
d'autres  voies  que  celles  de  la  simple  déduction  ou  de 
l'aperception  directe,  si  cette  fois  on  ne  concluait  pas 
que  Rainfroi  et  Heudri  sont  indubitablement  le  Ragin- 
fred  et  le  Chilpéric  de  l'histoire1.  » 

Avec  la  même  justesse,  M.  Rajna  a  insisté  2  sur  le 
fait  que  Heldri,  Heudri  est  un  mot  de  bonne  formation 
populaire  3. 

vieux  poème  sur  saint  Léger,  ChildéricII  est  appelé  Chielperig  ». 
J'ai  rencontré  à  mon  tour  un  troisième  exemple  :  la  Vita  Nivardi, 
texte  du  ixe  siècle  (Monumenta  Germ.  historica,  Scriptores  rerum 
merovingicarum,  t.  V),  donne  une  fois  (p.  168,  ligne 3),  Chilpericus 
pour  Childericus. 

1.  Pio  Rajna,  Le  origini  delV  epopea  francese  (1884),  p.  213. 

2.  Ibid.,  p.  211. 

3.  Il  en  est  de  même  de  Rainfroi  ;  mais,  pour  Rainfroi,  le  fait 
n'a  pas  d'intérêt.  C'était  un  nom  encore  très  porté  au  xne  siècle. 
Un  poète  du  xne  siècle  qui  aurait  lu  dans  un  livre  latin  Ragin- 
fredus  l'aurait  presque  nécessairement  transcrit  Rainfroi.  Pour 
employer  une  forme  savante  telle  que  Raganfroi,  qui  se  lit  dans 
les  Chroniques  de  Saint-Denis  (voyez  Rajna,  ouvr.  cité,  p.  211),  et 
qui  ne  se  lit  guère  que  là,  il  faut  presque  faire  exprès.  Aussi 
Philippe  Mousket  traduit-il  régulièrement  par  Rainfroi  (v.  1725, 
etc.)  le  Raginfredus  de  sa  source.  On  trouve  ôansï  Historia  regum 
Francorum  monasterii  s.  Diomjsii  (Pertz,  SS.,  t.  IX,  p.  399), 
Rainfredus  (ligne  15)  auprès  de  Ragenfredus  (1.  11)  ;  Raenfredus 
et  Rainfridus  chez  Adémar  (SS.,  t.  IV,  p.  114)  ;  chez  Hugues  de 
Flavigny  (SS.,  t.  VIII),    Rainfredus  (p.  339,  1.  41),  ou  Raimfredus 


POSITION    DE   I.A  QUESTION  i 

Au  temps  où  furent  écrits  nos  trois  romans,  le  nom 
de  Chilpéric  ne  se  portait  plus.  Aussi,  quand  les  clercs 
rencontraient  Chilpericus  dans  un  vieux  livre  latin,  ils 
le  rendaient  en  français  comme  ils  pouvaient,  par  quelque 
forme  savante  et  gauche.  Chilpéric1,  ou  Chielperig  2,  ou 
CiperisK  Puisque  nos  romanciers,  eux,  disent  Heldri, 
c'est  donc  qu'ils  n'avaient  pas  sous  les  yeux  un  livre 
latin  qui  leur  donnât  Chilpericus  ;  tout  se  passe  chez 
eux  comme  si  le  nom  n'avait  cessé  depuis  les  temps 
mérovingiens  d'évoluer  normalement  et  comme  s'ils 
l'avaient  trouvé  vivant  dans  la  tradition. 

Peut-être  aurons-nous  à  contester  plus  loin  la  portée 
de  cette  remarque.  Quoi  qu'il  en  soit,  le  fait  principal 
est  certain,  et  nous  devons  l'accepter  une  fois  pour 
toutes,  sans  restriction  :  le  Rainfroi  et  le  Heldri  de  la 
légende  sont  bien  le  Raginfred  et  le  Chilpéric  de  l'his- 
toire. 

Ce  fait,  comment  l'interpréter?  Selon  G.  Paris  (c'est  \ 
le  premier  des  deux  principes  d'explication  possibles), 
ces  fables  de  chansons  de  geste  procèdent  d'une  très 
lointaine  tradition  populaire.  Après  G.  Paris,  des  auteurs 
nombreux  ont  adopté  cette  opinion  :  le  cas  de  Raginfred. 
adversaire  de  Charles  Martel,  transformé  par  la  légende 
en  Rainfroi,  adversaire  de  Charlemagne,  leur  semble 
offrir  l'une   des    preuves  les  plus  fortes  de    l'ancienneté 

(p.  342,  1.  10)  ;  Rainfredus  dans  les  Miracula  s.  Veroni  [SS.,  t.  XV, 
p.  750,  1.  50}  et  dans  VHistoria  Fossatensis  SS.,  t.  IX,  p.  372, 
1.41).  Etc. 

1.  Chilpéric  dans  les  Chroniques  de  Saint-Denis,  chez  Philippe 
Mousket,  etc. 

2.  Chielperig  dans  le  Saint-Léger. 

3.  Un  roman  du  xv°  siècle  est  intitulé  Ciperis  de  Vignevaux. 


8    T.A  LÉGENDE  DES  «  ENFANCES  »  l>K  CHARLEMAGNE 

des  chansons  de  geste  ' .  Dès  le  vnie  ou  le  ixc  siècle,  des 
récits  ou  des  chants  auront  célébré  Charles  Martel  et 
ses  luttes  contre  Raginfred  et  Chilpéric  :  transmis  d'âge 
en  âge,  ils  se  seront  un  jour  fondus  avec  d'autres  chants 
ou  récits,  dont  Charlemagne  était  le  héros  ;  on  aura 
attribué  au  petit-fils,  plus  glorieux,  les  aventures  de 
son  aïeul  ;  c'est  un  «  transfert  épique  »  ;  c'est  même 
l'exemple-type  du  «  transfert  épique  >>,  celui  que  les 
auteurs  allèguent  le  plus  volontiers.  Quand  les  poètes  du 
xue  et  du  xine  siècles  rimaient  les  romans  de  Berthe,  de 
Mainet,  de  Basin,  ils  renouvelaient,  sans  en  soupçonner 
eux-mêmes  l'ancienneté,  des  poèmes  plus  vieux  de  quatre 
ou  cinq  cents  ans. 

Cette  théorie  est  séduisante.  Est-elle  vraie  ?  et  ne 
peut-on  pas,  ici  comme  entant  de  cas  analogues,  recou- 
rir à  l'autre  principe  d'explication? 

Sur  la  méthode  à  suivre  en  présence  de  pareils  pro- 
blèmes. —  Avant  d'entrer  dans  cette  recherche,  je 
voudrais  dire  quelques  mots  touchant  la  méthode. 

Pour  traiter  le  cas  de  Heldri  et  Rainfroi,  est-il  indis- 
pensable de  discuter  d'abord  la  théorie  de  G.  Paris  ? 
Ne  suffirai t-il  pas,  puisque  je  proposerai  une  autre 
solution  que  la  sienne,  de  la  proposer  dès  maintenant  ? 
Si  elle  est  juste,  elle  s'imposera  d'elle-même.  —  Hélas  !  il 
n'en  va  pas  ainsi.  L'explication  que  je  tiens  en  réserve 
ne  saurait,  je  l'avoue  d'avance,  s'imposer  d'elle-même  ; 
par    elle-même,    en    mettant    les  choses  au  mieux,  elle 

1.  Arsène  Darmesteler,  entre  autres,  lo  dil  dans  un  article  de 
la  Rpvup  critique  de  1884,  reproduit  dans  ses  Reliques  scienti- 
fiques, t.  II  (1890),  p.  50. 


POSITION    DE    LA    QUESTION  9 

n  est  que  vraisemblable.  L'autre,  celle  de  G.  Paris,  est 
vraisemblable  elle  aussi,  à  tel  point  que  ma  pré- 
tention de  la  contredire  doit  surprendre  par  sa  témé- 
rité. Elles  peuvent  être  1  une  et  l'autre  vraisemblables, 
et  pourtant.  Tune  disant  :  «  Ces  romans  du  xrie  siècle 
procèdent  de  très  anciens  modèles  perdus  »,  l'autre 
disant  :  «  Ces  romans  du  xne  siècle  sont  des  romans 
du  xiie  siècle  »,  elles  sont  contradictoires,  et  par  suite 
Tune  des  deux,  même  vraisemblable,  est  erronée.  Mais 
comme  elles  sont  les  deux  seules  hypothèses  possibles, 
et  qu'il  n'est  au  pouvoir  de  personne  d'en  former  une 
troisième,  il  faut  aussi  que  l'une  des  deux  soit  vraie. 
Donc,  tout  ce  qu'on  pourra  opposer  de  valable  à  l'une 
fortifiera  l'autre  ;  à  la  limite,  si  l'on  parvenait  à  prou- 
ver que  l'une  est  fausse,  l'autre  ne  serait  plus  seu- 
lement vraisemblable,  mais  nécessaire.  C'est  pourquoi 
toutes  mes  monographies  de  légendes,  ou  presque,  celles 
qui  forment  les  tomes  I  et  II  de  cet  ouvrage,  celles  qui 
en  formeront  les  tomes  III  et  IV,  comportent  deux  dis- 
cussions, qui  ne  sont  à  vrai  dire  que  deux  éléments  soli- 
daires d'une  même  démonstration  :  la  première,  néga- 
tive, dirigée  contre  l'hypothèse  des  origines  anciennes 
de  la  légende  considérée  ;  la  seconde,  positive,  où  je 
recours  à  l'autre  principe  d'explication,  cherchant 
dans  la  vie  du  xuc  siècle  des  circonstances  et  des  con- 
ditions propres  à  expliquer  la  formation  de  la  légende^ 
Ces  conditions  et  circonstances  peuvent  avoir  été  autres 
que  celles  que  je  crois;  elles  peuvent  en  certains 
cas  rester  tout  à  fait  mystérieuses  ;  il  n'en  n  ^t»- 
pas  moins,  si  j'ai  réussi  à  écarter  comme  absurde 
l'hypothèse    contraire,     que    c'est    dans    le     xne    siècle 


10   LA  LÉGENDE  DES  «  ENFANCES  »  DE  CHARLEMAGNE 

qu'il  faut  chercher.  La  discussion  négative  m'importe 
donc  bien  plus  que  l'autre.  Dans  le  cas  de  Heldri  et  de 
.  Rainl'roi  comme  dans  les  cas  semblables,  renoncer  à 
discuter  la  théorie  des  origines  anciennes,  ce  serait  affai- 
blir la  théorie  que  je  préconise,  celle  des  origines 
récentes  ;  ce  serait  la  trahir,  puisqu'il  faudrait  me  résigner 
à  la  présenter  comme  une  hypothèse  simplement  plau- 
sible,alors  que  la  discussion  de  la  théorie  contraire  lui 
conférerait  peut-être,  par  élimination,  la  force  du  néces- 
saire . 

Je  suis  donc  tenu,  ici  comme  ailleurs,  de  discu- 
ter l'hypothèse  de  l'origine  ancienne  des  chansons  de 
geste.  Comme  elle  consiste  à  affirmer  l'existence  de 
très  anciens  modèles,  d'ailleurs  perdus,  de  nos  romans, 
on  ne  peut  rien  lui  opposer  dans  Tordre  des  faits,  mais 
seulement  dans  l'ordre  des  vraisemblances.  On  n'a 
d'autre  recours  contre  elle  que  le  mode  de  démonstration 
que  les  traités  de  logique  appellent  la  réduction  à  l'im- 
possible. Il  consiste  à  admettre  par  hypothèse  la  pro- 
position contradictoire  à  celle  qu'on  veut  soi-même 
démontrer  (en  l'espèce,  à  admettre  que  ces  très  anciens 
modèles  de  nos  romans  ont  existé),  puis  à  faire  voir 
que  cette  supposition  conduit  à  des  invraisemblances,  à 
des  contradictions.  La  réduction  à  l'impossible  est  un 
mode  de  démonstration  légitime  ;  par  malheur,  celui 
qui  s'en  sert  risque,  par  le  seul  fait  qu'il  s'en  sert,  de 
prendre,  et  malgré  lui,  à  l'égard  de  ses  devanciers,  des 
allures  qui  ressemblent  à  celles  de  l'arrogance.  C'est  de 
leur  point  de  vue  même  qu'il  prétend  voir  autre  chose 
que  ce  qu'ils  ont  vu.  Il  entre  dans  leur  idée,  il  la  fait 
sienne,    mais  c'est  pour  la  mieux  combattre.  Il  l'expose 


COMPARAISON    DES    TEXTES    HISTORIQUES    ET    DES    ROMANS     I  1 

fidèlement,  sans  doute,  et  loyalement,  sous  son  jour  le 
plus  favorable,  et  cela  est  élémentaire,  mais  c'est  pour 
la  pousser  ensuite  jusqu'à  un  point  où  ses  devanciers  ne 
la  reconnaissent  plus,  c'est  pour  en  tirer  des  consé- 
quences propres  à  la  ruiner.  Par  là,  il  semble  mécon- 
naître ce  qu'il  doit  à  leurs  travaux.  Il  a  beau  admirer 
ces  travaux  de  toute  sa  sincérité,  il  n'a  même  plus  le 
moyen  de  le  déclarer  :  toute  déclaration  de  ce  genre 
prendrait  l'aspect  d'une  précaution  intéressée  ou  d'une 
raillerie  déguisée. 

Pourtant,  ici,  on  n'a  pas  le  choix.  Ce  n'est  point  par 
une  disposition  individuelle  de  son  tempérament  intel- 
lectuel que  tel  ou  tel  oppose  à  la  théorie  des  origines 
anciennes  des  chansons  de  geste  la  démonstration  par 
l'impossible.  Ce  procédé  s'impose  et  s'imposera  à  l'avenir 
à  quiconque  aura  des  raisons,  bonnes  ou  mauvaises,  de 
la  révoquer  en  doute.  Il  faut  ou  bien  la  discuter  de  cette 
façon,  car  il  n'y  en  a  pas  d'autre,  ou  bien  renoncera  la 
discuter  jamais,  et  par  là  priver  de  leur  meilleure  chance 
de  prévaloir  des  idées  que  l'ont  croit  plus  vraies. 

Je  recourrai  donc,  ici  comme  en  tant  d'autres  cas,  à  la 
démonstration  par  l'impossible,  car  c'est  un  bon  outil 
de  vérité,  et  le   seul  dont  on  dispose  en  un  tel  sujet. 

II 

Comparaison  des  textes  et  discussion  des  théories. 

A.  Comparaison  des  textes  historiques  et  des  romans. 
L'hvpothèse   est   que  l'imagination  populaire,    dès  le 


\'2       EA  LÉGENDE  DES  «  ENFANCES  »  DE  CHARLEMAGNE 

temps  de  Charles  Martel,  se  serait  emparée  de  certains 
événements  contemporains  ou  récents,  et  quelle  les  aurait 
transformés  peu  à  peu  par  un  travail  continué  durant  des 
siècles  et  dont  les  tables  des  chansons  de  geste  marque- 
raient le  point  d'arrivée.  Quels  sont  donc  ces  événe- 
ments? et  quelles  sont  ces  fables?  Nous  mettrons  en 
regard,  ici  le  résumé  de  ces  événements  d'après  les  chro- 
niques, là  le  résumé  de  ces  fables  d'après  les  chansons 
de  geste,  et  nous  rechercherons  quel  est  le  rapport  de 
ceci  à  cela. 

Les  récits  des  textes  historiques.  —  Voici  d'abord, 
telle  qu'on  la  lit  partout1,  l'histoire,  assez  compliquée, 
de  la  jeunesse  de  Charles  Martel. 

Dans  les  deux  pays  d'Austrasie  et  de  Neustrie, 
Pépin  II,  maire  du  palais,  avait  laissé  subsister  des  rois  de 
la  dynastie  mérovingienne,  rois  insignifiants,  bons  seule- 
ment à  signer  les  diplômes.  Le  vrai  souverain,  c'était  lui  : 
en  Neustrie  comme  en  Austrasie,  la  mairie  du  palais 
était  devenue  héréditaire  dans  sa  maison,  et  il  entendait 
qu'après  lui  les  deux  fils  qu'il  avait  de  sa  femme  Plec- 
trude,  Drogon  et  Grimoald,  gouverneraient  l'un  et  l'autre 

Par  malheur,  ses  deux  fils  moururent  avant  lui,  Dro- 
gon vers  l'an  708,  Grimoald  en  714.  Quand  Pépin  mou- 
rut à  son  tour,  le  16  décembre  714,  Pleclrude  voulut 
exercer  la  régence  en  Neustrie  comme  tutrice  de  son 
petit-iils   Théodebald,     (ils   de  Grimoald,    en    Austrasie 


1.  Voyez  les  Chronicarum  que?  dicuntur  Fredegarii  scholastici 
continua tio nés  (Scriplores  rerum  merovingicarum,  t.  II,  p.  173-4), 
le  Liber  historiae  Francorum  [ibid.,  p.  325),  etc. 


COMPARAISON     DES    TEXTES    HISTORIQUES    ET    DIS    ROMANS     13 

comme  tutrice  de  ses  petits-fils,  Arnoul  et  Hugues,  fils 
légitimes  de  Drogon. 

Mais  les  Xeustriens  se  soulevèrent.  Ils  chassèrent 
Théodebald,  choisirent  à  sa  place  comme  maire  du  palais 
l'un  des  leurs,  Raginfred,  et  firent  alliance,  pour  attaquer 
l'Austrasie,  avec  lladbod,  duc  des  Frisons  [71 S  . 

C'est  alors  que  parait  pour  la  première  fois  dans  l'his- 
toire Charles,  celui  qui  devait  recevoir  le  surnom  de 
Martel.  C'était  un  fils  de  Pépin,  né  d'une  concubine,  la 
<(  noble  et  belle  Alpaïde  ».  Il  avait  alors  environ  vingt- 
sept  ans,  et  «  il  était  beau,  valeureux,  propre  à  la 
guerre  ».  Quelque  temps  avant  la  mort  de  son  père,  en 
des  circonstances  qui  ne  nous  sont  pas  connues,  il  avait 
été  emprisonné,  sur  le  désir  de  Plectrude.  Il  s'échappe 
de  sa  prison  ',  tandis  que  les  ennemis  envahissaient  le 
pays,  s'offre  aux  Austrasiens  inquiets  d'être  gouvernés 
en  ce  péril  par  une  vieille  femme,  et  soutient  leur  double 
guerre  contre  les  Frisons  et  contre  les  Xeustriens. 

Il  éprouve  d'abord  des  revers.  Il  est  battu  par  les  Fri- 
sons [716].  Les  Xeustriens  traversent  l'Ardenne  sans 
obstacle.  Ils  sont  conduits  par  leur  maire  du  palais 
Raginfred  et  (leur  roi,  Dagobert  III.  étant  mort  sur  les 
entrefaites)  par  un  nouveau  roi  qu'ils  viennent  de  se  don- 
ner ;  c'est  un  descendant  incertain  de  Clovis.  qui  avait 
vécu  jusque-là  dans  un  monastère,  sous  le  nom  de  Daniel  ; 
Raginfred  a  retiré  de  son  cloître  ce  clerc,  qui  porte  désor- 

1.  <<  His  diebus  Carlus  dux  a  praefata  femina  Plectrude  sub 
eustodia  detentus,  Dei  auxilio  liberatus  est.  »  Continuateur  de 
Frédégaire,  /.  I.)  «  Carlus  his  diebus,  cum  captus  a  Plectrude 
femina  sub  eustodia  teueretur,  auxiliante  Domino,  vix  evasit.  » 
(Liber  historiée  Francorum,  l.  I.\. 


1 i   LA  LÉGENDE  DES  «  ENFANCES  »  DE  CHARLEMAGNE 

mais  le  nom  de  Ghilpéric  II.  Donc  Chilpéric  et  Ragin- 
fred  marchent  contre  Cologne,  où  Plectrude  s'était 
enfermée.  Ils  la  forcent  à  leur  livrer  une  partie  de  ses 
trésors  et  reprennent  le  chemin  de  leur  pays. 

Mais  Charles  les  atteint  dans  les  Ardennes.  Il  leur 
inflige  une  grande  défaite  à  Amblève,  près  deMalmédy, 
et,  peu  après  [le  21  mars  717],  les  vainc  une  seconde  fois 
à  Vincy,  dans  le  pays  de  Cambrai. 

Il  se  retourne  alors  contre  Plectrude,  prend  Cologne. 
«  Plectrude  lui  rendit  les  trésors  de  son  père  Pépin  et 
remit  tout  en  son  pouvoir.  » 

Désormais  Charles  est  maître  en  Austrasie.  En  Neus- 
trie,  il  devra  combattre  encore,  en  718,  Chilpéric  et 
Raginfred,  alliés  cette  fois  à  Eudes,  duc  d'Aquitaine.  Il 
les  bat  près  de  Soissons,  les  poursuit  jusqu'à  Orléans. 
Eudes  rentre  à  grand'peine  dans  ses  Etats,  emmenant 
avec  lui  Chilpéric  II.  En  719,  Eudes  rend  Chilpéric  à 
Charles,  qui  daigne  alors  le  reconnaître  pour  roi. 

Les  récits  des  trois  romans.  —  Voici  maintenant  ce 
que  racontent  les  trois  chansons  de  Berthe,  de  Mainet, 
de  Basin.  Chacun  à  lire  ces  trois  analyses,  saura  se 
faire  une  religion,  décider  s'il  aperçoit  entre  ces  trois 
romans  et  l'histoire  la  moindre  relation. 

1.  Berthe  aux  grands  pieds.  Pépin  le  Bref,  pressé  par 
ses  barons  de  prendre  femme,  a  demandé  en  mariage  au 
roi  Floire  de  Hongrie  sa  fille  Berthe.  Elle  vient  à  Paris; 
mais  à  peine  le  roi  l'a-t-il  épousée,  une  mégère,  sa  nour- 
rice, abuse  de  son  innocence  et  de  sa  crédulité.  La  vieille 
lui  fait  croire  qu'elle  risque  la  mort  la  nuit  de  ses  noces, 


COMPARAISON    DES    TEXTES    HISTORIQUES    ET    DES    ROMANS     15 

et  Berthe  consent  qu'une  autre  prenne  sa  place  pour 
cette  nuit.  C'est  le  thème  de  folk-lore  bien  connu  de  la 
((  Fiancée  substituée  ».  La  fille  de  la  vieille,  la  «serve  » 
Aliste,  remplace  donc  Berthe  dans  le  lit  nuptial.  Elle 
ressemble  merveilleusement  à  la  reine  ;  le  roi  ne  s'aper- 
çoit pas  delà  substitution.  Aumatin,  trompé  par  la  serve, 
il  chasse  la  vraie  Berthe,  et  durant  des  années  la  serve 
règne  sous  le  nom  de  sa  malheureuse  rivale.  Cependant 
(c'est  ici  le  thème  de  «  Geneviève  de  Brabant  »,  qui  se 
retrouve,  lui  aussi,  en  tant  de  littératures  populaires),  la 
vraie  reine  vit  inconnue  et  misérable  dans  la  forêt  du 
Mans.  Un  jour  pourtant,  l'imposture  est  découverte.  La 
mégère  est  jetée  au  bûcher.  Sa  fille  Aliste  est  traitée 
moins  sévèrement,  parce  que  le  roi  a  eu  d'elle  deux  fils, 
nommés  l'aîné  Rainfroi  et  l'autre  Heldri.  On  se  contente 
de  la  reléguer  dans  un  monastère,  à  Montmartre,  où  elle 
élèvera  ses  bâtards.  Mais  qu'est  devenue  la  vraie  Berthe? 
Nul  ne  sait.  Les  jours  passent  et  les  mois,  tant  que  le  roi 
la  retrouve  enfin  dans  la  forêt  du  Mans.  Charlemagne 
naîtra  de  leur  union  [. 

1.  Ces  traits  sont  communs  pour  la  plupart  à  toutes  les  ver- 
sions et  se  trouvent  dans  la  plus  ancienne,  un  passage  de  la 
Chronique  saintongeaise  (Tote  Vistoire  de  France,  edited  by  F. 
W.  Bourdillon,  1897,  p.  53),  composée  vers  l'an  1225.  Mais  la 
Chronique  saintongeaise  a  oublié  de  dire  ce  que  deviennent  la 
serve  Aliste  et  ses  enfants,  quand  la  fraude  est  découverte.  J'ai 
emprunté  la  donnée  de  sa  relégation  dans  un  monastère  au  joli 
poème  d'Adenet  le  Roi,  Li  romans  de  Berte  aus  granz pies  (éd.  Pau- 
lin Paris,  1830,  p.  131;  cf.  Téd.  Scheler,  Bruxelles,  1874  ,  qui  fut 
rimé  vers  127o.  — Les  versions  sont  nombreuses,  et  elles  sont 
été  souvent  étudiées.  Le  livre  le  plus  récent  sur  la  matière  est 
celui  de    M.  Joàchim    Reinhold.  Berte  aus  grans  pies,    Cracovie, 


M»        LA    LÉGENDE    DES    «    ENFANCES    »    DE   CHARLEMAGNE 

2.  Mainet.  «  Les  fils  de  la  serve,  Heldri  et  Rainfroi, 
ont  empoisonné  Pépin  et  ensuite  Berthe.  Pépin,  en  mou- 
rant, a  confié  à  Rainfroi  la  garde  du  royaume  et  l'éduca- 
tion du  jeune  Charles,  son  fils.  Les  c»  serfs  »  élèvent  l'en- 
fant d'une  manière  dégradante,  le  relèguent  aux  cui- 
sines, et  comme,  malgré  tout,  il  a  des  partisans  et  qu'il 
révèle  un  caractère  fier,  ils  songent  à  le  faire  périr  à  son 
tour.  Un  fidèle  serviteur  de  Charles,  David,  feint  d'entrer 
dans  leurs  projets  et  devient  leur  confident.  Il  délibère 
avec  d'autres  amis  de  l'enfant  et  tous  se  décident  à  quit- 
ter la  France,  où  Charles  n'est  plus  en  sûreté. 

((  La  fuite  est  précipitée  par  un  incident.  Dans  une 
fête,  Charles  et  ses  amis  se  déguisent  en  fous.  Charles 
saisit  à  la  cuisine  une  forte  broche  dans  laquelle  est  pas- 
sée un  paon  ;  et,  après  avoir  bien  bu  et  bien  mangé, 
tous  montent  à  la  salle.  Là,  Charles  frappe  si  rudement 
Rainfroi  de  sa  broche  qu'il  tombe  pâmé.  On  veut  le  sai- 
sir ;  mais  les  nobles  fous  sont  armés,  et  parviennent  à 
s'esquiver  sans  être  reconnus.  Cependant  les  serfs,  Rain- 
froi et  Heldri,  soupçonnent  le  véritable  auteur  de  cette 
insolence  et  confient  à  David  leur  résolution  de  faire  dis- 
paraître Charles  le  plus  tôt  possible.  Celui-ci  réunit  les 
amis  de  l'enfant,  et  dans  la  nuit  tous  quittent  le  palais. 

«  Charles  s'enfuit  en  Espagne  chez  le  roi  sarrasin 
Galafre  ;  il  se  met  à  sa  solde  sous  le  nom  de  Mainet,  lui 
rend  les  services  les  plus  signalés  et  le  délivre  surtout 
d'un   terrible    ennemi,     nommé    Braimant.   La    fille   de 

1909.  Je  regrette  de  ne  le  connaître  (il  est  écrit  en  polonais) 
que  par  les  analyses  que  l'auteur  en  a  publiées  en  français  et  en 
allemand,  dans  le  liulletin  de  l'Académie  des  sciences  de  Cra- 
covie,  décembre  1908,  el  dans  la  Zeilschrifl  fur  romanische 
Philologie  (19i0), 


COMPARAISON    DKS    TEXTES   HISTORIQUES    ET    DES   ROMANS     17 

Galafre  s'éprend  de  lui,  se  fait  chrétienne,  et  ils  se  pro- 
mettent de  s'épouser,  ce  qui  a  lieu  en  effet  au  dénoûment. 

«  Après  maintes  prouesses  en  Espagne,  puis  en  Italie, 
Charles  rentre  en  France,  finit  par  vaincre  les  serfs  Rain- 
froi  et  Heldri  ;  il  les  fait  pendre  et  se  fait  couronner 
roi  '.  » 

3.  Basin.  L'auteur  de  ce  poème  2  ignore  les  récits  de 
Berthe  et  de  Mainet,  ou  du  moins  n'en  tient  nul  compte. 
Mais  il  emploie,  lui  aussi,  comme  on  va  voir,  Heldri  et 
Rainfroi,  en  qualités  d'adversaires  de  Charles  et  d'usur- 
pateurs. 

«  A  la  mort  de  Pépin,  son  fils  Charles  a  trente-deux 
ans.  Beaucoup  de  barons  conspirent  contre  sa  vie  ;  mais 
Dieu  lui  révèle  par  un  ange  le  péril.  Il  s'enfuit  alors  chez 
un  chevalier  fidèle,  Thierry  d'Ardenne.  La  nuit,  l'ange 
apparaît  à  Charles  et  lui  ordonne  de  faire  chercher  le 
voleur  Basin   et  d'aller  voler  avec  lui  :   ainsi  il  pourra 

1.  J'ai  emprunté  ce  résumé  à  un  article  de  Gaston  Paris  (Roma- 
nia,  t.  IV,  p.  308;  cf.  Y  Histoire  poétique  de  Charte  magne,  p.  230). 
L'auteur  de  la  Chronique  de  Turpin,  vers  1150,  connaissait  déjà 
Mainet.  La  rédaction  la  plus  ancienne  qui  nous  soit  parvenue 
date  seulement  de  la  seconde  moitié  du  xne  siècle,  et  nous  n'en 
avons  que  des  fragments  [Mainet,  fragments  d'une  chanson  de 
geste  du  XIIe  siècle,  publiés  par  G.  Paris,  Romania,  t.  IV,  1875, 
p.  305).  On  possède  en  outre  de  nombreux  textes  plus  récents. 
Le  fond  du  récit  reste  partout  le  môme  (voyez  la  belle  étude  de 
Gaston  Paris,  aux  pages  230-246  de  Y  Histoire  poétique).  Le  résumé 
de  G.  Paris,  transcrit  ci-dessus,  reproduit  assurément  en  sub- 
stance le  scénario  delà  chanson  du  xnc  siècle. 

2.  Nous  avons  perdu  le  texte  français  de  Rasin,  qui  fut  com- 
posé sans  doute  au  xnc  siècle.  Nous  le  connaissons  surtout  par 
le  résumé  qu'en  a  donné  la  Karlamagnussaga  voyez  la  traduc- 
tion de  G.  Paris,  dans  la  Ribliothèque  de  l'Ecole  des  Chartes.  \^\\, 
p.  91-2.  Cf.  Y  Histoire  poétique  de  Charlemagne,  p.  322). 

J.   Bbdibh.  —  Les  légendes  épiques,  t.  III.  2 


IS        LA    LÉGENDE    DES    «    ENFANCES    »    DE    CIIARLEMAGNE 

préserver  ses  jours  *.  »  Suit  l'histoire  pittoresque  et  bien 
connue  de  Charles  larron  de  nuit.  Qu'il  nous  suffise  de 
rappeler  que  l'aventure  se  déroule  au  milieu  desiVrdennes, 
où  le  comte  Rainfroi  a  son  château.  Charles,  venu  pour 
voler  dans  ce  château,  surprend  un  entretien  de  Rainfroi 
et  de  sa  femme.  Il  apprend  ainsi  que  des  conjurés  doivent 
le  tuer  à  Aix-la-Chapelle,  le  jour  de  son  couronnement  : 
Rainfroi  sera  empereur,  son  frère  Heldri  sera  duc.  Au 
dénoûment,  les  traîtres  sont  mis  à  mort.  Basin,  qui  a 
aidé  Charles  à  les  découvrir,  obtient  pour  sa  récompense 
la  veuve  de  Rainfroi  et  son  château  de  Tongres. 


Comment  comparer  ces  événements  et  ces  fables  ?  Il 
apparaît  dès  qu'on  les  considère,  et  plus  on  les  consi- 
dère, plus  il  apparaît,  qu'un  écart  immense  les  sépare,  un 
écart  prodigieux.  Où  retrouver  dans  les  romans  la  grande 
guerre  des  Neustriens  et  des  Austrasiens  ?  Que  sont 
devenus  Hugues  et  Arnoul  ?  Où  sont  Radbod  et  ses  Fri- 
sons ?  Où  est  donc  Théodebald,  le  jeune  maire  du  palais  ? 
Mais  où  est  son  père  Grimoald  ?  Inversement,  où  retrou- 
ver, dans  quels  textes  historiques,  l'aventure  de  Berthe 
persécutée  ?  Aucune  serve  de  Hongrie  a-t-elle  jamais  régné 
en  France?  Aucun  Pépin  a-t-il  jamais  péri,  empoisonné 
par  ses  bâtards  ?  Aucun  prince  du  nom  de  Charles  a-t-il 
jamais  grandi  dans  les  cuisines  ?  Certes,  la  légende  peut, 
doit  broder  sur  l'histoire,  et  c'est  par  là  précisément 
qu'elle  n'est  pas  l'histoire  ;  mais  ici,  il  nous  faut  consta- 
ter quelle  ne  l'aurait  pas  seulement  transformée  ;  elle  en 

1.   Karlamagnussu(/;i,  I.  1. 


COMPARAISON    DES   TEXTES   HISTORIQUES  ET   DES  ROMANS    19 

aurait  pris  le  contre-pied.  Par  un  seul  trait,  toutes  deux 
semblent  concorder1  :  le  Charles  Martel  historique  et 
le  Charlemagne  légendaire  ont  chacun  une  marâtre  ; 
mais  dans  l'histoire,  Charles  Martel  lutte  contre  sa 
marâtre,  Plectrude  ;  dans  les  romans,  Charlemagne  est 
débarrassé  delà  sienne,  Aliste,  avant  même  que  de  naître, 
ou  tout  enfant2  ;  et  les  deux  situations  n'ont  aucune 
ressemblance.  Dans  l'histoire,  Charles  Martel  est  un 
bâtard  qui  attaque  les  héritiers  légitimes,  et  l'usurpa- 
teur, c'est  lui  ;  dans  les  romans,  Charlemagne  est  un  fils 
légitime  qui  se  défend  contre  des  bâtards  usurpateurs,  et 
c'est  juste  le  contraire.  Dans  la  masse  des  fictions  de 
tout  genre  que  l'on  a  contées  de  Charlemagne,  on  ren- 
contre, il  est  vrai,  quelques  récits  légendaires  qui  font  de 
lui  un  bâtard3.  Mais  dans  ces  récits,  on  ne  trouve 
jamais  ni  Heldri,  ni  Rainfroi,  ni  rien  qui  rappelle  les 
romans  de  Berthe,  de  Mainet,  de  Basin,  —  et  pour 
cause,  ces  trois  romans  étant  fondés  sur  la  donnée  préci- 

1.  C'est  la  seule  analogie  que  Paulin  Paris  ait  en  effet  remar- 
quée, en  1842.   Voyez  ci-dessus,  page  5,  notel. 

2.  Tout  enfant,  selon  quelques  versions  (voyez  Y  Histoire  poé- 
tique de  Charlemagne,  p.  228-9).  Partout  la  fausse  Berthe  est  châ- 
tiée par  Pépinet  disparaît  de  la  scène  avant  que  Charles  ait  atteint 
l'âge  d'homme. 

3.  Notamment  le  récit  du  flamand  Jean  Bœndale,  qui  donne 
une  servante  pour  mère  à  Charlemagne.  Voyez  Y  Histoire  poétique 
p.  227  ;  cf.  Le  Origini  delV  epopea  francese,  p.  205.  M.  G.  Huet  a 
publié  une  ingénieuse  étude  sur  la  légende  de  la  bâtardise  de 
Charlemagne,  dans  le  Moyen  âge  (1911,  p.  161.)  Elle  ne  touche 
pas  les  problèmes  qui  nous  occupent  ici  et  ne  saurait  les  tou- 
cher, pour  la  raison  que  nous  venons  de  marquer  :  que  pour- 
rait-il y  avoir  de  commun  entre  un  Charlemagne  bâtard  et  un 
Charlemagne,  fils  légitime,  luttant  contre  ses  frères  bâtards? 


2D        LA  LÉGENDE  DES  «  ENFANCES  »  DE  CHARLEMAGNE 

sèment  inverse  ;  il  est  trop  évident  que  la  légende  de  la 
bâtardise  de  Charlemagne  et  celle  de  sa  lutte  contre  ses 
frères  bâtards  sont  par  définition  étrangères  Tune  à 
l'autre. 


B.  Discussion  des  théories  qui  supposent  que  nos 
trois  romans  pi'ocèdent  de  poèmes  du   VIIIe  siècle. 

Ces  divergences  entre  l'histoire  et  les  chansons  de 
geste,  G.  Paris  les  avait  vues  sans  doute,  mais  non  rete- 
nues. M.  Rajna  s'est  proposé  de  les  expliquer.  J'expo- 
serai son  système,  en  m'appliquant  à  rendre  sa  pensée 
d'une  façon  claire  et  fidèle.  Ce  résumé  sera  d'ailleurs 
fait,  presque  tout  entier,  de  citations.  Mais,  quoi  qu'il 
fasse,  quiconque  résume,  à  son  insu,  déforme  ;  je  souhaite 
donc  que  le  lecteur  se  reporte,  de  ce  sommaire  nécessaire- 
ment incomplet,  au  livre   de  M.  Rajna  '. 

On  retrouve,  dit-il,  dans  l'histoire  de  Charles  Martel 
u  tous  les  personnages  et  toutes  les  aventures  »?  des 
chansons  de  geste.  En  effet,  1°  la  reine  Berthe  est 
Alpaïde  ;  2°  la  serve  Aliste  est  Plectrude  ;  3°  Heldri  et 
Rainfroi  sont  Grimoald  et  Théodebald,  fils  et  petit-fils  de 
Pépin,  auxquels  se  sont  substitués  par  la  suite  Chil- 
péric  11  et  Raginfred.  Voici  comment  et  pourquoi  : 

1°  Berthe  est  Alpaïde.  «  Les  rôles  sont  renversés,  écrit 
M.  Rajna  ;  la  concubine  de  l'histoire  est  la  femme  légi- 
time de  la  légende.  On  aurait  grand  tort  de  s'en  étonner  ; 

1.  Voyez  ses  OrigïnicTelV  epopea  francese,  p.  199-222,  surtout 
les  pages  203  à  216. 

2.  Le  Orif/ini,  p.  203. 


DISCUSSION    DES    THÉORIES  21 

il  faudrait  n'avoir  nulle  pratique  de  telles  matières  pour 
ne  pas  comprendre  que  la  Légende  devait  s'efforcer  d'en- 
lever du  front  des  Carolingiens,  une  fois  qu'ils  eurent 
triomphé,  la  tache  d'une  origine  illégitime  '.  » 

2°  Aliste  est  Plectrude.  Si,  pour  la  raison  qu'on  vient 
de  voir,  la  concubine  de  l'histoire,  Alpaïde,  est  la  femme 
légitime  de  la  légende,  Berthe,  inversement  la  femme 
légitime  de  l'histoire,  Plectrude,  est  la  concubine  de  la 
légende,  Aliste.  «  C'est  que  la  Légende,  dit  M.  Rajna,  a 
une  manière  à  elle  de  voir  les  choses,  qui  ne  lui  aurait  pas 
permis  de  traiter  avec  les  mêmes  égards  deux  femmes 
manifestement  rivales.  Dans  le  parti  contraire  à  celui 
qu'elle  embrasse,  il  ne  saurait  y  avoir  que  des  méchants. 
Donc,  puisqu'elle  était  pour  la  mère  de  Charles,  il  fallait 
quelle  fût  de  la  façon  la  plus  déclarée  contre  sa  rivale,  qui 
dut  devenir  une  usurpatrice  perfide  et  une  serve,  ce  que 
peut-être  avait  été,  dans  la  réalité,  sa  rivale  Alpaïde2.  » 

3°  Rainfroi  et  Heldri  sont  Grimoald  et  Théodebald, 
auxquels  se  sont  substitués  Raginfred  et  Chilpéric.  L'his- 
toire opposait  à  Charles  Martel  jusqu'à  sept  adversaires  : 
ses  frères  Drogon  et  Grimoald,  ses  neveux  Hugues, 
Arnoul  et  Théodebald.  et  encore  Chilpéric  et  Raginfred. 
Ils  étaient  trop.  La  Légende,  dit  M.  Rajna,  ne  fit  pas 
entrer  en  ligne  de  compte  Drogon,  mort  trop  tôt,  ni 
Hugues  et  Arnoul,  qui  étaient  trop  jeunes.  Restaient 
quatre  adversaires  encore,  Grimoald,  Théodebald,  Chil- 
péric, Raginfred.  «  Complication  trop  grande,  écrit 
M.  Rajna,  pour  la  Légende,  qui  a  toujours  le  cœur  géné- 


I .  Le  Oriyini,  p.  203. 
■2.  Ibid.t  p.    2<>+. 


22  LA  LÉGENDE  DES  «  ENFANCES  »  DE  CHAHLEMAGNE 

reux,  mais  l'intelligence  courte.  Une  simplification  devait 
donc  se  produire,  réglée,  comme  il  arrive  toujours,  par 
la  loi  du  plus  fort.  Or,  il  ne  peut  être  douteux  que  les 
faibles  fussent  ici  Grimoald,  qui  eut  le  grand  tort  de 
mourir  avant  Pépin,  et  Théodebald,  un  enfant.  .  .  Nulle 
comparaison  n'était  possible  entre  ces  figures  et  les  deux 
restantes  :  Chilpéric  et  Raginfred,  le  roi  et  son  maire 
du  palais.  C'est  contre  eux  que  Charles  Martel  dut  sou- 
tenir une  lutte  qui  ne  fut  ni  courte,  ni  facile  ;  c'est  à 
eux  qu'il  ravit  le  gouvernement  de  la  France.  Grimoald 
et  Théodebald  se  laissèrent  donc,  par  loi  de  nature, 
supprimer  et  absorber1.  » 

Tel  est  le  système  de  M.    Rajna.  G.  Paris  en  avait-il 

1.  Le  Origini,  p.  210-211.  M.  Rajna  a  marqué  d'autres  relations 
encore  entre  l'histoire  et  la  légende.  J'en  relève  deux,  pour  être 
moins  incomplet.  P.  215.  «  Le  Charlemagne  légendaire  naît,  selon 
tous  les  textes,  après  les  fils  de  la  fausse  Berthe  ;  Charles  Martel 
était  réellement  plus  jeune,  et  de  plusieurs  années,  que  Drogon 
et  Grimoald.  »  —  P.  213-4.  Heldri  a  pour  prototype  Chilpéric, 
qui  était  roi  ;  Rainfroi  a  pour  prototype  Raginfred,  qui  était  simple 
maire  du  palais.  Cependant,  les  romans,  renversant  l'ordre  offi- 
ciel des  préséances,  font  de  Rainfroi  l'aîné,  de  Heldri  le  cadet. 
C'est,  dit  M.  Rajna,  que  le  Mérovingien  n'était  qu'un  «  fantoche 
royal  »,  tandis  que  le  maire  du  palais  était  le  vrai  roi  ;  «  de  la 
sorte,  la  tradition  épique  rend  la  condition  vraie  des  choses  mieux 
que  les  chroniqueurs  du  temps.»  —  Si  pourtant  la  tradition  épique 
s'était  contentée  de  rendre  la  condition  vraie  des  choses  aussi 
bien  que  les  chroniqueurs  du  temps,  si  les  romans  avaient  dit  que 
Heldri  était  l'aîné,  M.  Rajna  n'y  aurait-il  pas  vu  une  concordance 
favorable  à  son  hypothèse  ?  Ainsi,  que  les  textes  poétiques  et  les 
textes  historiques  s'accordent  entre  eux  ou  qu'ils  se  gourment 
entre  eux,  sa  théorie  est  habile  à  tirer  avantage  de  leur  désaccord 
aussi  bien  que  de  leur  accord,  et  c'est  précisément  ce  qu'elle  a 
d'inquiétant. 


DISCUSSION    DES    THÉORIES  23 

prévu  tout  le  détail  ?I1  n'a  consacré  à  la  question  de  Hel- 
dri  qu'une  page  rapide  ;  le  problème  ne  lui  est  apparu, 
ne  pouvait  lui  apparaître,  en  186o,  que  sous  ses  aspects 
les  plus  généraux.  Il  s'est  borné  à  dire,  très  justement  : 
la  poésie  a  confondu  Charles  Martel  avec  Charlemagne. 
Il  la  prouvé,  etila  passé.  C'est  qu'au  temps  de  ÏHistoire 
poétique  de  Charlemagne,  le  travail  qui  s'imposait  était 
de  noter  des  concordances  entre  les  textes  historiques  et 
les  textes  poétiques.  Mais  les  critiques  plus  récents  ont 
senti  qu'il  fallait  tenir  compte  aussi  de  leurs  divergences, 
et  les  expliquer.  Puisque  l'on  avait  à  la  fois  sous  les  jeux, 
ici  la  biographie  vraie  de  Chilpéric  et  des  autres,  là  leur 
biographie  légendaire,  et  puisque  l'on  tenait  pour  assuré 
que  la  poésie  avait  tiré  ceci  de  cela,  il  convenait  de  suivre 
en  son  détail,  depuis  son  point  de  départ  connu  jusqu'à 
son  point  d'arrivée  connu,  la  marche  de  Y  «  imagination 
populaire  »  ;  les  concordances  et  les  divergences  devaient 
pareillement  s'expliquer,  «  par  le  jeu  des  lois  qui  gou- 
vernent la  Légende  ». 

M.  Rio  Rajna,  le  premier,  aperçut  clairement  cette 
conséquence,  et  nous  lui  devons  les  premiers  exemples 
et  les  premiers  modèles  de  ces  comparaisons  détaillées 
entre  toutes  les  données  de  l'histoire  et  toutes  les  données 
de  la  légende. 

En  l'espèce,  sa  tentative  n'eut  donc  rien  d'arbitraire  ; 
elle  était  dans  la  logique  de  sa  doctrine  ;  et  quiconque 
admet  avec  lui  le  principe  de  cette  doctrine,  l'ancienneté 
des  chansons  de  geste,  est  contraint  de  le  suivre  dans  sa 
démarche  jusqu'au  bout,  et  d'adopter  toutes  ses  combi- 
naisons ;  ou  d'en  proposer  d'autres  à  la  place,  mais  qui 
seront  nécessairement    de   même   nature,   et,    comment 


24        LA    LÉGENDE    DES   «    ENFANCES    »    DE    CIlAllLEMAGiNE 

qu'on  s'y  prenne,  nul  n'en  saurait  proposer  de  plus 
minutieusement  étudiées,  ni  qui  soient  fondées  sur  une 
meilleure  connaissance  des  textes. 

Oui,  si  les  chansons  de  Berthe,  de  Mainct,  de  Basin 
dérivent  par  tradition  ininterrompue  de  récits  ou  de 
poèmes  contemporains  de  Charles  Martel,  il  faut  que  les 
choses  se  soient  passées  sensiblement  comme  le  dit 
M.  Rajna,  et  voici  les  conséquences  que  nous  sommes 
tenus  d'admettre. 

Nous  sommes  tenus  de  constater  et  de  croire  que, 
durant  des  siècles,  l'imagination  populaire  se  sera 
appliquée  à  tout  confondre,  atout  brouiller.  Parson  œuvre, 
durant  des  siècles,  ces  personnages  se  seront  démenés 
comme  en  un  vaudeville  effréné,  se  substituant  les  uns 
aux  autres,  s'absorbant  les  uns  les  autres.  A  en  croire 
la  théorie,'  la  noble  matrone  Plectrude,  transformée 
en  une  serve  hongroise,  s'est  vu  imposer  des  fils  que 
son  sein  n'avait  point  portés  :  l'un  est  un  maire  du 
palais  de  Neustrie.  l'autre  un  roi  chevelu  ;  et  ces  fils 
neustriens  de  la  vieille  Austrasienne,  que  la  Légende  lui 
commande  de  chérir,  se  trouvent  être  précisément  les 
deux  hommes  qui,  dans  la  réalité  de  la  vie,  furent  ses 
pires  ennemis. 

Nous  sommes  tenus  en  outre  de  constater  et  de  croire 
que  la  Légende  ne  s'est  travaillée  et  agitée  de  la  sorte 
qu'au  début,  durant  la  période  où  les  textes  nous  font 
défaut.  Au  contraire,  au  xnc  siècle,  quand  les  chansons 
de  geste  apparaissent,  elle  est  calmée.  Nous  n'avons 
entre  les  mains  que  trois  romans  d'aventures  très  simples, 
où  quelques  thèmes  du  folk-lore  universel  (thème 
de    la    Fiancée    substituée,     thème    du    Voleur    habile, 


DISCUSSION    DES    THÉORIES  25 

etc.)  se  développent  chacun  selon  sa  loi,  de  la  façon 
la  plus  normale  et,  si  Ton  peut  ainsi  dire,  la  plus 
classique  ;  en  sorte  que  le  plan  de  Mainet,  par  exemple, 
ressemble  au  plan  de  Bovonde  Hanstone,  ou  de  Floovant, 
ou  de  tel  autre  «  roman  d'enfances  ».  Dans  nos  trois 
chansons  de  geste,  le  roi  chevelu,  son  maire  du  palais  et 
leurs  consorts,  si  remuants  naguère,  se  tiennent  désor- 
mais tranquilles  ;  ils  ne  se  substituent  plus  les  uns  aux 
autres,  ils  ne  s'absorbent  plus  les  uns  les  autres  ;  ils 
s'en  tiennent  chacun  au  rôle  que  les  besoins  du  conte 
leur  assignent  ;  et  les  versions  auront  beau  se  succéder 
au  xiuc,  au  xive.  au  xve  siècles,  partout  ils  resteront 
semblables  à  eux-mêmes,  Heudri  et  Rainfroi  toujours 
traîtres,  Aliste  toujours  perfide,  Berthe,  toujours  inno- 
cente et  toujours  persécutée. 

Nous  sommes  en  un  mot  tenus  de  constater  et  de  croire 
que,  durant  la  période  où  les  textes  nous  manquent 
et  seulement  durant  cette  période,  les  «  lois  qui  gou- 
vernent la  Légende  »  sont  justement  les  lois  qui  gou- 
vernent nos  esprits  quand  la  raison,  dans  nos  rêves  par 
exemple,  cesse  de  les  régir. 

Telles  sont,  en  ce  cas  particulier,  les  conséquences  que 
1  hypothèse  générale  de  l'ancienneté  des  chansons  de 
geste  nous  force  d'accepter.  Pour  notre  part,  nous  les 
subissons  plutôt  que  nous  ne  les  acceplons  ;  c'est  pour- 
quoi nous  essayerons  l'autre  hypothèse. 


21)   LA  LÉGENDE  DES  «  ENFANCES  »  DE  CHARLEMAGNE 

III 

L'abbaye  de  Stavelot  et  ses  légendes. 

Déjà  deux  critiques,  M.  Phil.-Aug.  Becker  l  et 
M.  Joachim  Reinhold2,  ont  traité  de  Berthe,  de  Mainet, 
;de  Basin  comme  de  romans  imaginés  de  toutes  pièces 
au  xiie  siècle,  sans  nulles  racines  dans  le  passé. 

Mais  que  font-ils  de  Rainfroi  et  de  Heldri  ?  Ce  ne  sont 
que  des  noms  dans  nos  romans,  disent-ils,  en  quoi  ils 
nous  semblent  avoir  bien  raison.  Encore  ne  pouvons- 
nous,  si  gênant  que  soit  le  fait,  empêcher  que  ces  noms 
se  trouvent  dans  nos  romans.  Gomment  s'y  trouvent-ils? 

Pour  répondre,  et  si  nous  voulons  soutenir  que  «  l'élé- 
ment historique  »  de  ces  romans  n'est  pas  un  résidu  de 
récits  épiques  où  de  poèmes  du  vmc  siècle,  il  faudra  que 
notre  explication  satisfasse  à  trois  conditions  difficiles. 
Il  nous  faudra  montrer  que  nos  romanciers  ont  pu  tenir 
leurs  renseignements  d'hommes  qui  avaient  encore  de 
leur  temps,  au  xnc  siècle,  des  raisons  de  parler  de 
Charles  Martel,  de  Chilpéric,  de  Raginfred.  —  Il  nous 
faudra  de  plus  montrer  (et  ceci  est  plus  malaisé)  que  nos 
romanciers  ont  pu  être  induits  en  erreur  par  ces  rensei- 
gnements, au  point  de  confondre  Charles  Martel  avec 
Charlemagne.  —  Il  nous  faudra  enfin  rendre  compte  du 
fait   qu'ils  emploient  la  bonne  forme  populaire  Heldri. 

1.  Die  nationale  Helrfensaye,  1907,  p.  64-5. 

2.  Berle  aus  grans  pies,  Cracovie,  1909. 


LABBAVE    DE    STAVELOT   ET    SES    LEGENDES 


ï 


Le  point  de  départ  de  notre  recherche  a  été  cette 
remarque  que  la  chanson  de  Basin  est  assez  bien  loca- 
lisée :  Charles  s'enfuit  d'Aix-la-Chapelle  dans  l'Ardenne, 
et  ses  aventures  principales  se  déroulent  soit  dans  la 
forêt  d'Ardenne.  soit  dans  la  résidence  de  Rainfroi, 
à  Tongres.    Or,   c'est   dans  l'Ardenne.   à    40  kilomètres 


Maestricht 


Aix-/a  -  C.'iaoelle 

? 


Hersta/j^ 

jQ  Ju  pille 
âi-iéqe 


La  région   de  Stavclot. 

environ  de  Tongres  et  au  même  diocèse,  que  Charles 
Martel  a  d'abord  combattu  Raginfred  et  Chilpéric  :  à 
Amblève.  sur  la  rivière  du  même  nom.  Si  l'on  cherche 
sur  la  carte  le  monastère  le  plus  voisin  de  ce  champ  de 
bataille,  on  trouve,  sur  la  même  rivière,  l'abbaye  béné- 
dictine de  Stavelot  ',  fondée,  vers  6o0,  par  saint  Remacle, 
qui    fut    évèque   de   Tongres  '-.    Un   homme    qui  va    de 

1.  Stavelot  Belgique  ,  à  36  kilomètres  au  S. -H.  de  Liépre.  Voyez 
Arsène  de  Noue,  Etude*  historiques  sur  l'ancien  pays  dp  Stavelot 
et  <h>  Malmédy,  Liège,  1848. 

2.  Voyez,  la  Vita  sancti  Remacli,  au  t.  V,  p.  88,  des  Scriptores 
rerum  merovingicarum.  le  Répertoire  d'Ulysse  Chevalier,  etc. 


28   LA  LÉGENDE  DES  ((  ENFANCES  »  DE  CHARLEMAGNK 

Tongres  à  Stavelot  traverse  le  champ  de  bataille  d'Am- 
1)1  ève. 

L'abbaye  de  Stavelot,  unie  à  celle  de  Malmédy  ',  fut 
durant  des  siècles  puissante  et  fréquentée.  On  montre 
encore  aujourd'hui,  dans  l'église  paroissiale  de  Stavelot, 
la  châsse  de  saint  Remacle,  qui  est  un  chef-d'œuvre 
d'orfèvrerie  -,  et  le  roman  de  Renaut  de  Montauban  3 
nous  rappelle,  entre  tant  d'autres  textes,  que  les  reliques 
de  ce  saint  attiraient  jadis  des  visiteurs  nombreux.  En 
ce  monastère,  qui  fut  un  foyer  hagiographique,  on  lisait 
les  vieilles  chroniques.  Toutes  les  vieilles  chroniques 
racontent  la  bataille  d'Amblève.  Je  me  suis  demandé 
si  les  moines  n'avaient  pas  song-é  à  lier  cet  événe- 
ment, qui  s'était  passé  chez  eux,  à  l'histoire  légen- 
daire de  leur  maison. 

J'ai  donc  cherché  parmi  les  documents  de  l'abbaye, 
et  j'ai  trouvé  le  texte  que  voici. 

C'est  l'histoire  de  l'un  des  successeurs  de  saint 
Remacle,  le  moine  Ag-ilolf,  qui  fut  abbé  de  Malmédy  et 
de  Stavelot,  puis  archevêque  de  Colog-ne.  On  écrivit  à 
Malmédv,  sans  doute  vers  la  fin  du  xie  siècle4,  un  récit 

1.  Malmédy  (Belgique),  à  8  km.  de  Stavelot.  On  voit  encore 
des  restes  importants  des  édifices  anciens,  tant  à  Stavelot  qu'à 
Malmédy. 

2.  Elle  a  été  décrite  par  Martène,  Voyage  littéraire...,  t.  II, 
p.  154,  et  reproduite  par  A.  de  Noue  dans  les  Annales  fie  l'acadé- 
mie d'archéologie  de  Belgique,  Anvers,  1866,  p.  451. 

3.  Éd.  Michelant,  p.  53;  v.  1979  de  l'éd.  F.  Castets.  Cf.  Garin 
le  Lorrain,  éd.  P.  Paris,  t.  I,  p.  170. 

4.  Entre  1089  et  1099;  voir  les  raisons  que  donnent  les  Bollan- 
distes  à  l'appui  de  celte  datation.  En  tout  cas,  la  Passio  est  pos- 
térieure à  la  translation  des  reliques  de  saint  Ag-ilolf  à  Cologne, 
laquelle  fut  faite  par  l'archevêque  de  Cologne  Annon  après  1075. 


[/ABBAYE    DE   STAVELOT    II    SES    LÉGENDES  29 

édifiant  de  sa  mort,  la  Passio  Agilolfi  !.  La  Passio  Agi- 
lolfi  est  une  composition  toute  fabuleuse  ;  pour  le  mar- 
quer, il  suffit  d'indiquer  qu'elle  fait  mourir  le  saint  en 
TIC»,  alors  qu'il  ne  devint  en  réalité  abbé  de  Stavelot 
que  vers  750.  Il  mourut  martyr,  au  dire  de  son  hagio- 
graphie :  et  quels  furent  les  auteurs  de  son  martyre? 
Ce  furent...  Raginfred  et  Chilpérie. 

Quand  mourut  le  roi  Pépin,  dit  la  Passio,  son  fils  Charles 
lui  succéda  au  royaume  des  Francs.  Il  était  beau  et  fort  ;  il 
n'avait  pas  encore  atteint  l'âge  d'homme,  et  pourtant  il  était 
déjà  glorieux  par  ses  victoires.  Le  saint  archevêque  de  Cologne, 
Agilolf,  était  son  plus  cher  conseiller.  Or,  tandis  que  Charles,  par 
droit  de  naissance,  tenait  le  sceptre  royal,  la  France  s'anima 
contre  lui  d'une  haine  violente.  Elle  éleva  au  trône  Daniel,  ancien 
clerc,  sous  le  nom  de  Helpricus.  Elle  l'envoya  contre  le  pieux  roi, 
ainsi  que  l'usurpateur  Baginfiidus,  espérant  que  tous  deux  lui 
enlèveraient  à  la  fois  la  vie  et  le  royaume  2. 

Les  deux  tyranni  pénètrent  dans  l'Ardenne,  ravagent  cette  con- 
trée, pillent  Cologne;  ils  dépouillent  les  églises,  et  rentrent  dans 
l'Ardenne.  Ils  choisissent  Amblève,  sur  la  rivière  de  ce  nom,  pour 
s'y  partager  leur  butin.  Leur  armée  est  composée  de  Francs, 
d'Aquitains,  et  même  de  païens  de  diverses  nations. 

A  ces  nouvelles,  le  roi  Charles  'clarissimus  rex  Carolus  va 
d'abord  à  Cologne,  consoler  son  ami  Agilolf.  Il  le  charge  d'aller 

1.  Publiée  dans  les  Acta  sanclorum  des  Bollandistes,  t.  II  de 
juillet,  p.  721. 

'2.  Igitur  apud  Francorum  gentem.  Pipino  rege  vitaexempto, 
Carolus,  filius  ejus,  decorus  ac  robustus,  successit  in  regno.  Qui 
licet  puerili  teneretur  aevo,  gloriosus  tamen  habebatur  in  trium- 
pho.  Hic  consilio  sapienti  sanctissimi  archipraesulis  utebatur 
Agilolfi...  In  hune,  regalia  sceptra  jure  tenentem,  Francia  mali- 
gnis  odiis  exarsit,  Danielemque  quondam  clericuin.  mutato  nomine 
Ilelpricum  vocans,  in  regno  sublimavit,  quem  cum  tyranno  Ragin- 
t'rido  contra  pium  principem  direxit,  et,  uteum  simul  vita  et  regno 
privaient,  invidia  stimulante,  suggessit.  >< 


30        LA     LÉGENDE   DES    «     ENFANCES    »    DE    CHAKLEMAGNE 

en  ambassade  vers  Helpricus  et  Raginfridus  :  Agilolf  les  som- 
mera de  vider  sa  terre. 

Le  saint  homme  se  met  en  route,  fait  d'abord  visite  à  ses  frères 
de  Malmédy  ',  qu'il  retrouve  avec  joie,  et  gagne  de  là  le  camp 
ennemi.  A  la  vue  d'un  prêtre  de  Dieu,  sans  même  lui  laisser  le 
temps  de  faire  son  message,  les  soldats  se  précipitent  sur  lui,  le 
percent  de  coups.  C'est  à  Amblève  qu'il  reçoit  ainsi  le  martyre. 
Son  âme  s'échappe,  sous  la  forme  d'une  colombe  blanche  comme 
neige. 

Les  moines  de  l'abbaye  recueillent  son  corps  et  le  transportent 
dans  leur  église  de  Saint-Laurent.  Sur  sa  tombe  se  produisent  des 
miracles,  que  l'hagiographe  raconte.  Mais  le  plus  beau  estcelui-ci. 

Amblève  est  un  lieu  dans  le  pagus  d'Ardenne,  à  deux  milles  du 
monastère  de  Malmédy.  Il  est  entouré  de  forêts  épaisses  et  de 
montagnes  propres  à  l'établissement  de  châteaux-forts.  C'est 
pourquoi  Daniel  et  Raginfridus,  de  qui  les  satellites  avaient  livré 
à  la  mort  le  saint  prélat,  y  avaient  établi  leur  camp.  Ils  médi- 
taient de  plonger  leur  épée  dans  le  cœur  de  Charles  :  ils  igno- 
raient qu'en  ce  lieu-là  même,  ils  subiraient  de  grandes  pertes  de 
leurs  troupes  2.  Ils  avaient  comme  alliés  Eudes,  duc  des  Aquitains, 
et  Rabod,  duc  des  Frisons. 

Le  roi  Charles  a  appris  la  mort  de  son  ami  Agilolf.  Pour  le 
venger,  il  se  hâte  d'entrer  en  campagne.  Il  s'avance  dans  l'Ar- 
denne,  cachant  sa  marche,  non  point  au  bruit  des  trompettes, 
mais  en  silence.  Il  poste  ses  troupes  en  embuscade  aux  défilés  des 
bois  qui  entourent  Amblève,  et  dans  les  bourgades  environnantes. 
Puis  il  va  prier  sur  la  tombe  d'Agilolf,  —  et  le  lecteur  devine  que 
Charles  vengera  le  martyr  aux  lieux  mêmes  où  il  est  tombé. 

1.  C'est  au  commencement  du  printemps  (la  date  du  martyre 
d'Agilolf  étant  marquée  au  1er  avril)  : 

Tempus  erat,  gelidus  canis  cum  montibus  humor 
Liquilur,  et  Zephiro  putris  se  gleba  resolvit; 
Frondebant  silvae,  ridebant  floribus  herbae... 

On  retrouve  ainsi,  parsemés  dans  la  prose   de  l'hagiographe,  un 

certain  nombre  de  vers. 

2.  «  Ignari  se  passuros  magnum  de  suis  in  eodem  loco  dispen- 
dium.   » 


l'abbaye  de  stavelot  et  ses  légendes  3i 

En  un  lieu  nommé  fio/ia,  Charles  rencontre  une  vieille  matrone, 
très  sage,  venue d'Amblève,  qui  lui  indique  un  stratagème  :«  Ras- 
semble, lui  dit-elle,  toutes  tes  troupes  sur  la  lisière  de  la  fort*- 1. 
Que  chaque  soldat  prenne  une  branche  feuillue,  assez  grande  pour 
couvrir  le  cheval  et  le  cavalier,  et  que,  portant  ces  armes  inu- 
sitées, ils  s'avancent  sous  tes  ordres,  au  point  du  jour,  en  silence 
et  au  pas,  vers  le  camp  des  ennemis.  »  On  fait  ainsi  :  l'armée  se 
concentre  en  un  lieu  qui  s'appelle  encore  Ad  Catervas  l. 

Reginfridus  et  Hilpericus  voient  au  matin  marcher  contre  eux 
la  forêt.  Ils  s'épouvantent  :  la  forêt  les  poursuit.  Ils  sont  défaits. 

Rien  n'indique  que  l'hagiographie  ait  connu  des  chan- 
sons de  geste  quelconques.  Par  contre,  il  a  exploité  les 
chroniques  latines,  et  le  fait  est  trop  clair  pour  qu'on 
s'arrête  à  le  démontrer  2.  Notre  auteur  a  lu  des  livres, 
mais  il  a  regardé  aussi,  il  a  écouté.  Il  a  parcouru  la 
route,  «  longue  de  deux  milles  »  3,  qui  va  de  son  abbaye 
au  champ  de  bataille  ;  il  a  noté  les  aspects  du  paysage  ; 

1.  «  Novis  armis  munitae  catervae  catervatirn  non  diviso  cuneo 
coeperunt  incedere,  et  idcirconomen  illius  loci  dicituivlc/  Catervas 
usque  hodie.  » 

2.  En  voici  pourtant  deux  indices.  L'auteur  dit  qu'Eudes 
d'Aquitaine  était  alors  allié  de  Chilpéric  :  c'est  pour  avoir  lu  trop 
vite  les  chroniques,  qui  disent  que  cette  alliance  se  forma  un  peu 
plus  tard,  mais  qui  toutes  en  parlent  à  la  même  page  où  elles 
racontent  la  bataille  d'Amblève.  —  On  lit  dans  la  Passio  Agilolfi 
cette  phrase  :  «  Ignari  se  passuros  magnum  de  suis  in  eodem  loco 
dispendium  »  ;  orla  même  expression,  appliquée  à  la  même  bataille 
d'Amblève,  se  retrouve  dans  le  Liber  hisloriae  (p.  325)  :  «  In  loco 
quideni  Amblava  maximum...  perpessi  sunt  dispendium  »,  et  en 
plusieurs  autres  textes. 

3.  Le  village  d'Amblève  esta  une  vingtaine  de  kilomètres  de 
Stavelot  ;  mais  sans  doute  localisait-on  alors  la  bataille  plus  près 
de  l'abbaye.  Il  faudrait  pouvoir  identifier  le  lieu  d'il  Ad  Catervas.  . 
Le  lieu  appelé  Iiona  par  la  Passio  doit  être  Roanne,  à   cinq    kilo- 
mètres au  nord-ouest  de  Stavelot. 


32   LA  LÉGENDE  DES  «  ENFANCES  »  DE  CHARLEMAGNE 

il  a  vu  le  bois,  au  lieu  nommé  Ad  Catervas,  où  Charles 
avait  massé  ses  troupes.  Peut-être  a-t-il  entendu  raconter 
sur  place  l'histoire,  attachée  à  tant  d'autres  champs  de 
bataille,  de  la  forêt  qui  marche  ' .  Peut-être,  longtemps 
avant  qu'il  n'eût  écrit,  montrait-on  déjà  près  d'Amblève 
l'endroit  où  Agilolf  avait  reçu  le  martyre.  Ou  bien  a-t-il 
inventé  le  premier  les  principaux  traits  de  son  récit  ? 
On  ne  sait,  et  il  n'importe  guère.  Bien  avant  lui  on  a 
dû  conter,  on  doit  conter  encore  aujourd'hui  en  ces 
régions  de  telles  histoires,  celles-là  même,  ou  d'autres  : 
de  tout  temps  il  s'est  trouvé  des  clercs  à  Stavelot  pour 
lire  les  vieilles  annales  et  pour  parler  autour  d'eux  de  la 
bataille  de  Charles. 

Un  lecteur  de  la  Passio  sancti  Agilolfi,  lecteur  du  xnc 
siècle  ou  lecteur  du  xxe,  qu'y  apprend-il  des  événe- 
ments du  temps  de  Charles  et  de  Raginfred? 

1°  Il  n'y  apprend  rien  de  Plectrude,  de  Grimoald, 
d'Hugues,  d'Arnoul,  ni  de  Théodebald,  ni  d'Alpaïde,  ni 
des  faits  compliqués  qui  mirent  aux  prises  Austrasiens  et 
Neustriens.  Ces  faits  et  ces  personnages,  l'hagiographeles 
connaissait  pourtant,  puisque  toutes  les  chroniques  en  font 
mention  à  la  même  page,  et  qu'il  avait  lu  des  chroniques. 
Mais,  comme  il  ne  s'y  intéressait  pas  pour  eux-mêmes, 
comme  seule  la  gloire  d'Agilolf  et  de  l'abbaye  l'in- 
téressait, il  a  simplifié.  Remarquons  que  pas  un  des 
personnages  ni  des  faits  par  lui  éliminés  ne  se  rencontre 
non  plus  dans  nos  trois  chansons  de  geste  ;  en  revanche, 

1.  Ce  thème  populaire,  illustre  depuis  Shakespeare,  se  trouve 
déjà  dans  le  Liber  historiae,  c.  36,  appliqué  à  la  bataille  de 
Braisne,  près  Soissons,  où  Frédégonde  défit  les  Austrasiens  (Cf. 
Kurth,  Histoire  poétujue  des  Mérovingiens,  1893,  p.  396-402). 


l'abbaye  df;  stavelot  et  ses  légendes 

il  n'y  a  pas  un  trait  historique  de  nos  trois  chansons 
qui  ne  se  trouve  aussi  dans  la  Passio  sancti  Agilolft. 

2°  Le  lecteur  delà  Passio  y  voit  que  le  vainqueur  d'Am- 
blève  est  nommé,  d'un  bout  à  l'autre  du  texte.  Carolus 
tout  court  '.  Ce  Carolus  est  roi  de  France,  ce  que  n'était 
pas  Charles  Martel.  Il  est  dit  fils  de  Pépin  ;  on  n'indique 
pas  de  quel  Pépin.  A  moins  que  le  lecteur  ne  soit  renseigné 
déjà  par  quelque  autre  source  sur  la  bataille  d'Amblève, 
comment  reconnaitrait-il  Charles  Martel  ?  S'il  comprend 
que  ce  clarissirnus  rex  Carolus.  fdius  Pipini  est  Charle- 
magne,  n'est-ce  pas  une  erreur  presque  nécessaire?  C'est 
précisément  la  même  erreur  qui  se  retrouve  dans  nos 
trois  chansons  de  geste.  Quand  il  nous  arrive,  pour  nous 
être  renseignés  dans  un  livre  peu  clair,  d'attribuer  à 
Louis  VII  de  France  tel  acte  de  Louis  VI,  cet  accident 
ne  s'appelle  pas  un  «  transfert  épique  »,  mais,  plus  sim- 
plement, une  méprise. 

3°  Le  lecteur  voit  dans  la  Passio  que  deux  personnages 
s'élèvent  contre  Charles  :  l'un,  Helpricus,  s'affuble  du 
titre  de  roi  ;  mais  l'autre,  qu'est-il  par  rapport  à  ce  faux 
roi?  Le  lecteur  ne  saurait  le  deviner  ;  mais,  voyant  que 
les  deux  «  tyranni»  sont  toujours  mis  sur  un  même  plan 
(Helpricus  cum  tyranno  Raginfrido  .  il  est  obligé  de 
comprendre  que  ce  sont  deux  compagnons,  deux  égaux. 

1.  Pourtant,  on  lit  une  fois  Carolus  Martellus  dans  le  litre  du 
chapitre  II   M iracula  sancti  ope  patrdta.  Victoria  Caroli  Martelli   ; 

mais  ce  titre  a  probablement  été  ajouté  par  les  Bollandisto.  Si 
même  il  a  été  écrit  par  le  vieil  hagiographe,  notre  remarque  sub- 
siste, à  condition  qu'on  rapplique  à  quelqu'un  qui  aura  non  pas 
lu  lui-même  le  texte  de  la  Passio,  mais  entendu  raconter  la  mort 
du  saint. 

J.  BÉiMER.  —  Les  légendes  épiques,  t.   III.  3 


34        LA    LÉGENDE    1  >i:s    C<     ENFANCES    »    DE    CUARLEMAGNE 

Il  en  est  ainsi  dans  nos  trois  chansons  de  geste  ;  elles  pré- 
cisent seulement,  et  de  ces  égaux  elles  font  des  frères. 

4°  La  Passio  sancti  Agilolfi  appelle  l'un  de  ces 
«  tyranni  »  Helpricus,  et  par  là  perd  toute  portée  la 
remarque  que  le  Heldri  des  chansons  de  geste  est  un 
mot  de  bonne  formation  populaire.  L'hagiographe  a 
employé  la  forme  Helpricus,  soit  qu'il  l'ait  trouvée  dans 
sa  source  latine  *,  soit  qu'il  l'ait  reçue  des  gens  du  pays, 
lesquels  devaient  raconter  sur  la  bataille  dAmblève  et 
sur  saint  Agilolf  de  plus  anciens  récits  de  clercs.  En  tout 
cas,  ce  n'est  pas  Chilpericus  que  le  lecteur  trouve  dans 
la  Passio,  c'est  Helpricus  ;  il  le  traduit  en  français  Helpri  : 
comment  le  traduirait-il,  sinon  Helpri  ?  Ainsi  feront  nos 
chansons  de  geste. 

En  résumé,  unlecteurde  laPass/o,  au  vingtième  siècle 
ou  au  douzième,  que  peut-il  retenir  de  sa  lecture  ?  Néces- 
sairement ceci  :  que  Helpri  et  Rainfroi  furent  deux  traîtres 
qui  conspirèrent  contre  Charles,  roi  de  France,  peu  après 
la  mort  de  son  père  Pépin,  pour  le  tuer  et  pour  ursurper 
son  trône.  Or,  dans  le  roman  de  Basin,  Heldri  et  Rainfroi 
sont  deux  traîtres  qui  conspirent  contre  Charles  (Charle- 
magne),  roi  de  France,  peu  après  la  mort  de  son  père 
Pépin,  pour  le  tuer  et  pour  usurper  son  trône  ;  et  c'est 
là  tout  l'élément  historique  de  ce   roman.   Les  traîtres 

1.  Je  trouve  Helpericus  en  bien  des  textes  (dans  les  Annales 
Mellicenses,  Pertz,  SS.,  t.  IX,  p.  494  ;  dansle//e/*iman/u  Auqiensis 
Chronicon,  SS.,  t.  V,  p.  97  ;  dans  une  Genealogia  regum  Franco- 
rurn,  SS.,  t.  XIII,  p.  247,  etc.).  Les  Genealogiae  comilum  Bulo- 
nensium  (SS.,  t.  IX,  p.  300)  donnent  Hilpericus  et  Hildricus.  Je 
trouve  Hilphricus  et  la  variante  Helprichus  dans  les  Annales  Lau- 
rissenses  minoresiSS.,  1. 1,  p.  114). 


L  ABBAYE  DE  STAVELOï  ET  SES  LÉGENDES       35 

sont  devenus  des  frères  et  Ilelpri   Heldri  ',  là  est   toute 
la  différence. 

Rappelons-nous  que  la  chanson  de  Basin  et  la  légende 
de  saint  Agilolf  sont  localisées  toutes  deux  dans  l'Ar- 
denne,  et  concluons  que  tout  se  passe  comme  si  l'auteur 
de  Basin  avait  lu  la  Passiosancti  Agi  loi  fi.  Nous  ne  disons 
pas  qu'il  l'ait  lue  ;  nous  disons  :  «  tout  se  passe  comme 
si. . .  »  Il  a  pu  faire  le  pèlerinage  de  saint  Remacle  à  Stave- 
lot  ;  il  a  pu  connaître  quelqu  un  qui  l'avait  fait.  Un  sermon 
entendu  le  jour  de  la  fête  du  saint,  une  anecdote  contée 
par  un  clerc  de  Stavelot-Malmédy  ont  pu  lui  transmettre 
la  teneur  de  la  Passio.  Admettons-mème  que  les  Bollan- 
distes  aient  fixé  à  tort  à  la  fin  du  xr  siècle  la  date  de  la 
Passio,  qu'elle  ait  été  rédigée  plus  tard.  De  tout  temps 
on  a  dû  en  cette  région  parler  de  Charles,  de  Helpri,  de 
Rainfroi  :  à  Stavelot.  quand  on  montrait  la  tombe  d'Agi- 
lolf  2  ;  aux  environs  d'Amblève,  quand  on  montrait  le 
champ  de  bataille  et  le  lieu  consacré  par  le  sang  du  mar- 
tyr :  on  a  dû  en  parler  tout  au  long  de  cette  route  que 
hantaient  —  nous  le  savons  par  un  texte  souvent  cité  — 
les  cantores  joculares   '. 

1.  L'accident  qui  a  fait  dire  Heldri  pour  Helpri  est-il  le  fait 
d'un  sacristain  de  Stavelot,  ou  d'un  guide  d'Amblève,  ou  d'un 
chanteur  de  geste,  etc.  ?  On  ne  peut  le  savoir,  et  il  n'importe  pas 
de  le  savoir. 

2.  Ou  remplacement  de  sa  tombe,  après  que  ses  reliques  eurent 
été  transférées  à  Cologne. 

3.  Voyez  Léon  Gautier,  Les  épopées  françaises,  t.  II,  p.  123. 
C'est  un  passage  des  Miracula  s.  Remacli  Acta  sanctorum,{.  I  de 
septembre,  p.  722,  d'après  les  Gesta  episcoporum  Leodiensium, 
a-livre  du  xie  siècle  .  On  y  raconte  comment  un  eantor  jocularis, 
tandis  que  l'on  transfère  de  Stavelot  à  Liège  le  corps  de  saint 
Remacle,  est  réveillé  La  nuit  par  une  vision  :  suivi  de  son  sodalis, 


.'M   LA  LÉGENDE  DES  «  ENFANCES  »  DE  CHARLEMAGNE 

L'auteur  de  Basin  aura  donc  le  premier  emprunté  aux 
légendes  de  Stavelot  les  noms  de  Heldriet  de  Rainfroiet 
la  donnée  de  leur  complot  contre  Charlemagne.  Quand 
plus  tard  d'autres  poètes,  ceux  de  Mainet  etde  Berthe, 
voulurent  composer  sur  Charlemagne  des  «  poèmes 
d'enfances  »,  quand  ils  ramassèrent  à  cet  effet  dans  le 
folk-lore  les  thèmes  de  la  mère  persécutée,  de  la  fiancée 
substituée,  du  jeune  prince  en  lutte  contre  ses  frères 
bâtards,  etc.,  ils  eurent  besoin  de  deux  noms  de  traîtres  : 
le  roman  de  Basin  les  leur  fournit. 

Au  diocèse  de  Tongres  et  Liège,  et  dans  l'Ardenne,  et 
tout  le  long  de  la  Meuse,  on  recueille  à*  pleines  mains  des 
«  traditions  »  sur  les  premiers  Carolingiens.  A  l'abbaye 
d'Andenne,  sur  la  Meuse,  on  montrait  au  xive  siècle  1 
la  tombe  de  Berthe  aux  grands  pieds.  On  y  vénérait 
sainte  Begge  (-j-  694),  mère  de  Pépin  II,  et  c'est  sur 
son  autel  que  le  fabuleux  Maugis  d'Aigremont,  décidé  à 
finir  ses  jours  dans  un  ermitage,  vint  déposer  en  ex- 
voto  son  épée  et  son  écu  '2.  Selon  Adenet  le  Roi,  le  duc 
Nayme  est  le  fondateur  de  Namur  3.  A  Herstal,  où 
naquit,   dit-on,    Pépin  II,   on  conserve  sur  lui   diverses 

il  court  rejoindre  les  veilleurs  du  corps  saint,  «  ac,  ignarus  quid 
caneret,  fortuitu  coepit  de  sancto  percurrere  plura  canendo.  Ac 
nostros  digestim  ref'erendo  casus  tristes  sua  quodammodo  sola- 
batur  cantilena,  choris  concinentibus.  Rex  aulem  desuper  aus- 
cultans  per  fenestram...  intendebat  soliicitus...  » 

1.  Voyez  Misson,  Le  chapitre  noble  de  sainte  Begge  à  Ancienne, 
Bruxelles,  2e  édition,  1889. 

2.  Selon  la  version  du  manuscrit  764  de  la  Bibliothèque  natio- 
nale (voyez  La  Chanson  des  Quatre  fils  Aymon,  éd.  F.  Castets, 
1909,  p.  206). 

3.  Berthe  aux  grands  pieds,  éd.  Scheler,  v.  233  et  suiv.  ;  éd. 
P.  Paris,  p.  14. 


l'abbaye  dk  stavelot  et  ses  légendes  37 

traditions.  A  Jupille,  près  de  Liège,  où  il  mourut,  on 
montre  de  nos  jours  une  fontaine,  dite  «  fontaine  de  la 
Belle  Alpaïde  »  '.  —  C'est  quelque  savant  de  village, 
dira-t-on,  qui  l'a  baptisée  ainsi,  par  une  fantaisie  toute 
récente.  —  Sans  doute  ;  mais  le  mécanisme  de  ces 
légendes,  des  anciennes  commes  des  récentes,  est  le 
même.  Un  récit  historique  part  toujours  d'un  livre.  Il  ne 
se  maintient  dans  la  tradition  orale  qu'à  l'état  de  légende 
locale,  c'est-à-dire  s  il  se  trouve  en  tel  lieu  tels  hommes 
qui  aient  intérêt  ou  plaisir  à  le  répéter.  Ces  légendes 
locales  se  déforment  et  s'oublieraient  ;  mais  le  «  savant  » 
est  toujours  là  pour  la  rappeler,  maître  d'école  ou  curé, 
le  clerc  qui  a  lu  dans  ses  livres.  «  Tradition  populaire  »  ? 
ou«  tradition  savante  »?  Cette  distinction  n'a  yuère  de 
sens,  appliquée  aux  légendes  locales.  Le  récit  du  clerc 
revient  au  clerc  enrichi  de  traits  de  folk-lore.  retourne  au 
peuple  chargé  de  nouveaux  traits  livresques,  se  renou- 
velle ;  les  clercs  donnent  et  reçoivent,  le  peuple  reçoit  et 
donne. 

Dans  le  cas  de  Heldri  et  de  Rainfroi.  comme  partout 
ailleurs,  pour  expliquer  l'élément  historique  d'une  chan- 
son de  geste,  il  n'y  a  qu'à  la  «  localiser  ». 

On  peut  contester  notre  explication  tirée  de  l'abbaye 
de  Stavelot  ;  il  nous  suffît  qu'on  ne  puisse  pas  raison- 
nablement en  contester  le  principe.  Pour  rendre  inutile 
1  hypothèse,  invraisemblable  en  soi,  que  l'élément  his- 
torique de  Basin,  de  Maine t,  de  Ber/he.  romans  du 
xu°  siècle,  proviendrait  de  poèmes  et  de  récits  du  VIIIe, 
il  sutfit  qu'au  xne  siècle,  au  temps  des  chansons  de  geste, 
on  ait    pu   en   un   lieu  quelconque,   comme  à  Stavelot, 

i.  Voyez  la  Belgique  monumentale,  18io,  t.  II,  p.  140. 


^8    LÀ  LÉGENDE  DES  «  ENFANCES  »  DE  CHARLEMAGNE 

avoir  des  raisons  actuelles  de  parler  encore  de  Charles 
Martel  et  de  Rainfroi  :  et  de  tels  lieux  ne  manquent 
pas  [.  Si  ce  n  est  pas  à  Stavelot  que  s'est  formée,  au 
xif  siècle,  notre  légende,  c'est  donc  quelque  part  ailleurs, 
au  xue  siècle;  quelque  part  ailleurs,  c'est-à-dire  dans  un 
autre  Stavelot.  Mais  celui-ci  a  toutes  les  chances  d'être 
le  bon. 

1.     On  trouve  des  récits  légendaires  sur  Charles  Martel,  Ragin- 
fred,  etc.,  dans  les  Gesta  abbatum  Fontanellensiuni  (Saint-Wan- 
drille),  texte  duvine  siècle,  Monumenta  Germanise  historica,  Scrip- 
tores,  t.  II,  p.  277,  279,  281,  287  ;  —  dans    les  Monumenta  Epter- 
nacencia   (Echternach,  en  Luxembourg),   texte  du  xne  siècle  ;  ici 
Raginfred,  chose  étrange  !  épouse  Plectrude,  Monum.  Gertn.  hîst., 
Scriptores,  t.  XXIII,  p.  59-62)  ;  —  dans  les  Aegidii  Aureavallensis 
Gesta  episcoporum  Leodiensium  (texte  du  xmc  siècle,  copié  d'ail- 
leurs ici  de  Sigebert  de  Gembloux,  Scriptores,  t.  XXV,  p.  47).  Etc. 


LES 

CHANSONS    DE    GESTE 

ET  LE 

PÈLERINAGE    DE    COMPOSTELLE 


LES   CHANSONS    DE    GESTE 

ET  LE 

PÈLERINAGE    DE    COMPOSTELLE 

A.  LA  CHRONIQUE  DE  TURPIN. 

I.   Position  de  la  question.   Analyse  delà  Chronique. 
Difficulté    d'en  déterminer  la  date  et  la    raison 
d'être. 
II.   La  Chronique    est-elle  l'oeuvre  de  deux  auteurs? 

III.  Qu'elle  a  été  composée  par  un  seul  écrivain,  un 
Français,    vers     1140     ou     1150,  et     qu'il     faut  se 

RÉFÉRER,  POUR  LA  COMPRENDRE,  A  l'hISTOIRE  DU 
PÈLERINAGE  DE  COMPOSTELLE  ET  A  d'aUTRES  OUVRAGES 
COMPOSÉS  COMME  ELLE   POUR   LE  BIEN   DE   CE  PÈLERINAGE. 

IV.  Comparaison  du  Livre  de  saint  Jacques  et  de  la 
(Chronique  de  Turpin.  Que  la  Chronique  n'est  qu'un 
chapitre  de  ce  livre.  Les  légendes  épiques  patron- 
nées,   EXPLOITÉES,    PROPAGÉES   PAR    LES  CLERCS. 

V.   Sens    et  valeur  des    faits   groupés  en  cette  étude. 

B.  LES  CHANSONS  DL  GESTE  QUI  EXPLOITENT  ET  COM- 

PLÈTENT LA  CHRONIQUE  DE  TURPIX. 

I.   L'Entrée  en   Espagne.   IL    La   Prise   de  Pampelune. 
III.   La  Chanson  d'Agolant.   IV.  Gui  de  Bourgogne. 
V.  Anseïs  de  Cartilage,  VI.  Les  récits  légendaires 
sur  Luiserne. 

C.  AUTRES  LÉGENDES  DES  ROUTES  DE  SAINT  JACQUES. 

I.  La  chapelle  du  Saint-Esprit  a  Ronce  vaux.  IL  Les  «  Palais 
Galienne  p.  III.  Senebrun  ».  IV.  Le  roi  Agolant  a 
Limoges.  V.  La  cesti:  de  Blaye  et  la  geste  de  Saint- 
Gilles.  VI.  Les  chansons  de  geste  en  langue  méri- 
dionale. 

D.  CONCLUSIONS. 


42       LES  CHANSONS  DE  GESTE  ET  COMPOSTELLE 


A.  —  LA  CHRONIQUE  DE  TURPIX 

ET 

LE  PÈLERINAGE  DE  COMPOSTELLE 


I 


Position  de  la  question  :  difficulté  de  déterminer 

LA    DATE     ET    LA  RAISON    d'ÊTRE  DE    LA  CHRONIQUE  DE  TURPIN. 

Le  poète  de  la  Chanson  de  Roland  prétend  que  l'ar- 
chevêque Turpin,  ayant  bien  combattu  à  Roncevaux,  y 
a  péri  avec  les  douze  pairs.  Il  le  représente  mort  dans 
l'herbe  verte,  ses  blanches  mains  de  prélat,  ses  belles 
mains  croisées  sur  sa  poitrine  : 

Desur  sun  piz,  entre  les  dous  furceles, 
Cruisiedes  ad  ses  blanches  mains,  les  bêles  l. 

Mais  le  poète  était  mal  informé.  Sachez  que  le  bon 
archevêque  n'a  point  pris  part  à  la  bataille  de  Roncevaux. 
Tandis  qu'elle  se  livrait,  il  se  trouvait  dans  le  camp  de 
Charlemagne,  à  plusieurs  lieues  de  là,  et  lui  chantait  la 
messe.  Après  le  désastre,  il  est  rentré  en  France  et  s'est 
retiré  à  Vienne  sur  le  Rhône.  Là,  quand  il  eut  déposé 
son  heaume  et  son  épée,  n'ayant  plus  qu'à  soigner  ses 
vieilles  blessures,  il  se  sentit  de  loisir,  et  même  un  peu 
désœuvré.  Alors,  fort  à  propos,  il    se  rappela  qu'il  était 

1.  Chanson  de  Roland ,  v.  2249. 


LA    CHRONIQUE    DE    TURP1N  43 

clerc  et  savait  le  latin.  S'il  écrivait  ses  mémoires?  Jus- 
tement, un  sien  ami,  Léoprand,  doyen  d'Aix-la-Chapelle, 
venait  de  lui  en  souiller  l'idée.  Il  prit  donc  ses  tablettes 
et  écrivit  ceci  : 

«  Turpinus,  Dei  gratia  archiepiscopus  Remensis,  ac  sedu- 
lus  Karoli  Magni  imperatoris  in  Hispania  consocius,  Leo- 
prando,  decano  Aquisgranensis,  salutem  in  Christo. 

«  A  Vienne,  où  je  me  suis  retiré,  encore  un  peu  souffrant 
de  mes  blessures,  j'ai  reçu  naguère  la  lettre  où  vous  me 
demandiez  de  vous  raconter  comment  Charlemagne,  notre 
très  illustre  empereur,  a  délivré  de  la  domination  sarrasinela 
terre  d'Espagne  et  de  Galice.  De  ses  principaux  exploits,  de 
ses  victoires  triomphales  sur  les  Sarrasins,  des  merveilles  que 
j'ai  vues  de  mes  yeux  durant  ces  quatorze  années  que  j'ai 
passées  à  parcourir  l'Espagne  etla  Galice  aveclui  et  avec  ses 
armées,  je  n'hésite  donc  pas  à  composer  une  relation  sincère, 
et  je  l'adresse  à  Votre  Fraternité.  La  renommée  rapporte  du 
roi  maints  hauts  faits  en  Espagne,  desquels,  me  dites-vous, 
vous  avez  vainement  cherché  le  détail  dans  la  Chronique 
royale  de  Saint-Denis.  C'est  que  l'auteur  de  cette  Chronique, 
soit  crainte  d'être  trop  long,  soit  ignorance  et  faute  d'avoir 
été  lui-même  en  Espagne,  n'a  pas  tout  rapporté.  Mon  récit 
complétera  le  sien,  sans  d'ailleurs  le  contredire  jamais. 

«  Vivas  et  valeas  et  Domino  placeas.  Amen.  » 

Cette  lettre  sert  de  préface  à  la  très  illustre  chronique 
intitulée  Turpini  Historia  Karoli  Magni  et  Rotholandi  '. 
Les  grandes  guerres  de  ces  quatorze  années,  les  marches 
et  les  contre-marches  de  l'empereur  à  travers  les 
Espagnes,  les  prouesses  des  douze  pairs,  les  miracles  de 
Dieu,  Turpin  les  raconte  avec  une  verve  martiale,  car  il 
est  homme  de    guerre,   avec  onction,    car   il  est  homme 

1.  Turpini  Historia  Karoli...,  texte  revu  et  complété  d'après 
sept  manuscrits,  par  Ferdinand  Castets,  Montpellier  et  Paris,  1880. 


I  »  LES    CHANSONS    DE    (iESTE    ET    COMPOSTELLE 

d'Eglise,  avec  gravité  surtout,  car  il  craint  fort,  semble- 
t-il,  que  la  postérité  ne  le  prenne  pour  un  romancier, 
voire  pour  un  imposteur,  lui,  l'historien  de  Charlemagne. 
Hélas  !  on  ne  1  appelle  plus  aujourd'hui  que  «  le 
pseudo-Turpin  ».  Léon  Gautier  l'accuse  de  «  faux  en 
écriture  publique  »  j,  lui  donne  des  noms  cruels  : 
«  misérable  »  ~,  «  voleur  »  3.  Et  de  fait,  quand  on  s  est 
amusé  un  instant  du  sérieux  avec  lequel  il  prétend  être 
Turpin  lui-même,  et  de  la  puérilité  de  cette  fiction,  et  de 
son  extravagance,  on  est  tenté  d'abord  de  rejeter  son 
opuscule  sans  même  le  lire.  Pourtant,  on  se  rappelle 
que  durant  des  siècles  ce  petit  livre  fut  respecté  entre 
tous,  qu'il  a  grandement  agi  sur  la  poésie  et  sur  l'art  ; 
et  Ton  se  rappelle  aussi  que  de  nos  jours  il  a  su  intriguer 
la  critique,  la  désorienter  parfois,  la  passionner.  Par  là, 
par  le  mystère  qui  l'enveloppe  et  par  tout  ce  que  ses 
récents  interprètes  lui  ont  consacré  de  soins  ingénieux, 
par  son  prodigieux  succès  et  j'ajoute  par  la  beauté  de 
plusieurs  des  légendes  qu'il  met  en  œuvre,  le  livre  du 
faux  Turpin  captive,  il  peut  même  émouvoir  encore,  et 
peut-être  le  lecteur  ressentira-t-il  bientôt  ce  charme  à 
son  tour  et  peut-être  cette  émotion,  s'il  consent  d'abord 
à  lire  avec  soin  le  résumé  que  voici. 


1.  Les  épopées  françaises,  t.  I,  p.  187. 

2.  Ibid.,  p.  102. 

3.  lhid.,  p.   105. 


LA    CHRONIQUE    DE    TIRPIN  I  •"> 


Analyse  de  la  Chronique. 

Première  expédition  de  Cha.rlema.cjne  en  Espagne 
(chapitres  I-V  1).  —  Les  deux  premières  phrases  de  la 
Chronique  rappellent  que  L'apôtre  Jacques,  après  avoir 
prêché  l'Evangile  en  Galice,  s'en  fut  à  Jérusalem  où  il 
subit  le  martyre,  et  que  ses  disciples,  ayant  rapporté 
par  mer  son  corps  en  Galice,  se  remirent  à  évangéliser 
le  pays.  Mais,  par  la  suite  des  siècles,  les  Galiciens 
retombèrent  au  paganisme,  et  le  tombeau  sacré  fut 
oublié. 

Or,  Charlemagne,  ayant  usé  sa  vie  à  combattre  les 
Sarrasins  par  toutes  les  régions  de  la  terre,  était  las  et 
ne  songeait  plus  qu'au  repos,  quand  une  nuit  il  vit  un 
chemin  d'étoiles  qui  commençait  à  la  mer  de  Frise  et, 
traversant  les  pays,  la  Gascogne,  la  Navarre  et  l'Es- 
pagne, courait  dans  le  ciel  jusqu'en  Galice.  Plusieurs 
nuits,  il  revit  la  merveille,  sans  la  comprendre.  Enfin, 
un  seigneur  très  beau  lui  apparut,  et  Charles  lui  demanda  : 

«  Sire,  qui  es-tu  ?  — ■  Je  suis,  dit-il,  l'apôtre  Jacques,  le 
fidèle  de  Jésus-Christ,  le  fils  de  Zébédée  et  le  frère  de 
Jean  l'Evangéliste,  que  Dieu  par  sa  grâce  choisit  pour 
prêcher  sa  loi  ;  et  voici  que  mon  corps  est  en  Galice, 
mais  l'on  ne  sait  où.  et  les  Sarrasins  oppriment  ce  pays. 
C'est  pourquoi  Dieu  te  mande  que  tu  ailles  leur  reprendre 

1.  Voici  les  titres  des  chapitres  :  I.  De  eo  <juod  apostolus  Jaco- 
bus  Karolo  apparuit.  — II.  De  mûris  Pampiloniae  per  sernetipsos 
lapsis.  —  III.  De  nominibus  civitatum  Hispaniae.  —  IV.  De  idolo 
Mahumet.  —  V.   De  ecclesiis  quas  harolus  fecit. 


if)  LES    r.HANSO>S    DE    GESTE    ET    COMPOSTELLE 

la  route  qui  mène  à  mon  tombeau  et  la  terre  où  je 
repose.  La  voie  d'étoiles  que  tu  as  vue  dans  le  ciel  signifie 
que  tu  iras  en  Galice  à  la  tête  d'  une  grande  armée  et 
qu'après  toi  tous  les  peuples  y  viendront  en  pèlerinage 
jusqu'à  la  fin  des  temps.  Va,  je  serai  ton  auxiliaire,  et  en 
récompense  de  tes  travaux,  j'obtiendrai  pour  toi  de 
Dieu  la  gloire  céleste,  et  ton  nom  restera  dans  la  mémoire 
des  hommes  tant  que  le  siècle  durera.  »  C'est  pourquoi 
Gharlemagne  rassembla  ses  armées  et  entra  en  Espagne. 

D'abord  il  attaqua  Pampelune,  et  le  siège  dura  trois 
mois.  Enfin,  l'empereur  ayant  prié  le  Christ  et  l'apôtre 
Jacques,  les  murs  s'écroulèrent.  A  la  nouvelle  du  miracle, 
les  Sarrasins  se  soumirent  de  toutes  parts.  Charles 
s'avança  jusqu'au  tombeau  de  l'apôtre,  et  plus  loin  encore, 
jusqu'à  El  Padron  1  :  là,  rendant  grâces  à  Dieu  et  à 
saint  Jacques,  il  enfonça  dans  la  mer  sa  lance,  en  signe 
qu'il  avait  conquis  tout  le  pays.  Les  Galiciens  retournés 
au  paganisme,  Turpin  les  régénéra  dans  les  eaux  du 
baptême. 

Puis  l'empereur  parcourut  l'Espagne  d'une  mer  à 
l'autre  et  la  Chronique  dresse  la  liste  des  cent  villes  et 
plus,  qui,  de  gré  ou  de  force,  se  soumirent  à  lui.  Par- 
tout, il  détruisit  les  idoles  (hormis,  à  Cadix,  une  statue 
colossale  de  Mahomet  qui,  par  la  permission  de  Dieu, 
devait  subsister  jusqu'au  jour  lointain  où  un  autre  roi  de 
France  chasserait  de  l'Espagne  les  derniers  Musulmans). 

De  l'or  qu'il  a  conquis  sur  les  Sarrasins,  Charles  enri- 
chit  l'église  de  Compostelle.  Il  y  établit   un  évêque  et 

1.  C'est  le  lieu  (VIria  Flavia  des  Romains)  où  la  barque,  portant 
le  corps  de  saint  Jacques,  avait  abordé. 


LA    CHRONIQUE    DK    TCRPIN  ïl 

des  chanoines  de  la  règle  de  saint  Isidore,  lui  donne  des 
cloches,  des  livres  et  des  ornements  sacrés,  y  séjourne 
trois  ans.  rentre  enfin  en  France.  Le  reste  de  l'or  sarra- 
sin, il  l'emploie  à  fonder  des  églises  sous  le  vocable  de 
saint    Jacques,  à  Béziers.  à  Toulouse,    à  Sorde,  à  Paris. 

Seconde  expédition  (chapitres  YI-X  [).  —  Mais  un  roi 
païen,  Agolant,  venu  d'Afrique,  chasse  des  villes  d'Es- 
pagne les  garnisons  laissées  par  Charlemagne,  ravage 
le  pays.  A  ces  nouvelles,  l'empereur  franchit  une  seconde 
fois  les  monts  à  la  tête  de  ses  armées,  que  commande 
en  second  Milon  d'Anglers.  11  combat  Agolant  sur  les 
bords  du  rio  Cea,  où  plus  tard  il  devait  élever  une  basilique 
et  fonder  une  abbaye  en  l'honneur  des  saints  Fagon  et 
Primitif  (Sahagun).  Les  Sarrasins  fuient  jusqu'à  Léon, 
tandis  que  l'armée  chrétienne,  qui  a  été  très  éprouvée, 
rentre  en  Aquitaine. 

Agolant  vient  y  porter  la  guerre.  Charlemagne  l'as- 
siège dans  Agen,  puis  dans  Saintes.  Agolant,  vaincu,  se 
réfugie  à  Pampelune,  d'où  il  provoque  encore  l'empe- 
reur. 

Troisième  expédition  (chapitres  XI-XXVII  2). —  Char- 
lemagne veut  rassembler  toutes  les  forces  de  son  empire 

1.  Titres  des  chapitres:  VI.  De  reditu  Karoli  in  Galliam  et  de 
Aigolando  rege.  —  VII.  De  miraculo  eleemosynae  nwrtui.  —  VIII. 
De  bello  sancti  Facundi  ubi  hastue  viruerunt.  —  IX.  De  urbe 
Agenni.  —  X.  De  urbe  Sanctonica  ubi  hastae  viruerunt. 

2.  Titres  des  chapitres  :  XI.  De  fuga  Aigolandi  et  de  militibus 
exercituum  Karoli.  — XII.  D?  dnfis  trebis  et  de  dispulatione  Karol 
et  Aigolandi.  —  XIIF.  De  ordinibus  qui  erant  in  convivio  Karoli  et 
de  pauperibus,  unde  Aigolandus  scandalutn  sumpsU. —  XIV.  De 


IS       LES  CHANSONS  DE  GESTE  ET  COMPÔSTELLE 

pour  répondre  à  ce  défi.  La  Chronique  dénombre  ses 
principaux  guerriers  :  Ego,  Turpinus. . . ,  —  Rotholandus, 
cornes  Cenomannensis  et  Blavii  do  mi  nu  s,  nepos  Karoli, 
/Mus  ducis  Milonis  de  Angrleris...  — ,  Oliverius,  cornes 
Gebennensis,  filius  Rainerii  eomitis...  — ,  Estultus, 
cornes  Lingonensis,  filius  eomitis  Odonis...,  —  Arasta- 
gnus,  rex  Britannorum...,  etc.,  et  c'est  un  catalogue  de 
plus  de  cinquante  noms  de  héros,  presque  tous  illustres 
dans  les  chansons  de  geste.  Cent  trente-quatre  mille 
hommes  s'assemblent  dans  les  Landes  de  Bordeaux  et 
traversent  les  Pyrénées  par  le  Somport  :  Agolant  est 
enfin  tué  en  bataille  devant  Pampelune.  Mais  il  reste  à 
réduire  ses  lieutenants  et  ses  alliés  :  le  prince  navarrais 
Fouré  est  vaincu  à  Montjardin,  le  géant  Ferragut  à 
Nagera,  le  roi  Altumajor  à  Cordoue.  Tous  ces  événe- 
ments de  guerre  sont  mêlés  à  des  aventures  édifiantes, 
disputes  théologiques  entre  païens  et  chrétiens,  miracles. 
Cordoue  prise,  Charlemagne  est  de  nouveau  le  maître 
de  l'Espagne  et  pour  la  seconde  fois,  au  chapitre  xix,  il 

bello  Pampiloniœ  et  de  morte  Aigolandis  régis.  —  XV.  De  christia- 
nis  qui  ac  illicila  spolia  redierunt.  —  XVI.  De  bello  Furre  contra 
Karolum.  —  XVII.  De  bello  Ferracuti  gigantis  et  de  optirna  dispu- 
tatione  Rotholandi.  —  XVIII.  De  bello  larvarum.  —  XIX.  De  con- 
cilio  Karoli  et  de  perfectione  ejus  ad  sanctum  Jacobum.  —  XX.  De 
persona  et  fortitudine  Karoli.  —  XXI.  De  proditione  Ganaloni  et 
de  bello  Runcievallis  et  de  passione  pugnatorum  Karoli.  — XXII. 
De  passione  Rotholandi  et  morte  Marsirii  et  fuga  Religandi.  — 
XXIII.  De  sonitu  tubae  Rotholandi  et  de  eonfessione  ac  transitu 
ejus.  —  XXIV.  De  nobilitate,  moribus  et  largitate  beali  Rotholandi 
martyris.  —  XXV.  De  visione  Turpini  episcopi  et  de  lamentatione 
Karoli  super  Rotholandum.  — XXVI  De  hoc  quod stetit  sol  spatio 
trium  dierum  et  de  quatuor  millibus  Sarracenorum  inlerfectis.  — 
XXVII.  De  corporibus  mortuorum  aromalibus  et  sale  condiiis. 


LA    CHRONIQUE    DE  TURPIW  i9 

va  vénérer  à  Compostelle  le  tableau  de  l'apôtre.  Il  con- 
vertit de  nouveau,  tue  ou  exile  les  Galiciens  relaps,  éta- 
blit dans  les  villes  des  évèques  et  des  prêtres  et  réunit 
un  concile  à  Compostelle.  Turpin,  assisté  de  neuf  évèques, 
l'ait  la  dédicace  de  la  basilique  et  Charles  confère  au  siège 
de  saint  Jacques  d'immenses  privilèges.  Chaque  maison 
d'Espagne  lui  payera  un  tribut  annuel  de  quatre  deniers  ; 
les  évèques  y  viendront  recevoir  leur  crosse  et  les  rois 
leur  couronne.  Compostelle  sera  la  métropole  de  toute 
l'Espagne.  Et  cela  est  justice,  car  il  y  a  au  monde  trois 
sièges  apostoliques,  éminents  entre  tous  les  sièges  : 
Rome,  parce  que  le  prince  des  apôtres.  Pierre,  l'a  arrosée 
de  son  sang  :  Compostelle,  parce  que  c'est  la  ville  de 
Jacques,  le  premier  des  apôtres  après  Pierre;  Ephèse, 
parce  que  Jean  y  a  prêché  l'évangile  In  principio  erat 
Ver  bu  m  et  qu'il  y  a  reçu  la  sépulture. 

Ayant  délivré  tout  le  pays  pour  la  gloire  du  Seigneur 
et  de  son  apôtre  Jacques.  Charlemagne  reprend  la  route 
de  France.  Or,  il  y  avait  à  Saragosse  deux  rois  sarra- 
sins, Marsile  et  Beligand  son  frère,  qui  lui  avaient  fait 
hommage,  mais  dont  la  soumission  était  feinte.  Ils 
trament  avec  Ganelon  la  trahison.  C'est  le  guet-apens 
de  Ronce  vaux,  la  grande  bataille  où  périssent  Roland  et 
ses  compagnons  :  la  chronique  en  fait  une  longue  narra- 
tion. 

Après  les  expéditions  d '  Espayne  ;  chapitre  XX  \  III- 
XXXIII  et  appendice1),    —  Charlemagne  a  rapporté  en 

1 .  Titres  des  chapitres  :  XXVIII.  De  dttobus  cimiteriis  sacrosanc- 
tis  :  unum  apud  Arelatem,  aller u m  apud  Blavium.  —  XXIX.  De 
sejmltura  Rotholandi  et  ceferorum  qui  apud  Belinum  sepulti  sunt 

J.  Bédier.  — Les  légendes  épiques,  t.  III.  4 


50  LES    CHANSONS   DE    GESTE    ET  COMPOSTELLE 

France  les  corps  des  martyrs  de  Roncevaux  :  il  les  dis- 
tribue entre  diverses  nécropoles  et  sanctuaires,  Belin, 
Saint-Seurin  de  Bordeaux,  Saint- Romain  de  Blaye,  les 
Aliscamps  d'Arles,  et  comble  ces  sanctuaires  de  grands 
bienfaits.  Puis,  au  chapitre  XXX,  tandis  que  Turpin  se 
retire  à  Vienne,  Charlemagne  réunit  un  concile  à  l'abbaye 
de  Saint-Denis.  Reconnaissant  à  saint  Denis  presque 
autant  qu'à  saint  Jacques,  il  attribue  à  son  abbaye  la 
même  suprématie  sur  la  France  qu'à  l'église  de  Compos- 
telle  sur  l'Espagne. 

Il  se  retire  à  Aix-la-Chapelle  et  fait  peindre  sur  les 
murs  de  son  palais  dune  part  les  sept  arts  libéraux, 
d'autre  part  ses  guerres  d'Espagne.  Il  meurt  au  milieu  des 
prodiges.  Sa  mort  est  miraculeusement  révélée  à  Turpin, 
resté  à  Vienne  :  comme  un  plateau  de  la  balance  divine 
était  lourd  des  péchés  du  roi.  «  un  Galicien  sans  tète  » 
chargea  l'autre  des  pierres  de  tant  d'églises  construites 
en  son  honneur  par  Charlemagne  que  la  balance  pencha 
de  son  côté  ;  c'est  ainsi  que  Jacques  le  Galicien  valut  à 
Charlemagne  la  gloire  des  cieux,  qu'il  lui  avait  promise. 

Peu  après  Charlemagne,  Turpin  mourut  aussi.  C'est 
ce  que  raconte  une  sorte  d'épilogue,  où  le  pape  Calixte  II 

et  in  diversis  loch.  —  XXX.  De  concilio  quod  apud  beatuin  Diony- 
sium  Karolus  adunavit.  —  XXXI.  De  septeni  arlihus  quas  Karolus 
depinçji  fecit  in  palatio  suo.  —  XXXII.  De  morte  Karoli. — XXXIII. 
De  miraculo  Rotholandi  coniitis  quod  apud  urbem  Gratianopolîm 
Deus  per  eum  facere  dignatus  est.  —  Appendice  :  A.  CalixtusPapa 
de  inventione  Turpini  episcopi  et  martyris.  (Les  chapitres  qui 
suivent  dans  l'édition  Çastets,  et  qui  sont  intitulés  par  l'éditeur 
Appendices  13,  C,  Z),  ont  été  empruntés  à  un  autre  ouvrage,  comme 
on  le  verra  plus  loin,  et  ne  font  point,  à  vrai  dire,  partie  de  la 
Chronique.) 


LA    CHRONIQUE    DE    TURPIN  ol 

[lequel  régna  de  1119  à  1124]  est  censé  reprendre  la 
plume  de  Turpin.  Il  raconte  que  Turpin  reçut  la  sépul- 
ture à  Vienne  et  que  ses  restes,  de  son  temps  à  lui, 
Calixte,  furent  récemment  transférés  en  une  autre  église 
de  la  même  ville,  où  on  ne  cesse  de  les  vénérer.  Il 
décide  que  Turpin  et  les  héros  morts  en  Espagne 
doivent  être  honorés  comme  martyrs.  Il  fixe  leur  fête  à 
tous  au  seizième  jour  avant  les  calendes  de  juillet,  date 
anniversaire  de  la  bataille  de  Roncevaux. 


Rien  qu'à  parcourir  ce  résumé,  si  sommaire  soit-il,  le 
lecteur  pressent  que  la  question  essentielle  sera  de  pré- 
ciser l'objet,  la  raison  d'être  de  cet  étrange  roman,  et 
il  se  représente  d'avance  la  difficulté  du  problème.  Le 
faux  Turpin,  qui  était-il?  et  qu'a-t-il  voulu  faire?  Sin- 
téresse-t-il  plutôt  à  Charlemagne  et  aux  chansons  de 
geste,  ou  plutôt  à  saint  Jacques  et  à  l'église  de  Com- 
postelle?  Mais  qu'ont  à  faire  les  chansons  de  geste  avec 
l'église  de  Compostelle  et  qu'ont-elles  à  faire  avec  tant 
d'autres  églises  qui  semblent  aussi  préoccuper  le  chro- 
niqueur, avec  Saint-Denis  par  exemple,  ou  Arles,  ou 
Vienne  ?  L'auteur  veut-il  servir  ces  églises  ?  Mais  pour- 
quoi celles-là  plutôt  que  d'autres,  et  quel  profit  pou- 
vaient-elles attendre  de  fables  empruntées  aux  jongleurs  ? 
Ou  bien  a-t-il  seulement  voulu  amuser  les  clercs  de  son 
temps,  et  sa  chronique  n'est-elle  qu'un  jeu  d'esprit  ? 
Mais  alors,  pourquoi  tient-il  tant  à  faire  passer  ses 
inventions  romanesques  pour  de  l'histoire  vraie  ?  L'idée 
de  mêler  des  récits  de  chansons  de  geste  à  des  tradi- 
tions d'églises,   l'a-t-il   tirée  de   sa  seule    imagination  ? 


l')'2  LES    CHANSONS    DE   GESTE    ET    COMPOSTELLE 

Mais  s'il  en  fut  ainsi,  comment  ce  caprice  arbitraire  et 
fantasque  a-t-il  pu  trouver,  dans  ces  églises  et  hors 
d'elles,  l'adhésion  et  comme  la  complicité  de  tant  d'es- 
prits, de  tant  de  cœurs?  Or,  on  ne  saurait  essayer  de 
répondre  à  ces  questions,  si  Ton  n'a  point  déterminé 
d'abord  vers  quel  temps  l'ouvrage  fut  composé.  C1est  là 
la  tache  première,  condition  de  toute  autre  recherche. 

Une  date  est  acquise  depuis  longtemps,  au-dessous  de 
laquelle  on  ne  saurait  descendre.  Le  29  décembre  1165, 
1  empereur  Frédéric  Ier  Barberousse  fît  procéder  à  l'élé- 
vation du  corps  et  à  la  canonisation  de  Charlemagne  ; 
sur  son  ordre,  presque  aussitôt  après,  pour  accréditer  et 
répandre  le  culte  du  nouveau  saint,  les  clercs  d'Aix-la- 
Chapelle  composèrent  et  publièrent  une  Vita  Karoli 
Magni{  :  ils  y  ont  inséré  sept  chapitres  de  la  chronique 
du  faux  Turpin  '2.  Nous  savons  ainsi  que  cette  chronique 
est  antérieure  à  1166. 

Mais  faut-il  l'attribuer  au  xue  siècle  ?  ou  au  xie  ?  ou 
au  xc  ? 

II 

La  date  de  la  chronique. 
Est-elle  l'œuvre  de  deux  auteurs  ou  d'un  seul? 

Première  théorie  de  G.  Paris. 

Chacune  de  ces  opinions  avait  ses  défenseurs,  quand, 
en  1865,  G.  Paris  publia  sa  thèse  latine,  De  Pseudo-Tur- 

1.  Publiée  par  Gerhard  Rauschen,  en  un  livre  intitulé  Die 
Légende  Karlsdes  Grossen  im  II.  und  12.  Jahrhundert,  Leipzig-, 
1890.  Voir  surtout  les  pages  3,  17,  21-2,  93. 

2.  Ed.  Rauschen,  pages  67-74. 


LA    CHRONIQUE    DF    TURPIN  53 

pino*.  C'est  lui  qui  le  premier,  faisant  table  rase  de  plu- 
sieurs théories  antérieures,  aperçut  les  problèmes  vrais, 
tels  que  nous  venons  de  les  poser  d'après  lui,  et,  pour 
les  résoudre,  il  proposa  de  l'ouvrage  une  interprétation 
séduisante,  qui  fut  d'abord  accueillie  de  tous. 

Ce  qui  le  frappait  surtout  dans  la  Chronique,  et  à  bon 
droit,  c'est  la  singulière  variété  de  ses  sources  d'inspira- 
tion et  la  diversité,  non  moins  surprenante,  des  préoccu- 
pations qui  s'y  marquent.  Elle  semble  d'origine  française  : 
qui  donc,  hors  de  France,  aurait  pu  dresser  (chap.  xi) 
une  liste  de  cinquante  noms  de  héros  de  chansons  de 
geste  ?  Elle  semble  pourtant  d'origine  espagnole  :  qui 
donc,  hors  d'Espagne,  aurait  pu  dresser  (chap.  in)  une 
liste  de  cent  villes  de  ce  pays  ?  Et,  plus  précisément,  elle 
semble  d'origine  compostellane,  vu  la  place  qu'y  tient  le 
sanctuaire  de  Compostelle.  Pourtant,  ne  viendrait-elle 
pas  de  Vienne,  vu  la  place  qu'y  tiennent  les  églises  de 
Vienne?  ou  de  Saint- Denis,  vu  la  place  qui  tient  cette 
abbaye  ?  Pour  expliquer  ces  singularités  ou  ces  dispa- 
rates, et  d'autres  du  même  ordre,  G.  Paris  émit  l'hypo- 
thèse, selon  nous  fâcheuse,  que  la  Chronique  n'était  pas 
d'une  seule  venue. 

1°  Il  supposa  que  les  cinq  premiers  chapitres  (sans  la 
lettre-préface)  avaient  d'abord  formé  tout  l'ouvrage. 
Si  on  les  lit  seuls,  c'est  le  récit  très  simple  d'une  expé- 
dition unique  de  Charlemagne.  Averti  par  une  vision, 
le  roi  part  pour  délivrer  le  tombeau  de  L'apôtre  ;  sur  la 
route,  saint  Jacques  l'aide  par  des  miracles.  Charles 
restaure    l'église  de  Compostelle,    rentre   glorieusement 

i.  Paris,  68  pages  in-8°. 


54       LES  CHANSONS  DE  GESTE  ET  COMPOSTELLE 

en  France,  et,  selon  G.  Paris,  primitivement  le  livre  se 
terminait  là.  L'auteur  de  ce  récit,  dit-il,  ne  prétend 
jamais  qu'il  soitTurpin;  il  n'emprunte  rien  aux  chansons 
de  geste.  Par  contre,  il  connaît  bien  la  géographie  de 
l'Espagne,  les  traditions  de  ses  églises,  surtout  de  Com- 
postelle,  voire  des  légendes  arabes1.  Cet  auteur  était 
donc  un  clerc  espagnol,  de  l'église  de  Compostelle. 
Il  était  avant  tout  un  homme  pieux,  qui  avait  voulu 
composer,  à  des  fins  édifiantes  et  pour  le  bien  du  pèleri- 
nage, un  petit  livret  de  propagande.  Sur  la  foi  de  divers 
indices,  G.  Paris  admit  qu'il  avait  dû  écrire  dans  la 
première  moitié  du  xic  siècle,  en  1050  au  plus  tard. 

2°  A  cette  première  série  d'hypothèses,  G.  Paris  en 
ajouta  une  seconde.  Quelque  soixante  ou  quatre-vingts  ans 
plus  tard,  dit-il,  un  clerc  intervint,  français  celui-ci. 
Au  commencement  du  xne  siècle,  Vienne  avait  pour 
archevêque  un  personnage  de  très  haute  naissance, 
Gui  de  Bourgogne  (le  futur  pape  Calixte  II),  que  de 
grands  intérêts  de  famille  —  il  était  l'oncle  et  le  tuteur 
du  jeune  roi  Alphonse  VII  — appelèrent  à  Compostelle'2. 
Il  lit  le  voyage  en  l'an  1108.  G.  Paris  suppose  qu'un 
clerc  de  sa  suite,  un  moine  de  Saint-André  de  Vienne, 
venu  ainsi  à  Compostelle,  y  aura  trouvé  le  petit  livre 
espagnol.  Il  l'aura  rapporté  en  France  et  se  sera  proposé 
de  le  compléter  :  c'était  pour  plaire  à  son  archevêque, 
qui  aimait  Compostelle.  Il  écrivit  la  lettre-préface  et  les 
autres  récits  de  guerre  :  le  faux  Turpin,  c'est  lui.  11  con- 

1 .  Au  chapitre  IV. 

2.  Gui  de  Bourgogne,  fils  de  Guillaume,  comte  fie  Bourgogne,  né 
vers  iOGO,  archevêque  de  Vienne  en  1088,  élu  pape  le  2  février 
1119,  mort  en  décembre  1  \2't. 


LA    CHRONIQUE    DE    TURPIN  •»•> 

naissait  bien  les  chansons  de  geste,  et  son  imagination 
était  riche  :  l'opuscule  du  clerc  espagnol  devint  ainsi 
entre  ses  mains  une  sorte  de  chanson  de  geste  à  l'usage 
des  clercs  de  France,  et  qui  servait  aussi  la  renommée 
de  l'église  de  Vienne.  Ce  moine  de  Vienne  s'intéressait 
d'ailleurs  à  Charlemagne,  à  Roland  et  à  ses  pairs  bien 
plus  qu'à  l'apôtre  Jacques.  L'apôtre  Jacques  ne  paraît 
pas  dans  les  chapitres  qui  sont  de  sa  main.  Il  y  a  bien 
dans  cette  partie  un  chapitre,  le  XIXe,  où  Charlemagne 
est  censé  conférer  à  l'église  de  l'apôtre  d'immenses  privi- 
lèges :  ce  chapitre,  selon  G.  Paris,  a  dû  être  donné  tout 
fait  par  le  clergé  de  Compostelle  à  notre  auteur  qui  l'a 
inséré,  et  .comme  plaqué,  dans  son  ouvrage,  tel  qu'on  le 
lui  avait  fourni.  Il  dut  écrire  entre  1108  et  1119. 

3°  D'autres  mains  introduisirent  enfin  dans  l'ouvrage 
ainsi  constitué  des  interpolations  de  petite  importance  : 
un  clerc  de  Saint-Denis,  par  exemple,  y  inséra  certaines 
mentions  de  son  abbaye  '. 

Deuxième  tliéorie  de  G.  Paris. 

Ce  système,  G.  Paris  fut  amené,  en  1882,  à  le  modi- 
fier profondément.  Il  lui  fallut  le  concilier  avec  des  faits 
et  des  éléments  de  datation  nouveaux  découverts  par 
R.  Dozy-. 

Dozy  venait  en  effet  de  prouver  qu'il  y  a  dans  les  cinq 
premiers  chapitres  de  la  Chronique  aussi  bien  que  dans 

1.  Dans  la  lettre-préface  et  au  chapitre  XXX. 

2.  lieeherches  sur  r  histoire  et  la  littérature  de  V Espagne  pen- 
dant le  moyen  âge,  par  H.  Dozy,  3e  édition,  t.  II    l$8l  ,  p.  374-431. 


5()       LES  CHANSONS  DE  GESTE  ET  COMPGSTELLE 

Les  autres  des  indices  do  son  origine  française.  L'au- 
teur des  cinq  premiers  chapitres  connaît  bien  la  France, 
les  noms  de  ses  rois,  ses  églises  dédiées  à  saint  Jacques; 
il  l'aime  et  l'admire.  Par  contre,  «  il  raconte  gra- 
vement les  absurdités  les  plus  palpables  et  les  plus  inju- 
rieuses pour  la  nation  espagnole.  A  l'en  croire,  cinq 
Mérovingiens  ou  Carolingiens,  qu'il  se  plaît  à  énumérer, 
mais  dont  les  noms  devaient  être  peu  familiers  aux 
Galiciens,  ont  successivement  conquis  1  Espagne  en 
partie,  et  les  Galiciens,  ayant  embrassé  le  mahométisme 
après  l'invasion  arabe,  Gharlemagne  a  fait  rebaptiser  par 
l'archevêque  Turpin  ceux  d'entre  eux  qui  voulaient  y 
consentir  ;  quant  aux  autres,  il  les  a  fait  décapiter  ou  il  les 
a  réduits  en  esclavage  1  ».  Sont-ce  là,  demande  Dozy,  les 
inventions  d'un  Espagnol  ?  En  ces  cinq  chapitres,  c'est 
la  nation  française  qui  est  seule  célébrée,  gens  gallica, 
optima  scilicet,  ac  bene  indu  ta  et  facie  elegans2  ;  elle 
seule  produit  des  héros  ;  c'est  à  elle  qu'est  réservée  la 
promesse  d'un  roi  qui  viendra  un  jour  chasser  les  der- 
niers Sarrasins  et  subjuguer  la  Péninsule3.  «  Croit-on, 
demande  à  nouveau  Dozy,  qu'un  Espagnol  ait  pu  écrire 
de  la  sorte,  en  quelque  temps  que  ce  soit?  » 

Dozy  avait  prouvé  en  outre  que  les  dates  proposées  par 
G.  Paris  étaient  trop  reculées.  Pour  ne  rapporter  ici  que 
deux  ou  trois  de  ces  preuves,  il  est  impossible  que  les  cinq 
premiers  chapitres  aient  été  écrits  avant  1050,  puisqu'il 
y  est  question  delà  ville  de  Bougie,  fondée  seulement  en 


1.  Dozy,  ouvr.  cité,  pages  379  et  suiv. 

2.  Chapitre  II. 

3.  Chapitre  IV. 


LA    CHRONIQUE    I>K  Tl'RPIN  *i~ 

106'i  ou  1068,  <t  des  Moabitae,  lesquels,  dans  la  langue 
des  chroniqueurs  et  selon  leur  usage  constant,  sont  les 
Almoravides  :  or  les  Almoravides  n'apparaissent  pas 
dans  l'histoire  de  l'Espagne  avant  1080.  Il  est  de  même 
impossible  que  le  reste  de  l'ouvrage  ait  été  composé 
entre  1108  et  1119,  puisque  au  chapitre  XI  paraît  un 
certain  Texephinus,  rex  Arabum.  lequel  doit  son  nom 
à  Texufin.  vice-roi  d'Espagne  à  partir  de  1 126. 

Ainsi  l'archevêque  de  Vienne  Gui  de  Bourgogne  ne  fut 
pour  rien  dans  un  ouvrage  écrit  après  sa  mort.  Les 
cinq  premiers  chapitres  ont  été  composés  par  un  Fran- 
çais, tout  comme  les  autres,  et  dans  la  première  moitié 
du  xne  siècle,  tout  comme  les  autres.  Le  clerc  eralicien 
de  l'an  lOoO  et  le  clerc  viennois  de  l'an  1108,  ima- 
ginés par  Gaston  Paris,  disparaissent  tous  deux. 

G.  Paris  en  convint  avec  Dozy,  en  un  article  du 
tome  XI  de  la  Romania] .  Des  thèses  de  son  De  Pseudo- 
Turpino,  une  seule  restait  debout,  mais  c'était  la  thèse 
essentielle  :  celle  qui  distingue  deux  auteurs.  G.  Paris 
la  maintint  :  «  On  peut  dire  maintenant,  écrit-il,  que 
c'est  un  fait  acquis  à  la  science-.  »  Seulement,  il  lui 
fallut  changer  les  dates  où  ces  deux  auteurs  auraient 
vécu  et  les  circonstances  de  leur  biographie.  Il  rappela 
donc  qu'  «  il  y  eut  beaucoup  de  clercs  français  en 
Espagne  et  notamment  dans  l'église  de  Santiago  à  partir 
du  règne  d'Alfonse  VI  (1072)3  »,  et  remplaça  le  «  clerc 
galicien   »  de  sa   première  théorie  par  un  clerc  français, 

1.  Tome  XI    1882  ,  p.  419-26. 

2.  Art.  cité,  p    421. 

3.  Ibid.i  p.  422. 


58       LES  CHANSONS  DE  GESTE  ET  COMPOSTELLE 

attaché  à  Santiago,  et  qui  dut  écrire  les  cinq  premiers 
chapitres,  non  plus  vers  1050,  mais  «  dans  les  dernières 
années  du  xie  siècle  ou  les  premières  années  du  sui- 
vant1 ».  Quant  aux  autres  chapitres,  il  leur  supposa 
comme  auteur,  aux  lieu  et  place  d'un  moine  de  Vienne 
contemporain  de  Gui  de  Bourgogne,  un  autre  moine  de 
Vienne,  postérieur  à  Guide  Bourgogne,  et  qui  dut  écrire 
«  vers  Tan  11402  ».  Grâce  à  cette  combinaison,  il  put 
conserver  le  principal  de  son  interprétation  primitive, 
l'idée  que  la  Chronique  avait  commencé  par  être  un 
court  livret  de  propagande,  composé  à  Gompostelle  par 
un  clerc  dévot  à  saint  Jacques  et  indifférent  aux  chan- 
sons de  geste  ;  qu'elle  avait  ensuite  été  amplifiée  en 
France  par  un  autre  clerc,  celui-ci  indifférent  à  saint 
Jacques   et   amateur  de  chansons  de  g-este. 

Discussion  de  ces  deux  théories. 

Mais,  comme  on  le  voit,  la  distinction  de  ces  deux 
auteurs  n'est  plus  désormais  qu'une  hypothèse  privée 
du  secours  des  autres  hypothèses  auxquelles  elle  était 
d'abord  liée.  Si  le  lecteur  a  dû  être  un  instant  surpris 
que  nous  exposions  une  théorie  abandonnée  par  son 
auteur,  il  en  voit  maintenant  la  raison  :  c'est  que  la 
théorie  nouvelle  n'est  qu'une  refaçon,  et  comme  une 
survivance,  de  la  première,  et  cette  remarque  nous  sert 
déjà  à  l'affaiblir. 

Or,   il  nous  importe    de   l'affaiblir,    car    elle    domine 

1.  P.  423. 

2.  P.  424. 


LA    CHRQN1QUE    DE    TURPIN  59 

encore  chez  de  nombreux  critiques  et  les  autorise  à 
traiter  la  Chronique  de  Turpin  comme  une  œuvre  des 
plus  médiocres  et  les  plus  insignifiantes.  A  un  premier 
auteur  appartiendrait  tout  ce  qui  concerne  saint  Jacques 
et  son  sanctuaire  ;  à  un  second,  tout  ce  qui  concerne  les 
chansons  de  geste.  Réclame  pieuse  d'abord,  puis  pure 
fantaisie  littéraire.  Si  cette  interprétation  est  vraie,  le 
principal  auteur  de  la  Chronique  n'est,  comme  le  dit 
Léon  Gautier,  qu'  «  un  rhéteur  de  couvent  copiant  sans 
intelligence  et  sans  vie  nos  premières  épopées  natio- 
nales1 ».  «  11  a  simplement  voulu  fournir  une  lecture 
attrayante  aux  clercs  de  son  temps  qui  nourrissaient 
quelque  défiance  à  l'égard  des  romans...  Il  est  un  homme 
d'esprit  qui  eut  simplement  l'idée  de  traduire  les  jon- 
gleurs en  latin  avec  de  certaines  apparences  hagiogra- 
phiques 2.  »  Par  une  telle  théorie,  son  œuvre  est  expli- 
quée sans  doute,  et  perd  tout  son  mystère  ;  mais  elle 
perd  aussi  ce  qui  en  fait,  selon  nous,  la  vraie  signifi- 
cation historique  et  la  beauté. 

Cette  distinction  des  deux  auteurs  est-elle  fondée  ? 
Maintenant  que  G.  Paris  a  lui-même  changé  les  dates  de 
leurs  biographies  hypothétiques,  et  que  lui-même  il  a 
changé  la  nationalité  du  premier  auteur,  maintenant  qu'il 
n'a  plus  guère  de  raison  de  chercher  le  second  à  Vienne 
plutôt  que  dans  l'une  quelconque  des  autres  églises 
mentionnées  par  la  Chronique,  maintenant  que  les 
deux  auteurs  supposés  sont  Français  l'un  et  l'autre  et 
presque  contemporains  l'un  de  l'autre,  ils  tendent  à  se  con- 


1.  Les  épopées  françaises,  t.  I,  p.  119. 
•1.  Ibid.,  p.  11G-7. 


(>0       LES  CHANSONS  DE  GESTE  ET  COMPOSTELLE 


f(^dre.  Si  Gaston  Paris,  approuvé  par  Dozy,  maintient 
pourtant  qu'ils  sont  deux ,  quels  sont  donc  ses  arguments  ? 

1°  «  Nulle  part  *,  l'auteur  des  cinq  premiers  chapitres 
ne  se  donne  pour  Turpin,  qu'il  ne  nomme  qu'une  fois  et 
en  passant. 

2°  «  Chez  lui,  point  de  noms  propres  de  Sarrasins  et 
de  Français,  comme  il  y  en  a  tant  dans  les  autres  cha- 
pitres. 11  n'emprunte  rien  à  la  poésie  épique  française, 
il  ne  décrit  pas  de  combats,  ne  rapporte  pas  de  discours, 
comme  l'autre  le  fait. 

3°  «  L'auteur  de  ces  cinq  premiers  chapitres  est  un 
homme  pieux,  qui  écrivait  dans  le  double  dessein  de 
donner  quelques  renseignements  sur  l'Espagne  et  de 
glorifier  saint  Jacques,  d'exhorter  les  fidèles  à  visiter 
son  tombeau,  au  lieu  que  l'autre,  si  l'on  excepte  un  seul 
chapitre  (le  XIXe)  2,  oublie  son  tombeau,  son  église,  ses 
miracles,  et  cherche  à  amuser  ses  lecteurs  par  le  récit 
de  batailles  et  de  combats  singuliers,  ou  à  les  édifier  par 
des  dissertations  théologiques  et  de  pieuses  historiettes.  » 

Pour  fonder  la  thèse  de  G.  Paris,  il  suffirait,  nous 
l'avouons,  qu'une  seule  de  ces  trois  observations  fût 
incontestable.  Mais  en  est-il  ainsi  ? 

1°  Il  est  bien  vrai  que,  si  Ton  écarte,  arbitrairement 
d'ailleurs,  la  lettre-préface  de  Turpin  à  Léoprand,  les 
cinq    premiers   chapitres    se    lisent    sans    qu'on    puisse 

4.  Cet  exposé  est  pris  à  Dozy  (ouvr.  crié,  p.  373),  qui  traduit 
ou  résume  ici,  excellemment,  le  De  Pseudo-Turpino  de  G.  Paris, 
p.  14-15  et  p.  26-G. 

2.  Le  XIXe  dans  l'édition  Castets;  G.  Paris  en  son  De  Pseudo- 
Turpino  et  Dozy  le  désignent  comme  le  XXe,  parce  qu'ils  se 
réfèrent  à  la  numérotation  d'éditions  plus  anciennes. 


LA    CHRONIQUE    DE    TUBPIN  &1 

soupçonner  que  c'est  Turpin  qui  est  censé  raconter. 
Mais  il  en  va  de  même  en  bien  d'autres  chapitres  : 
Turpin,  fort  discret,  se  met  rarement  en  scène.  Pour 
trouver  un  eyo,  Turpinus%  il  faut  lire  jusqu'au  cha- 
pitre XI !  ;  quelques  lignes  après,  en  ce  même  chapitre  XI, 
on  en  trouve  un  second  ;  mais  pour  en  trouver  un  -troi- 
sième, il  faut  lire  jusqu'au  chapitre  XIX,  vingt  pages 
plus  loin 2.  Il  est  bien  vrai  d'autre  part  que  la  seule 
phrase  des  cinq  premiers  chapitres  où  il  soit  parlé  de 
Turpin  l'introduit  à  la  troisième  personne  :  «  Galecianos 
Karolus  per  nianus  Turpini  archiepiscopi  regencravit.  » 
Mais  le  fait  perd  de  sa  gravité,  si  l'on  remarque  qu'il  se 
reproduit  tout  pareil  au  chapitre  XXI  :  «  Dum  Karolus 
portus  eu  m  Ganalono  et  Turpino  transiret*  ...»  Ici,  en 
ce  chapitre  XXI,  c'est  Turpin  lui-même,  de  l'aveu  de 
tous,  qui  est  censé  tenir  la  plume.  11  parle  de  lui  à  la 
troisième  personne  ;  c'est  le  procédé  de  César  en  ses 
Commentaires.  —  «  Mais,  dit  G.  Paris,  Turpin  n'est 
nommé  (ou  ne  se  nomme)  qu'une  fois  dans  les  cinq  pre- 
miers chapitres.  »  —  Soit.  Mais  dans  les  vingt-huit 
autres  il  ne  se  nomme  que  cinq  fois  :  la  proportion  est 
la  même.  G.  Paris  ne  saurait  alléguer  davantage  que  les 
cinq  premiers  chapitres  ne  le  nomment  qu'  «  en  passant, 
transeundo  »  •*,  car  les  autres  le  nomment  de  même 
«  en  passant  »  :  nous  le  voyons,  ici  et  là,  employé  à  des 
offices  semblables  :  au  chapitre  II  à  baptiser  les  Galiciens, 


i.   Éd.  Caslets,  p.  16  et  p.  17. 

2.  Ibid.,  p.  37. 

3.  //>«*.,  p.  42. 

4.  G.  Paris,  De  Pneu  do-  Turpino,  p.   14. 


62  I>KS    CHANSONS    DL;    GESTE    ET    COMPOSTELLE 

comme  ailleurs  (chap.  XI1)  à  remettre  les  péchés  des 
fidèles,  ou  à  présider  un  concile  (chap.  XIX  2i,  ou  à 
chanter  la  messe  (chap.  XXV  et  XXXII3),  ou  à  donner 
l'absoute  aux  morts  (chap.  XXIX4).  Son  rôle  est  le 
même  ici  et  là.  En  résumé,  d'un  bout  à  l'autre  de  la 
Chronique,  c'est  Turpin  qui  raconte,  mais  en  narrateur 
modeste  :  il  ne  parle  que  rarement  de  lui-même,  quatre 
fois  à  la  première  personne,  deux  fois  à  la  troisième,  et 
toujours  pour  redire  comment  il  a  rempli  aux  côtés  de 
Charlemagne  son  ministère  de  prélat  ■'. 

2°  Quant  au  second  argument  de  G.  Paris,  à  savoir 
que  1  auteur  des  cinq  premiers  chapitres  «  n'emprunte 
rien  à  la  poésie  épique  française  »,  qu'est-ce  donc  que 
lidée  de  mener  Charlemagne  en  croisade,  escorté  de 
Turpin.  à  la  tête  d'une  armée  immense,  qu'est-ce,  sinon 
un  emprunt  à  la  poésie  épique  française?  Ces  cinq  cha- 
pitres, il  est  vrai,  n'abondent  pas  en  noms  propres, 
puisque,  de  tous  les  compagnons  de  Charlemagne  en  sa 
première  expédition,  un  seul,  Turpin,  est  nommé.  Mais 
cette  remarque  convient  aussi  à  d'autres  parties  de  l'ou- 
vrage, que  l'on  pourrait  donc  au  même  titre  attribuer  à 
des    auteurs    différents.    Soient,   par    exemple,  les  cha- 


1.  Ed.  Castets,  p.  16. 

2.  Ibid.,  p.  37. 

3.  Ibid.,  [>.  50  et  p.  60. 

4.  Ibid . ,  p.  'iij. 

5.  Il  définit  ainsi  son  rôle,  au  chapitre  XIX  (p.  17)  :  «  Dig-nis 
monitis  Christi  fidelem  populnm  ad  bellandum  fortem  et  anima- 
tum  et  a  peccatis  absolutum  reddebam,  et  Sarracenos  propriis 
armis  saepe  expugnabam.  «Mais,  discrètement,  il  a  évité  le  récit 
de  ses  propres  exploits. 


LA    CHRONIQUE    DL    TL'RIMN  63 

pitres  VI,  VII,  VIII.  De  grands  événements  de  guerre 
s'v  déroulent,  sur  la  route  de  Sahagun  à  Léon  ;  pour 
raconter  cette  longue  guerre,  deux  noms  suffisent  au 
narrateur  [  :  Agoland  du  côté  des  païens.  Milon  d'Anglers 
du  côté  des  chrétiens2.  Entre  les  récit  des  cinq  premiers 
chapitres  et  les  autres,  il  n'y  a  nulle  disparate  ;  mais, 
au  contraire,  similitude  de  manière,  de  coloris,  de  style. 

3°  Enfin,  G.  Paris  allègue  que  l'apôtre  Jacques  est 
le  protagoniste  des  cinq  premiers  chapitres,  tandis 
qu'  «  il  semble  oublié  dans  le  .reste  de  l'ouvrage,  si 
Ton  excepte  un  seul  chapitre,  le  XIXe  ».  Mais  d'abord  le 
dénombrement  est  imparfait.  L'apôtre  reparait  au  cha- 
pitre XX,  où  il  est  dit  que  Gharlemagne  tenait  en  Espagne 
quatre  cours  annuelles,  aux  quatre  jours  les  plus  solen- 
nels, savoir  à  la  Noël,  à  Pâques,  à  la  Pentecôte  et  die 
sancti  Jacobi  \  L'apôtre  reparaît  au  chapitre  XXI.  où  il 
est  rappelé  que  l'Espagne  fut  conquise  pour  sa  gloire,  ad 
Domini  et  apostoli  ejus  sancti  Jacobi  decus^.  Il  reparait 
au  chapitre  XXXII,  pour  disputer  aux  démons  lame 
de  Gharlemagne  \ 

En  outre,  supposé  même  qu'il  ne  reparût  qu'au 
seul  chapitre  XIX,  ne  serait-ce  pas  assez?  C  est  le  cha- 
pitre où    Charlemagne,    venu   pour  la  seconde  fois  à  la 

1 .  On  peut  y  ajouter,  si  l'on  y  tient,  le  Rornaricus  miles  qui  est 
au  chapitre  VII  le  héros  posthume  d'une  aventure  miraculeuse. 

2.  Au  chapitre  IX.  Turpio  donne  une  liste  de  dix  rois  alliés 
d' Agoland.  Mais  la  g-uerre  se  poursuit  aux  chapitres  IX  et  X,  sans 
qu'il  éprouve  le  besoin  d'introduire  aucun  nouveau  nom  de 
chrétien. 

3.  Ed.  Caste ts,  pages  30-40. 
\.   Ibid.t  p.  41. 

:..    Ilml.,  p.  60. 


(Ji       LES  CHANSONS  DE  GESTE  ET  COMPOSTELLE 

basilique  de  l'apôtre,  la  comble  d'honneurs,  lui  confère 
la  dignité  de  métropole,  lui  soumet  toutes  les  églises  de 
1  Espagne.  Ce  récit  reflète  les  ambitions  réelles  de  cette 
église  au  xne  siècle,  car  elle  prétendait  alors  au  droit  de 
convoquer  des  conciles  nationaux  et  rêvait  d'enlever  à 
Tolède  la  primatie  l.  Gomment  expliquer,  en  l'hypothèse 
de  G.  Paris,  qu'un  tel  chapitre,  celui  où  saint  Jacques 
est  le  plus  magnifié,  se  trouve  précisément  en  cette 
partie  de  l'ouvrage  où  saint  Jacques,  dit-il,  est  «  presque 
oublié  »  ?  G.  Paris  pouvait,  à  la  rigueur,  l'expliquer  en 
sa  première  théorie,  quand  il  supposait  que  l'auteur, 
venu  à  Compostelle  en  1108,  aurait  reçu  ce  chapitre 
tout  fait  du  clergé  de  Compostelle.  Mais  maintenant 
qu'il  n'est  plus  question  de  ce  voyage  de  l'an  1108, 
ni  d'un  voyage  quelconque  de  l'auteur  en  Galice,  main- 
tenant que  cet  auteur  est  par  définition  un  clerc  indiffé- 
rent à  saint  Jacques,  curieux  seulement  de  chansons  de 
geste,  comment  expliquer  qu'il  ait  écrit  ce  chapitre? 

Pour  montrer  qu'il  n'est  pas  de  la  même  main  que 
les  cinq  premiers,  G.  Paris  allègue  une  raison  :  il  y 
a  contradiction,  dit-il,  entre  «  l'humilité  »  avec  laquelle 
il  est  parlé  de  Santiago  au  chapitre  V  et  les  préten- 
tions exorbitantes  qui  se  font  jour  au  chapitre  XIX2.  Au 
chapitre    V,   en   effet,    venant  pour  la    première   fois  à 

1 .  C'est  ce  que  dit  fort  bien  G.  Paris  :  «  Le  chapitre  XIX  a  pour 
but  d'exposer  les  titres  de  Compostelle  non  à  l'archiépiscopat, 
mais  à  la  primatie  d'Espagne,  que  Diego  Gelmirez  [son  premier 
archevêque]  revendiqua  avec  ardeur  de  1120  à  1124,  mais  a 
laquelle  il  ne  renonça  jamais  et  que  ses  successeurs  eux-mêmes 
essayèrent  de  s'arroger.    »  (Ro/nania,  t.  XI,  p.  424.) 

2.  De  Pseudo-Turpino,  p.  20  et  p.  29;  Romania,  t.  XI,  p.  423. 


LA    CHRONIQUE    DE    TURPIN  (>•"> 

Santiago,  Charlemagne  se  contente  d  y  établir  un  évèque, 
des  chanoines  de  la  règle  de  saint  Isidore,  et  de  donner 
à  l'église  des  cloches,  des  livres,  des  ornements  pour 
le  culte.  Au  chapitre  XIX,  ce  qu'il  lui  donne,  c'est 
l'Espagne  entière.  —  Mais,  à  mon  sens,  la  différence  s'ex- 
plique, si  le  tout  est  d'un  seul  auteur.  Si  un  roman- 
cier imagine  deux  séjours  de  Charlemagne  à  Compos- 
telle,  n'est-il  pas  naturel  et  presque  nécessaire  qu  il  les 
raconte  différemment,  en  sorte  cru  ils  ne  fassent  pas 
double  emploi  ?  Lors  de  son  premier  séjour,  Charle- 
magne va  au  plus  pressé  :  il  crée  l'évèché  en  pays 
presque  païen  et  le  pourvoit  du  nécessaire.  Une  dizaine 
d'années  plus  tard,  quand  de  nouvelles  victoires  ont 
consolidé  ses  conquêtes  et  surtout  quand  il  a  fondé 
d'autres  évèchés.  il  marque  sa  reconnaissance  à  l'apôtre 
d'une  façon  plus  éclatante  encore  :  il  lui  soumet  toute 
l'Eglise  d'Espagne.  Il  n'y  a  pas  là  contradiction,  ni 
même  contraste,  mais  gradation. 

La  vérité  est  que,  d'un  bout  à  l'autre  de  l'ouvrage, 
saint  Jacques  reste  présent.  C'est  lui  qui,  au  chapitre  I,  a 
mis  en  branle  les  armées  de  Charlemagne,  par  cette 
parole  :  «  Va,  et  je  serai  ton  auxiliaire,  et  en  récompense 
de  tes  travaux,  j'obtiendrai  pour  toi  du  Seigneur  la  cou- 
ronne céleste.  »  Ce  qui  est  annoncé  en  ces  termes,  dès 
la  première  page  du  livre,  c'en  est  le  dénoùment  :  la  mort 
de  Charlemagne  et  son  entrée  au  royaume  de  Dieu 
grâce  à  l'intercession  de  l'apôtre.  L'empereur  attend, 
le  lecteur  attend  que  cette  promesse  soit  accomplie, 
et  puisqu'elle  ne  l'est  pas  encore  au  chapitre  Y.  c'est  donc 
que  le  livre  ne  se  termine  pas  là,  n'a  jamais  dû  se 
terminer  là.  11  luit  lire  plus  loin.  Plus  loin,  quand 
J.    Bbdibr.   —  Les  léyendes  épi([ues.  t.   III.  5 


66       LES  CHANSONS  DE  GESTE  ET  COMPOSTELLE 

Charlemagne  a  ajouté  à  ses  premiers  travaux  pour  l'apôtre 
d'autres  travaux  encore  et  qu'il  a  subi  à  cause  de  lui  la 
grande  douleur  de  Roncevaux,  alors  il  meurt,  et  l'on  voit 
au  chapitre  XXXII  le  «  Galicien  sans  tête  »  arracher  aux 
démons  l'âme  de  son  fidèle  pèlerin,  et  «  par  son  secours 
elle  est  élevée  au  royaume  céleste  ».  Alors  seulement,  en 
ce  chapitre  XXXII,  la  promesse  du  chapitre  I  est  accom- 
plie ;  alors  seulement  l'ouvrage  estterminé.  Du  commen- 
cement à  la  fin,  Charlemagne  champion  de  saint  Jacques, 
saint  Jacques  patron  de  Charlemagne,  sont  restés  insé- 
parables. 

C'est  donc  vainement  que  l'on  a  cherché  dans  les  cinq 
premiers  chapitres  des  caractères  qui  ne  se  retrouveraient 
point  dans  les  autres  et  qui  permettraient  de  démembrer 
la  Chronique.  Il  n'en  est  point  un  seul,  si  particulier,  si 
bizarre  soit-il,  qui  ne  reparaisse  dans  tel  des  vingt-huit 
autres  chapitres,  aussi  particulier,  aussi  bizarre.  En  voici 
deux  exemples  encore. 

Au  chapitre  III,  on  lit 1  que  huit  rois  de  France  ont 
porté  la  guerre  en  Espagne,  parmi  lesquels  (chose 
étrange  !)  plusieurs  successeurs  de  Charlemagne,  à  com- 
mencer par  Charles  le  Chauve.  Comment,  demande 
G.  Paris  2,  Charles  le  Chauve  peut-il  être  nommé,  si  c'est 
Turpin  qui  parle?  En  ce  même  chapitre  on  lit  encore 
que  certaines  villes,  maudites  jadis  par  Charlemagne, 
«  sine  hahitatore  permanent  usque  in  hodiernum  diem  ». 
N'est-ce  pas  la  preuve,  demande  G.  Paris [\  «  que  lau- 


1.  Éd.  Castets,  p.  7. 

2.  Romania,  t.  XI,  p.  423,  n.  2. 

3.  Ibid. 


LA    CHRONIQUE    DE    TURPIN  67 

teur  de  ces  cinq  premiers  chapitres  ne  se  donnait  pas 
pour  contemporain  de  Charlemagne  »  ?  —  Mais  voici 
que,  dans  l'autre  partie,  au  chapitre  XI,  on  lit,  à  propos 
d'Ogier  le  Danois  :  u  De  hoc  canitur  in  cantilcna  usr/uc 
in  hodiernum  diem  *  ».  N'est-ce  pas  la  preuve,  pourrions- 
nous  demander  à  notre  tour,  que  Fauteur  de  ce  chapitre 
ne  se  donnait  pas  pour  contemporain  de  Charlemagne? 
Et  pourtant,  il  vient  lui-même  de  dire,  quelques  lignes 
plus  haut,  qu'il  est  Turpin  :  ego  Turpinus-. 

Ou  bien  encore,  soit  le  catalogue  des  cent  villes  d'Es- 
pagne qui  se  lit  au  chapitre  III.  Gomment  l'auteur, 
demande  G.  Paris,  a-t-il  si  bien  pu  savoir  la  géographie 
de  l'Espagne,  s'il  n'était  pas  un  clerc  attaché  à  une 
église  de  ce  pays  ?  —  Mais,  dans  l'autre  partie,  celle  que 
G.  Paris  attribue  et  que  chacun  attribue  à  un  Français, 
voici,  au  chapitre  IX  '■>,  une  liste  de  rois  sarrasins,  où 
figurent  Texephin,  roi  des  Arabes,  Ali,  roi  du  Maroc, 
Ebrahim,  roi  de  Séville,  c  est-à-dire  trois  princes  musul- 
mans qui  ont  réellement  dominé  en  Espagne  dans  la 
première  moitié  du  xue  siècle  4.  Gomment  l'auteur, 
pourrions-nous  demander  à  notre  tour,  a-t-il  si  bien  pu 
connaître  1  histoire  de  l'Espagne,  s'il  n'était  pas  un  clerc 
attaché  à  une  église  de  ce  pays  ? 


1.  Éd.   Castels.  p.  18. 

2.  P.  17.  Il  est  d'ailleurs  invraisemblahle  qu'il  ait  oublié  par 
trois  fois  qu'il  était  Turpin.  Nous  tâcherons  plus  loin  d'expliquer 
cette  singularité. 

3.  Ed.  Castets,  p.  13. 

i.  (les  identifications  ont  été  faites  par  Dozy,  ouvr.  cité,  p.  409 
et  suiv. 


68  UES    CHANSONS    DE    GESTE    ET    COMPOSTBLLE 


III 


La  chronique  a  été  composée  par  un  seul  écrivain,  un 
Français,  vers  l'an  1140-1150.  Qu'il  faut  se  réféker, 
pour  comprendre  son  intention,  a  lhistoire  du  pèleri- 
nage de  compostelle  eta  dautres  écrits,  solidaires  de 
la  chronique. 

Ainsi,  de  quelque  côté  que  l'on  se  tourne,  l'hypothèse 
des  deux  auteurs  déçoit.  Les  faits  la  contredisent.  La 
Chronique  dite  de  Turpin  a  été  composée  par  un  seul 
écrivain,  un  Français,  qui  écrivait  entre  les  années  1126 
et  1 165,  plus  précisément,  comme  on  le  verra  plus  tard, 
vers  1140-1150. 

Néanmoins,  G.  Paris  a  très  heureusement  orienté  la 
critique,  puisqu'il  a  mis  en  un  si  fort  relief  la  complexité 
de  la  Chronique  et  dégagé  les  vraies  données  du  pro- 
blème, qui  est  d'expliquer  comment  cet  auteur  a  pu  s'in- 
téresser à  la  fois  aux  choses  de  France  et  aux  choses 
d'Espagne,  à  la  fois  aux  chansons  de  geste  et  aux  tradi- 
tions ecclésiastiques,  à  des  églises  aussi  distantes  et 
aussi  diverses  que  Santiago  et  Saint-Romain  de  Blaye, 
que  Saint-Denis  et  Vienne,  à  des  personnages  aussi  étran- 
gers l'un  à  l'autre  que  Jacques  le  Majeur  et  l'empereur 
Charlemagne. 

C'est  ce  mélange  de  préoccupations  disparates  qu'il 
faut  expliquer,  et  puisqu'elles  semblent  contradictoires, 
la  tentative  de  G.  Paris  fut  légitime  en  son  principe 
d'essayer  de  les  dissocier,  en  attribuant  celles-ci  à  tel 
auteur,  celles-là  à  tel  autre.  Mais,  nous  le  savons  désor- 


LA    CHRONIQUE    DE    HT.I'IN  69 

mais,  le  mélange  est  inextricable  :  un  seul  auteur  en  est 
responsable. 

Qu'il  ait  eu  des  préoccupations  et  des  sources  d'infor- 
mation si  diverses,  la  chose  nous  est  restée  jusqu'ici 
mystérieuse,  ou  plutôt  inintelligible,  parce  que  jusqu'ici 
nous  l'avons  considéré  comme  un  isolé,  qui  aurait  écrit 
par  fantaisie  littéraire,  au  fond  de  sa  cellule  en  quelque 
couvent.  Mais  essavons  une  autre  hvpothèse.  Vovons  s'il 
ne  serait  pas  possible  de  mettre  ce  clerc  en  communi- 
cation avec  le  monde  extérieur,  et  de  trouver  dans  la  vie 
de  son  temps,  dans  la  France  du  xiie  siècle,  des  raisons 
propres  à  expliquer  qu'il  ait  pu  s'intéresser  à  la  fois  à 
toutes  ces  églises  et  aussi  aux  chansons  de  geste. 

Bien  des  érudits  depuis  J.-V.  Le  Clerc,  et  G.  Paris 
l'un  des  premiers,  en  son  De  Pseudo-Turpino  déjà  ; 
autour  de  lui,  après  lui.  le  P.  Fita,  Dozy,  M.  Ulysse 
Robert,  M.  G.  Baist,  M.  Ph.-Aug.  Becker,  l'ont  entrevu 
ou  vu  '  :  que,  pour  interpréter  la  Chronique  de  Turpin, 
il  ne  faut  pas  la  lire  seule.  En  plusieurs  manuscrits,  elle 
est  précédée  ou  suivie  d'un  ou  de  deux,  trois  ou  quatre 
autres  opuscules.  En  presque  tous  les  manuscrits,  elle 
est  suivie  de  quelques  fragments  tout  au  moins  de  ces 
autres  opuscules.  Ces  textes  qui  l'encadrent  pourront 
peut-être  l'expliquer.  A  leur  lumière,  il  apparaîtra  peut- 
être  ([lie,  loin  d'être  issue  du  caprice  d'un  isolé,  jamais 
œuvre  ne  fut  plus  préparée,  plus  «  conditionnée  ». 

Or,  la  nature  vraie  du  rapport  qui  lie  ces  divers  textes, 
G.  Paris  l'a  indiquée  déjà,  et  précisément  en  cet  article 
de  la  Ro/nania  que  nous  venons  de  discuter,    mais    sur- 

1.   En  des   travaux  qui  seront  indiqués  ci-après. 


"0       LES  CHANSONS  DK.  GESTE  ET  COMPOSTELLE 

tout  en  un  post-scriptum  qu'il  y  ajouta  en  dernière  heure, 
après  lecture  d'un  livre  du  P.  Fita.  Ainsi,  comme  il  sera 
mieux  expliqué  plus  loin,    voulant  fonder  sur  l'examen 
de  ces  divers  livres  une  interprétation  nouvelle  de  la  Chro- 
nique de  Turpin,  c'est  à  G.  Paris  encore,  à  ces  quelques 
lignes  de  son  post-scriptum,  que  nous  en  devons  le  prin- 
cipe   ou   l'idée.    Il    est  vraiment    beau,    cet  article  du 
tome  XI  de  la  Remania,  où  G.  Paris,    en   présence   des 
critiques  de  Dozy,  renie  allègrement  la  plupart  des  idées 
du  De  Pseudo-Turpino,  son  premier  livre,  construit  une 
seconde  théorie,  mieux  adaptée  aux  faits,  puis,  à  quelques 
jours  de  là,  en   son  post-scriptum,   s'étant  saisi  d'autres 
faits  encore,  modifie  cette  seconde  théorie,  en   entrevoit, 
en   esquisse  une  troisième,    selon  nous  plus  vraie.   Rien 
ne  montre  mieux,  de  façon    plus  simple  et    plus   émou- 
vante,   de    quels  efforts,   de  quels   renoncements    et   de 
quels  renouvellements  est  faite  la  vie  d'un  grand  décou- 
vreur de  faits  et  d'idées,  et  de  combien  de  lentes  approxi- 
mations  se    compose    cette    chose    toujours    provisoire 
que    nous    appelons  la    vérité    historique. 

La  Chronique  de  Turpin  est  solidaire  d'autres  ouvrages, 
qui  sont  comme  elle  des  instruments  du  culte  de  saint 
Jacques.  Pour  comprendre  à  la  fois  ces  livres  et  la  Chro- 
nique de  Turpin,  rappelons  d'abord  ce  qu'était  ce  culte. 

Abrégé  de  l'histoire  du  pèlerinage  jusqu'au  XII0  siècle. 

Les  origines  n'en  sont  pas  très  anciennes  ;  Mgr 
Duchesne  l'a  montré   en   un  article  mémorable  l.    «    De 

1.  Saint  Jacques  en  Galice  Annales  du  Midi,  t.  XII,  1900,  p.  145). 


LA    CHRONIQUE    DF.    Tl'UPIN  71 

tout  ce  (jiie  l'on  raconte  sur  la  prédication  de  saint 
Jacques  en  Espagne,  la  translation  de  ses  restes  et  la 
découverte  de  son  tombeau,  un  seul  fait  subsiste,  celui 
du  culte  galicien.  Il  remonte  jusqu'au  premier  tiers  du 
ixe  siècle  et  s'adresse  à  un  tombeau  des  temps  romains, 
que  l'on  crut  alors  être  celui  de  saint  Jacques.  Pourquoi 
le  crut-on  ?  Nous  n'en  savons  rien  1 .  .  .  De  tous  les  docu- 
ments incontestés  du  culte  de  saint  Jacques  en  Galice, 
le  plus  ancien  est  un  texte  du  martyrologe  d'Adon,  rédigé 
vers  l'an  860  2.  » 

Ce  fut  d'abord  un  culte  local,  propre  au  royaume  astu- 
rien.  Il  ne  commença  guère  qu'au  xe  siècle  à  attirer  des 
pèlerins  de  France.  Le  plus  ancien  que  l'on  connaisse  est 
un  évèque  du  Puv  en  Velay,  Gotescalc,  qui  lit  le  voyage 
en  951  3.  D'autres  assurément  l'avaient  précédé  ;  d'autres 
le  suivirent  au  Xe  siècle  4  ;  mais  le  pèlerinage  dut  rester 
longtemps  chose  précaire.  La  route  était  peu  sûre,  les 
Musulmans  occupaient  le  pays  sur  plusieurs  points  de 
son  parcours.  Par  deux  fois,  en  988  et  en  994,  Almanzor 
prit  Compostelle  et  rasa  l'église  de  l'apôtre.  Des  pèlerins 
passaient  les  Ports,  pourtant  "'. 

1.  Art.  cité,  p.  179. 

2.  Art.  cité,  p.  160.  Voici  ce  texte  :  «  VIII.  Kal.  auy. Natale  Jacobi 
apostoli,  fratris  Johannisevangelistae,  qui  dtcollatus  est  ab  Herocle 
rege  Hier osoly mis,  ut  Liber  actuum  apostolorum  docet .  Hujusbea- 
tissimi  apostoli  sacra  ossa  ad  Hispanias  translata  et  in  ultimis  eoruni 
finibus,  videlicet  contra  mare  Britannicum,  condita,  celeberrima 
illarum  gentium  vénérations  excoluntur.  » 

3.  Gallia  christiana,  t.   II,  col.  694;  instrumenta,  col.  222. 

4.  Pur  exemple,  Raymond  II,  comte  de  Rouergue,  qui  fut  lue  sur 
le  chemin  de  Compostelle  en  961  [Liber  miraculorum  sanctae 
Fidis,  éd.  A.   Bouillet,  1867,  p.  41,  note). 

5.  Pour  suivre  le  développement  du  pèlerinage,  voyez  surtout 
les  Acla  $anctorum    des  Bollandistes,  t.  VI  de   juillet,  p.  .'U-.">. 


~'2  LES    CHANSONS    DE    GESTE    ET    GOMPOSTELLE 

Les  témoignages  se  fonl  plus  nombreux  au  cours  du 
xie  siècle.  Ce  fut  L'époque  héroïque  du  pèlerinage.  C'est 
alors  que  la  route  romaine  commence  à  se  peupler 
d'asiles  pour  les  voyageurs  ;  c'est  alors  qu'exercent  leur 
activité  les  saints  que  l'Eglise  vénère  parce  qu'ils  furent 
de  bons  ingénieurs,  réparant  les  chaussées,  desséchant 
les  marécages,  jetant  des  ponts  sur  les  rivières  et  les 
torrents,  saint  Dominique  de  la  Calzada  ',  et  ce  Français, 
saint  Aleaume  de  Burgos,  ancien  moine  de  la  Chaise- 
Dieu  \ 

Au  début  du  xne  siècle,  le  pèlerinage  commence  à 
battre  son  plein.  On  lit  3  que,  vers  l'an  1  108,  des  ambas- 
sadeurs arabes,  envoyés  à  la  reine  Urraque  et  à  son  fils 
Alphonse-Raymond,  rencontrèrent  aux  approches  delà 
Galice  des  pèlerins  en  tel  nombre  que  la  route  en  était 
encombrée  :  vix  patehat  liber  callis.  A  cette  époque,  le 
petit  et  obscur  évêché  d'Iria,  devenu  évêché  de  Compos- 
telle,  reçoit  coup  sur  coup  de  prodigieux  accroissements 
de  fortune  et  de  puissance.  Dès  1095,  Urbain  II  l'avait 
affranchi  de  la  dépendance  du  siège  de  Braga  '.  En  1  120, 
Calixte  II  l'élève  à  la  dignité  de  métropole  aux  lieu  et 
place  de  l'église  de  Merida,  institue  légat  du  Saint-Siège 
dans  la  province   de    Braga    le    premier    archevêque    de 

1.  Mort  en  1109.  Voyez  les  Acta  sanctorum  des  Bollandistes, 
t.  III  de  mai,  p.  ICO. 

2.  Mort  tMi  1097.  Voyez  les  Acta  Sanctorum  Bolland.,  t.  II  de 
janvier,  p.  10.">7  :  les  Acta  sanctorum  ordinis  Benedictini  1701), 
t.  VI,  p.  89').  et  VEspana  sagrada,  t.  XX VII,  p.  169. 

3.  Dans YHisloria  compostellana^  au  t.  XX  de  VEspana  sayrada 
de  Flore/.. 

4 .  Voir YHistoria  Composte llana,  \>.  2-\. 


LA    CHII0K1QUE    DE    TURPIK  73 

Compostelle,  Diego  Gelmirez,  et  soumet  à  Compostelle 

les  sièges  de  Coïmbre,  de  Lucena  et  de  Mondonedo  ; 
puis,  en  1121,  le  siège  de  Sala  manque  *.  Ce  n'est  pas 
assez,  au  gré  du  nouvel  archevêque.  Il  faut  lire,  dans 
YHistoria  Compostellana,  qui  est  le  panégyrique  de 
Diego  Gelmirez  composé  par  trois  clercs  de  son  église, 
le  détail  de  ses  énergiques  entreprises  po'ur  exalter 
saint  Jacques  plus  encore,  ad  sublimant! um  sanctum 
Jacobum  2.  «  Puisque  Home,  disait-il,  avait  un  pape  et 
Jérusalem  un  patriarche,  n'était-ce  pas  faire  injure  à 
saint  Jacques,  proche  parent  du  Seigneur,  que  de  laisser 
son  église  en  un  état  de  dépendance  ?  »  Ce  qu'il  reven- 
dique pour  elle,  ce  n'est  rien  moins  que  la  primatie  de 
l'Espagne.  En  attendant,  il  domine  comme  un  roi  sur  le 
pays.  C'est  de  ses  mains  qu'Alphonse  VII  vient  recevoir, 
devant  l'autel  de  saint  Jacques,  ses  armes  de  chevalier. 
Il  élève  à  son  apôtre  une  basilique  splendide  3.  Il  met  en 
campagne  des  troupes  tantôt  contre  l'archevêque  de 
Tolède,  et  tantôt  contre  la  reine  Urraque  ou  contre  la  reine 

I  .  On  trouvera  ces  actes  dans  l'Historia  Compostellana  et  dans 
le  Bullaire  du  pape  Calixte  H  1 1 19-1 1 24),  essai  de  restitution,  par 
Ulysse  Robert,  1891,  t.  I,  p.  217-9,  p.  331-2,  p.  354,  etc.  Cf.,  sur 
l'histoire  de  Santiago  à  celte  époque,  Pius  Bonifacius  Garas,  Die 
Kirchenge&chichte  Spaniens,  t.  II,  1874  .  p.  361  et  suiv.  ;  Dozy, 
ouvr.  cité,  t.  I  (1881),  p.  398-407,  Ulysse  Robert,  Histoire  du  pape 
Calixte  11,  Paris,  1891,  notamment   p.    183. 

2.  Diego  Gelmirez,  (ils  d'un  noble  galicien,  avait  gouverné, 
dès  1093,  ['église  de  Compostelle  en  qualité  de  vicaire  de  l'évêque 
Dalmace,  auquelil  succéda  en  1100.  Il  vivait  encore  en  1139,  date 
OÙ  s'arrête  YHistoria  Compostellnn.) . 

3 .  Du  moins,  il  en  achève  la  construction.  Pour  les  dates, 
voyez  Le  Codex  de  saint  Jacques  de  Compostelle  [Liber de  miracu- 
lis  ,  éd.  Fila,  p.  59. 


74  LES    CHANSONS    DE    GESTE    ET    C.OMPOSTELLE 

Thérèse  de  Portugal.  Des  galères  équipées  à  ses  frais 
donnent  la  chasse  aux  Musulmans.  Par  la  force  de  l'ar- 
gent, il  soutient  à  Home  les  revendications  les  plus  ambi- 
tieuses, et  Rome  en  vient  à  redouter  obscurément  Com- 
postelle  comme  une  rivale1.  Didacus  episcopus,  caput 
Hispaniae,  ainsi  le  qualifie  Y Historia  Compostellana.  Qui 
lui  donne  sa  puissance  ?  Qui  lui  donne  ses  galères  et  ses 
troupes,  et  les  trésors  de  sa  basilique,  tant  d'orgueil  et 
tant  de  gloire  ?  Le  pèlerin  qui  chemine  sur  les  routes, 
courbé  sur  son  bourdon. 

((  La  ville  de  Schant  Yacoub,  dit  un  chroniqueur 
arabe  2,  est  pour  les  chrétiens  ce  qu'est  pour  nous  la 
Kaaba  ;  on  y  vient  des  contrées  de  Rome,  et  même  de 
plus  loin.  »  Ony  venait  surtout  de  France.  Camino  fran- 
ce's,  c'est  le  nom  qui  désigne  encore,  en  plusieurs  régions 
de  l'Espagne,  l'ancienne  route  de  saint  Jacques,  et  la 
porte  par  où  elle  entrait  dans  la  ville  sainte  s'appelait 
Porta  francigrena,  s'appelle  encore  Puerta  de  Francos3. 
Le  pèlerinage  de  Compostelle  fut  surtout  une  grande 
œuvre  française.  Quels  en  furent  les  ouvriers?  Comment 
surent-ils  obtenir  que  l'apôtre  lointain,  le  Galicien, 
et,    si    l'on     peut    dire,    l'étranger,    devînt    familier  et 

1 .  Historia  Compostellana,  p.  257  :  «  Verebatur  siquidem 
Romana  ecclesia  ne  Compostellana  ecclesia,  tanto  subnixa  apos- 
tolo,  adeptis  juribus  ecclesiasticae  dignitatis,  assumeret  sibi  api- 
cem  et  privilegium  honoris  in  occidentalibus  ecclesiis,  et  sicut 
Romana  praeerat  ecclesia  et  dominabatur  ceteris  ecclesiis  propter 
apostolum,  sic  et  Compostellana  ecclesia  praeesset  et  dominare- 
tur  ecclesiis  propter  apostolum  suum.  Quod  Romana  ecclesia  et 
nunc  nimium  verebatur,  et  usque  hodie  veretur,  etpraecavet  in 
futurum.  » 

2.  Cité  par.l.-V.  Le  Clerc,  dans  l'Histoire  littéraire  de  laFrance 
t.  XXI,  p.  287. 

3.  Le  Codex  de  saint  Jacques,  éd.  Fita,  p.  45. 


LA    CHRONIQUE    DE    ÏTRPIN  iD 

cher  aux  gens  de  France  à  l'égal  de  leur  saint  Julien 
de  Brioude  ou  de  leur  saint  Martin  de  Tours  et  de  leurs 
plus  vieux  patrons  nationaux  ?  Le  grand  flot  de  pèlerins 
qui  depuis  des  siècles  roulait  de  la  France  vers  Rome  et 
vers  Jérusalem,  comment  réussirent- ils  à  le  diviser,  à  en 
dériver  un  si  fort  courant  vers  le  sanctuaire  nouveau  ?  A 
l'époque  même  des  croisades,  alors  que  tous  les  regards, 
semble-t-il,  devaient  être  tournés  vers  la  Terre  Sainte, 
comment  parvinrent-ils  à  maintenir,  à  accroître  même  la 
gloire  du  tombeau  galicien  ?  Il  faut,  on  le  pressent,  qu'ils 
aient  su.  par  une  propagande  multiple,  travailler  les 
cœurs.  Quels  furent  leurs  moyens  d'action?  Un  livre 
nous  l'apprendra,  composé  pour  le  bien  du  pèlerinage,  au 
temps  de  sa  plus  grande  vogue. 

IV 

Comparaison  du  livre  de  saixt  jacques  et  de  la  curo- 
nique  de  tl'rplx.  lfis  légendes  épiques  patronnées, 
exploitées,  propagées  par  les  clercs,  pour  le  bien 
du  pèlerinage. 

Examen  du  Livre  de  saint  Jacques,  recueil  des  principaux 
instruments  de  propagande  en  faveur  du  pèlerinage. 
A  sa  première  page  se  lisent  ces  vers  ; 

Ex  re  signatur,  Jacobus  liber  iste  vocatur; 
Ipsum  scribenti  sit  gloria  sitque  legenti, 

et  nous  le  désignerons  donc  sous  ce  titre  :  le  Livre  de 
saint  Jacques  l. 

1 .  Il  se  peut  que  dans  ce  vers  le  mot  Jacobus  désigne  le 
seul  livre  I  du  recueil.  Mais  nous  avons  besoin  d'un  titre,  fût-il 
arbitrairement  choisi,  que  nous  puissions  appliquer  à  tout  le 
recueil.  Lesérudits  modernes  ont  pris  coutume  de  l'appeler  Codex 
Calixtinus,  titre  qui  serait  excellent  s'ils  ne  l'employaient  pas  pour 


7()        LES  CHANSONS  DE  GESTE  ET  COMPOSTELLE 

C'est  un  recueil  des  principaux  monuments  du  culte 
de  l'apôtre.  On  en  possède  plusieurs  exemplaires.  Mais 
le  plus  complet  et  le  plus  ancien  est  un  beau  manuscrit 
sur  parchemin,  écrit  après  1139  ',  avant  1173  2,  et  con- 
servé depuis  cette  époque  aux  archives  du  chapitre  de 
Compostelle.  On  l'apppelle  le  Codex  Calixtinus  K  C'est 
de  lui  que  nous  nous  servirons  pour  analyser  le  Livre  de 
saint  Jacques  4. 

désigner  tantôt  l'ouvrage  lui-même  et  tantôt  un  certain  exemplaire 
de  l'ouvrage,  celui  que  l'on  conserve,  aujourd'hui  encore,  à  Com- 
postelle. Pour  éviter  ce  double  emploi,  nous  réserverons  à  l'exem- 
plaire de  Compostelle  le  nom  de  Codex  Calixtinus  et  nous  inti- 
tulerons l'ouvrage  lui-même  Le  Livre  de  saint  Jacques. 

1.  Voyez  la  page  suivante,  n.  2. 

2.  Il  en  existe  une  copie  datée  de  cette  année-là,  voyez  la 
page  87,  n.  1. 

3.  Le  Codex  Calixtinus  a  été  souvent  décrit.  On  en  a  publié 
plusieurs  éditions  partielles,  qui  seront  indiqués  aux  notes  sui- 
vantes. Il  serait  désirable  qu'on  l'imprimât  enfin  en  son  entier. 
Une  édition  annoncée  il  y  a  vingt  ans  par  M.  Victor  Friedel  n'a 
point  paru.  La  meilleure  description  qu'on  en  ait  est  celle  qu'en  a 
faite  le  P.  Guido  Maria  Dreves,  dans  la  préface  du  t.  XVII  de  ses 
Analecta  hymnica  medii  aevi  [Ilymnodia  Hiberica,  Liturgische 
Reimofficien  ans  spanischen  Brevieren  ;  im  Anhange  :  Carmina 
Compnstellana),  Leipzig,  1894. 

4.  Voir  sur  le  Livre  de  saint  Jacques  une  étude  des  Bollan- 
distes  dans  leurs  Acta   sanctorum,  t.  VI  de  juillet,  p.  40  et  suiv.  ; 

—  un  article  de  J.-V.  Le  Clerc  au  t.  XXI,  p.  271,  de  Yllistoire 
littéraire  de  la  France(cL  le  t.  X,  p.  352)  ;  —  les  travaux  déjà  cités 
de  G.  Paris  et  ceux  de  Dozy  ;  —  Léopold  Delisle,  Note  sur  le 
recueil  intitulé  «  De  miraculis  sancti  Jacobi  »,  dans  le  Cabinet  his- 
torique, t.  XXIV,  1878,  p.  1  ;  —  F.  Fita,  Recuerdos  de  un  viage  a 
Santiago  de  Galicia,  Madrid, 1880  ;  —  Ulysse  Robert,  Histoire 
du  pape  Calixte  II,  Paris,  1891,  p.  205  et  suiv.  ;  —  V.  Friedel, 
Etudes  Compostellanes ,  au  tome  I  des  Otia  Merseiana,  the  publi- 
cation of  the  Arts  Faculty  of  Universily  Collège,  Liverpool,  1899. 

—  M.  V.  Friedel  a  bien  voulu  nous  communiquer  une  copie  prise 
par  lui  des  quarante-trois  premiers  feuillets  du  Codex  Calixtinus. 


LA    CHRONIQUE    DK     TURPIN  i  i 

Le  Livre  de  saint  Jacques  comprend  cinq  opuscules   : 

Livre  I .  —  Le  premier  est  une  anthologie  de  pièces 
liturgiques  en  l'honneur  de  l'apôtre.  On  y  trouve  des 
extraits  de  saint  Augustin,  de  saint  Ambroise,  de  saint 
Jérôme,  de  Bède  le  Vénérable,  etc.  ;  mais  surtout,  auprès 
de  ces  documents  anciens,  des  pièces  récentes,  celles 
qui  servaient  au  xne  siècle  au  culte  de  saint  Jacques  :  des 
panégyriques  et  des  sermons,  des  offices,  des  hymnes. 
C'est  le  plus  long  des  cinq  livres  ;  il  forme  à  lui  seul  les 
deux  tiers  de  l'ouvrage  '. 

Livre  II  ou  Livre  des  Miracles.  —  Vingt-deux  miracles 
de  l'apôtre  y  sont  recueillis,  les  uns  donnés  comme  très 
anciens  et  connus  par  des  traditions  ou  des  témoignages 
antiques,  mais  la  plupart  comme  récents  et  presque 
contemporains  :  ce  sont  des  bienfaits  dispensés  par 
l'apôtre  à  ses  dévots  du  xnc  siècle  2. 

Nous  connaissons  le  reste,  plus  ou  moins  incomplètement,  par  les 
publications  désignées  dans  les  notes  qui  suivent.  Nous  avons 
aussilu  de  près  l'un  des  dérivés  du  Codex  Calixtinm,  le  manuscrit 
13775  du  fonds  latin  de  la  Bibliothèque  nationale. 

1 .  Il  occupe  dans  le  Codex  Calixtinus  les  fos  1-139  h.  Il  n'a  pas 
encore  été  publié  en  son  entier.  Plusieurs  des  sermons  «  ont  été 
imprimés  à  Cologne  en  1618  et,  depuis,  on  les  a  insérés  dans  la 
Bibliothèque  des  Pères,  imprimée  à  Lyon,  t.  XX,  p.  1278-1293  ». 
(Ulysse  Robert,  Histoire  deCalixte  II,  p.  213. )Nous  nous  sommes 
servi  pour  étudier  ces  sermons  de  la  copie  de  M.  V.  Friedel  et  de 
l'édition  de  Migne,  Patrolojjin  latina,  t.  CLXIII,  col.  1377  et  suiv. 
—  Les  offices  et  les  hymnes  ont  été  publiés  par  le  P.  Dreves, 
ouvr.  citr. 

2.  Le  Livre  des  Miracles  occupe  dans  le  Codex  Calixtinus  les 
t '•  I  W)-155  h.  Les  Bollandistes  l'ont  publié  dans  leurs  Acta  sanc- 
toruni,    t.    VI  de  juillet,  p.  47-;>9,   édition  reproduite    par  Migne, 


"S  LES    CHANSONS    DE    GESTE     ET    COMPOSTELLE 

Livre  III  ou  Livre  de  la  Translation.  —  On  y  raconte 
comment  saint  Jacques  prêcha  l'Evangile  en  Espagne, 
puis  subit  le  martyre  à  Jérusalem,  et  comment  ses  sept 
disciples  emportèrent  son  corps  sur  une  barque  mer- 
veilleuse qui  vogua  d'elle-même  vers  Iria  en  Galice  ;  . 
les  disciples  le  transférèrent  à  quelques  milles  du  rivage, 
aux  lieux  où  devait  plus  tard  s'élever  Gompostelle  *. 

Livre  IV.  —  C'est  la  Chronique  de  Turpin  2. 

Livre  V.  —  C'est  un  Guide  des  pèlerins,  qui  donne,  à 
la  façon  d'un  Guide  Joanne,  des  indications  utiles  aux 
pieux   voyageurs   :  le  tracé  des  routes,    le    compte   des 

Patrologia  latina,  t.  CLXIII,  col.  1369-1376.  (Voyez  en  outre 
Potthast,  à  l'article  Miracula  sancti  Jacohi  apostoli.)  Quant  aux 
dates,  l'un  de  ces  miracles  est  censé  avoir  été  opéré  «  temporibus 
beati  Theodomiri  »,  c'est-à-dire  a  une  époque  très  reculée  ; 
d'autres  ont  eu  lieu  en  1080,  1100,  1101,  1102,  1103,  1104,  1105, 
1100,  1107,  1108,  1110,  113IÎ  ;  d'autres  sont  datés  seulement  par 
ces  mots  :  nuper,  ou  nostrotempore.  Un  miracle  est  daté  de  1139; 
mais  il  a  été  ajouté  après  l'achèvement  du  livre  II  ;  il  forme,  à  la 
fin  du  manuscrit,  une  sorte  de  post-scriptum. 

1 .  Dans  le  Codex  Calixtinus,  du  f°  156  au  f°  162  b.  La  Transla- 
tion a  été  publiée  par  les  Bollandistes,  d'après  un  manuscrit  du 
xne  siècle  dans  le  Catalogus  codicum  hagiographicorum  hiblio- 
thecae  régis  Bruxellensis,  Bruxelles,  t.  1,1886,  p.  66-69.  P.  Meyer 
Ta  réimprimée  en  partie,  d'après  le  manuscrit  13775  de  la  Biblio- 
thèque nationale,  dans  la  Romania,  t.  XXXI  (1902),  pages  257- 
261. 

2.  Au  commencement  du  xvne  siècle,  les  chanoines  de  Compos- 
telle  (à  la  suggestion  d'Ambrosio  Morales,  dit-on),  ont  jugé  que 
la  Chronique  de  Turpin  était  apocryphe,  et,  comme  telle,  indigne 
de  rester  dans  le  Codex  Calixtinus.  Ils  ont  donc  séparé  de  leur 
précieux  manuscrit  les  vingt-neuf  feuillets  où  elle  est  écrite,  etles 
ont  fait  reliera  part. 


LA    CHRONIQUE     DL     TURPIN  79 

étapes,  des  conseils  pratiques  pour  parer  aux  dangers  du 
voyage,  des  détails  pittoresques  sur  les  régions  traver- 
sées (par  exemple,  un  petit  vocabulaire  basque),  la  liste 
des  rivières  dont  l'eau  est  saine,  la  description  des  plus 
belles  églises,  Saint-Gilles  et  Compostelle,  etc.  Il  donne 
surtout  l'indication  des  sanctuaires  auxquels  il  convient 
de  s'arrêter,  des  reliques  qu'on  y  vénère,  des  souvenirs 
qui  s'y  attachent  '. 

La  Chronique  de  Turpin  nous  apparaît  donc  ici  enca- 
drée entre  une  Translation  de  saint  Jacques  et  un  Guide 
des  pèlerins  de  saint  Jacques  ;  aussitôt  certaines  de  ses 
particularités  les  plus  singulières,  celles  qui  tout  à  l'heure 
nous  surprenaient  le  plus,  s'expliquent.  Par  exemple, 
il  apparaissait  bien,  quand  on  la  lisait  isolément,  qu'elle 
avait  pour  objet,  sinon  unique  du  moins  principal,  de 
propager  le  culte  de  saint  Jacques  ;  mais  chacun  s'étonnait 
aussi  de  son  insuffisance  comme  instrument  de  propa- 
gande. Qui  ne  connaîtrait  saint  Jacques  que  par  elle  ne 
saurait  à  peu  près  rien  de  la  vie  de  l'apôtre,  de  ses  actes. 
Si  la  Chronique  veut  attirer  des  pèlerins  vers  le  tombeau 
galicien,  pourquoi  est-elle  si  sobre  de  renseignements  sur 
ce  tombeau ?Elle  nomme  El  Padron2,  sans  dire  seulement 

1.  Le  Guide  des  pèlerins  a  été  publié  sous  ce  titre  :  Le  Codex 
de  saint  Jacques  de  Composlelle  |  Liber  de  miraculis  sancti  Jacobi  , 
Livre  IV,  publié  pour  la  première  fois  en  entier  par  le  P.  F.  Fita, 
avec  le  concours  de  Julien  Vinson,  Paris,  1882.  Ce  titreest  fâcheux. 
Les  éditeurs  ont  appliqué  à  tort  à  l'ensemble  du  Livre  de  saint 
Jacques  le  titre  de  Liber  de  miraculis  sanctiJacobi,  qui  ne  convient 
qu'au  livre  II  ;  et,  ils  ont  appelé  à  tort  Livre  IV  le  Guide  des  pèle- 
rins, qui  est  en  réalité  le  livre  V  etdernier.  Le  livre  IV,  comme 
il  a  été  expliqué  à  la  note  précédente,  c'est  la  Chronique  de 
Turpin. 

Éd.  Castets,  p.  4. 


80       LES  CHANSONS  DE    GESTE  ET  COMPORTELLE 

ce  que  c'est.  Elle  célèbre  l'église  de  Compostelie,  sans 
dire  seulement  comment  cette  église  possède  le  corps  de 
l'apôtre,  quels  miracles  s'y  produisent,  quelles  grâces  on 
gagne  à  la  visiter,  par  quelles  routes  on  y  accède.  Mais  le 
lecteur  du  Livre  de  saint  Jacques  n'aurait  garde  de 
demander  à  la  Chronique  de  tels  renseignements  :  il 
vient  de  les  trouver  dans  les  pages  qui  la  précèdent,  ou  il 
les  trouvera  dans  les  pages  qui  la  suivent. 

Ainsi  elle  ne  perd  point,  semble-t-il,  à  être  insérée 
dans  ce  livre.  Serait-ce  que  peut-être  elle  n'en  fut  dès 
l'origine  qu'un  chapitre  ?  Réservant  la  question,  exami- 
nons de  plus  près  le  Livre  de  saint  Jacques. 

C'est  une  œuvre  à  la  fois  grossière  et  puissante. 


* 


Elle  est  grossière  d'abord,  par  l'indiscrétion  naïve  de 
ses  boniments.  Par  exemple,  l'un  des  prédicateurs  du 
livre  I  compare  saint  Jacques  aux  plus  illustres  médecins, 
Hippocrate  et  Dioscoride,  Galien,  Macer,  Vindicianus  et 
Serenus,  et  voici  de  quels  accents,  dignes  du  Dit  de  VEr- 
berie,  il  célèbre  son  pouvoir  de  guérisseur  : 

m  Non  enim  aliquibus  medicamentis,  vel  electuariis,  vel 
confectionibus,  vel  siropis,  vel  diversis  emplastris,  vel  pocio- 
nibus,  vel  solucionibus,  vel  vomilibus,  vel  ceteris  medicorum 
antidotis,  sed  sola  Dei  gratia  sibi  a  Deo  impetrata  multos 
languidos,  videlicet  leprosos,  freneticos,  nefreticos,  ma^iiosos, 
scabiosos,  paraliticos,  arleticos,  scotomaticos,  flegmaticos, 
colericcxs,   eiier^umenos,  devios,    tremulosos,  cephalar^icos, 


LA    CHRONIQUE    DK    TIKI'I.N  NI 

emigraaicos,  podagricos,  stranguriosos,  dissuriosos,  febrici- 
tantes,  calculosos,  epaticos,  fistulosos,  lisicos,  disenlericos,  a 
serpentibus  laesos,  hictericos,  lunaticos,  stomaticos,  epit'oro- 
sos,  albuginosos,  multisque  morbis  dolorosos  intègre  clemen- 
tissimus  Apostolus  restituit  *.  » 

Grossier  par  cet  esprit  de  réclame,  le  Livre  de  saint 
Jacques  Test  encore  parla  hardiesse  puérile  de  certaines 
de  ses  inventions,  qui  prétendent  à  lui  assurer  l'autorité 
d'un  livre  sacré.  En  effet,  le  Livre  de  saint  Jacques,  par- 
lant ici  2  de  la  mort  de  Louis  le  Gros  en  11 37,  là  3  d'un 
miracle  opéré  par  l'apôtre  en  1139,  se  donne  honnê- 
tement pour  ce  qu'il  est,  pour  une  compilation  faite  en 
1  140  au  plus  tôt.  Mais  il  convenait  d'autoriser  des  docu- 
ments recueillis  ainsi  de  la  veille.  Quand  c'étaient  des 
extraits  de  Pères  de  l'Eglise  ou  de  docteurs,  de  saint 
Jérôme  ou  de  Fortunat,  à  la  bonne  heure  :  ces  textes 
s'imposaient  d'eux-mêmes  au  respect.  Par  malheur,  ni 
les  Pères,  ni  Fortunat  n'avaient  jamais  rien  dit  du  tom- 
beau de  Compostelle,  et  pour  cause  Les  détails  de  la 
passion  de  l'apôtre  sous  Hérode,  de  quelle  source  le 
Livre  de  saint  Jacques  les  tirait-il  ?  et  l'aventure  de  la 
barque  merveilleuse?  et  l'histoire  des  sept  disciples  ? 
et  les  merveilles  du  temps  de  Charlemagne  ?  Les 
miracles,  quels  en  étaient  les  garants  ?  Tous  ces  récits 
se  présentaient  comme  anonymes,  ces  documents  étaient 
sans   date.    Pour    les  accréditer,    les  auteurs    du   Livre 

1.   Sermon  sur  la  passion  de  saint  Jacques,   au  f°  48   du  Codex 
( .'  tli.rtinus.  (Voyez  Migne,  Patrologia  latina,  t.  CLXIII,  col.  1397/ 
■2.   Dans  le  Guide,  éd.  Fi  ta,  p.  :i9-60. 
3.  A  l'une  des  dernières  pages  du  Codex  Calixtinus. 
J.   BÉniFR.  —  Les  légendes  épiques,  t.    III.  0 


82       LES  CHANSONS  DE  GESTE  ET  COMPOSTELLE 

de  saint  Jacques  ont  imaginé  un  système  très  compliqué, 
très  naïf,  d  authentifications,  amusantes  à  force  de  com- 
plication et  de  naïveté. 

Le  Livre  se  donne  comme  une  édition  revue,  corrigée 
et  complétée,  d'un  recueil  plus  ancien,  dont  le  premier 
auteur  serait  un  écrivain  bien  digne  d'inspirer  confiance 
à  chacun,  Galixte,  le  papeCalixte  II  lui-même.  Pourquoi 
Galixte  II  ?  Il  avait  été  lié  d'amitié  avec  le  premier  arche- 
vêque de  Compostelle,  Diego  Gelmirez  ;  c'est  lui,  on  se 
le  rappelle,  qui,  devenu  pape  en  1119,  avait  élevé  la  cité 
de  l'apôtre  à  la  dignité  de  métropole  ;  c'en  fut  assez  pour 
que  bien  après  sa  mort  —  il  mourut  en  1124  —  les  vrais 
auteurs  du  Livre  de  saint  Jacques,  cherchant  à  placer 
leurs  élucubrations  sous  la  signature  d'un  auteur  respec- 
table, aient  choisi  Galixte.  Ils  feignirent  donc  qu'en  sa 
jeunesse  Galixte  avait  parcouru  la  terre  à  seule  fin  de 
collectionner  des  documents  sur  l'apôtre.  Le  Livre  de 
saint  Jacques  s'ouvre  en  effet  par  cette  lettre,  première 
pièce  de  la  série  d'inventions  dont  il  nous  faut  décrire 
l'ingénieux  mécanisme  : 

«  Incipit  epistola  beati  Calixti  papae*. 

«  Calixtus  episcopus,  servus  servorum  Dei,  sahctissimo 
conventui  Cluniacensis  basilicae,  sedis  apostolicae  suae  elec- 
lionis,  heroibusque  famosissimis,  Guillermo,  palriarchae 
Hierosolymitano,  et  Didaco  Compostellanensi  archiepiscopo, 
cunctisque  orthodoxis ,  salntem  et  apostolicam  henedictionem 
in   Christo. 

«  Quand  j'étais  étudiant,  leur  dit-il2,    comme  j'avais  aimé 

1.  Au  f°  1  du  Codex  Calixtinus.  On  trouvera  le  lexte  (incomplet) 
dans  la  Patrologia  latina,  l.  laud.  Une  meilleure  édition  en  a  été 
donnée  par  M.  Ulysse  Robert  dans  le  Bullaire  du  pape  Galixte  II, 
t.  II,  p.  257. 

2.  Ce  qui  suit  est  une  traduction  abrégée  par  endroits. 


LA    CHRONIQUE    DE  TURPIK  83 

l'apôtre  dès  mon  enfance,  j'employai  quatorze  années  à  par- 
courir les  terres  et  les  provinces  barbares,  et  tous  les  docu- 
ments sur  lui  que  je  pouvais  trouver,  fussent-ils  écrits  sur  de 
viles  matières,  je  les  transcrivais  avec  soin,  en  vue  de  les  réunir 
un  jour  en  un  seul  volume...  0  merveilleuse  fortune!  Des  bri- 
gands m'ont  pris  et  m'ont  dépouillé  de  tout  mon  avoir,  mais 
ils  m'ont  laissé  mon  Manuscrit.  J'ai  été  jeté  dans  un  cachot, 
et  j'ai  tout  perdu,  sauf  mon  Manuscrit.  Il  m'est  arrivé  souvent 
de  tomber  au  plus  profond  des  eaux  (in  pelagis  mullarum 
aquarum  crebro  cecidi)  et  j'ai  failli  y  périr;  mais  de  ces  nau- 
frages j'ai  retiré  intact  mon  Manuscrit.  Une  maison  où  j'étais 
a  brûlé,  et  tous  mes  biens  avec  elle;  mais  les  flammes  n'ont 
pas  touché  mon  Manuscrit.  »  —  Ce  n'est  rien  encore.  Deux  fois, 
en  des  visions  qu'il  raconte,  Jésus-Christ  lui-même  lui  est 
apparu,  escorté  de  saint  Jacques,  et  l'a  encouragé  à  poursuivre 
l'achèvement  de  son  Manuscrit.  Le  voilà  donc  achevé,  son 
Manuscrit,  et  il  l'envoie  au  saint  couvent  de  Cluny,  à  Guil- 
laume, patriarche  de  Jérusalem,  à  Diego,  archevêque  de  Com- 
postelle,  pour  qu'ils  le  corrigent  au  besoin.  Et  quiconque 
aura  osé  dire  du  mal  de  son  livre,  qu'il  soit  anathème  avec 
Arius  et  Sabellius  ! 

«  Valete  omnes  in  Domino.  Data  Lateranil  iclus  januarii.  » 

Grâce  à  cette  fiction,  qui  circule  de  la  première  à  la 
dernière  page  du  Livre  de  saint  Jacques,  les  pièces  qui 
le  composent  ne  sont  pas  simplement  mises  bout  à  bout 
comme  les  morceaux  dune  anthologie .  Le  pape  Calixte 
se  charge  de  les  relier  entre  elles.  Il  a  recueilli  des  écrits 
dautrui  :  des  offices  et  des  hymnes  (livre  I),  des  miracles 
(livre  II),  le  récit  de  la  Translation  (livre  III),  la  Chro- 
nique de  Turpin  (livre  IV)  ;  mais,  à  ce  fonds  primitif, 
il  a  joint  des  écrits  qu'il  donne  comme  de  son  cru  :  çà 
et  là  des  remarques  explicatives,  des  intitulés  de  cha- 
pitres ;  quatre  sermons  de  lui  au  livre  I  ;  au  livre  II,  des 


84       LES  CHANSONS  DE  GESTE  ET  COMPOgTELLE 

miracles  dont  il  fui  lui-même  le  témoin  ;  au  livre  III, 
une  petite  préface  etdes  notesadditionnelles  ;  au  livre  IV, 
un  chapitre  pour  raconter  la  mort  de  Turpin  et  pour  ins- 
tituer une  fête  commémorative  de  Roncevaux  ;  et  quant 
au  livre  V,  qui  est  le  Guide  des  Pèlerins,  il  s'en  donne  lui- 
même  comme  le  premier  auteur,  en  cette  brève  et  naïve 
préface  :  «  Argumentum  beau  Calixti  papae.  Si  veritas 
a  pcrito  lectore  nostris  volu minibus  requiratur,  in  hujus 
codicis  série,  amputato  haesitationis  scrupulo,  secure 
intelligatur.  Quae  enim  in  eo  scribuntur,  multi,  adhuc 
vivenies,  veraesse  testantur  [.  » 

-  Les  renseignements  géographiques  quedonhe  le  Guide, 
en  effet,  n'avaient  guère  besoin  de  garants  :  chacun  pou- 
vait les  contrôler  de  ses  veux.  Pour  la  Chronique,  Turpin 
couvrait  Calixte,  comme  Calixte  couvrait  Turpin.  Mais  les 
autres  documents  ?  Ne  se  rencontrerait-il  pas  des  scep- 
tiques qui,  au  risque  d'être  frappés  danathème  comme 
Arius  et  Sabellius,  en  contesteraient  l'authenticité  ?  Le 
pape  Calixte,  même  escorté  de  l'archevêque  Turpin,  ne 
pouvait  suffire  à  tout. 

Pour  autoriser  le  récit  de  la  Translation,  on  invoqua 
donc  un  autre  garant  encore  ;  ce  fut  un  certain  pape 
Léon,  qui  entre  en  scène  pour  écrire  cette  bulle  : 

Incipit  epistola  beati  Leonis  papae  de  translatione  sancti 
Jacobi  apostoli,  quae  III  Kl.  Januarii  celebratur. 

Noseat Fraternilas  Vestra,  dilectissimi  redores  totiuschris- 
tianitatis,  qualiler  ah  Hyspania  întegrum  corpus  beatissimi 
Jacobi  apostoli  terrilorio  Galetiae  translation  est.  Post  ascen- 
sionem  nostri  Salvatoris  ad  celos...,  etc.2. 

\.   Ed.  Fita  et  Vinson,  p.  2. 

2.  Voir  le  texte  complet  dans  Fita,  Recuerdos  de  un  viaje  a 
Santiago,  p.  120,  ou  ôansYEspana  sagrada  de  Florez,  t.  III,  appela- 


LA    CHRONIQUE  DE    TURPIN  80 

Donc  un  prétendu  Turpin  certifie  authentique  la  Chro- 
nique :  un  prétendu  Léon  certifie  authentiques  les  cer- 
tificats du  prétendu  Turpin  et  du  prétendu  Calixte. 

On  n'est  pas  encore  au  bout.  Le  pape  Calixte  II,  pre- 
mier rhapsode  de  la  compilation,  c'est  la  fiction  princi- 
pale, mais  non  la  seule.  Il  a  envoyé  son  ouvrage,  on  se 
le  rappelle,  pour  être  corrigé  au  besoin,  aux  moines  de 
Clunv.  à  Diego  de  Compostelle.  à  Guillaume,  patriarche 
de  Jérusalem.  Ceux-ci.  par  une  fiction  grefTée  sur  l'autre, 
sont  censés  lavoir  revisé  en  efï'et  '  et  complété.  Une 
fois  Calixte  mort,  ils  ont  ajouté  des  miracles  plus  récents, 
des  suppléments  au  Guide,  des  hymnes  nouvelles,  attri- 
buées celles-ci  au  patriarche  de  Jérusalem  lui-même, 
celles-ci  à  Aubri,  archevêque  de  Bourges  ',  ou  à  Aymeri 
Picaud,  prêtre  de  Parthenay-le-Vieux,  près  Poitiers, 
etc.,  tous  personnages  du  xne  siècle.  C  est  ainsi  que, 
dans  le  Guide  des  Pèlerins,  on  trouve  certains  chapitres 
signés  Calixtus  papa,  d'autres  signés  Aymericus  ou 
Ai/mericus  cancellarius  3  ;  tantôt  c'est  Calixte  qui  est 
censé  écrire,  tantôt  un  rédacteur  plus  récent. 


dice  9.  On  possède  deux  versions  plus  anciennes  de  la  lettre  du 
prétendu  Léon.  Mgr  Duchesne  les  a  publiées  et  commentées  dans 
les  Annales  du  Midi,  t.  XII,  p.  166-173. 

1.  Cela  est  indiqué  à  maintes  reprises,  ne  serait-ce  que  par  les 
intitulés  des  chapitres  tels  que  celui-ci  :  «  Incipit  of/iciurn  fesli- 
vmn  sancti  Jacobi,  a  beato  Calixio  dispositum.  »  Dreves,  ouvr. 
cité,  p.  6  .  Calixte,  étant  qualifié  beatus,  est  donc  donné  comme 
mort. 

2.  Mort  en  1152    voyez  Dreves,   p.  208). 

3.  C'est  sans  doute  le  même  personnage,  réel  ou  fictif,  qui 
souscrit  la  bulle  du  pape  Innocent  II  donnée  ci-après. 


86  LES    CHANSONS    DE    GESTE    ET    COMPÔSTELLE 

Depuis  la  mort  de  Calixte,  d'autres  rédacteurs  sont 
donc  intervenus  pour  mettre  le  livre  «  au  courant  ».  Ne 
faut-il  pas  qu'à  leur  tour  ces  additions  récentes  soient 
munies  d'un  certificat  qui  les  autorise  ?  Qui  le  donnera  ? 
C'est  le  pape  Innocent  II  (1130-1143),  qui  authentifie 
l'ensemble  du  Livre  de  saint  Jacques  par  cette  lettre, 
aussi  superbement  apocryphe  que  les  précédentes  1  : 

Innocentius  episcopus,  servus  servorum  Dei\  universis 
Ecclesiae  fi  Iris,  sklutem  et  apostolicam  benedictionem  in 
Chrislo. 

Hune  codicem,  a  domino  papa  Calixto prius  editum,  quem 
Piclavensis  Aimericus  Picaudus  de  Partiniaco  veteri,  qui 
etiam  Oliverus  de  Yscani,  villae  sanctae  Mariae  Magdalenae 
de  Viziliaco,  dicitur,  et  Girberga Flandrensis ,  socia  ejus,  pro 
animarum  suarum  redemplione  sanclo  Jacoho  Galecianensi 
dederunt,  verbis  veracissimum,  actione  pulcherrimum,  ab 
heretica  et  apocriphapravitate  alienumet  inler  eeclesiasticos 
codices  autenticum  et  carum  foreauctoritale  nostra  testifica- 
mus,  exconinrunicans  et anathematisans  auctoritate Dei Patris 
omnipotentis,  et  Filii  et  Spiritus  Sancti  illos  qui  ejus  latores 
in  itineresancti  Jacobi  forte  inquietaverint,  vel  qui  ab  ejus- 
dem  aposloli  hasilica,  postquam  ibi  obtatus  fuerit,  injuste 
illud abstulerintvel  fraudaverint.  Amen,  amen,  amen.  Valete. 

Ego,  Albericus  legatus,praesul  Hostiensis,  addecus  sancti 
Jacobi,  cujus  servus  sum,  hune  codicem  legalem  et  carissi- 
mum  et  per  omnia  laudahilem  fore  praedico. 

Ego,  Aimericus  canceltarins,  hune  lihrum  autenticum  et 
veracem  fore  ad  honorem  sancti  Jacobi  manu  mea  scrihendo 
affirmo. 

\.  Cette  lettre  a  été  souvent  publiée;  M.  Castets,  par  exemple 
Ta  imprimée  en  appendice  à  son  édition  de  la  Chronique  de 
Turpin  (p.  66). 


LA    CHRONIQUE    DE  TURPIN  87 

Ego,  Girardus  de  Sancta  Cruce  cardinalis  hune  codicem 
preciosum  ad  decus  sancti  Jacohi  penna  mea  scrihendo  corro- 
bore). 

Ego,  Guido...,  ele  ' . 

Si  je  me  suis  bien  fait  entendre,  le  Livre  de  saint 
Jacques  nous  est  donné  comme  un  recueil  d'anciens  écrits 
authentiques,  dus  à  Bède,  saint  Augustin,  Turpin,  etc.  ; 
le  pape  Galixte  les  aurait  rassemblés  le  premier  et  enri- 
chis de  ses  propres  gloses  ;  après  la  mort  de  Galixte,  des 
réviseurs  et  notamment  Aymeri  Picaud  sont  censés  avoir 
complété  son  ouvrage. 

Ou,  en  d'autres  termes,  un  pseudo-Léon  authentique  la 
Translation.  —  Un  pseudo-Turpin  authentique  l'Histoire 

1.  Le  P.  Dreves  (ouvr.  cité,  p.  11)  a  montré  que,  si  «  les  indices 
de  fausseté  surabondent  dans  cette  lettre  »,  on  y  trouve  du  moins, 
parmi  les  signataires,  des  cardinaux  authentiques,  notamment 
Gregorius  Papareschi],  neveu  d'innocentll,  qui  n'apparaitdansles 
documents  qu'en  1138.  La  fausse  bulle  est  donc  postérieure  à  1138. 
11  est  possible  d'ailleurs(voyez  Dreves,  pages  13-14)  qu'elle  ait  été 
ajoutée  à  une  date  relativement  récente,  pour  authentifierle  seul 
Codex  Calixtinus.  — On  est  tenté  de  penser  que  l'on  n'aurait  pas  osé 
abuser  du  nom  d'Innocent  II  de  son  vivant  et  par  suite  que  le  Codex 
Calixtinus  est  de  date  plus  récente  que  1143.  Mais  il  serait 
imprudent  de  se  fier  à  un  tel  raisonnement  pour  dater  notre  manu- 
scrit. Eu  eiïVt,  plusieurs  hymnes  du  recueil  (voyez  Dreves,  ouvr. 
cité,  p.  192,  p.  103,  etc.  sont  attribuées  à  Guillaume,  patriarche 
de  Jérusalem,  qui  est  aussi  l'un  des  destinataires  de  la  lettre  du 
prétendu  Galixte.  Or,  Guillaume  Ier,  patriarche  de  Jérusalem  de 
1139  à  1145,  ne  mourut  que  le  27  septembre  1185.  Nous  savons, 
d'autre  part,  que  le  Codex  Calixtinus  était  déjà  écrit  et  déposé  à 
Compostelle  en  1173  au  plus  tard,  date  où  un  moine  de  l'abbaye 
de  Ripoll  l'y  a  vu  et  eu  a  pris  copie.  On  a  donc  abusé  du  nom  de 
ce  patriarche  de  son  vivant  même  ;  dès  lors,  il  se  peut  qu'on  ait 
abusé  aussi  du  nom  du  pape  Innocent  de  son  vivant  môme. 


88  LES    CHANSONS    DE    GESTE    ET    COMPOST ELLE 

de  Charlemagne.  —  Un  pseudo-Calixte  authentique  la 
bulle  du  pseudo-Léon  et  la  Chronique  du  pseudo-Turpin. 
—  Un  pseudo-Innocent  authentique  le  recueil  du  pseudo- 
Calixte  et  authentique,  par  surcroît,  les  additions  des 
derniers  rédacteurs  de  l'ouvrage,  notamment  celles 
d'Aymeri  Picaud,  qui  est  peut-être,  à  son  tour,  un 
pseudo-Aymeri  Picaud  l. 

Importance  du  Livre  de  saint  Jacques.  Son  origine  fran- 
çaise   et   probablement    clunisienne. 

Par  l'esprit  de  réclame  qui  l'anime  et  par  son  carac- 
tère de  supercherie,  le  Livre  de  saint  Jacques  est  donc 
une  œuvre  grossière,  et  nous  l'avons  assez  marqué.  11  est 
temps  d'en  marquer  maintenant  la  puissance,  et  nous 
osons  dire  la  grandeur. 

D  abord,  si  Ton  cherche  à  reconnaître  derrière  tant 
d'auteurs  supposés  les  auteurs  vrais,  voici  ce  qu'on  trouve. 
Tels  critiques,  Léopold  Delisle  par  exemple,  remar- 
quant que  plusieurs  des  hymnes  sont  attribuées  au 
Poitevin  Aymeri  Picaud  et  qu'une  passion  de  saint 
Eutrope,  vénéré  en  Poitou,  tient  beaucoup  de  place 
dans  le  Guide,  ont  voulu  faire  un  sort  à  Avmeri  Picaud, 
qui  semble  bien,  en  effet,  avoir  mis  la  dernière  main 
à  1  ouvrage,  et  ont  attribué  au  Livre  de  saint  Jacques 
«  une  origine  principalement  poitevine  ».  Tels  autres 
critiques,  Ulysse  Robert  par  exemple2,  remarquant  que 

1.  Ce  personnage  est  inconnu  par  ailleurs,  et  c'est  son  obscu- 
ii Lé  qui  le  défend  contre  l'hypothèse  qu'il  ne  serait  qu'un  person- 
nage fictif  voyez  Brèves,  ouvr.  cité,  p.  13-14). 

2.  Vie  du  pape  Calixte  H,  p-  212, 


LA    CHRONIQUE    DF    TURPIN  89 

plusieurs  des  miracles  de  l'apôtre  sont  localisés  dans  le 
Lyonnais  et  les  deux  Bourgognes,  ont  voulu  donner  au 
Poitevin  Avmeri  Picnud  un  collaborateur  bourguignon. 
Mais,  comme  on  le  voit,  c'est  la  reprise  du  procédé  par 
lequel  G.  Paris  s'efforçait  tout  à  l'heure  de  déterminerl'o- 
riginede  la  chronique  du  faux  Turpin  :  certains  traits,  de 
provenance  compostellane,  prouvaient,  disait-il,  que 
l'auteur  était  un  clerc  de  Compostelle  :  et  certains  autres 
qu'il  avait  eu  un  collaborateur,  moine  à  Vienne  :  et  cer- 
tains autres  qu'il  avait  eu  un  autre  collaborateur,  moine 
à  Saint-Denis.  Et  G.  Paris  avait  raison  de  former  ces 
hypothèses,  sous  la  réserve  qu'il  aurait  fallu  en  allonger 
la  liste.  Le  Livre  de  saint  Jacques  est  déjà  d'origine  bour- 
guignonne, poitevine,  galicienne,  viennoise,  saint-diony- 
sienne  ;  mais,  faisant  une  grande  place  à  Saint-Romain 
de  Blaye,  ne  serait-il  pas  d'origine  santonne  ?  faisant  une 
grande  place  à  Saint-Gilles  de  Provence,  ne  serait-il  pas 
aussi  d'origine  provençale  ?  En  effet,  il  est  tout  cela  à  la 
fois,  et  la  multiplicité  même  de  ces  hypothèses  et  le  bien- 
fondé  apparent  de  chacune  d'elles  indique  la  solution 
vraie  du  problème.  C'est  que  le  Livre  de  saint  Jacques 
n'est  pas  une  œuvre  individuelle  et  arbitraire,  mais  col- 
lective et  concertée.  Il  peut  bien  n'avoir  eu  qu'un  seul 
rédacteur,  qu'il  nous  est  loisible  d'appeler  Avmeri 
Picaud.  si  nous  le  voulons,  ou  de  tout  autre  nom.  Mais 
ce  rédacteur  a  voulu  servir  vingt  églises,  toutes  inté- 
ressées à  la  gloire  de  Compostelle.  La  vérité,  elle  est 
dite  en  cette  phrase,  qui  se  lit  à  la  première  page  du 
Coder  Calixtinus  : 

m  Hune  codicem prius  Ecclesia Romana  diligenler  suscepît. 
Sçribitur  enim  in  complu  ri  bas  loris,   in    Borna  scilicef.  in 


90       LES  CHANSONS  DE  GESTE  ET  COMPOSTELLE 

Hierosolimitanis  oris ,  in  Gallia,  in  Theutonica,  in  Frisia, 
et  praecipue  apud  Clunîacum  '.  » 

Oui,  l'Eglise  romaine  a  bien  accueilli  ce  livre,  et  il  fut 
compilé  en  divers  lieux  2,  mais  principalement  à  Cluny. 

Cette  origine  clunisienne  me  semble  du  moins  très 
probable.  Les  moines  de  Cluny,  aux  xie  et  xu°  siècles, 
ont  peuplé  l'Espagne  de  leurs  colonies.  On  est  étonné, 
quand  on  lit  YHistoria  Compostellana.  de  la  place  qu'ils 
y  tiennent,  et,  quand  on  feuillette  leur  cartulaire,  de  la 
place  qu'y  tiennent  leurs  affaires  d'Espagne.  C'est  eux 
qui  avaient  organisé  au  xie  siècle  les  croisades  bourgui- 
gnonnes outre  les  Pyrénées.  Le  prédécesseur  de  Diego 
Gelmirez  avait  été  moine  à  Cluny.  «  Diego  Gelmirez 
lui-même,  quoique  Galicien  de  naissance,  était  Français 
de  cœur.  Réformer  son  clergé  sur  le  modèle  de  celui 
de  France,  telle  fut  sa  préoccupation  constante  3.  Pour 
atteindre  ce  but,  il  envoyait  des  ecclésiastiques  galiciens 
étudier  en  France,  et  notamment  à  Cluny4,  et  s'entourait 
de  clercs  français5.  »  C  est  l'abbé  de  Cluny  qui,  en  1095, 
avait  sollicité  auprès  d'Urbain  II  le  pallium  pour  l'évêque 
de  Compostelle''  ;  c'est   à  la  prière  de  l'abbé  de  Cluny, 

1.  Il  semble  que  ce  soit  la  leçon  du  Codex  Calixtinus  (voyez 
Friedel,  art.  cité,  p.  82).  D'autres  manuscrits  portent:  Hune  codi- 
cem  fieri  Ecclesia,  etc. 

2.  Les  lieux  énumérés,  Rome,  Jérusalem,  etc.,  sont  là  pour 
exprimer  par  avance  la  fiction  des  voyages  du  faux  Calixte. 

3.  «  Et  quoniam  ecclesia  beati  Jacobi  rudis  et  indisciplinata 
erat  temporibus  illis,  applicuit  animum  ut  consuetudines  ecclesia- 
rum  Franciae  ibi  plantaret.  »  (Hist.  Compostellana,  p.  255) 

4.  Hist.  Compostellana,   p.  346. 
;i.    Dozy,  ouvr.  cité,  t.  II,  p.  393. 
6.   Dozy,  p.  402. 


LA    CHRONIQUE    DE    TURP1N  ÏJ 1 

supplicantc...  Pontio,  Cluniacensi  abbate,  que  Calixte  II, 
en  1 120,  avait  conféré  à  Compostelle  la  dignité  demétro- 
pole  ',  et  ce  n'est  pas  sans  raison  que  la  coquille  de  saint 
Jacques  orna  le  blason  des  abbés  de  Cluny.  Quant  au 
Livre  de  saint  Jacques,  c'est  à  Cluny,  on  la  vu,  que  le 
prétendu  Calixte  l'adresse  en  premier  lieu,  sanctissimo 
convcnlui  Cluniaccnsis  ecclesiae,  et  le  P.  Dreves  a  fait 
cette  remarque  2  que  les  personnages  nommés  comme 
auteurs  des  hymnes  en  l'honneur  de  saint  Jacques  sont 
pour  la  plupart  des  clercs  français,  et  qui  furent  en  rela- 
tions plus  ou  moins  étroites  avec  Cluny. 

En  tout  cas,  l'œuvre  est  française:  Xos,  gens  gallica... 
gens  nostra  gallica,  dit  le  Guide  des  pèlerins*  ;  gens  gal- 
lica, optima  scilicet,  dit  la  Chronique  de  Turpin. 


COMPARAISON  DU  LIVRE  DE  SAINT  JACQUES 
ET  DE  LA  CHRONIQUE  DE  TURPIN 

Similitude  de  leurs  caractères. 

Clunisien  probablement,  et  sûrement  français,  sorte 
de  livre  officiel  lancé  par  les  organisateurs  attitrés  du 
pèlerinage,  le  Livre  de  saint  Jacques  veut  atteindre  des 
publics  divers  et  surprend  par  la  variété  des  moyens  de 
propagande  qu'il  met  en  œuvre.  Il  s'adresse,  il  va  sans 
dire,  aux  pèlerins  d'abord,  à  ceux  qui  déjà  sontengagés  sur 


i.   Bullaire  du  j>;tpp  Calixte  II   éd.  Ulysse    Robert),  t.  I,  p.  217 

2.  Dreves,  ouvr.  ci/é,  p.  15. 

3.  P.  20  et  p.  48. 


92  LES    CHANSONS    DE    GESTE    ET    COMPOSTELLE 

la  route  ou  décidés  au  voyage,  mais  à  bien  d'autres  lec- 
teurs encore.  11  est  fait  (Calixte  le  dit  et  le  répète)  en  par- 
tie pour  être  chanté  à  l'autel  ou  lu  dans  les  églises,  mais 
en  partie  aussi  pour  être  lu  par  les  clercs  au  réfectoire  '  ; 
pour  être  lu  au  loin,  dans  les  abbayes  les  plus  diverses, 
partout  où  Ton  espère  recruter  des  zélateurs.  Il  s'agit  de 
persuader,  d'émouvoir,  d'édifier,  de  récréer  tour  à  tour. 
Pour  prouver  la  grandeur  de  l'apôtre,  voici  ses  actes 
depuis  le  jour  où  il  fut  choisi  par  Jésus  sur  la  mer  de 
Galilée,  \oici  sa  passion,  sa  translation;  et,  pour  prou- 
ver l'étendue  de  ses  bienfaits,  voici  le  recueil  de  ses 
miracles,  ceux  du  Champ  de  l'Etoile,  accomplis  aux 
temps  lointains  de  l'évêque  Théodemir,  et  les  récents, 
ceux  qu'il  ne  cesse  de  prodiguer  à  ses  dévots  ;  et  voici 
les  témoins  de  sa  gloire  :  tant  de  docteurs  l'ont  célébré, 
depuis  saint  Augustin  jusqu'à  Bède,  tant  de  poètes 
depuis  Fortunat  jusqu'à  Fulbert  de  Chartres!  et  voici  les 
chants  que  chantent  ses  pèlerins,  les  offices  en  son  hon- 
neur, les  proses  et  les  «  conduits  »,  toutes  les  splen- 
deurs de  son  culte.  Ainsi,  nos  hagiographes  se  font  tour 
à  tour  liturgistes,  musiciens,  historiens,  poètes,  prédica- 
teurs. 

Géographes  aussi.  Le  Livre  de  saint  Jacques  ne  célèbre 
pas  le  seul  saint  Jacques,  et  c'est  ici  l'un  de  ses  carac- 
tères les  plus  remarquables.  Il  s'agit  de  lier  à  la  for- 
tune du  sanctuaire    galicien    la  fortune  de   vingt    sanc- 

1.  Cela  est  dit  en  ce  passage,  par  exemple,  du  livre  II  :  «  Qua- 
propter  praecipimus  ut  codex  iste  inter  veridicos  et  authenticos 
codices  deputetur  et  in  ecclesiis  et  refectoriis  diebus  l'estis  ejus- 
dem  apostoli  aliisque,  si  placet,  clilig-cnter  legalur  »  [Acta  sanct. 
Boll.,  t.  VI  de  juillet,  p.  46). 


LA    (HROMiJl'i:    DR    TURP1N 


93 


tuairés,  el  la  méthode,  oserait-on  dire,  de  nos  auteurs 
apparaît  surtout  dans  leur  façon  de  dessiner  les  routes 
vers  Compostelle.  Le  Guide  en  décrit  quatre. 


S*  Martin 
de  Tours 


S?  Jean  d'Angély 


Ostabat 
Ro.nceva.ux 


Puente-la 
Reina 


Bordeaux 


50  100  150  200 


Les  routes  de  saint  Jacques  en  France. 

La  première,  dit-il,  vientd'Arles,passeparSaint-Gilles, 
Montpellier,  Toulouse,  el  traverse  les  Pyrénées  au  port 
de  Jaca  ou  Somport. 

La  seconde  passe  par  Notre-Dame  du  Puy,  Sainte-Foy 
de  Conques,  Saint-Pierre  de  Moissac. 

La  troisième  par  Sainte-Marie-Madeleine  de  Vézelav, 
Saint-Léonard  en  Limousin,  Saint-Front  de  Périgueux. 


94  LES    CHANSONS    DE    GESTE    ET    COMPOSTELLE 

La  quatrième  par  Saint-Martin  de  Tours,  Saint-Hilaire 
de  Poitiers,  Saint-Jean-d'Angély,  Saint-Eutrope  de 
Saintes  et  Bordeaux. 

Les  routes  II,  III  et  IV  se  réunissent  à  Ostabat  pour 
franchir  le  col  de  Gize  (Roncevaux)  et  se  réunissent  à  la 
route  I,  à  Puente  la  Reina,  au  sud  de  Pampelune.  A 
partir  de  là,  il  n  y  a  plus  qu'une  route,  par  Burgos,  Léon, 
Astorga,  etc.  *. 

Or,  ces  itinéraires,  la  nature  ne  les  impose  qu'en 
partie,  et  les  étapes  du  moins  pourraient  être  d'autres 
sanctuaires.  Ces  combinaisons  géographiques  sont  cal- 
culées et  intéressées.  Elles  tendent  à  capter  les  visiteurs 
des  diverses  églises,  sans  les  en  détourner  pourtant,  en 
les  y  attirant  plutôt.  C'est  pourquoi  le  Livre  de  saint 
Jacques  fait  tant  de  place  aux  sanctuaires  autres  que 
celui  de  Compostelle.  Auprès  des  miracles  de  l'apôtre 
localisés  à  Compostelle,  en  voici  d'autres  localisés  à 
Toulouse,  ou  dans  le  Lyonnais,  ou  en  Bourgogne.  Voici, 
dans  le  Guide,  une  Passion  de  saint  Eutrope  de  Saintes2, 
aussi  développée  que  celle  de  saint  Jacques  de  Galice. 
De  même  les  actes  et  la  translation  de  saint  Léonard, 
vénéré  en  Limousin,  sont  rapportés  en  grand  détail  3. 
L'église  de  Saint-Gilles  est  décrite  '*  avec  presque  autant 
de  minutie  que  la  basilique  de  Santiago  •'.  Les  titres  de 
Sainte-Croix  d'Orléans,  de  Saint-Trophime  d'Arles,  de 
Sainte-Foy  de  Conques  (;  sont   analysés  avec  précision. 

1.  Ed.  Fita,  p.  2.  Ces  itinéraires  sont  repris  et  précisés  dans  le 
reste  de  l'ouvrage. 

2.  Ibicl.,  p.  36-43. 

3.  Ihid.,  p.  29-31. 

4.  Ibid.,  p.  22-27. 

5.  Ibid.,  p.  45-61. 

0.   Ibid.,  p.  32,  20,  28. 


LA    CHRONIQUE    DE    TURPIN  95 

Il  apparaît  que  les  auteurs  du  Livre  de  saint  Jacques  ont 
visité  ces  églises,  recueilli  sur  chacune  d'elles  des  notes, 
formé  des  «  dossiers  ».  De  la  sorte,  ils  les  traitent  en 
auxiliaires,  non  pas  en  rivales.  Ils  leur  montrent  qu'elles 
sont  des  buts  sans  doute,  mais  aussi  des  étapes,  et  qu'à 
se  considérer  comme  telles,  loin  d'y  perdre,  elles 
gagneront  au  contraire. 

Leur  travail  fut  intéressé  assurément%et  habile,  mais 
non  pas  arbitraire.  Au  temps  où  ils  écrivent,  —  cette 
remarque  est  à  la  fois  évidente  et  essentielle,  —  vers 
1150,  les  traditions  et  les  légendes  qu'ils  rassemblent 
vivaient  déjà,  accréditées  dès  longtemps  à  Compostelle 
et  sur  les  routes  qui  menaient  à  Compostelle.  Vers  1150, 
la  gloire  de  l'apôtre  galicien  était  consacrée  déjà,  sa 
basilique  achevée  ;  les  hospices  bâtis  pour  ses  pèlerins 
étaient  bondés.  Ces  églises,  ce  ne  sont  pas  les  auteurs 
du  Livre  de  saint  Jacques  qui,  les  premiers,  les  ont 
attachées  les  unes  aux  autres  par  le  lien  réel  des  routes 
et  par  le  lien  mystique  des  légendes.  Ces  miracles 
qu'ils  racontent  étaient  déjà  illustres,  et  localisés  aux 
mêmes  lieux.  Ce  récit  de  la  translation  de  l'apôtre,  ils 
lavaient  trouvé  déjà  rédigé  '.  Ces  offices,  déjà  on  les  célé- 
brait ;  ces  hymnes,  déjà  on  les  chantait.  Leur  livre  est 
un  inventaire  dressé  en  pleine  prospérité.  Recueillant 
les  titres  de  l'apôtre,  ils  n'ont  eu  que  faire  d'en  inventer 
de  nouveaux.  Ils  se  sont  appliqués  plutôt  à  faire  un  tri 
parmi  leurs  richesses,  à  rejeter  peut-être  des  légendes 
de  moins  bon  aloi,  et  par  exemple,  s'ils  rapportent  une 
lettre  du  pape  Léon  relative  à  la  découverte  du  tombeau 

1.  C'est  «  probablement  le  plus  ancien  document  espagnol  du 
culte  galicien  »    Duchesne,  art.  cité,  p.  164). 


96  LES   CHANSONS    DE    GESTE    ET    COMPOSTELLE 

galicien,  nous  en  avons  deux  textes  plus  anciens,  et  plus 
grossiers  :  ils  l'ont  récrite  pour  la  rendre  plus  vraisem- 
blable '.  Leur  part  d'invention  n'a  consisté  qu'à  imaginer 
les  fictions  du  pseudo-Calixte  et  du  pseudo-Innocent, 
c'est-à-dire  le  système  des  authentifications  propres  à 
mieux  autoriser  les  documents  et  les  légendes  qu'ils  com- 
pilaient. Mais  ces  documents,  ces  légendes,  existaient 
avant  eux.  Les  ^instruments  de  propagande  qui  sont  les 
leurs  avaient  déjà  servi. 

Or,  le  grand  fait,  c'est  qu'au  nombre  de  ces  instru- 
ments de  propagande  déjà  éprouvés  et  consacrés  par  le 
succès,  ils  ont  compté  les  chansons  de  geste  ;  c'est  que, 
dans  le  Guide,  Charlemagne,  Roland  et  leurs  romanesques 
compagnons  tiennent  autant  de  place  que  les  saints 
évêques  et  confesseurs,  et  c'est  que  dans  leur  recueil 
la  Chronique  du  faux  Turpin  précède  immédiatement  le 
Guide. 

Osons  considérer  cette  Chronique  comme  un  simple 
chapitre  du  Livre  de  saint  Jacques  et  constater  qu'elle 
offre  précisément  les  mêmes  caractères  que  les  autres 
chapitres.  Dans  la  Chronique  aussi,  il  ny  a  guère  rien 
d'inventé  que  la  fiction  qui  l'attribue  au  faux  Turpin. 
Ici  comme  dans  les  autres  chapitres,  on  n'emploie  guère 
que  des  légendes  déjà  connues  et  qui  intéressent  tantôt 
Compostelle,  tantôt  d'autres  églises  solidaires  de  Com- 
postelle  ;  et,  comme  les  autres  moyens  de  propagande,  le 
recours  aux  chansons  de  geste  avait  déjà  fait  ses  preuves. 


1.  Duchesne,  a/7  cité,  pages  167-171.  Sous  sa  forme  la  plus 
ancienne,  cette  lettre  est,  dit  Mgr  Duchesne,  «  un  faux  d'une 
effrayante  barbarie  ». 


LA    CHRONIQUE    DE    TURPIN  97 

La  fiction  qui  a  conféré  à  Turpin  la  dignité  d'histo- 
riographe de  Charlemagne  nous  surprenait  naguère. 
Maintenant  que  nous  connaissons  Calixte,  historiographe 
de  saint  Jacques,  nous  voyons  la  convenance  de  cette 
fiction  et  son  utilité  :  comme  Calixte  couvre  et  protège 
les  légendes  hagiographiques,  Turpin  couvre  et  protège 
les  chansons  de  geste. 

Naguère,  il  nous  était  incompréhensible  que  le  faux 
Turpin  s'intéressât  à  la  fois  à  Santiago  et  aux  églises  de 
Vienne,  d'Aix-la-Chapelle,  de  Saint-Denis,  d'Arles,  etc., 
et  qu'il  fût' si  bien  renseigné  sur  elles.  Nous  le  com- 
prenons désormais,  sachant  pourquoi  le  faux  Calixte 
s'intéresse  à  la  fois  à  Santiago  et  à  tant  d'autres  églises, 
et  comment  il  s'est  renseigné  sur  elles. 

Nous  nous  étonnions  naguère  que  le  faux  Turpin 
.connût  les  chansons  de  geste  aussi  bien  qu'un  jongleur 
de  métier.  Nous  en  sommes  maintenant  moins  surpris  : 
comme  le  faux  Calixte  a  demandé  aux  clercs  des  notes 
sur  les  saints  de  leurs  églises,  le  faux  Turpin  a  demandé 
aux  jongleurs  professionnels  des  notes  sur  les  person- 
nages de  leurs  romans. 


Portée  du  fait  que  le  Livre  de  saint  Jacques  exploite  les 
chansons  de  geste.  Charlemagne  et  les  héros  dés  chan- 
sons de  geste  pèlerins  de  saint  Jacques  :  beauté  et 
caractère  populaire  de  cette  conception. 

Notes  d'une  grande  précision.  Le  faux  Turpin  connaît 
les  chansons  de  Roland,  de  Mainet,   d' Aspremont,  sans 

J.  Bbdibr.  —  Les  lëyendes  épiques,  t.  III.  7 


98       LES  CHANSONS  DE  GESTE  ET  COMPOSTELLE 

doute  celle  d'Aubcri  le  Bourguig non,  et  plusieurs  chan- 
sons, perdues  pour  nous,  celles  qui  concernaient  Fouré 
et  Ferragu.  11  enrôle,  pour  les  mener  à  Compostelle  et  à 
Roncevaux,  jusqu'à  des  personnages  qui,  selon  les 
poèmes  en  langue  vulgaire,  n'ont  jamais  franchi  les 
Pyrénées,  un  Aubri  le  Bourguignon,  un  Garin  le  Lor- 
rain, un  Arnaud  de  Beaulande.  Il  semble  qu'il  ait 
voulu  attacher  sur  tous  les  hauberts  la  coquille  de 
saint  Jacques. 

Cette  invention  —  Gharlemagne  premier  pèlerin  de 
saint  Jacques,  les  héros  des  chansons  de  geste  chevaliers 
de  saint  Jacques  —  est  développée  par  le  faux  Turpin 
avec  une  insistance  singulière.  Mais  si  elle  surprend  par 
ce  caractère  d'exagération  et  d'outrance,  elle  frappe 
aussi  par  sa  grandeur.  L'idée  est  belle  de  grouper  dans 
les  Landes  de  Bordeaux  les  héros  de  toutes  les  gestes, 
appelés  des  quatre  coins  de  l'horizon  poétique,  de  les 
acheminer  tous,  épris  d'un  même  désir,  vers  le  tombeau 
de  Galice,  et  de  les  ramener  par  Roncevaux,  afin  que 
l'apôtre,  à  cette  dernière  étape  de  leur  pèlerinage,  leur 
donne  à  tous  à  la  fois  leur  récompense,  la  joie  d'être 
martyrs.  L'idée  est  belle  de  ce  crépuscule  des  héros, 
qui  renaissent  ensemble  à  la  lumière  éternelle.  L'idée 
est  belle  de  distribuer  leurs  dépouilles,  leurs  reliques, 
sur  les  routes  de  Compostelle,  pour  qu'ils  en  soient  les 
gardiens,  pour  qu'ils  protègent,  eux  les  pèlerins  triom- 
phants, ceux  de  l'Eglise  militante  :  ils  sont  leurs 
modèles  sur  ces  routes,  leurs  patrons,  leurs  intercesseurs. 

Idée  récente,  dit-on.  Sans  doute,  puisque  la  vieille 
Chanson  de  Roland,  celle  du  manuscrit  d'Oxford, 
l'ignore.   Mais    idée   qui  procède  pourtant  de   la    vieille 


LA    CHRONIQUE    DE    Tl  RPIN  W> 

Chanson  de  Roland.  Charlemagne  et  ses  pairs  chevaliers 

de  saint  Jacques,  c'est  l'invention  nouvelle;  mais  déjà, 
dans  la  vieille  chanson,  ils  étaient  les  chevaliers  de  Dieu. 
Ils  meurent  à  Roncevaux  au  retour  du  pèlerinage  de 
Galice,  c'est  l'invention  nouvelle  ;  mais  la  donnée  est 
ancienne,  héritée,  qu'ils  meurent  à  Roncevaux  au  retour 
d'une  croisade,  et  déjà  la  vieille  Chanson  de  Roland  est, 
à  de  certains  égards,  une  Passion  de  martyrs.  Et  si 
nouvelle  que  puisse  être  par  rapport  au  Roland  d'Oxford 
l'idée  d'approprier  les  légendes  héroïques  au  pèlerinage 
de  Compostelle,  nous  la  trouvons  pourtant  en  pleine 
vigueur  à  cette  haute  date  de  1 150,  et  ce  ne  sont  pas  les 
auteurs  du  Livre  de  saint  Jacques  qui  les  premiers  l'ont 
arbitrairement  conçue. 

Non  plus  qu'ils  n'ont  inventé  saint  Eutrope  de  Saintes, 
ils  n'ont  inventé  saint  Roland  de  Blaye.  Les  rapports 
que  la  Chronique  de  Turpin,  que  le  Guide  marquent 
entre  les  chansons  de  geste  et  les  sanctuaires,  comment 
croire  que  ces  compilateurs  les  auraient  supposés  à 
plaisir,  au  risque  de  compromettre  saint  Jacques  ? 
D'ailleurs,  s'ils  les  avaient  supposés,  prenons  garde 
qu'ils  seraient  des  poètes  admirables.  Les  mêmes  clercs 
qui  ont  fabriqué  ces  apocryphes,  la  lettre  risible  de 
Turpin  à  Léoprand,  et  la  bulle  risible  de  Calixte  II,  et  la 
bulle  risible  d'Innocent  II,  si  c'étaient  eux  qui  avaient 
imaginé  en  même  temps  de  lier  les  chansons  de  geste 
aux  sanctuaires  et  les  pairs  de  Charlemagne  aux  pèle- 
rins du  xn°  siècle,  si  c'étaient  eux  qui  avaient  trouvé 
pour  les  morts  de  Roncevaux  les  tombes  magnifiques 
de  Saint-Seurin  et  des  Aliscamps,  prenons  garde  qu'ils 
seraient  les  créateurs   des  plus  beaux  mythes.    Et  nous, 


100  LES    CHANSONS    DE    GESIR    ET    COMPOSTELLE 

à  notre  tour,  les  critiques,  qui,  de  M.  Jullianà  M.  Beeker, 
croyons  remarquer  des  relations  entre  les  légendes 
épiques  et  les  routes  de  pèlerinage,  si  c'était  nous  qui 
les  imaginions  arbitrairement,  ce  ne  seraient  pas  des 
chimères  d'érudits,  ce  seraient  des  inventions  de  poètes, 
et  telles  que  les  grands  poètes  n'en  trouvent  qu'à  leurs 
minutes  sublimes.  Mais  il  en  va  autrement.  Ce  ne  furent 
pas  aux  temps  anciens  des  clercs  à  des  fins  de  réclame 
grossière,  ce  ne  sont  pas  de  nos  jours  des  érudits  en 
quête  de  paradoxes  et  de  systèmes,  qui  auraient  su 
inventer  de  telles  choses.  Clercs  d'autrefois,  érudits 
d'aujourd'hui,  ils  n'ont  eu  qu'à  constater  des  faits,  et, 
pour  les  constater,  qu'à  regarder  sur  les  routes,  qu'à 
entrer  dans  les  églises  de  ces  routes.  Les  véritables 
créateurs,  quels  furent-ils?  Non  pas  tel  clerc,  avide  de 
procurer  à  son  église  de  faux  titres  ou  de  fausses  reliques, 
non  pas  tel  jongleur  désireux  de  rimer  un  roman  nou- 
veau, mais  bien  maints  clercs  et  maints  jongleurs,  et 
maints  chevaliers  et  maints  marchands,  tous  ceux  qui 
passèrent  par  ces  routes,  émus  des  mêmes  pensées  :  le 
peuple.  Ici  on  touche  le  tuf,  la  création  populaire. 
Et  qui  le  conteste,  sinon  cette  seule  école  d'érudits  qui, 
parlant  sans  cesse  d'une  poésie  «  populaire,  anonyme? 
spontanée,  collective  »,  en  cherchent  désespérément  des 
manifestations  aux  temps  de  Ghilpéric  ou  de  Charles 
Martel,  mais  qui  la  nient  quand,  au  xie  et  au  xne  siècle, 
elle  ag-it  sous  leurs  veux. 


LA    CHROMQUE    DE    TÛRPIK  1  <>  1 

Les  sources  de  la  Chronique  de  Turpin. 

Les  légendes  des  routes. 

Il  me  semble,  en  effet,  certain  que  les  légendes  du 
Guide  et  de  la  Chronique  de  Turpin  ne  sont  que  pour 
une  petite  part  des  inventions  arbitraires  de  clercs. 
A  la  racine,  il  y  a  souvent  d'humbles  anecdotes  de 
pèlerins.  Au  début  de  la  Chronique,  saint  Jacques  sème 
dans  les  cieux  un  chemin  d'étoiles  :  est-ce  le  faux 
Turpin  qui  a  inventé  cette  légende,  ou  le  peuple?  et  la 
voie  lactée  ne  s'appelle-t-elle  pas,  aujourd'hui  encore, 
en  bien  des  régions,  le  chemin  de  saint  Jacques  ?  — 
Voici  un  autre  récit  de  Turpin  !.  A  la  veille  d'une 
bataille,  comme  la  nuit  venait,  les  barons  de  Charle- 
magne  enfoncèrent  dans  le  sol,  selon  leur  coutume, 
leurs  lances  de  frêne  et  s'endormirent.  Au  réveil,  un 
certain  nombre  d'entre  eux  virent  que  leurs  lances 
avaient  pris  racine  et  s'étaient  couvertes  de  feuilles. 
Ils  les  coupèrent  au  ras  de  la  terre  et  combattirent. 
La  bataille  linie.  quand  on  releva  les  morts,  ils  se  trouva 
que  ceux-là  avaient  seuls  reçu  la  grâce  de  mourir  de 
qui  les  lances  avaient  verdoyé  :  par  ce  miracle  Dieu  signi- 
fiait qu'il  choisissait  d'avance  ses  martyrs.  Or  les 
racines  de  ces  lances,  restées  dans  la  terre,  poussèrent 
des  rejetons.  La  plaine,  dit  Turpin.  se  couvrit  d'un 
bois  de  frênes,  que  Ion  voit  encore  sur  les  bords  du 
rio  Cea,  non  loin  du  monastère  de  Sahagun.  Est-ce  là 
une  invention  du  faux  Turpin,   ou  plutôt  ne  faut-il  pas 

1.   Kd.  Castets,  chap.  VIII,  p.   11. 


\0'2  LES    CHANSONS    DE    GESTE    ET    COMPOSTELLE 

croire  qu'il  a  vu  en  effet  ce  bois,  plus  beau  que  les 
bois  sacrés  de  Dodone  et  de  la  Porte  Capène,  et  ne  faut- 
il  pas  croire  que  d'autres  voyageurs,  sur  les  bords  du 
rio  Cea,  l'avaient  vu  avant  lui1?  —  De  même  pour 
l'oratoire  de  Charlemagne,  près  de  Montjardin,  où 
avaient  péri  les  chevaliers  dont  Dieu  avait  marqué  les 
hauberts  d'une  croix  rouge  2.  —  Est-ce  Turpin,  le  pre- 
mier, qui  a  imaginé  la  légende  du  lac,  au  fond  duquel 
dort  une  ville  maudite  par  Charlemagne  3,  et  ne  faut-il 
pas  croire  que  bien  avant  lui  les  pèlerins  connaissaient 
ce  lac  et  cette  légende?  —  Le  Guide  rapporte  qu'au 
sommet  des  Pyrénées,  près  d'une  haute  croix  de  pierre 
jadis  dressée  par  Charlemagne,  les  pèlerins  avaient 
coutume  de  planter  à  leur  tour  chacun  une  petite  croix 
de  branchages,  et  de  saluer  l'apôtre  Jacques  d'une  pre- 
mière oraison  :  «  On  voit,  dit-il,  mille  croix  en  ce  lieu4.  » 
Le  premier  qui  s'y  agenouilla,  pensant  à  Charlemagne, 
et  qui  lia  le  souvenir  du  roi  au  souvenir  de  l'apôtre, 
celui-là  est  le  premier  créateur  de  la  Chronique  de 
Turpin  et  des  poèmes  français  qui  en  dérivent. 

Le  disant,  j'ai  le  sentiment  de  démontrer  l'évidence, 
et  je  sais  pourtant  à  quelles  résistances  je  me  heurterai. 
Là  est  néanmoins  le  grand  caractère  du  Livre  de  saint 
Jacques.  Il  recueille  les  légendes  des  routes,  et  ce  sont 


1.  Il  y  en  avait  un  autre  sur  les  bords  de  la  Charente,  entre 
Saintes  et  Taillebourg  (éd.  Castets,  chap.  X,  p.  15).  Le  Guide  des 
Pèlerins  connaît  aussi  le  bois  de  Sahag-un  (éd.  Fita,  p.  6  et  p.  44). 

2.  Éd.  Castets,   chap.  XVI,  p.  26. 

3.  Ed.  Castets,  chap.  III,  p.  7. 

4.  Éd.  Fita,   p.   15. 


LA    CHRONIQUE    DE    TIRF1N  103 

tantôt  des  légendes  ecclésiastiques  et  tantôt  des  légendes 
de  chansons  de  geste,  et  parfois  elles  se  rencontrent  à 
la  même  étape  :  Blave  est  en  même  temps  le  sanctuaire 
de  Roland  et  le  sanctuaire  de  saint  Romain  ;  les  églises 
des  Aliscamps  gardent  à  la  fois  les  reliques  des  sept 
plus  anciens  prélats  des  Gaules  et  celles  des  morts  de 
Ronce  vaux.  Routes  merveilleuses,  où  se  dressent  ici, 
près  d'Arles,  au  faubourg  de  Trinquetaille,  la  colonne 
de  marbre  que  rougit  le  sang  de  saint  Genès  l,  et  là, 
près  de  Gellone,  le  castelet  du  vieux  moine  épique  Guil- 
laume. Routes  vénérables,  et  vraiment  voies  sacrées,  où 
le  voyageur  honore  tour  à  tour,  à  Sainte-Croix  d'Orléans, 
le  calice  dont  se  servait  saint  Euverte  quand  une  main 
mystérieuse  apparut  sur  l'autel,  imitant  les  gestes  du 
célébrant  -,  et  plus  loin,  à  Saint-Seurin  de  Bordeaux, 
le  cor  que  brisa  le  souffle  de  Roland 3.  Routes  émouvantes, 
et  livre  émouvant,  celui  qui,  les  décrivant,  recueille  les 
prières  qu'elles  entendirent4,  et  les  cris  de  marche  des 
pèlerins  :  «  Outrée  !  »  «  Susée  5  !  »  (ce  sont  aussi  les 
cris  des  croisés  6),  et  qui  mêle  au  plus  hautes  tradi- 
tions des  églises  de  France  les  plus  belles  légendes  des 
chansons   de   geste.    Livre  ingénieux,   celui  qui  place  à 

1.  Éd.  Fila,  p,  21. 

2.  lbid.t  p.  32. 

3.  Ibid.,  p.  43. 

4.  Les  hymnes  du  livre  I,  les  prières  auxquelles  le  Guide  éd. 
Fita,  p.  7-8)  fait  allusion  pour  les  fondateurs  des  hospices,  pour 
les  constructeurs  des  roules  et  des  ponts. 

;j.  «  Cunclae  genlest  linguae,  tribus  —  Illuc  vunt  clamantes  Sus- 
eja  !  Ultreja!  »  (Dreves,  ouvr.  cité,  p.  196;  cf.  p.  211  et  p.  214). 

6.  Sur  les  mots  «  outrée  n  el  «<  susée  »,  vovez  G.  Paris,  dans  la 
Roman ia,  t.  IX,  p.  44. 


104      LES  CHANSONS  DE  GESTE  KT  COMPOSTELLE 

Saintes,  à  Estella,  à  Sahagun,  sur  le  même  ruban  de 
route,  et  dans  le  même  décor,  tantôt  les  prouesses  de 
Charlemagne  et  de  ses  barons,  tantôt  les  miracles  naïfs 
que  l'apôtre  accomplit  pour  ses  humbles  pèlerins  : 
miracles  de  l'âne  de  Pampelune,  du  pendu  de  Toulouse, 
miracle  du  pèlerin  mort  au  Port  de  Cize  et  que  saint 
Jacques,  déguisé  en  chevalier,  emporte  sur  son  destrier 
jusqu'à  la  «  montjoie  »  de  Compostelle  1.  Livre  dont  les 
auteurs  sont  le  risible  Turpin  sans  doute,  et  le  risible 
Calixte,  mais  dont  les  auteurs  sont  aussi,  et  bien  plutôt, 
les  hommes  qui  créèrent  les  plus  nobles  légendes  fran- 
çaises. Livre  plein  de  supercherie  sans  doute,  mais  aussi 
de  sincérité  et  de  foi.  «  La  foi,  dit  excellemment  J.-V.  Le 
Clerc  ~,  donne  à  cet  amas  d'écrits  incohérents  une  sin- 
gulière unité.  C'est  la  foi  qui  place,  au  bout  de  chaque 
longue  route  à  travers  tant  de  nations  et  tant  de  langues 
différentes,  le  tombeau  d'un  saint;  à  la  fin  de  chaque 
narration  merveilleuse,  ce  refrain  solennel,  que  Ion  n'en- 
tend point  retentir  sans  quelque  émotion  :  A  Domino 
a.ctum  est  istud  et  est  mirabile  in  oculis  nostris  3.  » 

Le  faux  Innocent  n'avait  donc  pas  si  grand  tort,  quand 
il  osait  qualifier  de  «  véridique  »  \eLivre  de  saint  Jacques: 
«  Verbis  veracissimus,  disait-il,  inter  ecclesiasticos  codices 
authenticus.  »  Ces  épithètes,  certes,  on  peut  les  reprendre 
en  leur  sens  profond,  les  accepter;  et  puisque  ce  livre 
recueille  des   pensées,  des   sentiments  qui  émurent  tant 


1.  Tous  les  récits  auxquels  nous  faisons  ici  allusion  se  lisent  au 
livre  II  [Liber  de  miracutis) . 

2.  Dans  Y  Histoire  littéraire  de  la  France,  t.  XXI,  p.  286. 

3.  Psalm.  117,  23. 


LA    CHRONIQUE    DE    TURPIN  105 

de  cœurs,  on  peut  vraiment  le  dire  «  véridique  »  et 
«  authentique  »  entre  tous.  Il  ne  nous  présente,  dit-on, 
que  des  «  faits  de  seconde  époque  ».  Soit.  Il  nous  suffît 
que  ces  faits  appartiennent  à  la  période  qui  va  de  1 100  à 
1  150  environ,  et  qu'ils  soient  donc  aussi  anciens  que  nos 
plus  anciennes  chansons  de  geste,  Roland  seul  excepté. 

Preuves  de  fait  que  la  Chronique  de  Turpin  n'est  qu'un 
chapitre  du  Livre  de  saint  Jacques. 

«  La  Chronique  de  Turpin  n'est  pas,  comme  l'a  cru 
G.  Paris,  un  ouvrage  complet  en  soi  et  qui  se  serait  formé 
par  couches  successives;  il  fait  partie  intégrante  du  Livre 
de  saint  Jacques .  »  Ainsi  s'est  exprimé  bien  avant  nous, 
avec  sa  décision  et  sa  netteté  ordinaires,  M.  Ph.-Aug. 
Becker  '.  Mais  bien  avant  lui.  un  autre  critique,  G.  Paris 

1.  En  son  admirable  petit  livre,  Grundriss  der  altfranzôsisclipn 
Literatur,  I,  Nationale  HeldendichLung  Heidelberg,  1907),  p.  45. 
Il  ajoute  que  «  l'auteur  est  Aymeri  Picaud,  lequel  a  achevé  vers 
1 147,  peut-être  vers  1160  seulement,  ou  plus  tard  encore,  le  Codex 
Calixtinus,  qui  doit  être  considéré  comme  le  manuscrit  archétype 
de  l'ouvrage  ».  M.  Becker  n'a  pas  dit  sur  quoi  il  se  fonde  pour 
proposer  ces  dates  :  1147  ou  1160.  L'étude  du  Livre  de  saint 
Jacques  est  h  peine  ébauchée  aujourd'hui.  La  tache  la  plus 
urgente  serait  d'imprimer  le  Codex  Calixtinus.  Il  est  très  possible 
qu'il  soit,  comme  l'ont  supposé  G.  Paris,  M.  Becker  et  d'autres, 
le  manuscrit  archétype;  en  tout  cas,  c'est  à  lui,  semble-t-il,  que 
remontent  tous  les  manuscrits  étudiés  jusqu'à  ce  jour  soit  de  la 
Chronique,  soit  du  Livre  des  Miracles,  etc.  S'il  était  imprimé,  on 
pourrait  attendre  avec  plus  de  patience  l'édition  critique  de  la 
Chronique  de  Turpin,  promise  depuis  longtemps  i voyez  la  Zeit- 
schrifl  fur  romanische  Philologie,  t.  V,  p.  422  par  M.  Gotttïied 
Baist.    Sur   ces    difficiles  questions,    une   étude   d'ensemble    de 


106      LES  CHANSONS  DE  GESTE  ET  COMPOSTELLE 

lui-même,  l'avait  dit  déjà  en  son  article  du  tome  XI 
de  la  Rotnania,  et  c'est  à  quoi  nous  faisions  allusion 
plus  haut,  quand  nous  disions  qu'il  avait  ébauché, 
en  regard  de  ses  deux   théories  antérieures,   une  théorie 

M.  Baist,  à  défaut  de  son  édition,  serait  la  bienvenue.  —  Quant  à 
la  date  du  Livre  de  saint  Jacques,  de  récents  critiques  (par 
exemple  M.  G.  Bruckner,  Das  Verhàltnis  des  Rolandsliedes  zur 
Turpinschen  Chroni/c,  1905,  p.  24)  ont  adopté,  à  tort,  selon  nous, 
une  opinion  de  M.  J.  de  Jaurgain  (La  Vasconie,  t.  I,  1898,  p.  235), 
que  voici.  Dans  le  Guide  (p.  13-14)  le  prétendu  Calixte  excom- 
munie plusieurs  seigneurs  de  la  région  pyrénéenne,  coupables 
d'exploiter  les  pèlerins.  Ces  seigneurs  sont  ainsi  dénommés  : 
Raymundus  de  Solis  et  Vivianus  de  Acromonte  et  vicecomes 
de  Sa/icto  Michaele...  et  Arnaldus  de  Guinia.  M.  de  Jaurgain  les 
identifie  à  Vivian  II  de  Gramont  (de  1170  environ  à  1215),  à 
Arnaud  II  de  Laguinge  (de  1168  à  1178),  à  Bernard-Sanche  de 
Cize,  vicomte  de  Soûle  et  seigneur  de  Cize  (de  1170  à  1178  :  ce 
serait  le  vicecomes  de  Sancto  Michaele),  et  à  «  Raymond  II-Guil- 
laume  de  Soûle,  qui  succéda  comme  vicomte  de  Soûle  à  Bernard- 
Sanche  de  Cize,  son  neveu  à  la  mode  de  Bretagne,  en  1178  ». 
«  Il  ressort  de  l'identification  de  ces  personnages,  écrit  M.  de  Jaur- 
gain, que  le  Codex  fut  écrit  entre  1 170  et  1177,  car,  à  cette  dernière 
date,  d'après  Roger  de  Hoveden,  Richard  Cœur  de  Lion  réprima 
les  exactions  dont  les  pèlerins  étaient  victimes  à  Sorde  et  au  pays 
de  Cize.  »  —  D'abord,  en  supposant  justes  ces  identifications,  il 
faudrait  resserrer  les  dates  proposées:  le  Codex  ne  pourrait  avoir 
été  écrit  qu'entre  1170  et  1173,  puisqu'un  moine  de  l'abbaye  de 
Ripoll  (voyez  Léopold  Delisle,  art.  cité)  en  prit  copie  en  1173,  à 
Compostelle.  Mais,  en  1173,  il  n'existe  pas  de  Raymundus  de  Solis 
(en  1 177  non  plus, d'ailleurs),  puisque  le  vicomte  de  Soûle  s'appelle 
Bernard-Sanche  jusqu'en  1178.  En  outre,  en  désignant  d'une  part 
le  vicecomes  de  Sancto  Michaele,  d'autre  part  Raymundus  de  Solis, 
le  Guide  a  évidemment  en  vue  non  pas  deux  seigneurs  qui 
régissent  l'un  après  l'autre  la  même  vicomte,  mais  deux  seigneurs 
qui  régissent  dans  le  môme  temps  deux  terres  différentes.  Si, 
renonçant  aux  identifications  de  M.  de  Jaurgain,  on  en  cherche 
d'autres,  on  trouve  bien  dans  le  même  temps,  vers  1130-1134,  un 


LA    CHRONIQUE    DK    TL'RPIN  107 

nouvelle,  selon  nous  plus  vraie  '.  Malheureusement  "2.  il 
ne  la  proposée  que  sous  toutes  réserves,  en  passant,  et 
n'en  a  point  tiré,  pour  l'interprétation  historique  et  litté- 
raire de  la  Chronique,  les  conséquences  qui  en  dérivent. 
Pourtant  il  l'a  proposée,  et  c'est  pour  nous  une  grande 
force.  Mais  est-elle  vraie?  Nous  l'avons  supposée  telle  en 
ce  qui  précède,  et  nous  l'avons  prouvée  telle,  croyons- 
nous,  mais  pour  des  raisons  intuitives.  A  des  raisons  de 
cet  ordre,  il  est  permis  de  résister.  Voici  donc  des  preuves 
plus  concrètes. 

Arnaud  Ier  de  Laguinge  voyez  de  Jaurgain,  ourr.  cité,  t.  II, 
p.  303)  el  un  Vivian  Ier  de  Gramont  voyez  de  Jaurgain,  t.  II,  p.  82  ; 
mais  il  n'y  a  pas,  à  ces  dates,  de  Raymond  de  Soûle.  On  est  réduit, 
faute  de  mieux,  à  supposer  que  Fauteur  du  Guide,  qui  imagina 
de  faire  lancer  par  le  pape  Calixte  ces  excommunications  pos- 
thumes, a  pu  imaginer  aussi  les  noms  des  prétendus  excommu- 
niés. S'il  en  fut  ainsi,  le  passage  est  impropre  à  fournir  un 
élément  de  datation.  —  Peut-être  arriverait-on  à  des  résultats 
meilleurs  en  étudiant  les  pages  8  et  59-60  du  Guide. 

1.  Voyez  la  Romania.  t.  XI  1882;,  p.  425  :  «  Le  Turpin  tout 
entier  sauf  bien  entendu  la  première  partie  serait-il  l'œuvre 
d'Aimeri  Picaud?  G.  Paris  reconnaissait  en  Aimeri  Picaud  l'au- 
teur du  Codex  Calixtinut].  Bien  ne  s'oppose  absolument  à  ce  qu'on 
le  fasse  descendre  jusque  vers  1150.  »  Et  dans  le  Posl-scriptum 
•  p.  426  :  m  En  lisant  les  détails  donnés  dans  le  livre  du  P.  Fita 
sur  le  manuscrit  d'Aimeri  Picaud  et  en  relisant  ensuite  le  Turpin, 
je  me  sens  de  plus  en  plus  porté  à  attribuer  à  Aimeri  lui-même 
la  composition,  au  moins  en  partie,  delà  Chronique  (sauf  les  cinq 
premiers  chapitres  .  »  G.  Paris  donne  à  l'appui  de  cette  supposi- 
tion trois  remarques  :  il  en  est  une  celle  qui  est  tirée  du  mol 
aucona,  commun  à  la  Chronique  et  au  Guide  qui  sera  utilisée  plus 
loin.  En  un  autre  article  Remania,  t.  XI,  p.  483),  G.  Paris  répète  : 
«  La  Chronique  de  Turpin  n'a  peut-être  pas  été  rédigée  avant 
1150.   » 

2.  Empêché  par  sa  théorie  des  deux  auteurs,  et  par  ses  hypo- 
thèses sur  le  rôle  des  abbayes  de  Saint-André  de  Vienne  et  de 
Saint-Denis. 


108  LES    CHAiNSONS    DE    GESTE    ET    COMPOSTELLE 

1°  Si  l'on  retranchait  la  Chronique  de  Turpin  du  Livre 
de  saint  Jacques,  on  en  retrancherait  du  même  coup  à  peu 
près  tous  renseignements  sur  l'histoire  de  l'apôtre  et  de 
son  sanctuaire  depuis  1  époque  de  sa  translation  jusqu'au 
xii°  siècle.  L'activité  de  saint  Jacques  subirait  une  longue 
éclipse.  Qui  a  bâti  son  église  ?  Qui  a  fondé  l'évêché  de 
Compostelle?  Sur  quels  titres  anciens  cet  évêché  se 
fonde- t-il  pour  revendiquer  la  primatie?  Seule  la  Chro- 
nique de  Turpin  répond  à  ces  questions.  Ainsi  nous  cons- 
tations plus  haut  que  les  autres  livres  du  recueil  éclairent 
la  Chronique  ;  nous  constatons  ici  qu'en  retour  la  Chro- 
nique complète  les  autres  livres.  De  là  une  raison  de 
croire  que  la  Chronique  et  les  autres  livres  ont  été  com- 
posés les  uns  pour  les  autres. 

2°  Le  plus  ancien  manuscrit  connu  de  la  Chronique 
est  le  Codex  Calixtinus,  qui  contient  aussi  les  autres 
livres.  Plusieurs  manuscrits  joignent  au  texte  de  la 
Chronique  des  morceaux  plus  ou  moins  longs  des  autres 
livres.  Presque  tous  donnent  le  chapitre  où  le  pape 
Calixte  raconte  l'invention  des  restes  de  Turpin  et  établit 
une  fête  commémorative  de  la  bataille  de  Roncevaux. 
En  résumé,  les  manuscrits  anciens  sont  presque  tous 
d'accord  pour  nous  donner  la  Chronique  de  Turpin  comme 
un  chapitre  ou  comme  un  extrait  du  Livre  de  saint 
Jacques  *. 

1.  Il  nous  semblait  très  absurde,  quand  nous  lisions  la  Chronique 
isolément  (voyez  ci-dessus,  p.  66),  que  Turpin  parlât  de  Charles 
le  Chauve,  et  encore  de  villes  dépeuplées  depuis  le  temps  de 
Charlemagne  usf/ue  in  hodiernum  diem,et  encore  d'une  chansonde 
geste  sur  Ogier,  qui  se  chante,  disait-il,  usque  in  hodiernum  diem. 
Turpin  ne  se  serait  pas  ainsi  «  coupé  »  par  trois  fois.  Mais  peut- 


LA    CHRONIQUE    DE    TTRP1N 


100 


3°   G.   Paris  '  a  remarqué  que  la  Chronique  de  Tu r pin 

(p.  62)  et  le  Guide  emploient,  au  sens  de  jaculum,  le 
même  mot  aucona,  «  qui  ne  se  trouve  d'ailleurs,  semble- 
t-il,  dans  aucun  autre  texte  latin  du  moyen  âge  »  \. 

4°  On  peut  multiplier  les  rapprochements  de  pensée  et 
d'expression  entre  la  Chronique  et  le  Guide.  Un  exemple 
suffira  : 


CHRONIQUE    DE    TURPIN 

éd.  Castets,  p.  54. 

Apud  Belinum  sepelitur  Oli- 
verus  et  Gandelbodus  rex  Fri- 
siae,  et  Ogerius  rex  Daciae,  et 
Arastagnus  rex  Britanniae,  et 
Garinus  dux  Lotharingiae,  et 
alii  multi. 


GUIDE    DES    PELERINS 

éd.  Fi  ta,  p.  43. 

Villa  quae  dicitur  Belinus 
visitanda  sunt  corpora  sancto- 
rum  martyrum  Oliveri,  Galdel- 
bodi régis  Phrisiae.Otfferii  régis 
Daciae,  Arastagni  régis  Britan- 
niae, Garini  ducis  Lotharingiae, 
et  aliorum  plurimorum. 


5°  Mais  voici  des  concordances,  non  moins  remar- 
quables, entre  la  Chronique  et  les  livres  I  et  III  du 
recueil. 

a)  Turpin  raconte  la  mort  de  Roland  à  peu  près  comme 
Calixte,  au  livre  I,  raconte  la  mort  de  saint  Jacques  : 


être  est-ce  Calixte  qui  émaille  ici  de  ses  propres  réflexions  le  texte 
qu'il  transcrit.  On  peut  supposer  que,  dans  des  manuscrits  plus 
anciens,  des  signes  particuliers  avertissaient  que  c'étaient  des 
gloses  de  Calixte.  A  moins  que  les  rédacteurs  de  l'ouvrage  n'aient 
estimé  de  tels  signes  superflus  et  compté  que  leurs  lecteurs,  habi- 
tués aux  interventions  fréquentes  de  Calixte  dans  les  autres 
livres,    ne  se  méprendraient  pas  ici. 

1.  Bomania,  t.   XI,   p.    426. 

2.  Sur  quelques  exemples  romans  de  ce  mot,  voyez  une  note 
de  Fr.  Michel,  en  son  édition  de  l'Histoire  de  lu  guerre  fie  Navarre 
en   1277,  par  Guillaume  Anelier,  1856,  p.  367. 


110 


LES    CHANSOINS    DE    GESTE    ET    COMPOSTELLE 


CHRONIQUE    DE    TURPIN 

éd.  Castets,  p.  49. 


In  hac  confessione  et  prece 
beati  Rotholandi  martyris,  ani- 
ma beata  de  corpore  egreditur, 
et  ab  angelis  in  perenni  requie 
transfertur,  ubi  régnât  et  exul- 
tât sine  termino,  choris  sancto- 
rum  martyrum  dignitate  merito- 
rum  conjuncta. 


SERMON    DE    CALIXTE 

Coder  Calixtinus  f°  43.  Cf. 
Migne,  Patrologia  latina, 
t.  163,  col.  1402. 

Postquam  magnus  Jacobus.., 
martyr  invictus,  Herodis  gla- 
dium  tolerasset,  aima  ejus  ani- 
ma... ad  suum  lela  revertitur 
auctorem;  angelis  plaudentibus, 
tandem  obvia  conscendit.  Cor- 
pus telluri,  spiritum  paradisi 
sedibus  reddidit,  ubi  régnât  et 
exultât  dignitate  meritorum, 
angelorum  cetibus  aggregatus. 


b)  Le  faux  Turpin  fait  l'oraison  funèbre  de  Roland  en 
vingt  vers  élégiaques  (p.  49)  : 

Templorum  cultor,  recreans  modulamine  cives, 
Vulneribus  patriae  fida  medela  fuit... 

Culmen  honoratum,  decus  almum,  lumen  opimum, 
Laudibus  in  cujus  militât  omne  decus. 

Pro  tantis  meritis  hune  ad  caelestia  vectum 

Non  premit  urna  rogi,  sed  te  net  aula  Dei. 

Il  ne  s'est  guère  mis  en  frais  :  sa  pièce  est  un  centon 
de  Fortunat.  Mais,  au  livre  I,  le  faux  Calixte  a  employé 
par  deux  fois,  pour  célébrer  saint  Jacques,  le  même  pro- 
cédé et  parfois  les  mêmes  vers  : 

Migne,  Palrol.,  col.  1398. 

Templorum  cultor,   recreans  modulamine  cives, 

Vulneribus  patriae  rida  medela  fuit. 
Culmen  honoratum,  decus  almum,  lumen  opimum, 
Laudibus  in  cujus  militât  omne  decus... 


LA    CHRONIQUE    DE    Tl'KPlN 


111 


Migne,  PalroL,  col.  1  102  : 

Pi  i»  meritis  Jacobum  sic  ad  caelestia  vectum 

Non  premit  urna  rogi,  sed  tenet  urna  Dei  '. 

c)  Une  légende,  celle  de  l'olivier  de  saint  Torquatus. 
est  rapportée  de  façon  à  peu  près  identique  dans  la  Chro- 
nique de  Turpin  et  au  livre  III  : 


CHRONIQUE    DE    TURPIN 

éd.  Castets,  p.   6. 


Accintina,  in  qua jacet  beatus 
Torquatus,  Chrisli  confessor, 
beati  Jacobi  cliens,  ad  cujus 
sepulchrum  arbor  olivae  divini- 
tus  florens  maturis  fructibus 
onustatur  per  unumquemque 
annum  in  solempnitate  ejus- 
dem,  scilicet  idus  Maii. 


livre  m 
{De  translations  s.  Jacobi) 
Romania,  t.  XXXI,  p.  2o7. 

Apud  Accintinam  urbem,  ad 
sepulcrum  s.  Torquati,  rétro  ec- 
clesiam,  annuatim  arbor  olivae 
divinitus  florens  maturis  fructi- 
bus oneratur,  e  quibus  oleum 
ilico  elicitur,  unde  lampades 
ante  ejus  altare  venerandum 
accenduntur. 


Dans  la  mesure  où  il  est  démontrable  que  l'acte  IV 
de  Britannicus  fut  écrit  en  fonction  des  autres  actes,  il 
est  ainsi  démontré,  croyons-nous,  que  la  Chronique  de 
Turpin,  chapitre  IV  du  Livre  de  saint  Jacques,  fut  écrite 
en  fonction  des  autres  chapitres. 


1.  Comparer  encore  l'éloge  de  Roland  par  Charlemagne  (Chro- 
nique de  Turpin,  p.  51]  à  l'éloge  de  saint  Jacques  par  Calixte 
fMigne,  col.  1397-8).  Le  parallèle  que  fait  Turpin  des  apôtres 
Pierre,  Jacques  et  Jean  se  retrouve  dans  un  sermon  de  Calixte 
'  Migne,  col.  1 3 ^ : >  . 


I  12      LES  CHANSONS  DE  GESTE  ET  COMPOSTELLE 

Y 

Conclusion.   Sens    et   valeur  que    notre  interprétation 
rend   a   la  chronique  de  turpin. 

Mais  est-il  sûr,  dira-t-on,  que  nous  connaissions  la 
Chronique  sous  sa  forme  première?  Avant  que  le  Guide 
des  pèlerins  ait  été  rédigé  tel  que  nous  l'avons,  d'autres 
libelli  analogues  devaient  tracer  aux  pèlerins  leurs  itiné- 
raires. N'est-il  pas  possible  de  même  qu'il  ait  existé 
de  la  Chronique  une  version  plus  ancienne  perdue  pour 
nous?  Puisque  les  auteurs  du  Livre  de  saint  Jacques  ont 
remanié  et  récrit  la  bulle  du  pape  Léon,  ne  peuvent-ils 
pas  aussi  avoir  récrit  une  plus  ancienne  Chronique  de 
Turpin?  —  Certes,  la  supposition  est  permise;  mais,  si 
on  l'accepte,  notre  thèse  ne  pourra  qu'y  gagner.  Plus 
on  vieillira  la  Chronique  de  Turpin,  plus  notre  thèse  y 
gagnera.  Vieillir  la  Chronique,  ce  sera  simplement 
reporter  vers  une  date  plus  reculée  la  constatation  de 
ce  fait  que  les  organisateurs  du  pèlerinage  de  Compostelle 
ont  trouvé  naturel  et  légitime  d'exploiter  les  légendes 
épiques  pour  le  bien  de  leur  entreprise,  et  de  traiter  les 
chanteurs  de  geste  en  agents  que  l'on  patronne  et  qui 
servent.  Car  séparer  la  Chronique  de  Turpin  de  la  route 
de  saint  Jacques,  revenir  à  l'idée  qu'au  fond  de  quelque 
monastère,  tel  que  Saint-André  de  Vienne,  un  clerc 
amateur  de  chansons  de  geste  l'aurait  imaginée  par  un 
caprice  tout  individuel  et  tout  littéraire,  nul  n'y  songera 
plus,  je  crois.  N'a-t-il  pas  suffi  de  la  reporter  sur  les 
chemins  de  saint  Jacques  pour  que  cette  pauvre  chose 
obscure,  mesquine,  morte,  reprît  vie,  sens  et  dignité? 


LA    CHRONIQUE    DE    TURP1N  \  13 

Comme  les  autres  chapitres  du  Livre  de  saint  Jacques, 
elle  marque  un  point  d'arrivée,  l'aboutissement  de  plus 
anciens  efforts  de  propagande,  un  moment  de  la  vie  du 
pèlerinage.  Elle  témoigne  qu'il  s'est  produit  sur  ces 
routes,  par  l'œuvre  à  la  fois  des  clercs  et  des  laïques,  che- 
valiers, pauvres  pèlerins  et  poètes  de  métier,  un  travail 
continu,  ample  et  divers,  ne  disons  pas  de  pensée  cléri- 
cale, mais  de  pensée  chrétienne,  de  poésie,  au  sens  le 
plus  large  et  le  plus  cher  du  mot.  Sans  doute  les  clercs 
ont  donné  un  coloris  plus  clérical  aux  légendes  des 
routes.  Mais  ils  n'ont  pas  voulu  par  un  caprice  arbitraire 
se  les  annexer,  accaparer  les  chansons  de  geste  ;  ils  ont 
voulu  seulement  les  autoriser  davantage. 

C'est  ainsi  que  les  contemporains,  sinon  toujours  les 
critiques  modernes,  ont  compris  la  Chronique  de  Turpin, 
et  c  est  ce  qui  en  explique  le  succès.  Les  clercs  du 
xn°  siècle,  au  témoignage  de  Guibert  de  Gembloux,  s'en 
disputaient    les   copies  pour  les  recopier    à    leur  tour1. 

1.  Voici  la  lettre  de  Guibert,  abbé  de  Gembloux  antérieure  à 
1187),  d'après  Dozy  \ouvr .  cité,  t  II,  p.  430,  qui  Ta  publiée  le 
premier  :  «  Xec  solumpraedicto  sedet  alio  modo  peregrinationem 
meam  pluribus  et  scio  et  gaudeo  et  nunc  prodesse,  etin  posterum 
profuturam.  Nam  ex  leclione  librorum  quos  de  miraculis  sancti 
Jacobi  apostoli  et  de  prodigiis  circa  corpus  béati  Martini... 
ostensis,  de  bellis  quoque  in  Hispania  a  Karolo  Magno  gestis  et 
martyrio  Rollandi  ducis  sociorumque  ejus,  et  ex  relatu  vel  auditu 
caeterorum  quaeapud  vos  chez  les  moines  de  Marmoutiers]  com- 
morans  transcripsi,  tantus  admiration! s  afiectus,  tanta  virtutis 
aemulatio  nonnullis  nostrorum  excitatur,  ut  et  exemplaria  certa- 
ti m  ad  transcribendum  a  complu ribus  rapiantur,  et  in  veneratio- 
nem  sanclorum  de  quibus  sermo  est,  et  ad  eorum  suffragia  pro- 
merenda  leg-enlium  et  audientium  mira  devotione  moveanlur. 
Auditui  meo  et  propria e  experientiae  de  his,  ut  vulgariter  loquar, 
credo.  » 

J.  Bédibr.   — Les  léyendes  épiques,  t.  III.  8 


114      LES  CHANSONS  DE  GESTE  ET  COMPOSTELLE 

Aussi  en  avons-nous  plus  de  cinquante  manuscrits  ',  et, 
en  français  ou  en  provençal,  sept  traductions  du 
xme  siècle.  Le  sentiment  commun  des  clercs,  une  lettre 
souvent  citée  du  prieur  du  Vigeois'2  l'exprime  bien  :  il 
connaissait,  dit-il,  les  prouesses  de  Charlemagne  et  de 
Roland  par  les  chansons  de  geste  ;  il  se  réjouit  de  pou- 
voir désormais,  grâce  à  cette  chronique  latine,  donner 
aux  poèmes  des  jongleurs  plus  de  créance.  Gautier  Map  3 
la  cite  en  son  De  nugis  curialium  et  Gervais  de  Tilbury  4 
en  ses  Otia  imperialia  ;  Philippe  Mousket,  Aubri  deTrois- 
Fontaines  l'exploitent  largement.  Les  clercs  la  proposent 
aux  peintres-verriers  pour  la  décoration  des  églises  : 
vitrail  de  Saint-Denis,  vitrail  de  Chartres.  La  châsse  de 
Charlemagne  à  Aix-la-Chapelle  est  décorée  de  scènes 
prises  à  Turpin,  et  la  Vif  a  Caroli,  composée  à  Aix-la- 
Chapelle  pour  propager  le  culte  du  nouveau  saint,  juxta- 
pose des  chapitres  tirés  d'Eginhard  à  des  chapitres  tirés 
de  Turpin. 

Ainsi    clercs  et   laïques  ont  accepté  d'un  même  cœur 
les  fictions  du  Livre  de  saint  Jacques. 

1.  Voyez    Potthast.    M.   G.    Baist    (Zeitschrift    fur   rornanische 
Philologie,  t.  V,  p.  422i  en   estime  le  nombre  à  plus  de  soixante. 

2.  Voyez  Léon  Gautier,  Les  épopées  françaises,  t.  I,  p.  101. 

3.  Monumenta  Germ.  hist.,  Scriptores,  t.  XXVII,  p.  60. 

4.  Ibid.,  p.  368. 


B.   —  LES  CHANSONS  DE  GESTE 
QUI  EXPLOITENT 
ET    COMPLÈTENT     LA     CHRONIQUE  DE     TURP1N 

La  Chronique  de  Turpin  marque  un  point  d'arrivée. 
Voici  qu  a  son  tour  elle  va  servir  de  point  de  départ. 
Voici  que  plusieurs  chansons  de  geste  l'exploiteront. 
Que  ces  chansons  aient  été  composées  «  sous  l'influence 
du  faux  Turpin  »,  rien  de  plus  assuré  et  rien  de  plus 
connu  déjà.  Mais  nous  voudrions  montrer  —  et  là  sera 
la  nouveauté  de  notre  étude  —  qu'à  ces  poètes  qui  s'ins- 
pirent du  faux  Turpin,  le  faux  Turpin  n'a  pas  suffi. 
S  ils  lui  ont  emprunté  des  données  topographiques  et  des 
légendes,  ils  en  connaissent  aussi  que  le  faux  Turpin 
avait  ignorées  ou  négligées,  et  ils  les  ont  prises  là  où  le 
faux  Turpin  lui-même  avait  pris  les  siennes  :  sur  les  che- 
mins de  saint  Jacques. 

1 .   La  Chanson  de  /'Entrée  en  Espagne. 

Deux  romans,  l'Entrée  en  Espagne  et  la  Prise  de 
Pampelune,  forment  le  prologue,  composé  après  coup, 
de  la  Chanson  de  Roland  : 

Caries   li  reis,  nostre  emperere  magnes, 
Set  anz  tuz  pleins  ad  estet  en  Espaigne.  .  . 

De  ces  «  set  anz  tuz  pleins  »  Y  Entrée  en  Espagne 
raconte  les  cinq  premiers  ;  la  Prise  de  Pampelune  les 
deux  derniers. 


116      LKS  CHANSONS  DE  GESTE  ET  COMPOSTELLE 

l*' Entrée  en  Espagne  est  un  très  long-  poème,  de  seize 
mille  vers  environ,  conservé  dans  le  manuscrit  XXI  de 
Bibliothèque  Saint-Marc  à  Venise.  Il  a  été  composé,  sans 
doute  dans  la  première  moitié  du  xive  siècle,  par  un 
rimeur  de  Padoue1,  en  ce  langage  hybride,  tout  littéraire 
et  artificiel,  qu'on  appelle  le  «  franco-italien  »  2. 

Charlemagne  vient  attaquer  les  Sarrasins  d'Espagne, 
à  la  tête  de  ses  armées.  Pendant  cinq  ans,  il  combattra 
autour  de  trois  villes  :  Najera,  Nobles,  Pampelune. 
Le  bon  duc  Naymes;  fidèle,  comme  il  convient,  à  son 
personnage  de  «  Nestor  de  l'épopée  française  »,  Roland 
toujours  preux  et  Olivier  toujours  sage,  et  Ganelon  déjà 
fourbe,  et  Turpin,  et  Samson,  et  Ogier,  et  les  autres,  c'est 
la  troupe  des  héros  connus.  Embuscades  et  sièges,  mes- 
sages insolents,  combats  singuliers  et  batailles  rangées, 
c'est  la  série  des  thèmes  habituels.  Mais  l'action  ne  se 
déroule  pas  toujours  dans  le  camp  de  Gharlemagne. 
Roland,  irrité  d'un  affront,  quitte  l'armée,  franchit  la 
mer,  et  pendant  des  milliers  de  vers,  le  poète  le  promène 
en  «  Persie  »  et  en  d'autres  pays  d'Orient,  à  travers  des 
aventures  merveilleuses  et  très  fastidieuses.  Roland  peut 
d'ailleurs  s'y  attarder  autant  qu'il  lui  plaît.  Quand  il 
retourne  enfin  vers  Gharlemagne,  l'ayant  laissé  campé 
devant  Pampelune,  il  l'y  retrouve  toujours  campé  ;  et 
quand  le  poète,  au  bout  de  ses  seize  mille  vers,  renonce 

1.  Voir  Antoine  Thomas,  Nouvelles  recherches  sur  l\<  Entrée 
de  Spagne  »,  Paris,  1882. 

2.  M.  Antoine  Thomas  a  publié  ce  roman  dans  la  collection  de 
la  Société  des  anciens  textes  français:  Ventrée  d'Espagne,  chan- 
son de  geste  franco-italienne,  publiée  d'après  le  manuscrit,  unique 
de  Venise,  2  volumes,  Paris,  1913. 


^ENTRÉE    EH    ESPAGNE  ll~ 

à  achever    son    roman    et  abandonne    la    partie,  Charle- 
magne  est  toujours  campé  devant  Pampelune1. 

C'est  un  poème  en  l'honneur  de  Charlemagne,  mais 
aussi  de  saint  Jacques.  Si  l'empereur  tente  de  conquérir 
l'Espagne,  c'est  qu'il  a  promis  à  l'apotre  de  délivrer  son 
tombeau  et  de  rendre  libre  la  route  qui  y  mène, 

la  stree 
Qui  as  bons  peregrins  stoit  tolueet  vehee  2. 

Les  barons  français  rappellent  cette  promesse  à  tout 
propos  et  à  satiété  : 

9137  Venus  somes  conquerre  Aragon  et  Castelle 

Et  dou   baron  saint   Jaques  eslargir  la   sentelle  3.    » 

C'est  saint  Jacques  qu'ils  invoquent  dans  leurs  périls  et 
qu'ils  remercient  après  leurs  victoires*;  ils  jurent  «parcel 
apostre  qu'alonspor  aquiter''  »,  et  les  hommes  de  Roland 
entrent  dans  la  cité  de  Nobles  au  cri  de  :  «  Chevalier 
saint  Jaques  !  6  » 

C'est  que  le  rimeur  exploite  la  Chronique  de  Turpin. 
Il    le   dit    à    maintes    reprises.    L'archevêque  u    Trepin. 

t.  Ou  pourra  lire  dans  la  Bi/jliotftèque  de  V Ecole  des  Charte* 
(4e  série,  t.  IV,  1858,  p.  211  une  analyse  détaillée  du  poème,  due 
à  Léon  Gautier. 

2.  Edition  A.  Thomas,   vers  36-7. 

3.  Cf.  les  vers  1868,  2589-91,  9004,  et  bien  d'autres  passages 
analogues. 

4.  Voyez  les  vers  1788,  2134.  2568,  3417,  4608,7221,9474,9795, 
10104,  etc. 

5.  Vers  1341  . 

6.  Vers  9806,  10130. 


IIS  LES    CHANSONS    DE   GESTE    ET    C.OMPOSTELLE 

aostre  doctor  »,  comme  il  l'appelle1,  est  sa  principale 
autorité2.  Comme  saint  Jacques  est  apparu  à  Charle- 
magne  pour  lui  ordonner  de  conquérir  1  Espagne,  pareil- 
lement l'archevêque  Trepin  a  daigné  apparaître  au  poète 
pour  lui  ordonner  d'écrire  sa  chanson  de  geste  : 

46         «  Savez  por  quoi  vos  ai  Festorie  commencée? 
L'arcivesque  Trepins,  qui  tant  feri  de  spee, 
En  scrist  mist  de  sa  main  Fistorie  croniquee; 
N'estoit  hien  entendue  fors  que  da  gient  letree. 
Une  noit  en  dormant  me  vint  en  avisée 
L'arcevesque  meïsme,  cum  la  carte  aprestee  ; 
Comanda  moi  edist,  avant  sa  desevree, 
Que  por  Famor  saint  Jaques  fust  l'estorie  rimee, 
Car  m'arme  en  seroit  sempres  secorue  et  aidée.  » 

Il  a  en  effet  emprunté  à  la  Chronique  de  Turpin 
maintes  légendes :î  :  l'apparition  de  saint  Jacques  à 
Charlemagne,  le  duel  de  Roland  et  de  Ferragu,  etc. 
Mais,  si  les  héros  de  son  roman  se  préoccupent  du  che- 
min de  saint  Jacques,  lui-même,  à  vrai  dire,  s'y  inté- 
resse moins.  Il  ne  le  connaît  guère  ',    ce  qui  n'est   point 

1.  Vers  2825. 

2.  Il  nomme  en  outre,  comme  garants  de  ses  récits  (v.  2780  , 
deux  t<  bons  cierges  »,  Jean  de  Navarre  et  Gautier  d'Aragon, 
inconnus  par  ailleurs. 

3.  Il  la  cite  complaisamment  comme  sa  source,  même  hors  de 
propos  (par  exemple  au   v.  5545). 

4.  Roland,  dans  son  poème,  combat  Ferragu  devant  Najera, 
parce  qu'il  en  est  ainsi  dans  la  Chronique  de  Turpin  ;  mais,  parce 
qu'il  plaît  au  rimeur  que  ce  combat  se  livre  aussitôt  après  que  Char- 
lemagne a  franchi  «  le  port  d'Espaigne  »,  il  transfère  hardiment 
Najera  (voyez  v.  4521-6,  4683-5,  etc.)  au  pied  des  Pyrénées;  et 
sur  la  route  de  Saint-Jean-Pied-de-Port  (mentionné  au  v.  10075; 
à    Pampelune,    où  jamais  ville   ne    s'éleva,    il    dresse  hardiment 


L'ENTRÉE    EN    ESPAGNE  119 

pour  surprendre  de  la  part  d'un  romancier  qui  écrit  au 
fond  de  l'Italie  et  pour  le  plaisir  d'un  public  italien.  11 
se  borne  à  mettre  en  œuvre  la  Chronique  de  Turpin, 
selon  une  formule  dès  longtemps  consacrée. 

Mois  tel  des  épisodes  qu'il  emprunte  à  la  Chronique 
est  sans  doute  plus  ancien  qu'elle.  Par  exemple  le  duel 
de  Roland  et  de  Ferragu  de  Najera.  Du  moins  d'autres 
chansons  de  geste  avaient  célébré  dès  le  xmc  siècle  ' ,  et 
dès  le  xne,  le  même  «  Fernagu  de  Nazze  ».  Comme  les 
divers  textes  connus  s'accordent  à  placer  le  duel  de 
Roland  et  de  Fernagu  à  Najera,  et  comme  Najera  se 
trouve  sur  la  carte  «  ou  droit  chemin  de  saint  Jacques  », 
c  est  donc  vraisemblablement  une  antique  légende  de  ce 
chemin. 

D'autre  part,  il  est  une  légende  au  moins  que  l'auteur 
de  l'Entrée  en  Espagne  n'a  tirée  ni  de  la  Chronique  de 
Turpin,  car  on  ne  l'y  trouve  pas,  ni  de  son  imagination, 
car  on  la  trouve  ailleurs  :  la  légende  de  la  Prise  de  Nobles. 
Offensé  par  Charlemagne,  Roland  l'a  quitté  le  jour  d'une 
bataille  et  s'en  est  allé  attaquer  Nobles,  ville  sarrasine. 
Quand  il  revient  et  qu  il  veut  faire  hommage  à  l'empe- 
reur de  la  ville  conquise  sans  sa  permission,  Charle- 
magne,  irrité,  le  frappe  de  son  gant  au  visage.  La  Chan- 
son de  Roland  fait  par  deux  fois  allusion  à    ce  récit,   au 


deux  places  fortes,  Najera  et  Nobles.  Son  imprécision  géogra- 
phique est  grande  :  s'il  prend  au  faux  Turpin,  pour  s'en  servir 
dans  un  dénombrement  de  troupes  païennes  voyez  v.  TiToetsuiv.  , 
un  certain  nombre  de  noms  de  villes,  il  les  énumère  pêle-mêle,  au 
gré  de  son  caprice. 

1.  Histoire  poétique  de  Charlemagne,  p.  263. 


120      LES  CHANSONS  DE  GESTE  ET  COMPOSTELLE 

vers    198,     puis    en  ce    passage   où  Ganelon  rappelle   le 
méfait  de  Roland  : 

1773         »   Asez  savez  le  grant  orgoill  Rollant  : 

Ço  est  merveille  que  Reus  le  soefret  tant. 
Ja  prisl  il  Noples  sanz  le  vostre  cornant. 
Fors  s'en  eissirent  li  Sarrazins  dedenz. 
Sis  cumbatirent  al  bon  vassal  Rollant  ; 
Puis  od  les  ewes  lavât  les  prez  del  sanc  : 
Pur  cel  le  fist  ne  fust  aparissant. 

Le  récit  de  Y  Entrée  en  Espagne  ne  saurait  être  un 
simple  développement  de  ces  quelques  vers,  car  il  donne 
en  plus  un  trait  essentiel  (Roland  frappé  au  visage), 
lequel  se  retrouve  dans  la  Karlamagnussaga  et  dans 
Jehan  de  Lanson.  Comme  la  montré  G.  Paris,  la  Prise 
de  Nobles  était  un  ancien  récit  épique,  plus  ancien  que 
la  Chanson  de  Roland. 

Qu'est-ce  que  Nobles  ?  Peut-être  Orthez,  dont  le 
château  a  porté  le  nom  de  Xobile  '. 

Un  grand  «  chemin  Romiu  »  était  celui  qui  venait 
d'Auch,  traversait  Luccarré,  Lescar,  Orthez,  et  se  diri- 
geait de  là  vers  Saint-Jean-Pied-de-Port  2. 

2.   La  Chanson  de  la  Prise  de  Pampelune. 
La    Prise   de    Pampelune 3    fait    suite    à    Y  Entrée    en 

1.  Voyez  P.  Raymond,  Dictionnaire  topographique  du  départe- 
ment des  Basses-Pyrénées,  au  mot  Moncade.  Cf.  Léon  Gautier,  La 
Chanson  de  Roland,  Tours,  1872,  note  du  v.  177"). 

2.  Voyez  P.  Raymond,  Dictionnaire  topographique,  au  mot 
Romiu  (lé   chemin). 

3.  La  Prise  de  Pampelune  (6.113  vers  alexandrins),  conservée 
dans  le  manuscrit  V  de  la  Bibliothèque  Saint-Marc,  à  Venise,  a  été 


LA    PRISE    DR    PAîtfPELUNK  121 

Espagne.  C'est  un  roman  de  très  basse  époque.  Son 
auteur.  Nicolas  de  Vérone,  personnage  assez  bien  connu 
par  ailleurs  ',  l'a  rimé  au  plus  tôt  vers  l'an  1350  -\ 

Malgré  son  déplorable  langage  franco-italien,  Nicolas 
de  Vérone  est  un  bon  poète.  11  y  a  dans  son  roman  de 
l'adresse  et  de  la  verve,  une  certaine  force  pathétique, 
de  beaux  épisodes,  du  moins  de  cette  beauté  mélodra- 
matique qui  convient  au  genre,  quelques  figures  très 
vivantes  :  tel  le  vieux  roi  mahométan  qui  veut  tuer  son 
fils  devenu  chrétien  ;  il  surprend  endormi  le  renégat  ; 
trois  fois  il  brandit  sur  lui  le  couteau,  mais  il  n'a  pas  le 
cœur  de  frapper  ;  il  s'enfuit  en  pleurant;  —  tels  le  bon 
et  plaisant  Estout,  et  Guron  de  Bretagne,  qui  meurt  en 
apportant  la  nouvelle  d'un  haut  fait  de  guerre,  comme 
le  coureur  de  Marathon.  Ces  personnages,  Nicolas  de 
Vérone  les  a  d'ailleurs  presque  tous  empruntés  à  Y  En- 
trée en  Espagne,  n'ayant  prétendu  qu'à  achever  ce  roman. 
Il  se  préoccupe,  plus  que  n'avait  fait  l'auteur  de  Y  Entrée 
en   Espagne,    de    donner  un  rôle   brillant  à  ses  compa- 

publiée  par  Ad.  Mussafia,  Vienne,  1 864.  Voyez  les  études  de 
Paulin  Paris  Histoire  littéraire  de  la  France,  t.  XXVI,  1873,  p.  360- 
372  .  de  Léon  Gautier  {Les  épopées  françaises,  t.  III,  p.  455-481), 
de  M.  F.  Castets  (aux  notes  de  son  édition  de  la  Chronique  de 
Tuipin,  1880,  p.  79-87). 

1.  Sur  sa  biographie,  voyez,  outre  l'ouvrage  déjà  cité  de 
M.  A.  Thomas  Xouvelles  recherches  sur  /'  a  Entrée  rie  Spagne  », 
1882:,  un  article  de  M.  V.  Crescini  dans  les  Atti  del  Istituto 
Venelo  di  scienze,  lettere  ed  arti,  7e  série,  t.  VIII,  et  une  note  de 
Paul  Meyer  dans  son  mémoire  intitulé  De  l'expansion  de  la 
langue  française  en  Italie  Atti  del  congresso  internazionale  di 
scienze  storiche,  Rome,  1903;  tirage  à  part,  1905,  p.  32). 

2.  Sur  cette  date,  voyez  un  article  de  M.  Antoine  Thomas  dans 
la  Romania,  t.  XVIII    1889),  p.  160. 


122      LES  CHANSONS  DE  GESTE  ET  GOMPOSTELLE 

triotes,  les  Lombards,  si  souvent  tournés  en  dérision 
dans  les  chansons  de  geste  '.  Pour  le  reste,  il  se  con- 
tente d'épouser  les  intentions  de  son  devancier.  Il  fait 
prendre  entin  à  Charlemagne  l'imprenable  Pampelune, 
puis  le  mène  à  la  conquête  d'autres  villes.  Gomme  dans 
Y  Entrée  en  Espagne,  Charlemagne  combat  pour  la  plus 
grande  gloire  de  saint  Jacques.  Comme  dans  VEntrée 
en  Espagne,  il  s'agit  de  «  conquir  le  zamin  dou  saint 
galician  a  »  —  ainsi  s'expriment  nos  chevaliers  en  leur 
jargon  italien  ;  —  ils  veulent  «  franchir  le  seint  apostre  » 3, 
«  recobrier  sa  glise  »  4  ;  ils  ne  se  lassent  pas  de  le 
répéter,  ils  veulent 

tournier  en  franchise 
Le  zamin  et  la  voie  dou  buen  saint  de  Galise  :i. 

u  Saint  Jacques  !  »  est  leur  mot  de  passe  dans  les 
embuscades  °  ;  et,  quand  ils  montent  à  l'assaut,  leur 
cri  d'armes  est  «  Saint  Jacques  î  "  » 

Mais  la  Prise  de  Pampelune  diffère  de  VEntrée  en 
Espagne  par   un   caractère  non  remarqué  jusqu'ici,  bien 

1.  Dexirrier,  roi  des  Lombards,  mène  une  armée  au  secours 
de  Charlemagne,  et  c'est  grâce  à  son  aide  que  Charlemagne  prend 
enfin  Pampelune.  Cette  préoccupation  patriotique  était  d'ailleurs 
déjà  indiquée  dans  Y  Entrée  en  Espagne,  où  Roland  est  «  senator 
de  Rome  »  et  conduit  en  bataille  une  troupe  de  vingt  mille 
Romains. 

2.  Vers  1411. 

3.  Vers  5537. 

4.  Vers  1432. 

5.  Vers  1  fc34.  Cf.  les  vers  195-7,  308-10,  2230-1,  H655-7,  etc. 

6.  Vers   1485-7. 
T.   Vers  G087. 


LA  PRISE    DE    PAMPELUNE  123 

digne  île  remarque  pourtant  :  la  précision  géographique. 
Pour  dompter  les  Sarrasins,  Charlemagne  et  ses  pairs 
ne  vagabondent  pas  à  travers  des  régions  incertaines  ; 
ils  suivent,  étape  par  étape,  la  voie  même  que  suivaient 
les  pèlerins  de  saint  Jacques. 

Le  poète  maintient  l'action  sur  cette  route  —  la  droite 
rue,  comme  il  l'appelle,  ou  \e  camin  ferré  (v.  793),  le 
cemin  antif  (v.  941),  la  voie  batue  (v.  1758);  un  moment 
les  chrétiens  sont  rejetés  hors  de  cette  route  et  c'est  le 
plus  grave  échec  qu'ils  subissent  : 

1817      .  .  .Se  tost  n'ont  secors,  mais  ne  recobreront 
Le  camin  de  Lapostre.  .  . 

Le  Chemin  de  l'apôtre,  on  peut  le  tracer  sans  nul 
risque  d'erreur.  C'est  la  route  romaine  que  l'Itinéraire 
Antonin  détermine  parles  noms  de  Tritio  (Tricio),  Libia 
Leiba),  Segasamunclo  (Cerezo  de  Rio  Tiron,)  Virovesca 
[Briviesca ),  Segesamone  (Sasamon),  Lacobriga  Carrion), 
Camala  (Sahagun),  Lance  [Cen*o  de  Lancia),  Ad  Legio- 
nem  NIL  geminam  [Léon*).  C  est  la  route  immuable, 
que  donnent  toute  pareille  le  Guide  des  pèlerins  du  xir 
siècle,  les  chansons  des  pèlerins  du  xvue  et  les  cartes  rou- 
tières modernes.  La  voici,  telle  que  la  décrit  le  Guide2  : 

1.  Voyez  Antonio  Blâsquez,  Nuevo  estudio  sobre  el  ltinerario 
de  Antonino,  dans  le  BoleLin  de  la  R.  Academia  de  la  hisloria, 
l.  XXI  1892),  p.  ",4-128  :  notamment,  p.  111.  Cf.,  au  t.  II  [Supple- 
mentum)  du  Corpus,  la  carte  des  voies  romaines  dressée  par 
Kiepert  et  Fr.  Coello. 

2.  Les  noms  imprimés  en  petites  capitales  sont  ceux  des  dietae 
dt'si^nées  par  le  Guide,  p.  3  Les  noms  imprimés  en  italiques  sont 
ceux  des  cours  d'eau  indiqués  aux  pages  8-1  du  Guide.  Je  renier- 


124 


LES    CHANSONS    DE    GESTE    ET    COMPOSTELLE 


Dl      SOMPORT    A    PlJENTE    LA    ReINA. 


BORCIA 

Portus  Asperi 

Hospitale  s.  Christinae 

Canfrancus 

Jacca 

Aragonus,  flumen 

Os  tu  riz 

Thermas 

Mons  Reellus 

Pons  Reginae 


Borce 

Soin  port 

Sta  Cristina 

Can  franc 

Jaca 

Passage  de  V Aragon 

? 

Tiermas 
Monreal 
Puente  la  Reina. 


b)   Du  Port  de  Cize  a  Puente  la   Reina, 


Villa  s.   Michaelis 
Portus  Ciserei 
Hospitale  Rotolandi 
Villa  Runcievallis 

BlSCARETUM    (BlSCARELLUs) 

Resogna 

Arga  et  Rima,  //. 
Pampilonia 
Pons  Reginae 


Saint-Michel 
Port  de  Cize 
Ibaneta 
Roncevaux 
Viscarret 
Larrasoana 
Passage  de  VArga 
Pampelune 
Puente  la   Reina 


c)   De   Puente  la   Reina  a   Compostelle. 


Rivus  Salât  us 
Stella 
Aiega,  //. 
Arcus 
Grugnus 
Ebra,  //. 


Passage  du  R.  Salado 

Estella 

Passage  de  VEga 

Los  Arcos 

Logroîio 

Passage  de  V Ebre 


cie  MM.  Lucien  Galloiset  Rarrau-Dihigo  qui  m'ont  aidé  à  identifier 
plusieurs  de  ces  noms.  Voyez  la  carte  ci-jointe.  On  n'y  a  inscrit 
que  des  noms  fournis  par  le  Guide. 


Le  Chemin  de  Saint-Jacques  des  Pyrénées  à  Compostelle. 
(d'après  le  Guide  des  pèlerins  du  xn"  siècle). 


la  prisk  di-:  pauplli  m. 


125 


Villa  Rubea 
Nagera 

Sanctus  Dominicus 

Radicellas 

Belfuratus 

Francavilla 

Nemus  Oquae 

Altaporca 

Burgas 

Alterdalia 

F'urnellos 

Castrasorecia 

Pons  Fiteriae 

Pisorga,  fl. 

Frumesta 

Carrionus 

S ANCTUS    FACUNDUS 

Ceiu,  fl. 

Manxilla 

Aisela,  fl. 

Porma,  fl. 

Torio,  fl. 

Legio 

Rernesgua,  fl. 

Orbega 

Osturga 

Raphanellus 

Portus  Montis  Iraci 

Sicca  Molina 

Ponsferratus 

S  il.  fl. 

Carcavellus 

Caa,  fl. 

YlLLAFRANCA 

Rurdua  (corriger  Burbia?) 
Vallis  Carceris 
Castrum  Sarracenicum 
Villa  Us 


Villaroya 

Xajera 

S10  Domingo  de  la  Calzada 

Redecilla  del  Camino 

Belorado 

Villafranca 

Montes  de  (  >ca 

Atapuerca 

Bu a go s 

Tardajos 

llornillos  del  Camino 

Castrogeriz 

Itéra  del  Castillo 

Passage  de  la  Pisuerga 

Fromista 

Carrion  de  los  Condes 

Sahagun 

Passage  du  Rio  Cea 

Mansilla  de  las  Mulas 

Passage  de  l'Esla 

Passage  du  Rio  Porma 

Passage  du  Torio 

Léon 

Passage  de  la  Bernesga 

Puente  Orbigo 

Astorga 

Rabanal  del   Camino 

Puerto  Irago 

Molina  Seca 

Ponferrada 

Passage  du  SU 

Cacabelos 

Passage  de  la  Cua 

VlLLAIBANCA 

Passage  de  la'Burhia 

Valcarce 

•) 

•> 


126 


LES    CHANSONS    DE    GESTE    ET    COMPOSTELLE 


Hospitale  in  cacumine  monlis 

Februarii 
Portas  monlis  Februarii 
Linar do  Rege 
Triacastella 
Villa  s.  Michaelis 
Barbadellus 
Pons  Mineae 
Sala  Reg-inae 
Palatium   Régis 
Campus  Levurarius 
S.  Jacobus  de  Boento 
Castaniolla 
Villanova 
Ferreras 

CoMPOSTELLA 


Hospital? 

Monte  Zebrero 

Linares 

Triacastela 

Barbadelo 

Passage  du  Mi  no. 
Sala  Regina 
Palaz  de  Rey 
Leboreiro 

Boente 
9 

Villanova 
Ferreiros 
Santiago  de  Compostela 


Nous  suivrons  cette  route,  guidés  parCharlemagne.  Car 
tel  est  le  plan  de  la.  Prise  de  Pampelune  :  Charlemagne  con- 
quiert une  ville  païenne,  en  baptise  les  habitants,  s'ache- 
mine vers  une  autre  ville  ;  il  la  conquiert,  en  baptise 
les  habitants,  s'achemine  vers  une  autre  ville  ;  et  ainsi 
de  suite. 

1.  Pampelune.  Charlemagne  la  prend  au  début  du 
poème.  Il  y  est  venu,  selon  V Entrée  en  Espagne,  par 
Blaye  et  Saint-Jean-Pied-de-Port. 

2.  La  Stoille.  A  Pampelune,  il  déclare  un  jour  qu'il 
se  mettra  le  lendemain  en  route  vers  La  Stoille  (Estella)  : 

1442  «  Seignour,  dist  Zarllemagne,  «  demain  sens  nul  termin 
Veul  alier  ver  La  Stoille  ao  nom  le  roi  divin.  » 

Il  envoie  en  avant-garde  Roland  avec  vingt  mille 
hommes.  Roland  part  «  avant  la  mie  nuit  »  (v.  1476), 
et,  au  soleil  levé  (v.  1489).  aperçoit  les  murs  d'Estella. 


LA    PRISE    DE    PAMPELUNE  \2~ 

C'est  une  étape  de  io  kilomètres  que  ses  cavaliers 
peuvent  avoir  fournie  en  ces  quelques  heures. Il  ne  ren- 
contre pas  de  résistance  ;  les  Sarrasins  ont  fui  à  Mont 
Garzin  (v.  1533,  v.  1601  ),  où  ils  ont  fait  leur  jonction 
avec  une  armée   de  renfort  venue  de  Saragosse. 

3.  Mont  Garzin.  C'est  donc  a  Mont  Garzin,  au-delà 
d'Estella  pour  qui  vient  de  Pampelune  ',  que  les  chré- 
tiens se  heurtent  à  cette  double  armée  sarrasine.  Char- 
lemagne  y  est  attaqué  par  des  païens  aux  faces  cachées 
sous  des  masques  hideux.  Finalement  les  chrétiens  sont 
vainqueurs  et  font  prisonnier  Altumajour.  qui  se  con- 
vertit et  leur  livre  Estella  et  Mont  Garzin. 

Mont  Garzin  v.  1601  |  ou  Mont  Garçin  v.  1821)  est 
la  même  forteresse  que  la  Chronique  de  Turpin  *  appelle 
Mons  Garzlni,  que  la  Karlamagnussaga,  la  compilation 

i.  Cette  localisation  de  Mont  Garzin  au  delà  d'Estella  ressort 
avec  évidence  du  récit  de  Nicolas  de  Vérone,  puisque  Roland 
est  venu  d'une  traite  de  Pampelune  à  Estella,  sans  avoir  rencon- 
tré un  seul  Sarrasin  sur  sa  route,  et  puisque  ses  vingt  mille 
hommes  et  les  cinquante  mille  Sarrasins  campés  depuis  plusieurs 
jours  à  Mont  Garzin  n'auraient  pu  se  rencontrer  au  même  lieu 
sans  s'apercevoir  mutuellement.  Pourtant  on  voit  plus  loin 
(v.  2016,  2030-6  etc.  le  même  Nicolas  de  Vérone  placer  Mont 
Garzin  entre  Pampelune  et  Estella  :  si  bien  que  l'armée  païenne 
de  Mont  Garzin  se  trouve  Gnalement  enserrée  entre  les  troupes 
de  Charlemagne,  qui  viennent  de  Pampelune,  et  celles  de 
Roland,  qui  retornent  d'Estella.  Ce  sont  donc  deux  données 
contradictoires  et  inconciliables.  Comme  Mont  Garzin  ne  peut 
être  à  la  fois  à  l'Est  et  à  l'Ouest  d'Estella  et  qu'on  est  obligé  de 
choisir,  je  choisis  la  donnée  qui  s'accorde  avec  l'identification 
de  Mont  Garzin  que  je  propose  ci-après.  Il  est  constant,  en  tout 
état  de  cause,  que  Nicolas  de  Vérone  s'est  ici  embrouillé  :  de  là 
l'indication  que  ce  n'est  pas  lui  qui  a  le  premier  disposé  le 
théâtre  de  l'action.  Je  tirerai  plus  loin  parti  de  cette  remarque. 

2.   Ed.  Castets.  chapitre  xvi. 


128     LES  CHANSONS  DE  GESTE  ET  COMPOSTELLE 

de  David  Aubert  '  et  la  Chanson  de  Gui  de  Bourgogne  2 
appellent  Montjardin.  Ces  textes,  et  notamment  la 
Chronique  de  Turpin,  la  placent  dans  la  région  de  Pam- 
pelune  ;  mais  personne,  que  je  sache,  n'a  encore  pro- 
posé une  identification  de  ce  lieu.  C'est,  selon  notre 
poème,  un  mont  boisé  (un  pui  foilu,  v.  1647),  qui 
domine  un  oscur  vallon  (v.  2078),  et  qui  commande 
la  route  d'Estella  à  Logrono.  Ce  ne  doit  pas  être  un 
lieu  imaginaire,  et  il  s'agit  de  trouver  dans  ces 
parages,  bien  que  les  cartes  courantes  de  l'Espagne  ne 
s'y  prêtent  pas,  un  nom  analogue.  Or  c'est  le  nom  tel 
quel  de  Mon  jardin  qu'on  lit  à  sa  place  alphabétique 
dans  le  Dictionnaire  des  postes  d'Espagne3,  et  l'on  y 
voit  que  ce  village  est  placé  précisément  à  l'endroit 
requis,  en  plein  sur  la  route  d'Estella  à  Logrono.  Les 
bonnes  cartes  de  Navarre  4  marquent  en  effet  une  hau- 
teur, appelée  Monjardin,  à  sept  kilomètres  à  l'ouest  d'Es- 
tella, entre  Estella  et  Villa  de  Los  Arcos.  Les  diction- 
naires géographiques  décrivent  Montjardin  comme  une 
hauteur  boisée,  fort  escarpée,  sauf  en  sa  pente  ouest, 
qui   confine   à    la  vallée    d'Egra'\  Ce    nom    français  en 

1.  Histoire  poétique  de  Charlemagne,  p.  265. 

2.  V.  1855. 

3.  «  Monjardin,  fuerte,  ayuntamiento  Villamayor,  Partido  judi- 
cial  Estella,  Provincia  Navarra  :  conduccion  Pamplona  â  Logrono, 
estafeta  y  peaton  Estella  »  (Diccionario  geogràfico  postal  de  Espana, 
Madrid). 

4.  Voir,  p.  ex.,  Mapa  del  reyno  de  Navarra,  construido  sobre 
el  mapa  de  D.  J.  de  Horta  y  otros,  por  D.  Tomâs  Lopez,  Madrid, 
1772.  J'offre  ici  mes  remerciements  à  M.  Barrau-Dihigo,  qui  m'a 
aidé  à  retrouver  Monjardin  sur  les  cartes  anciennes. 

5.  Voir  l'article  Monjahdin  dans  le  Diccionario  geogrà/ico- 
historico  de  Espana  por  la  Real  Academia  de  la  historia,  Seccion  I, 


LA    PRISE    DÉ    PAMPELUNE  129 

pleine  terre  navarraise  est  si  singulier  qu'on  est  tenté 
d'abord  de  le  croire  appliqué,  par  quelque  fantaisie,  à 
un  château  récemment  construit.  Il  n'en  est  rien  :  ce 
lieu,  primitivement  appelé  Deyos,  porte  le  nom  de  Sant 
Esteban  de  Monjardin,  attesté  par  des  chartes,  depuis 
11431  peut-être,  depuis  1181  en  tout  cas  2.  C'est  un 
lieu  qui  fut  célèbre  3,  où  des  traditions  espagnoles,  qui 
peuvent  remonter  assez  haut4,  placent  une  ancienne  for- 
teresse sarrasine  •'.  Ce  nom  français  attaché  à  un  mont 
qui  se  dresse  sur  le  camino  francés  lui  a-t-il  été  imposé 
par  les  pèlerins  de  saint  Jacques  ?  Ce  qui  est  sûr,  c'est 
qu'il  le  porte  depuis  le  xne  siècle. 

4.  Le  Groing.  Après  avoir  réduit  Estella  en  leur 
puissance,  les  chrétiens 

2il6  S'en  istrent  de  la  ville  sens  nule  destourbance 
E  tant  esploiterent  ou  la  Jesu  sperance 
Qu'au  Groing  furent  venus... 

C'est  Logrono,  à  40  kilomètres  d'Estella.  Ils  y 
reçoivent  la  soumission  des  habitants  et  retournent  à 
Estella  (v.  2458  ss.),  où  Charlemagne  est  resté,  pour  y 
baptiser  Altumajour,  le  seigneur  converti  des  deux  cités. 

t.  II,  Madrid,  1802  ;  et  dans  le  Diccionario  geogràfico-estatistico- 
historico  de  Espafia  por  Pascual  Madoz,  Madrid,  1850. 

1.  Pascual  Madoz,  ouvr.  cité. 

2.  P.  Joseph  de  Moret,  Annales  ciel  reijno  de  Navarra,  1766, 
t.  II,  p.  488. 

3.  P.  Joseph  de  Moret,  Annales  del  reyno  de  Navarra,  1766, 
t.  II,  p.  408. 

4.  P.  Joseph  de  Moret,  Investir) aciones  historicas  de  las  anligur- 
dades  del  reyno  de  Navarra,  1766,  t.  I,  p.  571. 

5.  Moret,  Annales,  t.  I,  p.  322. 

J.   Bbdier.  —  Les  légendes  épiques,  t.  III.  9 


130 


LES  CHANSONS  DE  GESTE  ET  COMPOSTELLE 


C'est  alors  seulement,  maintenant  qu'il  est  maître  de 
Logroiio,  que  Charlemagne  envoie  des  messagers  au  roi 
païen  de  Saragosse.  Le  poète  savait  donc  que  c'est  à 
Logrono  que  s'embranche  la  route  romaine  qui,  suivant 
le  cours  de  l'Èbre,   se  dirige  par    Galahorra  vers  Sara- 


gosse. 


5.  Bors.  Charlemagne  a  envoyé  ses  messagers,    Basin 
et  Basent,  puis  Guron,  à  Saragosse  ;  ils  sont  tués  par  les 


Mansi//a 


Astorçja 


O- 


Sahagùn        Carr/'oi 


—O 

Burgos 


Monjarc/in 
L  ogrono 


Ca/ahorra 
C  vers.  Sarragosse  ) 


L'Itinéraire  de  Charlemagne  dans  la  «  Prise  de  Pampelune  ». 

païens,  et  l'empereur   en  ressent  une  grande  douleur  ; 
mais,  dit  le  poète,  bientôt  il  fut  un  peu  réconforté, 

3867  Car  ceus  dao  bors  d'Espagne  seul  de  lour  voluntié 
Rendrent  ao  roi  Zarllon  la  ville  e  la  poesté  ; 
E  quand  tretous  furent  laviés  e  batizé, 
Le  roi  garni  les  terres  selong  che  li  fu  a  gré. 

Qui  sont  ceus  dao  hors  d'Espagne  ?  Si  l'éditeur  de  la 
Prise  de  Pampelune,  Ad.  Mussafîa,  avait  suivi  du  doigt 
sur  la    carte    la  route  nécessaire  de  Charlemagne,  elle 


LA    PRISE    DE   PAMPELUNK  131 

l'eût  conduit  de  Logrono  à  Burgos  :  il  aurait  donc 
imprimé  Bors . 

Arrivé  à  Burgos,  le  poète  quitte  pour  un  temps  la 
route  de  Saint-Jacques.  Pour  récompenser  Altumajour, 
le  bon  convers  d'Estella,  qu'un  usurpateur  avait  jadis 
chassé  de  Cordes  (Cordoue),  Charlemagne  dirige  ses 
troupes  vers  cette  ville,  qu'il  veut  lui  rendre.  Ce  détour 
se  comprend  :  s'il  se  propose  d'affranchir  le  chemin  du 
«  seint  Galizian  »,  il  est  bon,  en  effet,  que  Charlemagne 
refoule  au  loin  les  Sarrasins. 

Voilà  donc  qu'il  s'aventure,  à  la  suite  de  Charle- 
magne, vers  Cordoue,  et  il  semble  bien  se  douter  que  la 
distance  est  grande.  Mais,  lui  qui  sait  dénombrer,  etdans 
leur  ordre  exact,  les  villes  et  bourgades  de  la  via  Com- 
postellana,  sorti  de  cette  route,  il  est  dépaysé  et  il  est 
clair  qu'il  n'a  que  les  notions  les  plus  vagues  sur  la  géo- 
graphie du  reste  de  l'Espagne.  Il  a  pris  l'idée  d'un  siège 
de  Cordoue  à  la  Chanson  de  Roland  ou  à  quelque  autre 
roman  :   mais  où  se  trouve  Cordoue  ?  il  n'en  sait  rien  ' . 

1.  De  Burgos  à  Cordoue,  pas  un  nom  propre  qui  marque  les 
étapes  de  l'armée  chrétienne.  Marsile  envoie  de  Saragosse  à  Cor- 
doue un  secours  par  terre,  et  aussi  (v.  ±085-91  une  flotte,  qui 
prend  la  mer  à  Saragosse  même.  Campé  devant  Cordoue,  Roland 
cherche  à  s'emparer  de  quelque  bourg  où  il  puisse  se  ravitailler. 
Un  Sarrasin,  qui  connaît  bien,  au  dire  du  poète  (v.  4144),  le 
pays  d'Espagne,  mais  qui,  en  fait,  semble  aussi  mal  informé 
que  le  poète  lui-même,  enseigne  à  Roland  un  château,  nommé 
Toletelle,  bourg  fondé  par  des  exilés  de  Tolède,  lequel  est  joustc 
la.  mer  (v.  4150  ,  et  à  trois  lieues  de  Cordoue  (v.  4153,  v.  4180  . 
C'est  la  seule  indication  topographique  que  sache  donner  Nicolas 
de  Vérone  pour  toute  cette  expédition  :  elle  est  doublement 
fausse. 


I  ->2      LES  CHANSONS  DE  GESTE  ET  COMPOSTELLE 

Aussi  a-t-il  hâte  de  regagner  la  voie  romaine  : 

5670  Quand  Zarllon  oit  suen  erre  aprestié  sens  demour, 
Il  dist  a  Isoriés  :  «  Dreciés  ma  oriflour 
\  ers  le  cemin  seint  Jaque,  a  non  le  Griatour. 
—  Yoluntier  »  dist  celu.  Adontsens  plus  séjour 
Se  départi  de  Cordes  notre  emperier  alour. 

6.  Cai*ion. 

5678  Quant  Zarlles  e  sa  giant  e  sa  grand  gientilise 
Purent  partis  da  Cordes  tretous  sens  coardise, 
Se  drezerent  enscemble  sens  fer  autre  devise 
Tout  droit  vers  le  cemin  dou  buen  seint  de  Galise, 
E  tant  esploiterent  pour  sen  e  pour  maistrise 
Che  a  la  voie  vindrent  ch'avoient  tant  requise 
E  virent  Carion  e  la  tour  noire  e  bise. 
Isoriès  dist  a  Zarlle  :  «  Par  Dieu  che  tout  justice, 
Sur  le  cemin  seint  Jaques  somes,  sens  gaberise. 
Vés  la  Charion,  ou  est  ja  moût  ocise 
De  la  giant  crestiaine  pour  alier  en  servise 
De  Dieu  et  de  Tapostre...  » 

C'est  Carriôn  de  los  Condes. 

7.  Seint  Fagon.  Charlemagne  a  dressé  sur  les  murs 
de  Carrion  le  gonfanon  royal  ;  il  a  baptisé  les  habitants 
de  la  ville  et  les  traite  avec  bonté.  La  nouvelle  s'en 
répand  par  le  pays  et  provoque  d'autres  soumissions  : 

5768  Adonc  par  ceste  couse  se  rendi  Seint  Fagon, 
c'est-à-dire  Sahagûn. 


LA    PRISE   DE   PAMPELUNE  133 

8  et  9.  Maseleet  Lion.  Après  Saint-Fagon,  se  rendent 
(v.  5769)  Masele  et  Lion,  c'est-à-dire  Mansilla  de  las 
Muas  et  Leôn. 

10.  Storges.  Alors  Charlemagne  apprend  par  un 
espion  qu'un  roi  païen,  Estourgant,  fera  forte  résistance 
dans  Storges.  Aussitôt, 

5825  Tout  droit  encontre  Storges   Temperier  Zarllemagne 
Se  dreça  ou  sa  gient  de  Franze  e  d'Alemagne... 

et  le  poème   se  termine  par  le  récit  de  l'assaut  et   de  la 
prise  d'Astorga. 

Il  convient  de  rechercher  où  le  poète  a  pris  cet  iti- 
néraire. Comme  l'auteur  de  l'Entrée  en  Espagne,  il  a 
exploité  la  Chronique  de  Turpin.  Il  le  déclare  lui-même 
(v.  -v)Gi9,  etc.j,  et  en  effet  son  personnage  d'Altumajour 
est  emprunté  à  la  Chronique,  de  même  que  son  récit 
de  la  bataille  des  Sarrasins  masqués.  On  est  donc  d'abord 
tenté  de  croire  qu'il  a  tiré  de  la  même  source  les  don- 
nées topographiques  de  son  roman  ;  auquel  cas  la  Prise 
de  Pampelune  nous  fournirait  seulement  un  témoignage 
de  plus  sur  la  mode  qui  a  engagé  les  chanteurs  de  geste 
à  fonder  leurs  romans  sur  cette  Chronique.  Examinons 
ce  qu'il  en  est  au  juste. 

Le  faux  Turpin  raconte  (chapitres  xrv-xvm)  une  expé- 
dition qui  mène  Charlemagne  de  Pampelune  a  Monjar- 
din,  à  Najera,  à  Cordoue,  et  il  en  est  de  même  dans  la 
Prise  de  Pampelune  K  Mais  les  autres  noms,  le  poète 
les  doit-il  au  faux  Turpin  ? 

1..  Exception  faite  pour  Najera,  qui  ne  se  trouve  pas  mentionnée 
dans  la  Prise  de  Pampelune. 


13i      LES  CHANSONS  DE  GESTE  ET  COMPOSTELLE 

Il  pouvait  lire,  au  chapitre  in  de  la  Chronique,  un 
dénombrement  de  cent  villes  d'Espagne,  où  se  trouvent 
ces  noms  :  «  ...  Cappara,  Austurga,  Ovetum,  Legio, 
Karrionem,  Burcas,  Nageras,  Kalagurria,  Urantia, 
Stella.  Kalathaus,  Miracula,  Tu  te  la,  Saragocia,  Pampi- 
lonia,  Baiona,  lâcha... 

S'il  avait  recouru  à  cette  liste,  comment  aurait-il  pu 
remarquer  que  les  villes  y  sont  énumérées  dans  l'ordre 
inverse,  à  partir  de  Compostelle?  éliminer  d'une  main 
sûre  celles  qui  sont  désignées  ci-dessus  par  des  carac- 
tères italiques  et  qui  ne  sont  pas  sur  la  route  qui  l'in- 
téressait? y  ajouter,  à  leur  place  vraie,  ces  trois  noms 
que  le  faux  Turpin  ignore  :  Logrono,  Sahagun,  Mansilla? 

Ce  n'est  donc  pas  au  faux  Turpin  qu'il  doit  le  tracé 
de  la  route  de  Gharlemagne.  L'aurait-il  pris  au  Guide 
des  pèlerins  (p.  5-6  de  l'édition  Fita)?  Mais  il  manque 
dans  ce  Guide  le  nom  de  Monjardin.  Il  faudrait  donc 
supposer  qu'il  aurait  pris  Monjardin  à  la  Chronique  de 
Turpin,  les  autres  noms  au  Guide. 

La  conclusion  est  nécessaire.  L'homme  qui  le  pre- 
mier a  combiné  l'action  de  la  Prise  de  Pampelune  ou 
bien  avait  fait  lui-même  le  voyage  de  Pampelune  à 
Compostelle,  ou  bien  avait  pris  des  notes  sous  la  dictée 
d'un  pèlerin  qui  l'avait  fait  ;  ou  encore,  ce  qui  revient  à 
peu  près  au  même,  il  avait  sous  les  yeux  un  Guide  du 
pèlerin  de  Compostelle  plus  complet  que  celui  que  nous 
possédons.  Allons  plus  loin  :  le  public  auquel  il  desti- 
nait son  poème  se  composait  de  gens  qui  avaient  suivi, 
ou  qui  suivaient,  ou  qui  allaient  suivre  cette  route.  Sans 
quoi,  comment  s'expliquer  le  plan  singulier  de  ce  roman? 
et  que  les  péripéties  de  l'action  y  correspondent  à  des 
étapes  de  pèlerins  ? 


LA    CHANSON    d'aGOLANT  135 

Or  il  est  fort  improbable  que  Nicolas  de  Vérone  ait  le 
premier  agencé  l'action  de  la  Prise  de  Pampelune.  On 
peut  le  voir  au  fait  qu'il  s'est  égare  un  instant  sur  la 
route,  entre  Pampelune  et  Monjardin  l.  De  plus,  l'un 
au  moins  des  épisodes  de  son  poème,  le  meurtre  par 
Marsile  des  messagers  de  Charles,  Basant  et  Basilie, 
était  déjà  connu  de  1  auteur  de  la  Chanson   de  Roland. 

3.  La  Chanson  dWgolant. 

Un  feuillet  de  parchemin,  écrit  à  la  fin  du  xme  siècle, 
et  conservé  aujourd'hui  à  la  Bibliothèque  de  l'Univer- 
sité de  Cambridge  -,  nous  donne  un  court  fragment  (cent 
soixante  vers)  d'une  chanson  de  geste  par  ailleurs  incon- 
nue. Paul  Me  ver  a  publié  et  étudié  ce  texte  3.  «  La 
langue  et  la  versification,  dit-il,  conduisent  à  placer  la 
rédaction  du  poème  au  plus  tôt  vers  la  fin  du  xne  ou  au 
commencement  du  xur3  siècle.  »  L'action  se  passe  en 
Espagne,  avant  la  bataille  de  Roncevaux  :  ce  roman 
appartient  donc,  comme  Y  Entrée  en  Espagne  et  la  Prise 
de  Pampelune,  au  cycle  des  récits  qui  forment  le  pro- 
logue de  la  Chanson  de  Roland.  Le  fragment  décrit  le 
commencement  d'une  bataille  :  Charlemagne  divise  ses 
troupes  en  cinq  corps,  qu'il  confie  à  ses  principaux  barons. 
Son  adversaire  est  le  roi  sarrasin  Agolant.  Le  principal 
incident  est  un  combat  singulier  entre  Agolant  et  Ogier. 
Les  personnages,  Estout,  Lambert    de  Bourges,  Gaifier 

1.  Voyez  ci-dessus,  p.  126,  note. 

2.  Sous  le  n°  addit.  3303. 

3.  Dans  la  Romania,  t.  XXXV  (1906),  p.  22-31. 


13G       LES  CHANSONS  DE  GESTE  ET  COMPOSTELLE 

de  Bordeaux,  Hoel  de  Nantes,  etc.,  se  retrouvent  tous 
(sauf  deux,  Guérin  d'Anseùne  et  Bernart  de  Brabant) 
dans  la  Chronique  de  Turpin.  Même  l'un  d'eux,  le  roi 
Arestant  (v.  30),  ne  se  retrouve  que  là  :  c'est  YAras- 
tagnus,  rex  Britanniae,  de  la  Chronique. 

«  La  chanson,  demande  Paul  Me  ver,  est-elle  le 
poème  ou  l'un  des  poèmes  que  l'auteur  des  premiers 
chapitres  de  la  Chronique  dite  de  Turpin  a  eus  sous  les 
yeux,  ou,  inversement,  le  trouvère  à  qui  est  due  notre 
chanson  a-t-il  suivi  Turpin?  »  11  rejette  cette  seconde 
hypothèse  ;  à  son  estime,  «  la  chanson  de  geste  repré- 
sentée par  le  fragment  de  Cambridge  est  le  rajeunisse- 
ment d'une  chanson  beaucoup  plus  ancienne,  sans  doute 
en  assonances,  que  l'auteur  de  la  Chronique  de  Turpin  a 
eue  sous  les  yeux  ».  «  Que  ce  remaniement  ait  été  fort 
libre,  ajoute-t-il,  je  l'admets  volontiers...  ;  mais  il  n'en 
est  pas  moins  très  probable  que  le  fond  doit  être 
emprunté  à  un  très  ancien  poème.  » 

L'autre  hypothèse,  pourtant,  celle  qui  considérerait 
la  chanson  représentée  par  le  fragment  de  Cambridge 
comme  un  simple  dérivé  de  la  Chronique  de  Turpin, 
pourrait,    à    notre    sens,    se   défendre  aussi    bien  ].    Ici 


1.  <(  Il  faut  sans  hésiter  la  rejeter  »,  écrit  P.  Meyer.  Mais  il 
ne  donne  de  cette  opinion  d'autre  raison  que  celle-ci  :  «  L'épisode 
important  que  relate  notre  fragment,  à  savoir  le  combat d'Agolant 
et  d'Ogier,  n'existe  pas  dans  Turpin.  Nous  n'avons  donc  aucune 
raison  de  supposer  que  notre  chanson  dérive  de  Turpin.  »  Pour- 
tant, supposé  que  notre  poète  n'ait  pas  eu  d'autre  source  que 
Turpin,  n'aurait-il  pas  été  obligé,  puisqu'il  voulait  écrire  une 
chanson  de  geste,  de  raconter  des  combats,  soit  d'Ogier  contre 
Agolant,    soit    d'autres  héros    chrétiens    contre    d'autres    héros 


GUI    DE    BOURGOGNE  1  M7 

comme  en  plusieurs  autres  cas,  nous  sommes  au  rouet. 
Il  faut  se  borner  à  constater  que  cette  Chanson  d' Affo- 
lant, qu'elle  ait  inspiré  la  Chronique  de  Turpin  ou 
qu'elle  s'en  soit  inspirée,  en  est  inséparable. 

4.   Gui  de  Bourgogne. 

On  se  rappelle  la  donnée  fantasque  et  séduisante  de  ce 
roman  i  :  Charlemagne  et  ses  compagnons  ne  sont  pas 
restés  en  Espagne  «  set  anz  tuz  pleins  »,  mais  vingt-sept. 
Ils  s'obstinent  au  siège  de  villes  imprenables.  Ils  ont 
vieilli  sous  le  haubert  : 

Lor  escu  sont  plus  noir  qu'arrement  en  mortier, 
Lor  chevaus  desferez  et  ont  toz  nus  les  pies... 

Cependant,  en  France,  leurs  fils  ont  grandi.  Las  d'at- 
tendre ces  pères  qui  guerroient  au  loin  et  qu'ils  ne  con- 
naissent pas,  un  jour  ils  se  réunissent  sur  la  grève  de 
Seine  et  ils  élisent  un  nouveau  roi,  Gui  de    Bourgogne. 

païens?  Les  plus  grandes  batailles  de  Charlemagne  sont  à  l'ordi- 
naire rapportées  par  Turpin  en  deux  ou  trois  phrases.  Tout  poète 
qui  l'exploite  est  bien  forcé  de  le  développer,  et  d'imaginer  des 
épisodes  de  guerre. 

1.  Il  compte  4.303  alexandrins  dans  l'édition  F.  Guessard  et 
H.  Michelant  {Collection  des  anciens  poètes  de  la  France),  1859. 
Gui  de  Bourgogne  ne  peut  être  antérieur  à  1211,  comme  l'a  montré 
M.  AntoineThomas  (Romania,  t.  XVII,  p.  280  .Voir  la  Bibliographie 
des  chansons  de  geste  de  Léon  Gautier  et  ajouter  :  W.  Feustell, 
Beitrâge  zur  Textkritik  des  «  Gui  de  Bourgogne  »,  dissertation 
de  doctorat  de  Greifswald,  1898. 


138  LES    CHANSONS    DE    GESTE    ET    COMPOSTELLE 

Mais,  à  peine  élu,  leur  jeune  seigneur  Gui  leur  ordonne 
de  s'équiper  tous  et  mène  en  Espagne  la  jeune  armée  à 
la  rescousse  delà  vieille  armée.  La  rencontre  des  «  enfants 
de  France  »  et  des  vieux,  quand  les  deux  troupes  chré- 
tiennes, s'apercevant  lune  l'autre,  s'agenouillent,  leurs 
prouesses  rivales,  leur  hostilité  pleine  de  tendresse,  ce 
sont  de  beaux  thèmes  chevaleresques. 

Le  poète  ingénieux,  spirituel  et  hardi,  qui  a  librement 
«  trouvé  »  ce  conte,  n'avait  pas,  comme  l'auteur  de  la 
Prise  de  Pampelune,  le  souci  de  la  route  des  pèlerins  *. 
Pourtant,  même  ce  roman  conçu  en  dehors  de  la  tra- 
dition subit  la  tradition  en  quelque  mesure.  Le  conteur 
met  en  œuvre  des  éléments  que  la  Chronique  de  Turpin 
et  les  légendes  de  la  route  imposaient  à  son  imagination. 

Il  connaît  en  effet  ces  légendes  de  la  route,  la  prise 
de  Noble  et  le  roi  Forré  (v.  6-7),  le  miracle  des  lances  qui 
prennent  racine  (v.  319),  l'etl'ondrementde  Luiserne,  etc. 

1.  Il  décrit  seulement  de  façon  assez  précise  l'itinéraire  des 
«  enfants  de  France  »  : 

312  Tuit  ensamble  chevauchent,  douce  France  remest. 

De  ci  que  a  Bordele  pansèrent  de  l'errer. 

La  trespassent  Gironde  a  barges  et  a  nez  ; 

Par  le  milieu  des  Landes  se  sont  acheminé, 

Et  costoient  Belin,  une  povre  frété. 

De  ci  que  a  la  Faue  (?)  ne  se  sont  aresté  ; 

Li  enfant  la  trespassent,  s'ont  le  chemin  trové. 

Iluec  virent  le  bois  que  Karles  fist  planter  ; 

Jusc'a  Ais  en  Gascoigne  ne  se  sont  aresté... 
Il  énumère  à  deux  reprises  (v.  81-80  et  v.  1853-65),  mais  sans 
ordre,  les  villes  conquises  par  Charlemagne,  d'ordinaire  sur  la 
route  des  pèlerins  :  Bordeaux,  Dax,  Monjardin,  Astorga,  Logrono, 
etc.  D'autres  fois  il  mène  ses  héros  à  travers  des  contrées  fantas- 
tiques, vers  Montorgueil,  Augorie,  Maudrane,  etc. 


GUI    DE    BOURGOGNE  139 

En    une  scène   amusante,    il   déguise  Charlemagne    en 
pèlerin,  pour  lui  faire  espionner  une  cité  sarrasine  : 

1285  Karles  vesti  la  guige,  mist  le  chapel  el  chief, 
Les  housiaus  a  liez  desi  au  col  du  pié, 
L'escherpe  cordowane  a  ce  son  col  lacié  ; 
Il  a  pris  le  bordon,  grant  et  gros  et  antier. 
Karles  se  regarda,  si  vit  blanchir  ses  pies  ; 
En  sa  main  tint  li  rois  un  quenivet  d'acier, 
En  plus  de  trente  leus  en  fait  le  sanc  glacier  ; 
Après  les  a  boutés  en  un  tas  de  fumier  ; 
Moût  par  furent  hideus,  quant  les  en  a  sachiez... 

Il  entre  dans  la  ville  ennemie,  traînant  la  hanche, 
s'aidant  de  son  bourdon  de  frêne.  Les  personnages 
déguisés  comme  lui  foisonnent  dans  les  chansons  de 
geste  :  faux  pèlerins  dans  Anseïs  de  Cartage,  dans  Aye 
d'Avignon,  faux  pèlerins  sans  nombre  dans  Jehan  de 
Lanson.  Les  preux  légendaires  s'affublant  de  Y  «  es- 
cherpe  »,  des  coquilles  et  du  large  chapeau  de  saint 
Jacques  :  ce  thème  dut  ravir  d'abord  des  publics  de  vrais 
pèlerins.  Puis,  tourné  en  lieu  commun,  il  reparut  dans 
des  poèmes  qui  n'ont,  comme  Gui  de  Bourgogne,  que  des 
relations  indirectes  et  lointaines  avec  le  pèlerinage  de 
Compostelle. 

A  la  fin  du  roman,  comme  Charlemagne  assiège  Lui- 
serne,  un  ange  lui  apparaît  dans  la  nuit  : 

4094  A  tant  es  un  bel  angre  qui  gete  grant  clarté, 
Aussi  corn  s'il  tenist  un  grant  chierge  alumé. 
a  Karles  »,  ce  dist  li  angres,  «  dirai  toi  vérité  : 
Ne  sui  pas  hons  terestre,  ains  sui  esperités  ; 
Ce  te  mande  li  Sires  qui  en  crois  fu  penés 
Que  ailles  en  Galisce  por  saint  Jake  aorer;... 


1  40      LES  CHANSONS  DE  GESTE  ET  COMPOSTELLE 

Je  ne  te  puis  plus  dire  que  ne  m'est  commandé  ; 
Mais  cil  que  nous  servons  et  iver  et  esté 
Gart  ton  cors  et  ta  vie  et  ton  riche  barné  !  » 
A  tant  s'en  va  li  ancres  et  Karles  est  remez  ; 
De  ce  ot  moult  grant  joie  que  Dieus  li  ot  mandé. 

Au  lendemain,  Charles  s'accoutre  en  pèlerin,  ainsi 
que  Naimes,  Ogier  le  Danois,  et  quatre  autres  de  ses 
barons  : 

4173  Venus  est  a  Saint  Jake,  il  et  sa  baronie  ; 
Faitei  a  s'orison,  s'offrande  a  establie, 

et  c'est  au  retour  de  Compostelle  qu'il  prend  la  route  de 
Roncevaux  : 

4301   S'iront  en  Reinchevaus  a  lor  fort  destinée. 

Ainsi,  dans  ce  roman  comme  dans  les  autres,  par  la 
force  de  la  tradition,  Charlemagne  et  les  combattants  de 
Roncevaux  sont  des  chevaliers  de  saint  Jacques. 

5.  Anseïs  de  Cartage. 
Le  roman    d" Anseïs  de  Cartage  *,  tel   que    six  manu- 

1.  Anseïs  von  Carthago,  liera usgegeben  von  Johann  Alton,  Tûbin- 
gen  [Bibliothek  des  literarischen  Vereins  in  Stuttgart,  CXCIV), 
1892.  Le  roman  compte  11607  vers  décasyllabiques.  On  trouvera, 
aux  notes  de  l'édition  Alton,  l'indication  des  travaux  antérieurs  à 
1892.  Voir  un  mémoire  de  G.  Paris,  Anseïs  de  Carthage  et  la 
Seconda  Spagna,  publié  d'abord  en  1893,  recueilli  dans  les  il/é/a/u/es 
de  littérature  française  du  moyen  âge  publiés  par  Mario  Roques, 
1. 1,  1910,  p.  169.  (G.  Paris  y  examine  principalement  la  question  de 


ANSEÏS    DE    CARTAGE  141 

scrits  nous  l'ont  conservé,  date  des  environs  de  l'an  12001. 
Mais  sous  la  forme  rimée  où  nous  l'avons,  il  n'est, 
semble-t-il  bien,  qu'un  remaniement  d'un  plus  ancien 
poème  perdu  2,  en  vers  assonances  ;. 

Charlemagne  a  vengé  le  désastre  de  Roncevaux  ;  il  a 
conquis  toute  l'Espagne.  Mais,  contrairement  au  récit  de 
la  Chanson  de  Roland,  son  ennemi  Marsile  a  échappé  à 
sa  poursuite.  Il  s'est  enfui  outre  mer,  dans  la  cité  de 
Morinde.  Un  jour,  à  Saint-Fagon  (Sahagunj,  Charle- 
magne  annonce  qu'il  veut  ramener  enfin  ses  armées  en 
France  :  il  laissera  en  Espagne  un   roi  chrétien.  Lequel 

savoir  «  si  la  rédaction  italienne  s'appuie  sur  le  poème  que  nous 
avons  ou  sur  une  forme  antérieure  »).  Voir  aussi  une  étude  de 
M.  Karl  Voretzsch,  intitulée  Anseïs  de  Carthage,  supplément  à 
Védition  Alton  Romania,  t.  XXV,  1896,  p.  562,  et  t.  XXVII,  1898, 
[».  241),  et  dans  l'Histoire  poétique  de  Charlemagne,  édition  de 
1905,  p.  537,  une  note  de    Paul    Meyer. 

1.  Date  proposée  d'abord  par  Paul  Meyer  voyez  l'éd.  Alton, 
p.  480.  Grôber  (Grundriss  der  romanischen  Philologie,  t.  II,  1, 
p.  545  estime  qu1  Anseïs  a  été  composé  «  dans  le  premier  quart  du 
xinc  siècle,  au  plus  tôt  ». 

2.  Le  poète  ledit  du  moins  en  son  prologue  ¥.6-16  et  le  répète 
aux  vers  302  et  suivants  : 

Hui  mais  orrés  canchon  enluminée, 
Onques  par  home  mieudre  ne  fu  cantee  ; 
Trop  a  lonc  tans  esté  emprisonee  : 
Bien  ait  de  Dieu  k'ensi  l'a  retrouvée  ! 
Chil  jougleor  i  font  mal  oubliée 
Ki  la  rime  ont  corumpue  et  faussée  ; 
Mais  jou  le  rai  a  droit  port  ramenée. 

3.  G.  Paris  (art  cité,  p.  175  a  remarqué  que  le  couplet  qui  com- 
prend ies  vers  342-358  est  assonance;  il  peut  être  considéré,  dit- 
il,  «  comme  un  reste  du  poème  primitif    . 


1  i'2  LES  CHANSONS  DE  GESTE  ET  COMPOSTELLE 

de  ses  barons  veut  accepter  le  trône  périlleux?  Ils  sont 
tous  harassés,  «  recréants  »  ;  ils  se  taisent.  Alors  un 
nouvel  Aymerillot  s'agenouille  devant  l'empereur.  C'est 
un  tout  jeune  chevalier,  un  Breton,  fils  de  Rispeu  et 
cousin  de  Salomon,  Anseïs.  Il  s'offre  à  être  «  roi  d'Es- 
paigne  et  de  Cartage  »  (c'est-à-dire  sans  doute  de  Car- 
thagène  et  le  poète  semble  vouloir  signifier  par  là  que 
la  domination  chrétienne  s'étend  jusqu'aux  confins  les 
plus  reculés  de  l'Espagne). 

En  la  <(  grant  place  lee  »  de  Saint-Fagon,  aux  lieux 
mêmes  où  naguère  le  père  d'Anseïs  a  été  tué  en  bataille, 
Charlemagne  couronne  donc  le  jeune  baron  et  lui  confie 
son  épée,  Joyeuse.  Si  jamais  Anseïs  a  besoin  de  son 
secours,  qu'il  l'appelle  ;  il  viendra. 

Charlemagne  a  repassé  les  monts.  Anseïs  s'établit 
dans  une  ville,  qui  est  sa  capitale,  et  que  l'on  ne  sait 
identifier  :  Morligane.  Bientôt,  sur  le  conseil  de  ses 
barons,  il  cherche  à  prendre  femme.  L'un  de  ses  conseil- 
lers, le  vieil  Ysoré,  ouvre  un  avis  que  tous  approuvent. 
Le  Sarrasin  Marsile  a  une  fille  très  belle,  Gaudisse  ; 
qu'Anseïs  l'épouse,  les  haines  anciennes  seront  apaisées. 
Anseïs  y  consent  et  charge  le  vieil  Ysoré  lui-même  d'al- 
ler en  ambassade  demander  sa  fille  à  Marsile. 

Tandis  qu'Ysoré  franchit  la  mer,  le  jeune  roi  com- 
met une  faute,  d'où  résulteront  les  pires  malheurs. 
Ysoré,  à  son  départ,  a  confié  sa  fille,  Leutisse,  à  sa 
garde.  En  des  circonstances  qui  le  font  presque  inno- 
cent, Anseïs  déshonore  la  jeune  fille.  Au  retour  de  son 
ambassade,  Ysoré  apprend  quel  outrage  lui  a  été  fait.  Il 
dissimule  sa  colère,  feint  de  pardonner  à  Anseïs,  et 
retourne    au   royaume    de   Marsile,     sous     prétexte    de 


ANSEÏS    DE    CARTAGE  143 

ramener  au  jeune  roi  sa  fiancée  sarrasine.  Mais,  le  cœur 
plein  de  haine  et  de  rancune,  venu  chez  Marsile,  il 
l'excite  au  contraire  contre  les  chrétiens,  le  décide  à  ras- 
sembler une  armée  immense,  qui  viendra  reconquérir 
l'Espagne.  Lui-même  renie  la  foi  du  Christ. 

Gomme  on  le  prévoit,  le  sujet  du  roman  sera  la  longue 

lutte  deMarsile,  assisté  d'Ysoré  le  renégat,  contre  Anseïs. 

Batailles  et  sièges  sans  nombre.  Mais,  comme  il  arrive  si 

souvent  dans  les  chansons  de  geste,  ce    roman  guerrier 

est  en  même  temps  un  roman  d'amour  : 

6     Li  ver  en  sont  rimé  par  grant  maistrie 
D'amors  et  d'armes  et  de  chevalerie. 

Gaudisse,  la  belle  princesse,  a  accompagné  son  père 
Marsile  dans  son  expédition  :  elle  aime  le  jeune  roi 
chrétien  ;  en  secret  elle  souhaite  recevoir  le  baptême;  elle 
a  envoyé  au  bel  et  preux  Anseïs  sa  manche,  en  signe 
d'amitié.  Entre  deux  batailles,  Anseïs  l'enlève  au  camp 
de  son  père  ;  elle  se  fait  baptiser  ;  il  l'épouse.  Cependant 
les  païens  lui  font  une  rude  guerre,  le  traquent  de  ville 
en  ville,  jusqu'au  jour  où,  réduit  aux  dernières  extrémi- 
tés, il  se  résout  à  appeler  à  l'aide  Charlemagne.  L'em- 
pereur décide  ses  barons,  non  sans  peine,  à  une  nouvelle 
guerre.  Lui-même  est  très  vieux  maintenant  ;  un  ange 
lui  a  annoncé  que  ce  serait  là  sa  dernière  campagne.  Il  ne 
peut  plus  chevaucher  ;  il  se  fait  traîner  sur  un  char  : 

9354  Fors  sont  les  roes  et  bien  fait  li  limon  ; 
D'ebenus  sont  desore  li  archon  ; 
De  fin  argent  fu  cloés  environ. 


144      LES  CHANSONS  DE  GESTE  ET  COMPOSTELLE 

Il  franchit  les  Pyrénées,  délivre  la  ville  où  Anseïs 
est  assiégé,  pardonne  au  jeune  roi  la  faute  presque  invo- 
lontaire qui  a  failli  lui  faire  perdre  son  royaume,  l'aide 
à  le  reconquérir.  Le  vieil  Ysoré  est  fait  prisonnier  et 
meurt  en  renégat  comme  il  a  vécu.  Anseïs  rentre  en  pos- 
session paisible  de  sa  terre.  Charlemagne  retourne  en 
France,  ramenant  prisonnier  Marsile,  qui  refuse  obstiné- 
ment le  baptême  et  qui  est  mis  à  mort,  à  Laon.  De  là 
Charlemagne  se  retire  à  Aix-la-Chapelle  :  le  terme  que 
Dieu  lui  a  marqué  et  promis  est  venu  ;  il  meurt. 

Gomme  les  romans  précédemment  étudiés,  celui-ci 
encore  se  fonde  sur  la  Chronique  de  Turpin.  Le  poète  en 
a  tiré  plusieurs  épisodes  1  ;  pour  lui,  comme  pour  le  faux 
Turpin,  Charlemagne  est  d'abord  le  champion  de  saint 
Jacques.  Il  est  tenu,  par  devoir,  de  secourir  Anseïs, 
parce  que  c'est  aussi  secourir  l'apôtre  : 

8485  Car  le  cemin  li  covient  aquitier 

Del  bon  apostle  k'on  doit  glorefîier. 

D'ailleurs  un   ange  descend  du  ciel  exprès   pour  lui 
rappeler  ce  devoir  : 

9304  «   Karles,  dors  tu?  »  dist  Tangles  beneïs. 
«  Jhesus  te  mande,  li  rois  de  paradis, 

1 .  L'épisode  des  pauvres  moins  bien  traités  que  les  gensd'église 
à  la  cour  de  Charlemagne,  au  grand  scandale  du  roi  païen  Marsile 
(Anseïs,  v.  11463-11501),  est  une  adaptation  du  chapitre  XIII  de 
la  Chronique  de  Turpin.  Les  vers  9592-3  «  A  Pampelune  dont 
li  murs  est  ceiis  Vint  l'emperere...  »  sont  une  allusion  au  cha- 
pitre II  de  Turpin  (De  mûris  Pampiloniae  per  semet  ipsos 
lapsis).  Etc. 


ANSEÏS    DE    CARTAGE  145 

Ke  tu  secores  ton   baron  Anseïs 

Et  si  aquite  la  terre  et  le  païs 

Et  le  cemin  ke  tu  as  Dieu  promis 

Del  bon  apostle  ki  doit  estre  servis. 

Va,  si  encauche  les  paiiens  maleïs, 

Car  encor  iert  el  voiage  garis 

Mains  hon,  qui  fust  et  damnés  et  péris.  » 


Ces  expéditions  sont  conçues  comme  des  guerres 
saintes  entreprises  pour  la  gloire  de  saint  Jacques  et  le 
profit  de  ses  pèlerins  ;  ceux  qui  meurent  en  ces  guerres 
sont  sauvés.  Anseïs  de  Cartage  est  donc  inspiré  de  la 
Chronique  de  Turpin,  et  la  chose  est  bien  connue. 

Mais,  ce  qu'on  n'a  jamais  fait  encore,  considérons  la 
topographie  du  roman  ;  nous  constaterons  une  fois  de 
plus  un  fait  singulier  :  le  personnage  principal  n'est  ni 
Charlemagne,  ni  Anseïs,  ni  la  belle  Gaudisse,  c'est 
le  chemin  de  saint  Jacques. 

Remarquons  d'abord  le  même  contraste  que  dans  la 
Prise  de  Pampelune  :  toutes  les  fois  que  le  poète  mène 
ses  héros  hors  du  chemin  de  l'apôtre,  il  trahit  sa  grande 
ignorance  de  la  géographie  l  ;  et  si  tôt  qu'il  les  y  ramène, 
il  se  montre  bon  géographe. 

Dans  la  Prise  de  Pampelune,  Charlemagne  conquérait 

1.  Anseïs  domine  sur  toute  l'Espagne.  Pourtant  le  poète,  hors 
du  chemin  de  Compostelle,  ne  sait  nommer  que  quatre  villes  : 
Cartage  Carthagène  ?),  Conimbre  iCoïmbre),  dont  il  fait  mal  à 
propos  un  port  de  mer,  Tolète  (Tolède,  qu'il  ne  nomme  qu'une 
fois,  v.  562o\  et  Morlig-ane,  qu'il  se  représente  comme  située  à 
l'intérieur  des  terres,  à  une  quinzaine  d'heures  de  cheval  de 
Coïmbre    v.  1860  et  suiv.  ,  et  que  l'on  ne  sait  identifier. 

J.  BéoiBR. —  Les  légendes  épi<iues.  t.  III.  10 


146  LES    CHASSONS   DE    GESTE    ET    COMPOSTELLE 

une  ville,  puis  une  seconde,  puis  une  troisième,  etc., 
toutes  placées  sur  la  route  des  pèlerins,  et  chacune  de  ses 
conquêtes  le  rapprochait  de  Gompostelle. 

Dans  Anseïs  de  Cartage,  Anseïs  luttant  contre  les 
Sarrasins,  perd  une  ville,  puis  une  seconde,  puis  une 
troisième,  etc.,  toutes  placées  sur  la  route  des  pèlerins, 
et  chacune  de  ses  défaites  l'éloigné  de  Compostelle  ; 
mais  Charlemagne  vient  à  son  secours,  reconquiert  une 
de  ces  villes,  puis  une  seconde,  puis  une  troisième,  etc., 
et  ce  roman  est  ainsi  bâti  qu'il  nous  fait  parcourir  trois 
fois  la  route  de  Compostelle  : 

de  l'Est  à  l'Ouest,  en  suivant  le  mouvement  de  retraite 
d' Anseïs, 

puis  de  l'Ouest  à  l'Est,  en  suivant  la  marche  de  Char- 
lemagne ; 

de  l'Est  à  l'Ouest  enfin,  pour  le  retour  de  Charlemagne 
en  France. 

Voici  le  détail. 

1°  Anseïs  se  réfugie  d'abord  à  Luiserne  (v.  3538, 
etc.),  ville  qu'on  n'a  pas  réussi  jusqu'à  présent  à  identi- 
fier. Nous  demanderons  plus  loin  à  notre  poète  de  nous 
renseigner  sur  elle.  Pour  l'instant,  que  le  lecteur  veuille 
bien  admettre,  par  convention,  qu'elle  se  trouve  quelque 
part  sur  le  chemin  de  Compostelle  à  l'ouest  d'Astorga. 

2°  Affamé  dans  Luiserne,  Anseïs  l'incendie  et  fuit 
droit  vers  le  mont  de  Ravenel,  en  combattant  sur  la 
route  : 

4775  Atant  montèrent  le  mont  de  Ravenel. 

Si  l'on  cherche  ce  nom  à  l'Index  des  noms  propres  de 
l'édition  Alton,   on  trouve.'  «  Ravenel  :  en  Espagne  », 


ANSEÏS    DE    CARTAGE  147 

ce  qui  est  vague,  liavenel  est  évidemment  le  Rapha- 
nellus  du  Guide  des  pèlerins  (éd.  Fita,  p.  10),  aujour- 
d'hui Rabanal  del  Camino,  «  sur  un  versant  qui  monte 
au  Col  de  Foneebadon  »  *. 

3°  De  là,  les  Français  voient  au  loin  Astorga  : 

4776  Estorges  voient  ki  sist  en  un  monchel  ; 
Li  murs  n'est  pas  de  cauc  ne  de  quarel, 
Ains  est  de   tere,  haut  en  sont  li  crestel, 
Et  la  tors  fors  del  plus  maistre  castel. 

Rabanal  est  en  etFet  à  une  vingtaine  de  kilomètres 
d  Astorga,  qui  est  bâtie  en  amphithéâtre  sur  une  colline, 
et  close  de  murailles  romaines.  Anseïs  soutient  dans 
Astorga  un  long  siège.  C'est  là  qu'il  épouse  la  prin- 
cesse Gaudisse.  Puis,  ne  pouvant  plus  s'y  maintenir, 
il  bat  en  retraite  le  long  du  «  grand  cemin  ferré  » 
(v.  1697),  vers  un  autre  refuge. 

4°  Il  est  poursuivi  par  les  païens,  dont  l'itinéraire 
est  ainsi  décrit  : 

7739  Tant  ont  aie  li  félon  pautonier 

Ke  contre  vespre,  quant  solaus  dut  baissier. 
A  Lion  vindrent.  si  font  lor  très  drecier. 

C'est,  d'Astorga  à  Léon,  une  étape  de  quarante  kilo- 
mètres environ. 

5°     7749  Or  fu  Marsiles   herbegiés a  Lion. 

A  le  maisele  vinrent  nostre  baron. 

i.  Vivien  de  Saint-Martin. 


148      LES  CHANSONS  DE  GESTE  ET  COMPOSTELLE 

L'éditeur  d'Anseïs,  en  son  Glossaire,  traduit  maisele 
par  «  maison  de  campagne,  propriété  ».  C'est  un  nom 
géographique,  Mansilla,  à  quinze  kilomètres  de  Léon  ; 
Manxilla,  dit  le  Guide  des  pèlerins  (éd.  Fita,  p.  10). 

6°       7751   Au   matin  lievent,  n'i  font  arestison, 

Si  s'aûnerent  Franchois  et  Borgoignon  ; 
Tant  ont  aie  k'il  voient  Saint  Fagon, 

c'est-à-dire  Sahagun,  à  quarante  kilomètres  de  Man- 
silla. Charlemagne  dans  le  roman  (v.  11179)  jure  «  par 
le  cors  saint  Fagon  ».  Son  sanctuaire  était  l'un  des  plus 
vénérés  de  la  route.  Le  Guide  des  pèlerins  en  parle  à 
deux  reprises  *  :  «  Inde  visitanda  sunt  corpora  beatorum 
martyrum  Facundi  et  Primitivi,  quorum  basilicam  Garo- 
lus  fecit,  juxta  quorum  villam  sunt  prata  nemorosa,  in 
quibus  infixae  hastae  lancearum  pugnatorum  fronduisse 
referuntur  ;  quorum  solemnitas  V.  kal.  decembris  coli- 
tur.  » 

7°  Les  Français  ne  s'arrêtent  pas  à  Saint-Fagon, 
parce  que  la  ville  n'est  pas  fortifiée  ; 

7765   Mais  tant  alerent  le    pas  et  le  troton 
Caslesorls  voient  sor  le  tolon, 
Ki  fu  freinés  entor  et  environ 
De  mur  espès  de  piere  et  de  mollon. 

Ce  nom  de  Castesoris  a  semblé  à  plusieurs  critiques 
désigner  une  «  ville  fantastique  ».  L'éditeur,  en  son 
Index,   le  glose  par  «   forteresse  en   Espagne  »,  ce  qui 

1.  Éd.  Fita,  p.  6  et  p.  44. 


ANSEÏS    DE    CARTAGE  1  i9 

est  exact  et  prudent.  Il  est  clair  que  c'est  la  Castraso- 
recia  du  Guide  des  pèlerins1,  Gastrojeriz  sur  toutes  les 
cartes.  Anseïs  s'enferme  dans  cette  place  forte  et  résiste 
à  l'ennemi.  C'est  de  Castesoris  qu'il  envoie  ses  messa- 
gers appeler  Charlemagne. 

8°  Charlemagne,  traîné  sur  son  char  d'ébène  et  d'ar- 
gent, s'avance  à  sa  rescousse.  Ayant  pris  l'oriflamme  à 
Saint-Denis  (v.  9450)  et  traversé  Paris  (v.  9461),  puis 
Poitiers  (v.  9488,  9499),  puis  Blaye  (v.  9500),  il  fran- 
chit la  Gironde,  grâce  à  un  miracle  :  l'eau  «  se  part  en 
deux  )>  et  une  biche  blanche  guide  l'armée. 

9°  Il  campe  «  es  landes  de  Belin  »  (v.  9548),  par- 
vient à  Aix  en  Gascogne,  c'est-à-dire  à  Dax  (v .  9560), 
où  le  roi  Y  von  se  décide  à  l'accompagner. 

10°  9585  Au  matinet,  quant  jors  est  aparus, 

Est  l'emperere  d'Ais  partis  et  meus, 
Et  Fos  s'aroute,  quant  très  ont  destendus. 
Parmi  Gascogne  ontlor  cemins  tenus  ; 
A  Sorges  passent,  si  ont  les  Pors  veùs. 

C'est-à-dire  qu'après  avoir  passé  par  Saint-Jean-de- 
Sordes,  ils  voient  au  loin  les  Pyrénées. 

11°  9590  Rainchevaus  passent  a  forche  et  a  vertus  ; 

En  Navare  entrent  et  passent  puis  agus 

1*2°  9594  A  Pampelu ne  vint  Karles,  li  bons  rois 

9635  Navare  passent  u  a  maint  desrubant  ; 

En  Espaigne  entrent,  ki  fu  a  l'amirant  ; 

Tant  va  li  rois  le  pais  trespassant 

K'un  jor  de  feste  saint  Martin  le  vaillant 

Caslesoris  alerent  avisant. 

1.  Éd.  Fita,  p.  6. 


loO  LES    CHANSONS    DE    GESTE    ET    COMPOSTELLE 

C'est  dans  Castrojeriz,  on  se  le  rappelle,  qu'Anseïs 
attend  l'empereur.  Avant  d'y  parvenir,  les  chrétiens 
ont  à  fournir  une  dernière  étape  : 

9640  A  quatre  Hues  decha  eu  un  pendant 
Se  sont  logié  sor  une  aiguë  corant  ; 
Endroit  le  none  se  vont  très  bien  lojant  : 
Par  l'ost  alerent  les  forniaus  atornant, 
A  lor  pains  cuire  les  vont  bien  estorant  ; 
Très  puis  chele  eure  i  ot  il  gent  manant  : 
Forniaus  l'apelent  puis  cheli  jor  passant. 

Forniaus,  «  ville  d'Espagne  »,  dit  l'éditeur.  Nous 
avons  là  une  légende  étymologique  inventée  pour  expli- 
quer le  nom  d'Hornillos  del  Camino.  Hornillos  est  à 
seize  kilomètres  de  Castrojeriz,  ce  qui  correspond  bien 
aux  «  quatre  liues  »  du  texte.  Entre  Forniaus  et  Caste- 
soris,  les  Français  ont  «  une  aiguë  passée  »  (v.  10144), 
qui  est  un  des  affluents  de  l'Aria  nzon. 

Charlemagne  a  rejoint  Anseïs.  De  là,  il  va  prendre 
Conimbre,  et  quitte  un  temps  le  chemin  de  Saint- 
Jacques.  Mais  il  y  rentre  pour  assiéger  Luiserne. 
L'ayant  détruite,  il  va  vénérer  l'apôtre  à  Compostelle  : 

11318  Nostre  emperere  s'est  a  la  voie  mis, 
Cevaucant  va  li  rois  par  le  pais 
Et  fait  refaire  mostiers  et  edefis... 
Droit  a  Saint  Jaque  est  Karles  revertis, 
L'ofrande  fait,  au  saint  congié  a  pris. 

•  Puis  il  retourne  à  Castesoris  (v.    11330)  et  rentre  en 
France  par  la  même  voie. 


ÀNSEÏS    DE    CARTAGE  151 

Ce  roman  est  donc  en  quelque  sorte  un  routier  du 
pèlerin  de  Saint-Jacques.  Maintenant,  si  Ton  veut  bien 
s'en  rappeler  la  donnée  essentielle,  c'est  l'histoire  d'un 
roi  chrétien  qui  a  déshonoré  la  fille  d'un  de  ses  vassaux  ; 
celui-ci,  pour  se  venger,  appelle  en  Espagne  une  armée 
musulmane,  et,  devenu  renégat,  met  le  pays  à  feu  et  à 
sang.  G.  Paris  a  reconnu  le  premier  l'origine  de  ce  récit  : 
«  on  ne  peut,  dit-il,  en  méconnaître  la  parenté  avec  la 
célèbre  légende  du  roi  Rodrigue  et  de  Florinde,  ou  la 
Gava,  la  fille  du  comte  Julien  '.  »  La  plus  ancienne  version 
s'en  trouve  chez  l'historien  Abdelakem,  mort  en  870  : 

«  Aux  confins  de  l'Espagne  vivait  [vers  l'an  707]  un 
chrétien,  nommé  Julien.  Il  était  seigneur  de  Ceuta  et 
d'autres  villes  d'Espagne,  et  aussi  de  terres  voisines  de 
Tanger.  11  était  vassal  du  roi  Rodrigue,  qui  régnait  à 
Tolède  et  envoya  sa  fille  à  Rodrigue  pour  quelle  fût  élevée 
à  sa  cour.  Mais  Rodrigue  déshonora  la  jeune  fille.  L'ayant 
appris,  Julien  envoya  un  message  àTàrik,  émir  de  Mousâ, 
à  Tanger,  lui  permettant  de  favoriser  un  débarquement 
des  Arabes  à  Gibraltar  ;  ce  qui  eut  lieu.  Tàrik  conduisit 
ses  troupes  contre  Cordoue.  Rodrigue  le  combattit  près 
de  Sidonia  ;  mais  il  perdit  la  bataille  et  fut  tué.  » 

On  trouve  à  peu  près  le  même  récit  dans  une  compi- 
lation arabe  du  xi°  siècle  et  chez  plusieurs  historiens 
arabes  du  xme.  Si  l'on  passe  au  contraire  aux  récits  d'ori- 
gine chrétienne  des  commencements  de  l'invasion  arabe, 

i.  Histoire  poétique  de  Charlemagne,  p.  277  et  p.  494.  Cf.  Milâ 
y  Fon  ta  nais,  De  la  poesia  heroïco-popular  castellana,  Barcelone, 
1874,  p.  107  et  suiv.  ;  Alton,  éd.  d'Anseïs,  p.  479  et  suiv.,  et 
Menendez  y  Pelayo,  Tratado  de  los  romances  viejos,  Madrid 
(t.  CCX1II  de  la  Bihlioleca  chisica),  1903,  p.  133. 


152      LES  CHANSONS  DE  GESTE  ET  COMPOSTELLE 

les  plus  anciens  chroniqueurs  espagnols  ne  disent  rien 
de  Julien  et  de  sa  fille  ;  pour  eux,  ce  sont  les  fils  détrônés 
de  Vitiza  qui  ont  appelé  les  Musulmans.  La  version  arabe 
ne  s'introduisit  que  tard  dans  les  chroniques  chrétiennes  : 
le  plus  ancien  auteur  espagnol  qui  mentionne  Julien  est 
le  moine  de  Silos,  au  commencement  du  xne  siècle  *. 

La  légende  ne  se  rencontre  que  chez  des  écrivains 
arabes,  puis  chez  des  écrivains  espagnols.  Pas  un  texte 
français,  chronique  ou  roman,  qui  la  connaisse,  hormis 
la  Chanson  d'Anseïs.  Nous  laisserons  au  lecteur  le  soin 
de  conclure,  nous  bornant  à  marquer,  entre  ces  faits  et 
les  faits  que  nous  a  révélés  l'examen  d'Otinel  2,  des 
analogies  saisissantes.  A  la  base  du  roman  d'Otinel, 
une  légende  italienne,  recueillie  sur  place,  à  Serravalle, 
par  un  poète  français  qui  suivait  la  route  de  Gênes  ; 
à  la  base  du  roman  d'Anseïs,  une  légende  espagnole, 
recueillie  sur  place,  vers  Sahagun  ou  Burgos,  par  un 
poète  français  qui  suivait  la  route  de  Santiago. 

La  Chanson  d'Anseïs  nous  fournira  eucore  un  ensei- 
gnement curieux.  En  examinant  la  topographie  du 
roman,  nous  avons  à  dessein  réservé  tout  à  l'heure  ce 
qui  concerne  la  ville  de  Luiserne.  Nous  lui  consacrerons 
maintenant  une  petite  étude. 

6.   La  ville  légendaire  de  Luiserne. 


Les  récits.    —   De   nombreuses  chansons  de    geste  3 


4.  Florez,  Espanasagrada,  t.  XVII,  p.  278. 

2.  Voyez  notre  t.  II,  p.  255  et  suiv. 

3.  ha  Chevalerie  Vivien,  Elie  de  Saint-Gilles,  Aiol,  les  Enfances 


LA    VILLE    LÉGENDAIRE    DE    LUISERNE  153 

célèbrent  la  ville  de  Luiserne,  en  Espagne.  L'action  des 
Enfances  Vivien  s'y  déroule.  Mais  surtout  elle  est 
l'Ilion  de  nos  vieux  romanciers  :  Charlemagne  l'assiège 
durant  des  années.  C'est  pour  s'en  emparer  qu'il  promet 
à  Dieu  d'édifier  autant  d'églises  qu'il  y  a  de  lettres  dans 
l'alphabet,  et  les  diplômes  de  fondation  de  ces  églises 
relatent  ce  vœu  l.  Il  la  ruine  enfin  grâce  à  un  miracle, 
que  les  textes  racontent  diversement.  Voici  le  résumé 
de  ces  fictions  : 

Selon  Gui  de  Bourgogne,  Charlemagne  s'obstinait 
depuis  dix  ans  sous  les  murs  de  Luiserne,  quand  un 
ange  lui  apporta  l'ordre  de  s'en  éloigner  avec  quelques 
compagnons  et  d'aller  à  Compostelle  «  pour  saint  Jake 
aorer  »,  tandis  que  ses  troupes  continueraient  le  siège. 
Lui  parti,  le  jeune  Gui  de  Bourgogne,  à  la  tête  des 
«  enfants  de  France  »,   prend  la  ville  imprenable.   Les 

Ogier,  etc.  Voyez  Ernest  Langlois,  Table  des  noms  propres 
contenus  dans  les  chansons  de  geste. 

1.  Voyez  le  Myreur  des  histores  de  Jean  des  Preiz,  dit  d'Outre- 
meuse,  éd.  Borgnet,  t.  II,  p.  532  :  «  Après  est  assavoir  que 
Charle,  quant  il  conquist  Espagne  et  ilh  assegat  Luserne,  ilh 
vowat,  entre  les  altres,  que  ilh  fonderoit  et  feroit  edifiier,  sour 
cascon  des  XXIV  lettres   de  l'alphabete,  une   engliese,   dont  la 

promiere  aroit  A,  et  la  seconde  auroit  B In  nomine  sancle  et 

indlvidue  Trinitatis  féliciter  amen.  Karolus  primus,  digna  Dei 
providentia  Romanorum  imgerator  semper  augustus,  ac  Franco- 
rum  et  Allemanorum  rex,  ad  perpétuant  Dei  memoriam  religiosis 
personis  abbati  et  conventui  sancti  Philiberti  Tholosani,  ordinis 
sancti  Benedicti,  gratiam  nostram  cum  gaudio  et  tranquillilate 
perpetuis.  Sane  quoniam  devola  devotione  nobis  tacta  nuper  nos, 
ante  Lusernam  sedentes,  votum  Deo  fecimus  ex  necessitate  super 
constructione  et  edificatione  unius  ecclesie  vel  monasterii  super 
qualibel  liltera  XX1HI0V  litlerarum  alphabeti  seu  elementi per  nos 
imposterum  facientes » 


1 5  l      LES  CHANSONS  DE  GESTE  ET  COMPOSTELLE 

chrétiens  s'y  installent  ;  mais  Roland,  qui  a  contribué 
à  la  victoire,  dispute  à  Gui  de  Bourgogne  l'honneur  de 
faire  remise  à  Charlemagne  de  la  cité  conquise.  Aussi 
Charlemagne  trouve-t-il  à  son  retour  ses  barons  divisés 
par  la  discorde  ;  pour  les  apaiser,  il  ordonne  à  tous 
d'évacifer  Luiserne  et  il  supplie  Dieu  de  la  réduire  en 
tel  état  que  désormais  personne  ne  puisse  plus  la  con- 
voiter. Aussitôt  elle  s'effondre  : 

Dont  n'eûssiés  vos  mie  demie  liue  alee 

Que  la  citez  est  toute  en  abysme  coulée 

Et  par  desus  les  murs  tote  d'eve  rasée, 

Si   est  assés  plus  noire  que  n'est  pois  destempree 

Et  li  mur  sont  vermeil  comme  rose  esmeree  : 

Encor  le  voient  cil  qui  vont  en  la  contrée  *. 

D'après  Anseïs  de  Cartage,  Charlemagne  a  tenu 
sept  ans  le  siège  devant  Luiserne.  Il  l'a  prise  enfin,  et 
l'a  donnée,  avec  tout  le  reste  de  l'Espagne,  au  jeune  roi 
Anseïs  ;  puis  il  est  retourné  en  France. 

Après  son  départ,  Anseïs,  attaqué  par  les  Sarrasins, 
s'enferme  dans  Luiserne  et  s'y  défend  (v.  3289  et  suiv.). 
Ne  pouvant  s'y  maintenir,  il  y  met  le  feu  et  fuit 
vers  un  autre  refuge.  Les  Sarrasins  la  rebâtissent,  la 
repeuplent,  et,  vers  la  fin  du  roman,  Charlemagne  est 
obligé  de  l'attaquer  à  nouveau.  Elle  est  très  forte  ;  les 
murs  en  sont  «  vermeils  »  (comme  dans  Gui  de  Bour- 
gogne) ;  des  «  viviers  »  profonds  l'entourent  : 

11256  Li  mur  en  sont  plenier 

Et  plus  vermeil  ke  carbons  en  foier. 

Les  tors  sont  hautes,  ke  resemblent  clocier  ; 

Grans  sont  les  motes  et  parfont  li  vivier. 

1.  Éd.  Guessard  et  Michelant,  p.  130. 


LA    VILLE    LÉGENDAIRE    DE    LUISERNE  15*) 

Charlemagne  ordonne  l'assaut.  Mais  pitié  lui  prend 
de  ses  hommes.  Il  se  jette  contre  terre,  les  bras  en 
croix,  et  appelle  contre  la  ville  la  vengeance  de  Dieu. 
Dieu  la  renverse  : 

11305  Ja  mais  li  lius  ne  sera  abités.... 

11311    Paien  sont  mort,  n'en  est  nus  escapés. 

Par  la  proiere  Karlon,  c'est  vérités, 

Fondi  Luiserne,  tous  est  li  lius  gastés  : 

Encor  le  voient  li  pèlerin  asés 

Ki  a  saint  Jaque  ont  les  cemins  an-tés. 

Prise  est  Luiserne  et  Sarasin  ochis, 

Fondu  i  sont  li  mur  d'araine  bis. 

Xostre  emperere  s'est  a  la  voie  mis  ; 

Cevaucant  vait  li  rois  par  le  pais 

Et  fait  refaire  mostiers  et  edefis  ; 

Sovent  castoie  le  bon  roi  Anseïs. 

Droit  a  saint  Jaque  est  Karles  revertis. 

La  plus  ancienne  relation  de  ce  miracle  se  lit  dans  la 
Chronique  de  Turpin.  En  son  chapitre  III,  après  avoir 
dressé  le  fabuleux  catalogue  des  villes  conquises  par 
Charles  en  Espagne,  Turpin  dit  :  «  Mais  la  cité  de  Luiserne 
qui  siet  en  un  val  qui  a  nom  Vauvert  (Lucerna  quae  est 
in  Valle  Viridi),  ne  put  il  prendre  jusques  au  dernier  an  ; 
car  elle  estoit  trop  forte  et  trop  garnie.  En  la  parfin 
Passegia  et  fu  en  tour  quatre  mois  ;  mais  quant  il  vit 
que  il  ne  la  pourroit  prendre  par  force,  il  fist  sa  prière  a 
Dieu  et  monseigneur  saint  Jacques.  Lors  chaïrent  les 
murs  et  demoura  sans  habiteùrs.  Et  une  grant  eaue,  ainsi 
comme  estanc,  leva  emmi  la  cité,  noire  et  obscure  et 
horrible  ;  si  nooient  dedans  grans  poissons  tous  noirs  qui 
jusques  aujourd'hui  sont  veùs  noer  parmi  cel  estanc  {  ». 

1.  Traduction  insérée  dans  les  Chroniques  de  Saint-Denis. 


156      LES  CHASSONS  DE  GESTE  ET  COMPOSTELLE 

Selon  une  interprétation  vraisemblable  de  Gaston  Paris, 
ces  grands  poissons  noirs  sont  les  Sarrasins  de  Luiserne, 
métamorphosés  par  la  malédiction  de  Charlemagne  i. 

Quelques  fausses  identifications  de  Luiserne.  — Qu'est- 
ce  que  Luiserne  ?  Plusieurs  érudits  déjà  se  sont  mis  à 
la  recherche  de  la  cité  mystérieuse.  D'après  le  P.  Fita, 
le  lac  de  Lucerna  serait  celui  de  la  Sierra  de  Gredos  : 
ce  qui  n'a  nulle  vraisemblance,  pour  maintes  raisons 
que  Dozy  a  suffisamment  exposées2. 

M.  Alfred  Nordfelt  veut  identifier  Luiserne  à  Lucena 
del  Puerto,  sur  le  Rio  Tinto,  en  Andalousie3  :  conjec- 
ture faite  à  tout  hasard,  sans  autre  appui  que  la  ressem- 
blance des  deux  noms,  et  qui  n'a  guère  dû  satisfaire  son 
auteur  lui-même  tt. 

Dozy  retient  ces  deux  données  du  pseudo-Tupin,  que 
Lucerna  y  est  dite  in  Valle  Viridi  et  qu'elle  y  est  nommée, 
dans  le  catalogue  des  villes  d'Espagne,  immédiatement 
après  Palencia  :  or,  dit-il,  «  il  y  a  réellement  dans  le 
voisinage  de  Palencia  un  grand  lac  connu  sous  le  nom 
de  Nava  et  aussi  un  endroit  dépeuplé  qui  s'appelle 
Valverde  ;  c'est  donc  bien  à  ces  localités  qu'appartient 
la    légende  '  ».  Mais    cette   conclusion  est   arbitraire    : 

i.  Histoire  poétique  de  Charlemagne,  p.  270,  note  1.  G.  Paris 
rapproche  de  cette  légende  une  histoire  des  Mille  et  une  nuits 
(Histoire  du  jeune  sultan  des  Iles-Noires). 

2.  Voyez  Dozy,  Recherches  sur  l'histoire  et  la  littérature  de  V Es- 
pagne, 3e  édition,  1881,  t.  II,  p.  386. 

3.  Au  glossaire  de  l'édition  des  Enfances  Vivien. 

4.  Il  y  a  plusieurs  autres  Lucena  en  Espagne,  par  exemple 
Lucena  près  d'Alcala  la  Real. 

.*).   Dozy,  ouvr.  cité,  p.  385. 


LA    VILLE    LÉGENDAIRE    DE    LUISERNE  157 

car  il  n'est  pas  malaisé  de  découvrir  une  vallis 
viridis  en  maints  pays,  et  d'autre  port,  dans  la  liste 
désordonnée  du  pseudo-Turpin,  de  nombreuses  villes 
voisinent  qui  ne  voisinent  pas  dans  la  réalité  :  rien  n'au- 
torise donc  à  chercher  Lucerna  aux  abords  de  Palencia 
plutôt  qu'en  une  autre  région  quelconque.  Du  moins,  au 
contraire  de  ses  deux  émules,  Dozy  a-t-il  tenté  de  tirer 
parti  des  données  du  pseudo-Turpin  :  et  c'est  le  procédé 
nécessaire.  Mais  le  pseudo-Turpin,  Dozy  ne  l'a  que  trop 
éprouvé,  ne  suffît  pas. 

Le  roman  c/'Anseïs,  point  de  départ  d'une  identifi- 
cation nouvelle.  —  Il  faut  partir  du  roman  d'Anseïs  de 
Cartage.  Il  place  Luiserne  près  de  la  Galice  (v.  3835, 
3934,  3972  f,  et  il  précise  :  quand  Anseïs  et  sesbaronsen 
sortent,  poursuivispar  les  Sarrasins,  ils  fuient  vers  l'Est  : 

4775  Atant  montèrent  le  mont  de  Ravenel  : 
Estorg-es  voient  ki  sist  en  un  monchel, 

c'est-à-dire  qu'ils  gagnent  Rabanal  del  Camino  ;  de  là 
ils  aperçoivent  Astorga,  à  une  vingtaine  de  kilomètres 
plus  loin. 

Ayant  éprouvé  l'exactitude  topographique  de  l'auteur 
d'.4/zseïs,  et  voyant  qu'il  plaçait  Luiserne  à  une  journée 

1.  On  peut  remarquer  que  Luiserne  est  pareillement  en  relation 
avec  le  sanctuaire  de  Compostelle  dans  Gui  de  Bourgogne  (voyez 
ci-dessus  et  dans  ce  passage  du  roman  en  prose  des  Enfances 
Vivien  :  «  Le  grant  chemin  de  saint  Jacques  chevauchierent  les 
grans  ostz  de  France  et  tant  vont  pour  abreiger  que  il  voient 
Luiserne  a  senestre  main.  »  (Ed.  C.  Wahlundet  H.  von  Feilitzen, 
p.  :2Ti  . 


158 


LES  CHANSONS  DE  GESTE  ET  COMPOSTELLE 


du  cheval  environ  de  Rabanal,  je  regardai  la  carte  vers 
Ponferrada,  et  j'eus  l'audace  de  me  dire  :  Luiserne  est 
là,  dans  la  vallée  du  Sil,  nécessairement.  Par  malheur, 
sur  les  meilleures  cartes,  je  ne  trouvais  que  ceci  : 


jf 

îSi 

V 

^v 

Villafranca                   / 

de/  /ierzb^Xk^      n-      ( 
^sQrieros 

y 

Castro   de  Ja      /    ^^       > 

e/os 
°onferrada 

MiI&-Loçû  de 
/    ^   "'  "'Jhrucedo 

— -/~*~-~^~\sr~^    Las  Meoulas 

^^£pe£o 

rfgtgrg§> 
Rabanal 

Kilomètres 

0          10          20 

30 

Les  environs  de  Ponferrada. 


Aucun  nom  qui  rappelât  Luiserne.  Mais  Luiserne 
est,  par  définition,  une  ville  ruinée,  disparue  déjà  au 
xne  siècle,  abîmée  sous  les  eaux.  Les  cartes  me 
montraient  dans  la  région  indiquée  un  lac,  le  lac  de 
Carucedo  :  c'est  le  seul  que  le  poète  d'Anseïs  ait  pu 
voir  dans  la  région.  Je  n'hésitai  pas  —  tant  j'avais  foi 
en  lui  —  à  y  reconnaître  les  «  viviers  parfonts  »  dont 
il  entoure  Luiserne.  Mais  quel  moyen  de  justifier  ma 
crédulité  ?  et  quel  rapport  entre  Luiserne  et  Carucedo  ? 

4.  Le  témoignage  cTAnseïs  de  Gartage  rapproché 
du  témoignage  du  pseudo-Turpin.  —  Reprenons  le 
texte  de  la  Chronique  de  Turpin,  insuffisamment  ex- 
ploité par  Dozy.  Turpin  ne  dit  nulle  part  que   Luiserne 


LA    VILLE    LÉGENDAIRE    DE    LUISERNE  159 

soit  aux  environs  de  Rabanal,  ni  qu'elle  soit  sur  la 
route  de  Compostelle,  et  ce  n'est  donc  pas  lui  qui  a 
pu  fournir  au  poète  d'Anseïs  l'idée  d'une  telle  locali- 
sation. Si  ce  poète  n'avait  connu  Luiserne  que  par  la 
Chronique  de  Turpin,  il  aurait  été  aussi  empêché  de  la 
localiser  que  le  furent  Dozy,  le  P.  Fita  et  M.  Xordfelt  ; 
mais  il  en  savait  plus  long"  que  Turpin  n'en  dit,  et  c'est 
pourquoi  le  rapprochement  de  son  témoignage  et  du 
témoignage  de  Turpin  nous  donnera  l'identification 
vraie. 

Le  pseudo-Turpin  fait  de  Luiserne  ces  trois  mentions, 
qui  se  lisent  à  quelques  lignes  de  distance  les  unes  des 
autres  : 

A.  Au  cours  de  l'énumération  des  villes  conquises 
par  Gharlemagne,  on  lit  :  «...  Palencia,  Lucerna 
Ventosa  quae  dicitur  Karcesa  quae  est  in  Valle  Viridi, 
Cappara....  »  Et  la  difficulté  est  de  savoir  si  dans  ce 
passage  les  mots  qui  suivent  Lucerna  jusqu'à  Viridi  se 
rapportent  ou  non  à  Lucerna  ]. 

B.  Venu  au  terme  de  cette  énumération,  Turpin  dit  : 
«  Toutes  les  villes  susdites,  Charlemagne  les  prit  soit 
sans    coup  férir,     soit    par  bataille   et    par   grand   art, 

i.  Les  traducteurs  anciens  et  les  éditeurs  et  commentateurs 
modernes  de  la  Chronique  ont  hésité,  faisant  à  l'ordinaire  de 
Lucerna,  de  Ventosa  et  de  Karcesa  deux  ou  trois  villes  diffé- 
rentes. Par  exemple,  Aubri  de  Trois-Fontaines  (Mon.  Germ. 
hist.,  SS.,  t.  XXIII,  p.  716)  sépare  Lucerna  de  Ventosa  ;  ainsi 
fait  Jean  d'Outremeuse  (éd.  Borg-net,  t.  III,  pages  158,  334,  406, 
etc.  .  Dozy  (ouvr.  cité,  p.  386  et  p.  cv)  distingue  trois  villes 
Lucerna,  Ventosa,  Karcesa  ;  M.  Castets  (Revue  des  langues 
romanes, '1892,  p.  336)  identifie   Ventosa  h  Karcesa,  etc. 


160      LES  CHASSONS  DE  GESTE  ET  COMPOSTELLE 

practer  praefatam  Lucernam,  quae  est  in  Y  aile  Viridi  : 
celle-ci,  il  la  détruisit  par  miracle  »  (suit  le  récit  du 
miracle,  que  nous  avons  transcrit  ci-dessus). 

C.  A  la  fin  du  même  chapitre  III,  Turpin  nomme 
des  villes  dépeuplées  parce  que  Charlemagne  lésa  mau- 
dites :  Lucerna  Ventosa,  Cappara,  Adania  '. 

Le  passage  B  disant  que  Lucerna  se  trouve  in  Valle 
Viridi,  il  en  résulte  qu'on  ne  peut  interpréter  le  passage 
A  que  de  Tune  ou   de    l'autre  de  ces   deux    manières  : 

Ou  bien  il  faut  entendre  :  Lucerna,  Ventosa  quae 
dicitur,  quae  est  in  Valle  Viridi  d'une  part  et  Karcesa. 
quae  est  in  Valle  Viridi  d'autre  part,  faisant  de  Lucerna 
Ventosa  et  de  Karcesa  deux  localités  toutes  deux 
placées  in  Valle  Viridi. 

Ou  bien  on  doit  ponctuer  :  Lucerna  Ventosa,  quae 
dicitur  Karcesa,  quae  est  in  Valle  Viridi,  en  rapportant 
à  Lucerna  tous  les  mots  qui  suivent. 

C'est  cette  seconde  interprétation  qui  est  la  vraie  ~, 
comme  le  montreront  bientôt  des  textes  que  l'on 
verra  ci-après.  Pour  l'instant,  il  nous  suffît  d'avoir 
constaté  que  l'on  doit  chercher  dans  une  seule  et 
même  vallée  ces  divers  noms  propres,  soit  qu'ils  s'ap- 
pliquent à  une  même  ville,  soit  à  des  villes  voisines  les 
unes  des  autres. 

Autres  témoignages  qui  éclairent  et  confirment  les 
précédents.  —  Si  maintenant  on  se   réfère  au  Guide  des 

1.  Je  ne  sais  ce  qu'est  Adania  (cf.  Castets,  l.  laud.).  Cappara 
est  une  ville  romaine  dont  il  subsiste  de  belles  ruines  sur  la 
route  de  Salamanque  à  Merida  (voy.  Dozy,  ouvr.  cité,  p.  387). 

2.  Seul,  à  ma  connaissance,  G.  Paris  l'a  adoptée  (Bomania, 
t.  XI,  p.  423). 


LA    VILLE    LÉGENDAIRE    DE    LUISERNE  161 

pèlerins  de  Saint-Jacques,  nulle  part  il  ne  nomme 
Lucerna.  ni  Ventosa,  ni  Karcesa  ;  mais,  dressant  éd.  Fita, 
p.  10  une  liste  des  rivières  dont  l'eau  peut  être  bue 
sans  danger,  il  dit  : 

«.  .  .  .  Bernesg-ua,  quae ad  versus  Astorgam  defluil  ;  Sil. 

quae  ad  Pontem  Ferratum  in  Valle  Viridi  ;  Cua,  quae  ad 
Carcavellum  ;  Burdua,  quae  ad  pontem  Yillae  Francae...  » 

Le  roman  d'Anseïs  nous  invitait  à  chercher  Luiserne 
dans  la  vallée  du  Sil  ou  à  ses  abords  ;  Turpin  nous 
disait  que  Luiserne  se  trouve  dans  la  Vallis  Viridis.  Le 
Guide  nous  apprend  que  la  vallée  du  Sil  s'appelait  en 
effet  la  Vallis  Viridis. 

Or  Dozy,  cherchant  à  identifier  la  Carcesa  de  la  Chro- 
nique de  Turpin,  avertit  qu'il  en  est  fait  mention  au 
tome  IV  et  la  page  12  de  YEspana  sagrada.  Vérification 
faite,  voici  ce  que  l'on  trouve.  Une  très  ancienne  tradi- 
tion ecclésiastique  rapporte  que  saint  Paul,  ayant  consa- 
cré évêques  sept  de  ses  disciples,  les  envoya  de  Rome 
prêcher  l'Evangile  en  Espagne,  et  qu'ils  y  moururent, 
chacun  dans  sa  ville  épiscopale  :  Torquatus  à  Acci,  Cté- 
siphon  à  Vergium,  Secundus  à  Abula,  etc.  Toutes  ces 
villes  sont  plus  ou  moins  faciles  à  identifier,  sauf  celle  où 
est  mort  FévêqueHesychius,  laquelle  est  appelée  Carteja 
par  le  Martyrologe  romain,  Carcesi  par  Usuard,  Cartesa 
ou  Carcera  par  le  plus  ancien  des  martyrologes,  celui 
d'Adon.  Cette  ville  est-elle  Carteya  près  de  Carthagène? 
ou  Cazorla,  au  diocèse  de  Tolède  ?  ou  autre  chose  encore? 
Les  historiens  de  l'église  d'Espagne  en  disputent  l,  et  le 

1.  Voyez  sur  toutes  ces  questions  les  Acta  Sanctorum  des  Bol- 
J.  Bédier.   —  Les  légendes  épiques,  t.  III.  11 


162     LES  CHANSONS  DE  GESTE  ET  COMPOSTELLE 

problème  ne  nous  intéresse  point  par  lin-même,  mais 
seulement  par  ce  fait  :  un  ancien  bréviaire  de  Gordoue 
appelle  la  ville  où  est  mort  saint  Hesychius  Carthesia 
Ventosa  ;  un  bréviaire  de  Séville  l'appelle  Carthesa,  id  est 
Ventosa  depopulata.  On  voit  par  là  qu'il  y  a  identité  dans 
le  texte  du  pseudo-Turpin  entre  Carcesa  et  cette  Ventosa 
qui  est,  chez  le  pseudo-Turpin,  inséparable  de  Lucerna, 
et  qui  est  ici,  comme  Lucerna,  une  ville  dépeuplée.  On 
voit  en  outre  que  l'identification  de  la  ville  où  est  mort 
Hesychius  préoccupait  déjà  les  clercs  du  moyen  âge,  et 
puisque  la  Chronique  de  Turpin  place  Carcesa  Ventosa, 
ville  engouffrée  dans  un  lac,  en  cette  même  Vallis  Viridis 
où  se  trouve  en  effet  un  lac  de  Garucedo,  il  est  probable 
que  c'est  la  ressemblance  de  ces  noms  Carcera,  Carcesa, 
Carucedo  qui  a  provoqué  l'identification.  Notons  que,  à 
une  dizaine  de  kilomètres  au  nord  du  lac,  et  à  deux  kilo- 
mètres de  la  route  des  pèlerins,  «  a  senestremain  »  pour 
qui  se  dirigeait  vers  Compostelle,  s'élevait  l'abbaye  de 
Carracetum,  fondée  en  990  par  des  Bénédictins,  occupée 
à  partir  de  1203  par  une  colonie  de  Cisterciens  l. 

Tous  ces  indices  seront  confirmés  si  nous  parvenons  : 
■  1°)  à  montrer  que  la  qualification  de  viridis  appliquée  à 
la  vallée  du  Sil  n'est  pas  une  banale  épithète  d'ornement, 
mais  qu'elle  a  la  valeur  d'une  désignation  géographique  ; 
2°J  à  découvrir  en  ces  parages  un  lieu  dit  Ventosa  ;  3°) 
à  y  trouver  des  ruines  anciennes  propres    à  autoriser  la 


landistes,  t.  I  de  mars,  p.  4,  et  t.  II  de  mars,  p.  447  ;  cf.  P.  B. 
Gams,  Die  Kirchengeschichte  Spaniens,  1862,  t.  I,  pages  77-80, 
pages  193-204. 

1.  Voyez  le  Répertoire  d'Ulysse  Chevalier,  Topo- bibliographie. 


LA    VILLE    LEGENDAIRE    DE    Ll'JSERNE  163 

légende  d'une  ville  maudite,  engloutie  dans  un  lac  où 
nagent  de  grands  poissons  noirs. 

Ce  sont  les  trois  services  que  nous  rendront  les  textes 
que  voici  : 

1°)  Elysée  Reclus  décrit  ainsi  le  cours  du  Sil  : 

«  Avant  de  sortir  de  la  province  de  Léon,  le  Sil  coule  d'abord 
dans  le  large  bassin  du  Vierzo,  de  toutes  parts  environné  de 
montagnes,  et  dont  il  reste  encore  le  charmant  petit  lac  de 
Carrucedo.  Tout  près  de  cette  nappe  d'eau  commence  l'âpre 
défilé  de  sortie.  Le  Sil,  que  vient  gonfler  le  Cabrera,  entre 
dans  un  second  bassin  lacustre,  beaucoup  moins  étendu  que 
le  Vierzo,  puis  il  passe  sous  les  roches  du  Monte  Furado 
Mnnt  Percé),  dans  un  lit  que  lui  ont  taillé  les  Romains 
afin  de  faciliter  les  exploitations  minières  qu'ils  avaient  entre- 
prises et  dont  on  voit  çà  et  là  des  vestiges  importants.  En 
aval  de  ce  curieux  tunnel,  le  Sil  serpente  dans  une  gorge.  .  . 
etc.  i  ». 

2°)  Au  tome  XVI,  p.  28,  de  YEspana  sagrada,  Florez, 
décrivant  cette  même  région  du  Vierzo,  où  coule  le  Sil, 
recherche  l'emplacement  de  son  ancienne  capitale,  le 
Bergidum  de  l'époque  romaine.  Il  croit  en  reconnaître 
les  ruines  sur  une  colline,  qui  s'appelait,  à  la  date  où  il 
écrivait  (1762),  le  Castro  de  la  Ventosa  : 

«  Le  Castro  de  la  Ventosa  est  une  éminence  couronnée  par 
un  plateau  assez  large  pour  porter  une  ville  et  qui  domine  tout 
le  Vierzo.  On  ne  saurait,  à  ce  qu'on  me  rapporte,  trouver  un 
lieu  qui  ressemble  davantage  à  ceux  où  les  Romains  avaient 
coutume  d'établir  leurs  cités.  Et  de  fait  la  tradition  du  pays 
rapporte  qu'il  y  eut  là  une  ville,  et  Ton  voit  encore  de  nos 
jours  à    la    circonférence     du    plateau     des    restes   de    ses 

1.   Géographie  universelle,  t.  I,  p.  885. 


JBi-      LES  CHANSONS  DE  GESTE  ET  COMPOSTELLE 

murailles.  C'est  à  cause  désavantages  naturels  de  cette  posi- 
tion que  le  roi  Fernand  11(1157-1187)  projeta  d'y  réédifier 
une  ville  :  il  y  renonça  sur  les  instances  de  l'abbaye  royale 
de  Carracedo,  à  qui  appartient  le  Castro  de  la  Ventosa,  et  son 
fils  Alphonse  IX  fit  de  même,   pour  la  même  raison.  » 

On  lit  encore  dans  YEspaha  sagrada,  t.  XVI,    p.  46  : 

«  Le  monastère  de  Carracedo,  le  plus  notable  du  Vierzo,  se 
trouve  entre  Ponferrada  et  Villafranca,  sur  la  rive  droite  du 
rio  Cua,  lequel  se  jette  dans  le  Sil  à  une  lieue  au  sud  de 
l'abbaye.  L'infante  Doîïa  Sanche,  conjointement  avec  son 
frère  Alphonse  VII,  la  restaurèrentet  lui  firent  don  du  couvent 
de  Santa  Marina  de  Valverde,  fondé  par  le  roi  Bermudo  II 
sur  le  rio  Burbia,  près  du  domaine  de  Valverde,  appelé  aussi 
Curullon,  à  cause  de  la  montagne  de  ce  nom.  » 

3°)  D'après  des  renseignements  recueillis  dans  la 
région  que  me  transmet  mon  ami  M.  E.  Albertini,  il  y 
a  des  vestiges  dune  agglomération  romaine  à  Cacabelos* 
et  au  Castro  de  la  Ventosa-,  qui  sont  situés  à  trois  kilo- 
mètres l'un  de  l'autre,  sur  l'une  et  l'autre  rive  du  rio 
Cûa,  en  plein  chemin  de  Saint-Jacques.  D'autre  part, 
au  Monte  de  las  Médulas,  qui  surplombe  au  sud  le  lac 
de  Carucedo,  on  reconnaît  des  traces  de  grands  travaux 
faits  par  les  Romains  pour  l'exploitation  des  mines  d'or. 
L'eau  amenée  de  loin  pour  entraîner  les  terres  à  minerai 
s'écoulait  par  le  versant  septentrional  dans  une  vallée 
fermée  à  l'est,  et  s'ouvrant  à  l'ouest  vers  le  Sil.  Les 
dépôts  formèrent  une  digue  qui  fit  de  la  partie  orientale 
de  la  vallée  une  cuvette  fermée.  Dans  cette  cuvette  s'est 

1.  On  y  trouve  fréquemment  de  menus  objets,  des  monnaies, 
des  bijoux. 

2.  On  y  voit  des  restes  de  murailles  et  de  constructions. 


LA    VILLE    LÉGENDAIRE    DE    LU1SERNE  163 

formé  le  lac  de  Carucedo,  qui  est  alimenté  exclusivement 
par  les  eaux  pluviales  !.  Les  traces  des  travaux  romains 
sont  encore  aujourd'hui  très  importantes  :  ce  sont  elles 
évidemment  qui  ont  provoqué  la  légende  de  la  ville 
engloutie. 

J'en  étais  là  de  cette  enquête,  quand  M.  L.  Barrau- 
Dihigo,  qui  y  avait  pris  intérêt,  m'écrivit  ce  billet  : 

«  Retrouvés  les  poissons  noirs  de  la  légende  et  delà  réalité! 
On  lit  dans  le  Diccionario  geogrâfico  de  Madoz,  au  mot 
Carucedo  (lago  de)  : 

«  .  .  .  .  Su  estension  varia  segun  lasépocas,  desde  3/4  de  leg\ 
à  1  1/2  de  circunferencia.  .  .  sus  aguas  son  turbias.  .  .  tiene 
anguilas  en  abundancia.  .  .  no  menos  abundan  las  culebras  y 
unos  peces  negros  que  nadie  corne  por  su  insipidez.  Se  crée 
que  el  lago  esta  sortido  por  los  conductos  subterrâneos  que 
los  Romanos  traian  de  largas  dist.  para  las  minas  de  las 
Medulas,  y  que  la  ibrmacion  del  lago  no  es  anterior  al  cata- 
clismo  ocurrido  en  aquellas  ». 

(Il  va  sans  dire  que  Madoz  ignore  la  Chronique  de 
Turpin  et  la  légende  des  poissons  noirs). 

Le  poète  d'Anseïs  nous  avait  bien  renseignés,  comme 
on  voit.  Les  ruines  de  la  cité  détruite  par  Charlemagne, 
il  nous  avait  à  bon  droit  invités  à  les  chercher  à  quelque 
distance  à  l'ouest  de  Rabanal  et  d'Astorga.  Le  rappro- 
chement de  son  roman  et  de  la  Chronique  de  Turpin 
nous  a  fourni  l'identification  cherchée  :  Luiserne  ou  Ven- 
tosa  était  en  Valverde,  près  du  lac  de  Carucedo  et  sur  le 
territoire  de  l'abbaye  du  même  nom,  qui  s'élevait  à  deux 

1.  Ce  sont  donc  bien  les  travaux  romains  qui  ont  déterminé  la 
formation  du  lac,  mais  pas  de  la  façon  indiquée  par  Madoz,  dans 
le  passage  cité  ci-après. 


!('»()      LES  CHANSONS  DE  GESTE  ET  GOMPOSTELLE 

kilomètresdelaroutedeGompostelle.Desruinesromaines; 
—  une  route  de  pèlerinage  ;  —  une  abbaye  bénédictine  ; 
près  de  ces  ruines  ;  —  sur  cette  route,  des  pèlerins  qui 
visitent  ces  ruines  et  l'abbaye  :  c'en  est  assez,  ici  comme 
en  tant  d'autres  lieux,  pour  faire  germer  une  légende  de 
chanson  de  geste. 

Que  faudrait -il    encore  faire    pour  venir  tout    à  fait  à 
bout  de  ce  petit  problème  ? 

D'abord  réussira  expliquer  le  nom  même  de  Luiserne. 

Puis,  il  faudrait  essayer  de  pêcher  les  insignes  pois- 
sons noirs  du  lac  de  Carrucedo.  Si  je  réussis  à  en  captu- 
rer quelques-uns,  je  les  offrirai  aux  plus  éminents  des 
érudits  qui  contestent  encore  qu'il  y  ait  certains  rapports 
entre  les  légendes  épiques  et  les  grandes  voies  de  pèle- 
rinage. 


C.    AUTRES    LÉGENDES   DES  ROUTES  DE  SAINT-JACQUES. 

Nous  parcourrons  à  nouveau  les  routes  de  Saint- 
Jacques,  pour  y  recueillir  quelques  légendes  encore,  au 
hasard  des  étapes  *. 

1.  La  Chapelle  du  Saint-Esprit  a   Roncevaux. 

Bientôt,  quand  nous  étudierons  la  plus  illustre  de  ces 
légendes,  celle  de  Roland,  il  conviendra  de  nous  arrêter 
longuement  à  Roncevaux.  Pour  l'instant  nous  voudrions 

i.  Un  petit  fait  donne  l'impression  de  ce  que  fut  le  pèlerinage 
de  saint  Jacques.  Le  22  mars  1273,  les  habitants  de  Mimizan 
aujourd'hui  chef-lieu  de  canton  de  l'arrondissement  de  Mont-de 
Marsan)  comparurent  devant  les  commissaires  du  roi  Edouard  Ier 
d'Angleterre,  qui  recensaient  les  redevances  dues  à  celui-ci.  On 
lit  dans  l'acte  dressé  par  ces  commissaires  :  «  Item...  W.  R.  de 
Monos  tenet  joglariam  de  Mimissano  et  quartam  partem  devero- 
rium  quae  dantur  ibidem  a  joculatoribus,  et  pro  iis  débet  jura- 
mentum,  homagium,  unum  esperverium  census,  in  festo  Assump- 
tionis  s.  Mariae,  vel,  si  esperverium  habere  non  posset,  débet 
dare  decem  libras  sere,  et  hoc  dare  vigerio  de  Memissano,  et 
vigerius  preposito  régis  de  Memissano  »  (Notices  et  extraits  des 
manuscrits,  t.  XIV,  2e  partie,  1843,  p.  372  ;  cf.  Fr.  Michel,  Histoire 
du  commerce  à  Bordeaux,  Bordeaux,  1856,  t.  I,  p.  250 ;.  Beaucoup 
de  pèlerins  empruntaient  la  route  du  littoral,  dont  Mimizan  était 
une  étape.  On  percevait,  comme  le  montre  ce  texte,  des  droits 
sur  les  jongleurs  qui  voulaient  stationner,  dresser  leurs  tréteaux 
ou  leurs  baraques.  Si,  dans  une  bourgade  perdue  au  milieu  des 
Landes,  on  a  cru  utile  de  constituer  en  fief  la  perception  des  rede- 
vances, quelle  ne  devait  pas  être  Laffluence  des  jongleurs  sur  les 
routes  principales,  autour  des  grands  sanctuaires  .' 


168  LES    CHANSONS    DE    GESTE    ET    COMPOSTELLE 

seulement  mettre  en  lumière  un  texte  curieux  d'où  il 
résulte  que  d'autres  chansons  de  geste  encore  que  le 
Roland  y  furent  exploitées.  On  lit  dans  V Histoire  de 
France  du  P.  Daniel 4  : 

«  Les  romans  nous  disent  que  le  lieu  de  la  défaite  de  Char- 
lemagne  fut  la  vallée  de  Roncevaux  ;  et  il  me  paraît  par  une 
relation  manuscrite  des  antiquités  de  ce  quartier-là  (elle  est 
écrite  à  M.  le  Président  de  Lamoignon  et  datée  du  15  de 
décembre  1707)  que  cette  circonstance  n'est  pas  sans  fonde- 
ment. 

Il  y  a,  selon  cette  relation,  qui  paraît  être  d'un  homme  exact 
et  entendu,  il  y  a,  dis-jerà  trois  cents  pas  de  l'église  de  l'ab- 
baye de  Roncevaux,  une  chapelle  bâtie  en  carré-long.  Elle  a 
en  longueur  en  dehors  soixante  pieds,  quarante-cinq  de  large, 
et  un  peu  plus  en  hauteur  depuis  le  rez-de-chaussée.  Au 
milieu  de  cette  chapelle  est  une  ouverture  large  de  deux 
pieds  et  demi  et  longue  de  trois,  qui  sert  à  descendre  dans 
une  cave,  profonde  d'environ  trente  pieds,  bien  voûtée,  dont 
la  capacité  est  égale  à  celle  de  la  chapelle.  L'auteur  de  la 
relation  dit  qu'avec  un  flambeau  il  vit  au  fond  quelques 
osse  ments. 

Autour  de  la  chapelle  en  dehors,  il  y  a  un  cloître  cintré, 
bâti  sous  une  espèce  d'appentis.  Ce  cloître  n'a  du  jour  que 
par  de  petits  trous,  pratiqués  dans  les  arcades,  par  où  l'on 
voit  au  dehors  trente  tombeaux  fort  grands  et  fort  simples. 
Ils  sont  élevés  de  la  hauteur  de  quatre  pieds  et  ne  sont  faits 
que  de  grandes  pierres  sans  aucune  inscription. 

Le  mur  extérieur  de  la  chapelle  à  la  hauteur  des  tombeaux 
est  peint  à  fresque,  et  la  peinture  représente  la  journée  de 
Roncevaux.  On  y  voit  quelques  inscriptions  et  entre  autres 
celles-ci  :  Thierry  d'Ardennes,  Riol  du  Mas,  Gui  de  Bour- 
gogne, Olivier,  Roland. 

1.  Édition  de  1755,  t.  II,  2,  p.  40. 


LES    «    PALAIS    GALIENNE    »  169 

Cette  description  s'applique  à  la  Chapelle  du  Saint- 
Esprit  ;  on  y  enterrait  les  voyageurs  qui  mouraient  à 
l'abbaye  de  Roncevaux,  Elle  subsiste  encore,  mais  le 
cloître,  les  tombeaux,  les  fresques  ont  disparu.  Si  telle 
de  ces  fresques  a  pu  représenter  «  la  journée  de  Ron- 
cevaux »,  il  est  sûr  que  Thierry  d'Ardennes,  Riol  du 
Mas  (lisez  du  Mâs,  c'est-à-dire  du  Mans)  et  Gui  de 
Bourgogne  sont  des  personnages  inconnus  à  la  Chanson 
de  Roland  et  à  la  Chronique  de  Turpin.  Les  cinq  noms 
de  l'inscription  ne  se  trouvent  réunis,  à  ma  connaissance, 
que  dans  une  chanson  de  geste,  Fierabras,  qui  date 
de  1170  environ,  et  c'est  sans  doute  une  scène  de 
Fierabras  qui  était  peinte  sur  ce  mur.  On  voit  par 
là  que  les  religieux  de  Roncevaux,  dès  le  xme  siècle 
selon  toute  apparence,  avaient  entrepris  de  transformer 
l'ossuaire  des  pèlerins  en  une  chapelle  consacrée  aux 
preux  de  Charlemagne.  Les  noms  héroïques  y  étaient 
inscrits  en  langue  d'oui,  comme  sur  cette  mosaïque  de 
l'église  de  Brindisi  qui  représente  la  mort  de  Roland  *. 
Ici,  en  terre  espagnole,  comme  là-bas  en  terre  italienne, 
ce  sont  des  pèlerins  français  que  l'on  a  voulu  captiver. 
Et  nous  sommes  en  présence  d'un  yjpweîov  comparable  à 
la  chapelle  d'Ogier  le  Danois  à  Saint-Faron  de  Meaux. 

2.    Les  «  Palais  Galienne  ». 

Les  ruines  des  arènes  romaines  de  Bordeaux  portent 
aujourd'hui,  sur  les  cartes,  sur  les  plaques  municipales, 
et  dans  l'usage  général,  le  nom  de  Palais  Galien,  parce 
que,  disent  certains  livres,  l'empereur  Galien  les   édifia. 

1.  Voyez  notre  tome  II,  p.  253. 


170      LES  CHANSONS  DE  GESTE  ET  COMPOSTELLE 

Mais  ce  n'est  qu'une  légende  érudite,  imaginée  par  les 
historiens  de  Bordeaux  au  xvie  siècle.  PouiT établir,  il  leur 
a  fallu  s'acharner  contre  un  nom  plus  ancien,  «  Palais 
Galienne  »,  et  contre  une  légende  plus  ancienne  ;  et, 
comme  il  arrive,  la  première  des  deux  légendes  était  la 
plus  belle.  «  Qu'on  rejette,  écrit  Gabriel  de  Lurbe,  les 
ineptes  opinions  de  Roderic  de  Tolède  et  Jean  Gurion,  les- 
quels escrivent  ledit  amphithéâtre  avoir  été  basti  a  l'hon- 
neur de  Galiene,  fille  du  roi  Galastre,  par  le  comman- 
dement et  aux  frais  de  Charlemagne  revenant  de  son  exil 
d'Espaigne,  où  il  avoit  esté  relégué  par  Pépin,  son 
père  *.  »  Malgré  cette  protestation,  et  celle  des  Elie 
Vinet 2  et  des  Belleforest  3;  le  nom  honni  de  Palais 
Galienne  vivait  encore  au  xvmc  siècle4  ;  et  quant  à 
«  l'inepte  opinion  »  combattue,  voici  comment  Rodrigue 
de  Tolède  l'avait  exprimée  au  xme  siècle  :  «  On  rapporte 
que  dans  sa  jeunesse  Charlemagne  fut  chassé  des  Gaules 
par  le  roi  Pépin,  parce  qu'il  se  révoltait  contre  l'autorité 
paternelle.  Pour  chagriner  son  père,  Charles  s'en  fut  à 
Tolède  ;  comme  le  roi  de  cette  ville,  Galafre  (ou  Galastre), 

1.  Cronique  Bourdeloise,  éd.  de  1619,  fol.  5  v°. 

2.  Elie  Vinet,  L'antiquité  de  Bourdeaus  et  de  Bourg,  1571,  nos  17 
et  18.  On  voit  dans  ce  livre  une  planche  qui  représente  les  ruines, 
encore  imposantes  au  xvie  siècle,  du  Palais  Galien. 

3.  La  cosmographie  universelle  de  tout  le  monde,  1575,  p.  380. 
Voyez  les  textes  réunis  par  Francisque  Michel  dans  les  Actes  de 
V Académie  des  sciences,  belles-lettres  et  arts  de  Bordeaux,  t.  IV 
(1841),  p.   115. 

4.  Comme  on  voit  par  exemple  par  un  mémoire  de  La  Bastide, 
publié  en  1740  [Histoire  de  l  Académie  des  inscriptions,  t.  XII, 
p.  236),  et  intitulé  :  «  De  V amphithéâtre  de  Bordeaux,  vulgaire- 
ment appelé  le  Palais  Galiène.  » 


LES    «    PALAIS    GALIENNE    »  171 

avait  des  démêlés  avec  le  roi  de  Sarragosse,  Charles, 
ayant  pris  service  auprès  de  Galafre,  fît  quelque  temps 
la  guerre  sous  ses  ordres.  Puis,  ayant  reçu  la  nouvelle 
de  la  mort  de  Pépin,  il  rentra  dans  les  Gaules,  emmenant 
avec  lui  la  fille  du  roi  de  Tolède,  Galienne,  qu'il  con- 
vertit, à  ce  qu'on  rapporte,  et  qu'il  épousa.  On  dit  qu'il 
bâtit  pour  elle  un  palais  à    Bordeaux  '.   » 

C'est  donc  la  chanson  de  Mainet  ou  des  «  enfances  » 
persécutées  de  Charlemagne  2  que  nous  trouvons  dès  le 
xme  siècle  domiciliée  dans  l'amphithéâtre  de  Bordeaux. 
Le  faux  Turpin  la  connaissait  déjà  (chapitre  XX).  Chose 
curieuse,  à  une  autre  étape  de  la  route,  à  Poitiers,  on 
trouve  un  autre  «  Palais  Galien  ».  «  La  commune  renom- 
mée de  Poictiers,  écrit  Jean  Bouchet,  fait  mention  d'un 
palais,  lequel  y  fut  autrefois  édifié,  appelle  le  Palais 
Galien  et  des  Arennes,  dont  on  peut  conjecturer  par  les 
vestiges,  qui  encores  apparoissent,  que  ce  fut  un  palais 
somptueux  et  de  grand  structure .  .  .  Et  quant  au  lieu  des 
Arennes,  qui  sont  joignant  ledit  palais,  c'estoit  le  lieu 
pour  faire  joustes  et  tournois  3  ».  Palais  Galien,  dit  Jean 
Bouchet  ;  mais,  à  la  table  des  matières  de  son  livre,  on 
lit  :  «  Du  Palais  Galienne  de  Poitiers  »,  ce  qui  prouve  que 
c'était  là,  encore  de  son  temps,    la   dénomination  popu- 

1.  Hispaniae  illustratae  scriptores  varii,  t.  II,  1703,  p.  75. 

2.  Sur  la  chanson  de  Mainet,  voyez  G.  Paris,  Histoire  poétique 
de  Charlemagne,  p.  240,  et  Ph.-Aug-.  Becker,  Die  nationale  Hel- 
dendichtung,  p.   64. 

3.  Les  Annales  d'Aquitaine,  Poitiers,  1644,  p.  16.  Cf.  Abraham 
Gôlnitz,  Ulysses  Behjico-gallicus,  1631,  p.  291  :  «  Palatium  opus 
Galieniimperatoris;  structura  nullis  sustinetur  columnis  ;  longitu- 
dine  et  latitudine  omnia  reliqua  Galliae  palatia  superat.  Olim 
comitum  Pictaviensium  domicilium  ;  nunc  mercatorum  tabernis 
elocatum.  » 


172      LES  CHANSONS  DE  GESTE  ET  COMPOSTELLE 

laire.  A  Poitiers  comme  à  Bordeaux,  on  voit  donc  les 
vieux  érudits  prendre  grand  souci  d'expulser  des  ruines 
antiques  Charlemagne  et  sa  belle  Sarrasine. 

3.  Senebrun  et  les  divers  ducs,  comtes  et  rois  de  Bordeaux . 

Une  autre  Galienne,  qui  doit  son  nom  à  l'héroïne  du 
roman  de  M  aine  t,  ligure  dans  une  autre  légende.  Bordeaux 
aurait  été  fondé  par  Senebrun,  fils  de  Vespasien,  et  par 
sa  fille  Galienne,  fille  de  Titus.  On  racontait  d'elle 
des  aventures  singulières.  «  Elle  avait  fait  bâtir  une  route 
tirée  au  cordeau  à  travers  des  forêts  épaisses,  de  son  palais 
jusqu'à  la  mer.  Elle  s'y  faisait  charrier  sur  un  char  d'or. 
La  dépense  de  la  construction  de  cette  route,  elle  la 
faisait  payer  par  une  courtisane  très  belle  et  très  rusée, 
nommée  Brunisen  l.  »  Ces  légendes  ne  nous  sont  plus 
connues  que  par  un  écrit  latin,  qui  date  du  xivesiècle  au 
plus  tard,  du  xme  peut-être  2.  Il  raconte  que  Senebrun 
etGaliene,  ayant  fondé  Bordeaux,  eurent  sept  fils,  qui 
reçurent  chacun  une  part  de  leur  héritage.  Après  des 
siècles  écoulés,  un  de  leurs  descendants,  nommé  lui 
aussi  Senebrun,  se  rendit  en  Terre-Sainte,  y  accomplit 
des  exploits.  Il  fut  fait  prisonnier.  Le  soudan,  pour  se 
divertir,  le  força  à  combattre  un  de  ses  meilleurs  guer- 
riers, Enéas.  Senebrun,  l'ayant  vaincu,  gagna  par  cette 
prouesse  l'amour  de  la  belle  Fenice,  fille    du  soudan.    Il 

1.  Voyez  Francisque  Michel,  dans  les  Actes  de  V Académie  de 
Bordeaux,  t.  IV,  p.  107  ;  P.  Meyer,  à  la  p.  75  de  sa  traduction  de 
(iirard  de  Roussillon. 

2.  Publié  dans  les  Archives  municipales  de  Bordeaux,  t.  I, 
Livre  des  Bouillons,  Bordeaux,  1867,  p.  474-483. 


LES    DUCS    ET    LES    ROIS    DE    BORDEAUX  173 

l'enleva,  la  convertit,  l'épousa,  la  ramena  à   Bordeaux. 
Ils  eurent    un  fils,    Gaufridus,    qui   devint    évêque    de 
Bordeaux.  Suivent  des  récits  de  miracles  et  de  fondations 
pieuses. 

C'est  un  récit  éminemment  local,  clérical,  émané  de 
l'une  des  églises  de  Bordeaux.  Mais,  en  même  temps, 
c'est,  comme  on  voit,  un  récit  modelé  sur  les  chansons 
de  geste.  «  Cette  jeune  fille  sarrasine  qui  s'éprend  d'un 
chevalier  français  est  un  type  commun  à  une  quantité 
de  chansons  de  geste  :  c'est  FEsclarmonde  d'Huon  de 
Bordeaux,  la  Floripas  de  Fierabras,  la  Maugalie  de 
Floovant  1  ».  Une  fois  de  plus,  nous  voyons  des  clercs 
occupés  à  composer,  pour  expliquer  le  passé  de  leurs 
églises,  un  récit  fabuleux  qui  ressemble  à  s'y  méprendre 
à  un  roman  de  jongleur. 

Nous  ne  connaissons  celui-ci  que  sous  cette  forme 
récente.  Nous  devons  pourtant  lui  attribuer  une  certaine 
ancienneté,  car  dès  le  xue  siècle,  le  poète  de  Girard  de 
Roussillon  semble  le  connaître  :  il  introduit  dans  son 
roman  «  Senebrun  de  Bordeaux,  qui  commande  vingt 
mille  Gascons  2  ».  Or,  dans  la  laisse  347,  il  dit  que 
Senebrun  était  '<  fils  d'Yon  »,  c'est-k-dire  du  très  histo- 
rique Eudes  d'Aquitaine,  l'adversaire  de  Charles  Martel. 
N'est-ce  pas  l'indice  que  les  clercs  d'Aquitaine  ont 
composé  sur  leurs  anciens  rois,  ducs  et  comtes,  des 
récits,  les  uns  fabuleux,  les  autres  semi-historiques, 
dont  les  auteurs  des  chansons  de  geste  ont  eu  parfois 
connaissance? 


1.  P.  Meyer,  /.  laucl. 

2.  Aux  §§  136  et   147  de  la  traduction  Paul  Meyer. 


17  i  LES    CHANSONS    DE    GESTE    ET    COMPOSTELLE 

Les  chansons  de  geste  présentent  en  effet  quatre  per- 
sonnages quelles  qualifient  rois,  comtes  ou  ducs  de 
Bordeaux,  savoir  :  Yon  de  Bordeaux,  personnage  histo- 
rique, —  le  légendaire  Senebrun  ;  —  Gaifier  de  Bordeaux, 
qui  fut  dans  l'histoire  le  petit-fils  d'Yon,  et  l'ennemi  de 
Pépin  le  Bref  ;  —  Seguin  de  Bordeaux,  que  Ton  peut 
identifier  indifféremment  à  l'un  des  trois  des  comtes 
carolingiens  de  ce  nom,  et  qui  devient  dans  nos  romans 
l'un  des  barons  de  Charlemagne  et  le  père  d'Huon  de 
Bordeaux. 

Gomment  les  romanciers  du  xne  siècle  ont-ils  pu  con- 
naître ces  personnages  réels,  Yvon,  Gaifier,  Seguin  ?  Est- 
il  nécessaire  qu'ils  aient  été  célébrés  en  des  «  chants 
lyrico-épiques  »  du  temps  de  Charles  Martel  ou  de 
Pépin  le  Bref?  Comme  le  poète  de  Girard  de  Rous- 
sillon  (ou,  avant  lui,  quelqu'un  de  ses  confrères)  a  dû 
s'adresser  aux  légendes  d'origine  cléricale  et  pseudo- 
érudite  de  Bordeaux  pour  y  trouver  le  nom  de  son  fabu- 
leux Senebrun,  de  même  d'autres  poètes  du  xne  siècle 
ont  pu  recevoir  des  clercs  de  Bordeaux  ou  des  clercs 
d'autres  églises  de  la  région  les  noms  de  Yon,  de 
Gaifier,  de  Seguin. 

On  n'en  a  pas  la  preuve  :  on  possède  si  peu  de  docu- 
ments anciens  qui  émanent  de  ces  églises  !  Pour  Gaifier 
du  moins,  il  est  assuré  que  son  souvenir  vivait  au  xue 
siècle  et  au  xme  en  plusieurs  églises  illustres  1  :  à  Saint- 
Seurin  de  Bordeaux  2,  mais  surtout   à    Saint-Martial  de 

1.  Hugues  de  Fleury,  dans  sa  vie  de  saint  Sardou,  écrite  vers 
1110  (Acta  sanctorum  BolL,  t.  II  de  mai,  p.  17),  fait  de  lui,  légen- 
dairement,  un  adversaire  de  Charlemagne. 

2.  Une  légende  (peut-être  récente,  à  vrai  dire)  voulait  que  son 


LES  DUCS  ET  LES  ROIS  DE  BORDEAUX        I  75 

Limoges.  Là,  on  voyait  dans  l'église  un  singulier  monu- 
ment :  une  lionne  qui  accable  sous  son  poids  deux 
lionceaux,  avec  cette  inscription  : 

Aima  leaena  duces  saevos  parit  atque  coronat  ; 
Opprimit  hanc  natus  Waifer  maie  sanus  alumnam  ; 
Sed  pressus  gravitate  luit  sub  pondère  poenas. 

«  Ce  qui  signifie,  dit  Baurein,  que  l'Aquitaine,  sem- 
blable à  une  lionne,  engendre  et  couronne  des  ducs 
remplis  de  cruauté,  et  que  Waifre,  qui,  comme  un  fils 
dénaturé,  avait  opprimé  celle  qui  l'avait  nourri  et  élevé, 
subit,  sous  le  poids  qui  l'accable,  la  peine  qu'il  mérite  [.  » 
Adhémar  de  Chabannes  rapporte  que  l'on  conservait  au 
xic  siècle,  à  Saint-Martial  de  Limoges,  une  bannière 
que  Pépin  avait  enlevée  à  Gaifier  dans  une  bataille.  On 
voit,  par  un  inventaire  de  Saint-Martial,  dressé  entre 
1226  et  1245,  qu'on  gardait  dans  le  trésor  de  l'abbaye 
«  quinque  bans  Gaifier  »,  et  Geoffroi  de  Vigeois témoigne 
que  les  moines  de  Saint-Martial  portaient  en  procession 
le  jour  des  Rameaux  «  quinque  vexilla  pretiosa,  quac 
appellantur  bannum  Gaiferi  »  2. 

C'en  est  assez  pour  expliquer,  sans  recours    à  l'hypo- 

corps  fût  «  hors  la  ville  de  Bordeaux,  dans  un  marais,  près  du 
château  de  Hà,  du  côté  de  la  Chartreuse  (voyez  Abbé  Venuti, 
Dissertations  sur  les  anciens  monumens  de  la  ville  de  Bordeaux, 
1754,  p.  79-114;  cf.  Baurein,  Variétés  bordeloises,  1784,  t.  III, 
p.  305). 

1.  Baurein,  Variétés  bordeloises,  t.  III,  p.  312.  Cf.  Dom 
Devienne,  Histoire  de  la  ville  de  Bordeaux,  éd.  de  1862,  p.  316. 

2.  Voyez  les  Chroniques  de  Saint-Martial  de  Limoges,  publiées 
par  Duplès-Agier  (Publications  de  la  Société  de  V histoire  de 
France),  p.  314.  Cf.  Du  Cang-e,  au  mot  Gaiferus. 


17G      LES  CHANSONS  DE  GESTE  ET  COMPOSTELLE 

thèse  de  «  traditions  populaires  »  ou  de  «  cantilènes  » 
ou  de  «  poèmes  épiques  »  du  vme  siècle,  que  Gaifier 
apparaisse  quelquefois  comme  un  vague  comparse  dans 
les  chansons  de  geste. 

4.  Le  roi  Agolant  à  Limoges. 

Une  chronique  de  l'abbaye  de  Saint-Martial,  aujour- 
d'hue  perdue  ',  racontait  que  le  roi  sarrasin  Agolant 
avait  autrefois  dominé  à  Limoges  et  qu'il  y  avait  bâti, 
pour  éterniser  son  nom,  un  bel  aqueduc  :  la  vente  de 
son  chariot  d'or,  enrichi  de  pierreries,  en  avait  payé  la 
dépense.  De  fait,  l'aqueduc  romain  de  Limoges  s'appelle 
aujourd'hui  encore  l'aqueduc  d'Aigoulènes'2.  Cette  petite 
légende  étymologique  fournit  un  témoignage  de  plus  de 
l'influence  de  la  Chronique  de  Turpin. 

5.  La  geste  de   Blaye   et  la  geste  de  Saint-Gilles. 

Deux  chansons  de  geste,  Ami  et  Amile  et  Jourdain  de 
Blaye,  ont  été  arbitrairement  réunies  de  façon  à  former  la 
«  geste  de  Blaye  »  :  les  héros  de  ces  romans  sont  donnés 
pour  des  seigneurs  de  Blaye.  Comme  il  y  a  une  geste  de 
Blaye,  il  y  aune  «  geste  de  Saint-Gilles  »,  c'est-à-dire 
une  série   de  chansons    de  geste,    Elie  de  Saint-Gilles y 

1.  Elle  datait  de  la  fin  du  xive  siècle  ;  on  ne  connaît  plus  le 
récit  en  question  que  par  les  résumés  qu'en  ont  fait  des  érudits 
du  xvne. 

2.  Voyez  A.  Leroux,  La  légende  du  roi  Aigolant  et  les  origines 
de  Limoges,  dans  le  Bulletin  du  comité  des  travaux  historiques, 
Histoire  et  philologie,  1902,  p.  606^-619.  Cf.  ihid.,  p.  604,  une  note 
de  G.  Paris  sur  ce  mémoire. 


GESTES   DE    BLAYE    ET    DE    SAINT-GILLES  177 

Aiol,  Tristan  de  Nanteuil,  etc.,  dont  les  héros  sont  des 
comtes  de  Saint-Gilles.  L'explication  est  la  même  ici  et 
là,  et  c'est  aussi  celle  qui  fait  comprendre  que  Belin, 
cette  «  povre  ferté  »,  tienne  une  si  grande  place  dans  le 
cycle  des  Lorrains,  et  encore  que  le  château  des  Quatre 
fils  Aymon,  Montauban,  se  dresse  à  Cubzac,  près  de  la 
Dordogne,  sur  la  route  de  Blaye  a  Bordeaux.  C'est  que 
Blaye  et  Saint-Gilles,  Cubzac  et  Belin  étaient  des  étapes 
des  chemins  de  Saint-Jacques  ;  à  la  racine  de  ces  fictions, 
il  y  a  la  préoccupation  du  pèlerinage  et  la  vue  directe 
des  lieux.  Pour  la  geste  de  Blaye,  on  en  a  une  preuve 
curieuse.  Dans  ces  romans,  les  seigneurs  de  Blaye  se 
succèdent  en  cet  ordre  :  Ami,  puis  son  fils  Gérard,  puis 
Jourdain,  fils  de  Gérard,  puis  un  second  Gérard.  Or 
G.  Paris  a  remarqué  le  même  retour  du  nom  de 
Gérard  dans  la  dynastie  de  Blaye  au  xn°  siècle  :  à 
Gérard  Ier  succèdent  Geotïroi  Rudel  Ier,  puis  Gérard  II, 
puis   GeolFroi  Rudel    II.  puis  Gérard  III  l.  Comment  le 

1 .  Voici  le  tableau  généalogique  des  seigneurs  de  Blaye,  d'après 

l'article  Blaye,   au   t.    V  de  l'Histoire  généalogique  et   héraldique 

des  pairs  dp  France,  Paris,  1825. 

Guillaume  Frédéland 
prince  de  Blaye,  cité  de  1080  à  1106 

Gérard  I"    il  vivait  encore  en  1126 


GeofTroi  Budel  ltr  Guillaume  Frédéland 

sire  de  Blave 


Gérard  II.  sire  de  Blaye.     GeolTroi  Budel 
mentionné  vers  1160-4  le  poète 

et  en  1164 


GeofTroi  Budel  II 
Gérard  III 


GeofTroi  Budel  III     Gérard,  co-seigneur 
1242-52  .  de  Blaye. 

J.  Bbdibh.  —  Les  légendes  épiques,  t.  III.  12 


178      LES  CHANSONS  DE  GESTE  ET  COMPOSTELLE 

poète  de  Jourdain  de  Blaye  aurait-il  eu  l'idée  d'une  telle 
flatterie  aux  seigneurs  de  Blaye,  s'il  n'était  venu  dans 
leur  principauté  ?  —  C'est  ici  un  des  traits,  infiniment 
rares,  et  précieux  par  là  même,  où  se  marque  dans  les 
chansons  de  geste  une  certaine  préoccupation  de  plaire  à 
telle  grande  famille  féodale  du  xne  siècle. 


6.  Les  chansons  de  geste  en  langue  méridionale. 

Tous  les  critiques,  et  ceux-là  même  qui  sont  le  plus 
préoccupés  de  trouver  à  l'épopée  castillane  une  origine 
autochtone,  reconnaissent  que  les  cantares  de  gesta 
doivent  beaucoup  aux  jongleurs  qui  franchissaient  les 
Pyrénées.  Mais,  pour  rester  en  deçà  des  Pyrénées,  on 
sait  que  nous  possédons  quelques  chansons  de  geste,  une 
rédaction  méridionale  de  Fierabras,  la  plus  ancienne 
version  conservée  de  Girard  de  Roussillon,  les  chan- 
sons d'Aigar  et  Maurin,  de  Daurel  et  Béton,  qui  sont 
écrites  en  langue  méridionale  à  l'imitation  des  romans 
en  langue  d'oui.  A  ce  propos,  mon  ami  M.  A.  Jeanroy  me 
permet  de  transcrire  ici  cette  page  d'un  de  ses  travaux, 


«  Ce  nom  de  Gérard,  écrit  G.  Paris  (dans  son  article  sur  Jaufré 
Rudel,  Revue  historique,  t.  LUI,  1893,  p.  2  du  tirage  à  part),  qui 
reparaît  à  plusieurs  reprises  dans  la  liste  des  seigneurs  de  Blaye, 
suggère  un  rapprochement.  La  ville  de  Blaye,  célèbre  dans 
l'épopée  française  comme  possédant  le  tombeau  de  Roland,  y  est 
également  connue  par  le  petit  cycle  qui  comprend  Ami  et  Amile 
et  Jourdain  de  Blaye.  Or,  le  fils  d'Ami,  seigneur  de  Blaye  comme 
lui  et  père  de  Jourdain,  s'appelle  Gérard,  et  le  fils  de  Jourdain  a 
le  même  nom.  Il  est  probable  que  l'auteur  de  Jourdain  a  pris  à 
un  des  Gérard,  princes  de  Blaye,  le  nom  de  son  héros.  L'hypothèse 
inverse  n'est  guère  admissible,  vu  le  peu  d'antiquité  du  poème.  » 


LES    CHANSONS    EN    LANGUE    MÉRIDIONALE  179 

encore  inédit  :  «  Toutes  les  chansons  de  geste  en  langue 
méridionale  appartiennent  —  ce  que  l'on  a  remarqué 
depuis  peu  —  à  une  région  très  déterminée,  comprise  entre 
Poitiers  et  Bordeaux,  c'est-à-dire  à  une  région  limitrophe 
où  l'influence  de  la  langue  et  de  la  littérature  françaises 
était  plus  puissante  qu'ailleurs.  Il  y  avait  au  reste  une 
raison  spéciale  pour  que  des  chansons  de  geste  y  fussent 
accueillies  avec  faveur.  C'est  là,  en  effet,  que  se  sont 
formées,  autour  des  monastères  et  des  ruines  romaines 
qui  y  pullulaient,  nos  plus  belles  et  nos  plus  anciennes 
légendes  épiques.  C'est  là,  sur  la  grande  route  qui  con- 
duisait de  Poitiers  et  de  Saintes  à  Bordeaux  les  pèle- 
rins se  dirigeant  vers  Saint-Jacques-de-Compostelle, 
qu'avaient  été  chantés,  d'abord  en  français  sans  aucun 
doute,  les  merveilleux  exploits  de  Roland,  d'Olivier,  de 
Turpin.  Que  les  gens  du  pays  aient  pris  goût  à  ces  sortes 
de  récits,  que  les  poètes  du  cru  en  aient  composé  dans 
leur  propre  langue  pour  les  rendre  plus  facilement 
accessibles,  il  n'y  a  là  rien  d'étonnant.  Ainsi  s'explique- 
rait ce  fait  singulier,  et  qui  était  jusqu'à  présent  resté 
une  énigme,  que  les  textes  épiques  en  vers  provençaux 
appartiennent  à  une  région  unique  et  fort  restreinte.  » 


D.    CONCLUSION. 

Je  ne  cherche  pas  à  rassembler  tous  ces  faits,  si  mul- 
tiples, si  divers,  en  une  péroraison  oratoire.  Je  m'en 
tiens,  pour  conclure,  à  un  recensement  géographique. 
De  toutes  les  chansons  de  geste  qui  mènent  Charle- 
magne  et  les  pairs  en  Espagne,  il  n'y  en  a  guère  qu'une 
seule  qui  soit  vraiment  localisée  hors  des  routes  des  pèle- 
rins, c'est  Mainet,  dont  l'action  se  passe  principalement 
à  Tolède.  Dans  les  autres  chansons,  Saragosse,  Cordoue, 
Séville,  Coïmbre,  Almérie,  cinq  ou  six  autres  villes  sont 
mentionnées  ;  mais  elles  sont  derrière  la  scène,  si  l'on 
peut  ainsi  dire,  et  quand  les  poètes  s'aventurent  à  en 
parler,  c'est  pour  trahir  leur  ignorance  ou  leur  incuriosité 
géographiques.  Ils  avaient  besoin  de  ces  noms,  pour  la 
couleur  locale  ;  ils  les  ont  employés  avec  la  même  indif- 
férence que  tant  d'autres  noms  fabriqués  par  eux  à  plaisir, 
tels  que  Aigremore,  Aubainne,  Augorime,  Auson,  Ava- 
lence,  Balcaire,  Baldise,  Barburegne,  Bardeluque,  Bel- 
quarel,  Bessenconde,  Borcadoigne,  Bruance,  Carsaude, 
Capadoce,  Gomibles,  etc.  *.  Par  contre,  voici,  tirés  des 
mêmes  romans,  les  noms  géographiques  qui  se  trouvent 
sur  la  principale  des  viae  sancti  Jacobi,  à  partir  de  Blaye. 
A  chacun  d'eux  des  légendes  épiques  sont  attachées. 
Mis  bout  à  bout,  ils  forment  un  routier  des  pèlerins  de 
saint  Jacques  assez  précis  pour  conduire  un  voyageur, 
par  la  route  vraie,  jusqu'à  Compostelle  : 

1.  Voyez  la    Table  de  M.  Langlois. 


CONCLUSION  1  8  1 

Blaye 

Bordeaux 30   kilomètres 

'Belin 48 

Dax 85 

Saint-Jean  de  Sorde 25  — 

Saint-Jean-Pied  de  Port.  .  .  .  48  — 

Le   Port  de  Cize 25  — 

Roncevaux 5  — 

Pampelune 38  — 

Estella il  — 

Montjardin 7  — 

Logrono 33  — 

Najera 24 

Bur^os 80  — 

Hornillos  del  Gamino 21  — 

Castro  jeriz 16  — 

Carrion 32  — 

Saha^un 32  — 

Mansilla 34  — 

Léon 17  — 

Astorga 40  — 

Rabanal  del  Camino 22  — 

Luiserne  (près  Ponferradaj. .  28  — 

Santiago 160  — 

El  Padron .  ...  25  — 

Dès  1895,  M.  Camille  Jullian  a  écrit  :  «  On  peut 
suivre  Charlemagne  à  Belin,  à  Saint-Seurin,  à  Blaye, 
c'est-à-dire  aux  stations  de  repos  ou  de  prière  sur  la 
grande  route  suivie  par  les  pèlerins  de  saint  Jacques. 
Qui  sait  si  les  pèlerins  n'ont  pas  été  les  artisans  princi- 
paux de  ces  légendes,  les  vrais  rhapsodes  de  ces  épopées, 
les  attachant  pour  ainsi  dire,  le  long  de  la  voie  qu'ils 
parcouraient,  aux  sanctuaires  où  ils  s'arrêtaient?  De  la 


182  LES    CHANSONS    DE    GESTE    ET    COMPOSTELLE 

même  manière,  l'épopée  de  Y  Enéide  unissait  par  la 
chaîne  continue  du  voyage  d'Enée  les  différents  temples 
où  les  voyageurs  des  routes  maritimes  allaient  adorer  sa 
mère  Aphrodite  *.  » 

A  la  question  posée  par  M.  Jullian,  notre  longue  étude 
répond  par  l'affirmative.  G.  Paris  a  extrait  dune  chro- 
nique du  xme  siècle  2  cette  phrase,  pour  en  faire  l'épi- 
graphe du  Livre  Ier  de  Y  Histoire  poétique  de  Charlemagne  : 
«  Es  livres  qui  parolent  des  roys  de  France  trovons 
escript  que  par  la  proiere  Monseigneur  saint  Jacques 
dona  Nostre  Sires  cest  don  a  Gharlemaine  c'on  parleroit 
de  lui  tant  corn  le  siècle  dureroit.  »  Il  convient  de  donner 
en  cette  phrase  toute  valeur  aux  mots  :  «  par  la  proiere 
Monseigneur  saint  Jacques  ».  Je  n'irai  pas  jusqu'à  dire, 
comme  ce  vieil  écrivain,  que  sans  lui  Charlemagne 
n'aurait  pas  obtenu  sa  gloire  poétique.  Je  ne  le  dirai  pas, 
car  les  sources  de  cette  gloire  sont  multiples,  et  saint 
Jacques  ne  fut  pour  rien  dans  la  Chanson  de  Roland. 
Mais  sans  l'apôtre  Jacques,  je  veux  dire  si  son  tombeau 
de  Galice  n'avait  pas  existé,  ni  la  Chronique  de  Turpin 
ne  se  serait  produite,  ni  ne  se  serait  manifestée,  en  tant 
d'églises  et  à  tant  d'étapes  des  routes,  cette  activité 
poétique  dont  la  chronique  de  Turpin  et  plusieurs  chan- 
sons de  geste  ne  sont  que  les  symboles  imparfaits  et  les 
tardifs  témoins.  Et  c'est  en  ce  sens  que  je  reprends,  au 
terme  de  cette  étude,  la  phrase  de  la  vieille  chronique  : 
«  Par  la  proiere  Monseigneur  saint  Jacques  dona  Nostre 
Sires  cest  don  a  Charlemaine  c'on  parleroit  de  lui  tant 
coin  le  siècle  dureroit.  » 

1.  Histoire  de  Bordeaux,  p.  118. 

2.  Bibliothèque  nationale,  français  834,  fû  13  r°. 


LA   CHANSON  DE  ROLAND 


LA     CHANSON    DE    ROLAND 

NOTE  PRÉLIMINAIRE 

ÉNUMÉRATION  DES  TEXTES J  LEURS  DATES,  LEURS  RAPPORTS. 

I.     LE  PROBLÈME  DES  ORIGINES  DE  LA  LÉGENDE. 

1.     L'ÉLÉMENT    HISTORIQUE.    2.     Le    PRÉTENDU    TEMOIGNAGE 

de  l'Astronome  limousin. 

IL  LES  DIVERSES  SOLUTIONS  PROPOSÉES,  ANALYSE 
ET  DISCUSSION  DES  THÉORIES  SUR  LA  FOR- 
MATION DE  LA  CHANSON DE  ROLAND  ET  PUS 
GÉNÉRALEMENT  SUR  LA  FORMATION  DES 
CHANSONS   DE  GESTE. 

1  .    De  Herder   et    de  Wolf   aux   frères   Grimm   et   a 
Fauriel.    2.    De    Fauriel    a    G.    Paris.   3.    G.    Paris. 

4.  M.   Rajna  et  le  conflit   des   théories   vers    1884. 

5.  Après  1884. 

III.  RECHERCHE  D'UNE  AUTRE  SOLUTION.  QUI  PREN- 
DRA SON  POINT  DE  DÉPART  DANS  LES  THÉO- 
RIES ANTÉRIEURES. 

A.  La  légende  de  Roland  en  sls  rapports  avec  les 
étapes  des  routes  oti  menaient  en  Espagne  par 
Roncevaux. 

B.  Interprétation  de  ces  rapports.  1.  D'une  théorie  de 
l'accident.  2.  Théorie  du  développement  contint, 
les   croisades    pranl  aises    bn    espagne   au  xie  s 1 1 : <  il  . 

C.  La   composition    de  la  CHANSON  DE  ROLAND.  1.  Les 

ENTREPRISES      DES    CHORIZONTES      2.      L' UNITE     DU      POBM1     : 

TUROLDUS    VINDICATUS. 


186  LA  CHANSON  DE  ROLAND 

NOTE  PRÉLIMINAIRE.  ÉNUMÉRATION  DES  TEXTES  ; 
LEURS  DATES  ET  LEURS  RAPPORTS. 

De  tant  de  problèmes  que  pose  la  Chanson  de  Roland,  nous  ne 
traiterons  ici  qu'un  seul,  celui  des  origines  de  la  légende  qu'elle 
met  en  œuvre,  ou  du  moins  nous  ne  considérerons  les  autres  que 
par  rapport  à  celui-là.  Qu'il  nous  suffise  donc  d'énumérer  les 
textes  anciens  dont  nous  disposons,  non  pas  même  tous  les  textes 
anciens,  mais  ceux-là  seulement  dont  nous  aurons  à  nous  ser- 
vir '.  Nous  ne  dirons  que  l'indispensable  sur  leurs  dates,  leurs 
caractères,  leurs  rapports  mutuels,  ne  prenant  parti  dans  les  ques- 
tions controversées  que  là  où  il  sera  nécessaire  de  prendre  parti. 
Cette  note  préliminaire,  qui  pourra  rendre  au  lecteur  les  modestes 
services  d'un  aide-mémoire,  ne  lui  rappellera  donc  que  des  faits 
essentiels  et  généralement  reconnus  de  tous. 

1°  Le  texte  de  beaucoup  le  plus  archaïque  de  la  Chanson  de 
Roland  est  celui  que  nous  a  conservé  le  manuscrit  de  la  biblio- 
thèque Boldéienne,  à  Oxford,  Digby  23.  Ce  manuscrit  (0)  a  été 
écrit  vers  1170  par  un  scribe  anglo-normand.  Il  contient  4002  vers 
décasyllabes,  répartis  en  291  laisses  assonancées  2. 


1.  On  trouvera  dans  la  Ribliographie  des  chansons  de  geste 
publiée  par  Léon  Gautier  en  1897  la  liste  des  travaux  consacrés  à 
la  Chanson  de  Roland,  antérieurement  à  1890.  En  appendice  à  son 
très  bon  livre  intitulé  La  Chanson  de  Roland,  New-York,  1906, 
M.  Geddes  a  eu  l'heureuse  idée  de  reproduire  la  bibliographie  de 
Léon  Gautier  et  d'y  ajouter  l'indication  des  travaux  parus  de  1890 
à  1906.  Pour  compléter  enfin  cette  bibliographie  de  1906  à  1912, 
on  n'aura  qu'à  se  reporter  aux  tables  de  la  Zeitschrift  fur  roma- 
nische  Philologie  ou  au  Kritischer  Jahresbericht  publié  par  les 
soins  de  M.  K.  Vollmôller.  Nous  aurons  d'ailleurs  occasion,  au 
cours  de  la  présente  étude,  de  citer  la  plupart  des  travaux  de  ces 
dernières  années. 

2.  On  doit  à  M.  Edmund  Stengel  une  reproduction  photogra- 
phique (Photographische  Wiedergabe  der  Ils.  Digby  23,  Heil- 
bronn,  1878»  et  une  édition  diplomatique  du  manuscrit  d'Oxford 
(Das  altfranzôsische  Rolandslied,  genauer  Abdruck  der  Oxforder 
Rs.  Digby  23,  Heilbronn,  1878).  G.  Grôber  en  a  procuré  une 
transcription  nouvelle  :  La  Chanson  de  Roland,  d'après  le  manus- 
crit d'Oxford  (Ribliotheca  ro/nanica,  nos  53  et  54,  [1908]).  Elle  se 


NOTE    PRÉLIMINAIRE  187 

2°  Une  autre  version  en  décasyllabes  assonances  esl  celle  d'un 
manuscrit  de  la  Bibliothèque  Saint-Marc,  à  Venise,  que  Ton  est 
convenu  d'appeler  V'1.  Elle  est  écrite  en  un  français  fortement  ita- 
lianisé. Le  manuscrit  ne  date  que  du  xive  siècle;  mais  l'auteur  de 
ce  poème  suit  jusqu'au  vers  3846  un  texte  ancien,  très  voisin  du 
texte  d'Oxford  ;  il  raconte  ensuite  un  épisode  qui  ne  se  retrouve 
en  nulle  autre  version  de  la  Chanson  de  Roland  (le  siège  de  Nar- 
bonne,  v.  3847-4417),  puis  se  rattache,  pour  la  fin  de  ses  récits 
\.  4 418-001 2),  à  la  version  rimée  dont  nous  allons  maintenant 
parler  '. 

3°  Vers  1170  2,  un  renouveleur  écrivit  une  version  où  les  asso- 
nances sont  remplacées  par  des  rimes  et  introduisit,  surtout  dans 
la  dernière  partie  du  roman,  des  épisodes  nouveaux.  Cette  rédac- 
tion nous  est  parvenue,  en  des  copies  du  xme  et  du  xive  siècle, 
sous  une  double  forme  :  l'une  est  conservée  dans  un  manuscrit 
de  Venise  (V7)  et  un  de  Châteauroux  (C)  ;  l'autre  dans  un  manus- 
crit de  Paris  (P),  un  de  Lyon  (L).  un  de  Cambridge  (T),  et  dans 
quelques  fragments3. 

4°  Un  ecclésiastique  nommé  Conrad,  aux  alentours  de  l'an  1132, 
composa  en  vers  allemands  le  Ruolandes  liet,  qui  est  une  traduc- 
tion libre  de  la  Chanson  de  Roland  et  la  plus  ancienne  des  imita- 
tions étrangères  ''.  Le  Ruolandes  liet  est  la  source  principale  de 

distingue  de  l'édition  diplomatique  de  Stengel  en  ce  que  Grô- 
ber  «  cherche  à  rendre  lisible  pour  fous  le  texte  du  manuscrit  », 
en  résolvant  les  abréviations,  en  distribuant  des  signes  de  ponc- 
tuation, etc. 

1.  Le  manuscrit  V*  a  élé  publié  par  Eugen  Kôlbing,  La  Chan- 
son de  Roland,  genauer  Abdruck  der  venelianer  Handschrift  IV, 
Ileilbronn,  1877. 

2.  Voyez  G.  Paris,  La  littérature  française  au  moyen  âge,  §  37. 

3.  Les  divers  textes  de  la  rédaction  rimée  ont  été  publiés  par 
M.  Wendelin  Foerster,  en  deux  volumes  :  Bas  altfranzôsische 
Rolandslied,  Text  von  Châteauroux  und  Venedig  VII,  Ileilbronn, 
1883  ;  Das  altfranzôsische  Rolandslied,  Text  von  Paris,  Cam- 
bridge, Lyon  und  den  sogenannten  lothringischen  Fragmenten, 
Ileilbronn,  1886  (tomes  VI  et  VII  de  V Altfranzôsische  Bibliothek). 
Un  fragment  d'un  autre  manuscrit  (  1 08  vers)  a  été  publié  par 
M.  G.Lavergne  dans  la  Romania,  t.  XXXV  (1906),  p.  445. 

4.  Éditions  de  Wilhelm  Grimm,  Ruolandes  /i'e/.Gôttingen,  1838, 
et  de  K.  Bartsch,  Deutsche  Dichtungen  des  Mittelalters,  t.  III, 
Leipzig,  1874.  Cf.  W.  Golther,  Das  Rolandslied  des  Pfaffen  Kon- 
rad,   Munich,  1887. 


188  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

deux  autres  renouvellements  allemands  du  xine  siècle,  insérés 
l'un  par  le  Stricker  dans  son  Karl  der  Grosse  ',  l'autre  par  un 
anonyme  dans  le  recueil  d'aventures  romanesques  intitulé  Karl 
Meinet  ». 

5°  La  Karlamagnussaga,  composée  vers  1230  ou  1250,  est  une 
compilation  en  prose  norvégienne  où  un  certain  nombre  de  chan- 
sons de  geste  ont  été  groupées  de  manière  à  former  une  sorte  de 
biographie  de  Charlemagne.  L'une  de  ses  «  branches  »,  la  hui- 
tième, est  une  traduction  de  la  Chanson  de  Roland,  malheureuse- 
ment écourtée  à  sa  fin.  Cette  traduction  est  à  l'ordinaire  si  litté- 
rale qu'elle  peut  en  maints  passages  servir  à  la  critique  du  texte 
français  3. 

6°  Nous  ne  mentionnons  que  pour  mémoire  des  traductions 
néerlandaise,  galloise,  anglaise,  qui  ne  nous  seront  d'aucun 
secours  *. 

7°  Sous  ce  titre,  Carmen  de  proditione  Guenonis,  nous  avons 
conservé,  clans  un  manuscrit  du  xve  siècle,  un  poème  de  482  vers 
latins,  en  distiques,  plein  de  jeux  de  mots,  où  un  clerc  bel  esprit 
a  bizarrement  résumé  et  profané  la  légende.  Cette  composition 
est  d'origine  et  de  date  incertaines.  On  l'attribue  d'ordinaire  au 
xiic  siècle  ;  on  peut  l'attribuer  aussi  bien,  si  l'on  veut,  au  xine  ou 
au  xive  :;. 

1.  Karl  der  Grosse,  von  dem  Sli-icker,  herausgegeben  von  K. 
Bartsch  [Bibliothek  der  gesatnmten  deutschen  National-Literatur, 
t.  XXXV,  1857).  Le  Stricker  écrivait  vers  1230.  Il  ne  semble  pas 
avoir  utilisé,  directement  du  moins,  de  sources  françaises. 

2.  Karl  Meinet,  zum  ersten  Maie  herausgegeben  von  Adelbert 
von  Keller  [Bibliothek  des  literarischen  Vereins  in  Stuttgart, 
t.  XL  Y,  1858).  Cette  version  combine  le  poème  de  Conrad  et  la 
rédaction  française  rimée. 

3.  La  Karlaniagnussaga  a  été  publiée  par  C.  R.  Unger  (Christia- 
nia, 1 860  i .  G.  Paris  en  a  donné  un  résumé  dans  la  Bibliothèque  de 
VEcole  des  Chartes,  Ve  série,  t.  V,  1864.  La  «  branche  »  qui  nous 
intéresse  ici  a  été  traduite  en  allemand  par  Ed.  Koschwitz,  dans 
les  Romanische  Sludien,  t.  III,  1878,  p.  295. 

L  On  trouvera  des  renseignements  sur  elles  dansl'édition  de  la 
Chanson  de  Roland  publiée  par  E.  Stengel,  Das  altfranzôsische 
Rolandslied,  kritische  Ausgabe,  t.  I,  Leipzig,  1900. 

.">.  Ce  poème  a  été  publié  trois  fois.  La  plus  récente  et  la  meil- 
leure édition  est  celle  de  G.  Paris,  dans  la  Romania,  t.  XI,  1882, 
p.  466. 


NOTE    PRÉLIMINAIRE  189 

8°  La  Chronique  dite  de  Turpin,  écrite  vers  l'an  1150,  raconte 
en  ses  chapitres  XXI-XXIX  la  bataille  de  Roncevaux  '. 

Si  Ton  réserve  ces  deux  rédactions  en  latin  (le  Carmen,  la  nar- 
ration de  Turpiny,  chacun  convient,  et  il  est  d'ailleurs  évident 
que  tous  les  textes  énumérés  ci-dessus  sont  des  recensions  ou 
des  dérivés  d'un  même  poème,  lequel  a  été  conservé  dans  le 
manuscrit  0  plus  fidèlement  que  partout  ailleurs,  encore  que  le 
manuscrit  0  lui-même  l'ait  souvent  altéré.  Par  suite,  toutes  les 
éditions  critiques  de  la  Chanson  d<^  Roland  -  se  ressemblent  en 
ce  qu'elles  prennent  pour  base  le  texte  du  manuscrit  0,  et  le  cor- 
rigent ou  le  complètent  par  recours  aux  autres  textes.  Elles  dif- 
fèrent selon  que  les  divers  éditeurs  reconnaissent  à  chacun  de 
ces  autres  textes  plus  ou  moins  d'autorité,  ce  qui  dépend  de  la 
façon  dont  ils  les  classent  (l'une  des  questions  essentielles  étant 
par  exemple  de  savoir  si  le  manuscrit  Y'  appartient  au  même 
groupe  qu'O,  ou  au  même  groupe  que  les  mauuscrils  de  la  version 
rimée,  PLT,  CV~,  ou  à  une  troisième  famille,  dont  il  serait 
Tunique  représentant).  Nul,  il  va  sans  dire,  ne  peut  éditer  la 
Chanson  de  Roland  ni  critiquer  utilement  le  texte  des  diverses 
éditions,  s'il  n'a  fait  son  choix  entre  les  divers  classements  pos- 
sibles. Mais  nous,  qui  n'étudions  que  l'histoire  de  la  légende, 
nous  pouvons  nous  dispenser  d'un  tel  choix,  et  même  nous  le 
devons.  Bien  des-  tentatives  malheureuses  prouvent  qu'on  peut 
gagner  beaucoup  pour  l'établissement  des  textes,  qu'on  ne  gagne 
rien  pour  l'histoire  de  notre  légende  à  combiner  les  versions 
entre  elles  par  des  opérations  de  reconstruction  conjecturale 
d'originaux  ou  d'intermédiaires  perdus.  Chacune  de  ces  versions 


1.  Édition  F.  Castets,  Turpini  historia  Caroli  Magni  et  Rotho- 
landl,  1880. 

2.  Los  éditions  critiques  de  la  Chanson  de  Roland  sont  celles  de 
Theodor  Millier  Gôttingen,  1851,  1863,  1873),  de  Léon  Gautier 
(Tours,  1872;  souvent  réimprimée)  ;  de  G.  Paris  [Extraits,  Paris, 
I  887  :  nombreuses  réimpressions)  ;  d'E.  Stengel  Leipzig,  1900. 
Les  autres  éditions,  celles  de  Francisque  Michel  (Paris,  1837, 
1869),  de  F.  Génin  (Paris,  1850),  de  L.  Clédat  (Paris,  1886),  de 
Grôber  (Strasbourg,  1908),  s'en  tiennent  exclusivement,  ou 
presque,  au  texte  d'Oxford. 


190  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

apparaît  à  sa  date  ;  elle  est  ce  qu'elle  est,  elle  vaut  ce  qu'elle  vaut. 
Sans  doute  tel  trait  qui  manque  dans  le  manuscrit  0  et  qui  est 
donné  seulement  soit  par  T5,  soit  par  la  Karlamagnussaga,  soit 
même  par  la  rédaction  rimée,  peut  d'aventure  être  ancien  et 
remonter  au  poème  original.  Malheureusement,  il  est  très  rare 
que  l'on  en  ait  la  certitude.  Nous  nous  attacherons  donc,  traitant 
de  tel  épisode,  à  bien  marquer  qu'il  nous  est  connu  par  telle 
version,  non  par  telle  autre  *,  et  à  éviter  les  combinaisons  hypo- 
thétiques. 

Si  toutes  les  versions  françaises,  allemandes,  norvégienne, 
néerlandaise,  galloise,  anglaise  de  la  Chanson  de  Roland  repré- 
sentent, chacun  le  reconnaît,  un  seul  et  même  poème,  au  con- 
traire le  Carmen  de  proditione  Guenonis,  selon  certains  critiques, 
en  représenterait  un  autre  ;  selon  d'autres  critiques,  il  en  serait 
de  même  de  la  narration  qui  se  lit  dans  la  Chronique  de  Turpin  : 
elle  serait  fondée  pareillement,  disent-ils,  sur  un  troisième 
poème  français,  perdu  lui  aussi,  et  plus  archaïque  encore  que  l'ori- 
ginal supposé  du  Carmen.  Nous  aurons  plus  loin  occasion  de  dis- 
cuter ces  hypothèses. 

Le  dernier  vers  du  manuscrit  d'Oxford  désigne  comme  l'auteur 
delà  Chanson  de  Roland  un  certain  Turoldus  (il  se  peut  d'ailleurs 
que  ce  nom  ne  soit  que  celui  du  copiste,  puisqu'on  ne  sait  pas  le 
sens  du  mot  declinet).  On  a  maintes  fois  tenté  d'identifier  ce 
Turoldus  :  les  identifications  proposées  restent  nécessairement 
incertaines.  La  langue  de  la  Chanson  de  Roland  étant  une  langue 
littéraire,  on  ne  sait  si  le  poète  écrivait  plutôt  dans  TIle-de-France 
ou  dans  la  Normandie,  par  exemple,  ou  ailleurs.  Il  semble  s'inté- 
resser au  sanctuaire  de  Saint-Michel-du-Péril,  dans  l'A vranchin: 
c'est  la  seule  indication,  bien  vague  et  douteuse,  que  l'on  ait  sur 


1.  C'est  pourquoi, citant  Vr/fd'aprèsréditionKôlbing,CF'7  d'après 
l'édition  Foerster,  etc.,  nous  citerons  aussi  0  d'après  une  édition 
qui  s'en  tient  à  reproduire  ce  manuscrit,  celle  de  G.  Grôber,  et 
non  d'après  les  éditions  composites  de  L.  Gautier  ou  de  Stengel. 
Il  va  d'ailleurs  sans  dire  que  l'édition  Gautier,  précieuse  par  son 
riche  commentaire  explicatif,  et  l'édition  Stengel,  admirable  par 
l'appareil  de  variantes  qu'elle  offre,  nous  ont  été  d'un  grand  et 
constant  secours. 


NOTE    PRÉLIMINAIRE  191 

les  régions  où  il  a  pu  passer.  Quant  à  la  date  de  son  poème,  la  plus 
ancienne  qui  ait  été  proposée  est  1080,  et  l'on  ne  saurait  en  effet 
(vu  le  costume,  l'armement,  l'état  de  la  langue,  etc.)  remonter 
plus  haut.  On  ne  saurait,  d'autre  part,  descendre  au  delà  de  1130, 
puisque  c'est  au  retour  d'un  voyage  fait  en  France  en  1131  que 
le  clerc  Conrad  composa  sa  traduction.  Est-il  possible  de  resser- 
rer ces  dates  extrêmes?  Les  érudits  ont  essayé  de  démontrer,  les 
uns  que  la  Chanson  de  Roland  est  nécessairement  antérieure,  les 
autres  qu'elle  est  nécessairement  postérieure  à  la  première  croi- 
sade (1096).  Aucun  des  indices  proposés  en  faveur  de  l'une  ni  de 
l'autre  thèse  ne  nous  semble  décisif.  Néanmoins,  pour  la  plupart 
des  raisons  dites  par  M.  G.  Baist1,  et  pour  plusieurs  des  raisons 
dites  par  M.  Marignan  2  et  par  M.  Tavernier  3,  nous  inclinons  à 
croire  avec  ces  érudits,  et  avec  MM.  Grôber  '',  Ph.-Aug.  Becker  6, 
Voretzsch  G,  que  la  Chanson  de  Roland  a  été  composée  après 
l'an  1100. 

A  partir  de  quels  éléments  légendaires?  C'est  le  problème  que 
nous  voudrions  principalement  examiner. 


1.  Voir  dans  les  Reitrâge  zur  romanischen  und  englischen  Philo- 
logie, Festgabe  fur  W.  Foerster,  Halle,  1903,  p.  213,  l'important 
article  de  M.  Baist  intitulé  Variationem  iiber  Roland  207 i,  21 56. 

2.  En  son  livre  sur  la  Tapisserie  de  Bayeux,  Paris,  1902. 

3.  Voir  A.  Tavernier,  Zur  Vorgeschichte  des  altfranzôsischen 
Rolandsliedes  (fascicule  V  des  Romanische  Studien),  Berlin,  1903. 
Cf.,  du  même  auteur,  un  mémoire  publié  dans  les  Philologische 
und  volkskundliche  Arbeiten  (recueil  dédié  à  M.  K.  Vollmôller), 
1908,  p.  113,  et  une  série  d'articles  parus  dans  la  Zeitschrift  fur 
franzôsische  Sprache  und Literatur,  en  1904,  p.  145;  en  1910,  p.  71  ; 
en  191 1,  p.  83,  etc. 

4.  Voir  la  préface  de  son  édition  de  la  Chanson  de  Roland,  p.  11. 

5.  Die  nationale  Heldendichtung ,  p.  42. 

6.  K.  Voretzsch,  Einfiihrung  in  das  Studium  der  altfranzôsis- 
chen Literatur,  1905,  p.  121, 


192  LA  CHANSON  DU  ROLAND 


I 


r 


LE  PROBLEME 
DES  ORIGINES  DE  LA  LÉGENDE  DE  ROLAND 

1 .   L'élément  historique. 

En  777,  Ternir  de  Saragosse  vint  à  Paderborn  solliciter 
le  roi  Charles  de  lui  porter  aide  en  Espagne  contre  ses 
adversaires,  d'autres  princes  musulmans.  L'année  sui- 
vante, après  avoir  célébré  la  fête  de  Pâques  (le  19  avril), 
dans  sa  villa  de  Cassinogilum,  Charles  se  mit  en  route  : 
c'est  la  seule  expédition  qu'il  ait  jamais  conduite,  de  sa 
personne,  en  Espagne.  Il  franchit  avec  une  partie  de  ses 
troupes  les  Pyrénées  basques,  tandis  qu'une  autre  armée 
franque  traversait  les  Pyrénées  orientales.  Il  prit  au 
passage  la  ville  chrétienne  de  Pampelune.  La  campagne 
fut  courte,  assez  heureuse,  sans  grand  événement. 
Charles  arriva  devant  Saragosse,  mais  ne  put  s'en  rendre 
maître.  Il  reprit  la  voie  du  retour,  rasa  jusqu'au  sol  les 
murailles  de  Pampelune,  et  traversa  de  nouveau  les 
Pyrénées  *.  Le  15  août  778  2,  son  arrière-garde  fut  sur- 
prise dans  les  montagnes  par  les  Basques.  Eginhard,  au 


1.  On  trouvera  dans  les  Jahrbùcher  des  frànkisclien  lieiches 
unter  Karl  dem  Grossen,  par  Abel  et  Simson,  t.  I  (1888),  p.  285-306, 
le  relevé  et  le  commentaire  des  textes  des  annales  relatifs  à  ces 
événements,  dont  nous  ne  retenons  ici  que  l'essentiel. 

2.  La  date  du  15  août  est  fournie,  comme  on  sait,  par  l'épitaphe 
de  l'un  des  morts  de  la  bataille,  Eg-g-ihard  (voyez,  dans  les  Monu- 
menla  Germaniae  historica,  les  Poetae  latini  aevi  Caroline,  t.  I, 
p.  109,  et  la  Romania,  t.  II,  p.  147). 


DONNÉES    DU    PROBLÈME  \   L'ÉLÉMENT    HISTORIQUE  193 

chapitre  IX  de  sa    Vita  Caroli*,   raconte  le   fait  en  ces 
termes  : 

Charles  ramena  son  armée  sans  dommage  ;  pourtant,  sur  la  cime 
même  des  Pyrénées,  il  eut  à  éprouver  quelque  peu  la  perfidie  des 
Basques.  L'armée  s'avançait  en  une  longue  file,  ainsi  que  l'exi- 
geait l'étroitesse  du  chemin  ;  mais  les  Basques  s'étaient  postés 
au  faite  de  la  montagne  :  le  lieu,  couvert  de  forêts  épaisses,  se 
prête  à  merveille  à  une  embuscade.  Ils  fondirent  d'en  haut  sur  le 
dernier  corps  de  troupes,  chargé  de  garder  les  bagages  et  de 
protéger  ceux  qui  marchaient  en  avant.  Ils  le  refoulent  dans  une 
vallée  située  plus  bas,  engagent  le  combat,  tuent  tous  les  hommes 
jusqu'au  dernier.  Puis,  ayant  pillé  les  bagages,  à  la  faveur  de  la 
nuit  qui  s'épaississait,  ils  se  dispersent  très  rapidement  dans  tous 
les  sens.  Les  Basques  avaient  pour  eux,  en  cette  circonstance, 
la  légèreté  de  leur  armement  et  l'avantage  du  lieu;  au  contraire 
les  Francs  furent  empêchés  par  la  lourdeur  de  leurs  armes  et 
par  la  disposition  défavorable  du  terrain.  Dans  ce  combat  furent 
tués  Eggihard,  prévôt  de  la  table  du  roi,  Anselme,  comte  du 
palais,  et  Hrodland,  comte  de  la  marche  de  Bretagne  (Hrodlandus, 
Britannici  limitis  praefeclus],  avec  beaucoup  d'autres.  Cette 
agression  ne  put  être  châtiée  immédiatement,  parce  que  l'ennemi, 
après  avoir  fait  le  coup,  se  dispersa  de  telle  sorte  qu'on  ne  put 
savoir  où  il  s'était  retiré. 

Le  lecteur  a  retrouvé  en  cette  série  de  faits  historiques 
les  traits  que  voici  de  la  Chanson  de  Roland2  :  Charle- 
magne  revient  d'Espagne,  après  une  campagne  heureuse, 
mais  sans  avoir  réussi  à  prendre  Saragosse  ;  son  arrière- 
garde,  séparée  du  gros  de  son  armée,  est  attaquée  dans 

1.  M  o  nu  me  n  ta  Germaniae  historica,  Scriptores,  t.  III,  p.  447. 
Cf.,  dans  les  Scriptores  rerum  germanicarum  in  usum  scho- 
larumy  l'édition  de  la  Vita  Caroli  procurée  par  O.  Holder-Egger 
(1911). 

2.  Comparez,  pour  ce  relevé  des  concordances  entre  l'histoire 
et  la  légende,  G.  Paris,  dans  la  Romania,  t.  XI  (1882),  p.  482. 

J.  Bbdibr.  —  Les  légendes  épiques,  t.  III.  13 


194  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

une  vallée  des  Pyrénées  et  massacrée  tout  entière  ; 
parmi  les  morts,  se  trouve  un  personnage  d'importance, 
du  nom  de  Roland. 

Et  pour  si  grandes  que  soient  les  divergences  entre  le 
récit  d'Eginhard  et  la  Chanson  de  Roland,  il  n'en  reste 
pas  moins  que  la  trame  du  récit  d'Eginhard,  écrit  vers 
l'an  800,  est  aussi  la  trame  de  la  Chanson  de  Roland, 
écrite  peu  après  l'an  1100. 

Tel  est  le  fait.  Il  s'agit  de  l'expliquer,  et  c'est  là 
tout  le  problème. 

Presque  toutes  les  explications  proposées  consistent  à 
imaginer  que  le  massacre  de  l'arrière-garde  franque  en 
778  dut  émouvoir  vivement  les  contemporains,  et  que, 
pour  exprimer  leur  émotion,  ils  durent  composer  des 
récits  épiques  ou  des  chants,  soit  épiques,  soit  lyrico- 
épiques,  lesquels  chants  ou  récits,  répétés  et  amplifiés 
d'âge  en  âge,  aboutirent  enfin,  après  trois  siècles,  à  la 
Chanson  de  Roland. 

C'est  la  théorie  que  si  souvent  déjà  nous  avons  ren- 
contrée sur  notre  chemin.  Ici  comme  ailleurs,  nous  la 
révoquerons  en  doute.  Mais  comment  l'oserons-nous 
faire,  si,  par  une  fortune  rare,  elle  dispose  ici  d'un 
texte,  et  de  la  bonne  époque,  et  qui  semble  à  première 
vue  décisif?  Non  pas,  à  vrai  dire,  que  ce  texte  lui  four- 
nisse un  de  ces  chants  ou  de  ces  récits  épiques  dont  elle 
suppose  l'existence.  Mais,  s'ils  ont,  hélas  !  péri,  dit-elle, 
ce  texte  nous  apporte  le  témoignage  d'un  grave  histo- 
rien, l'Astronome  limousin,  qui  dit  les  avoir  entendus. 
Au  chapitre  II  de  sa  Vita  Hludoivici  PU,  composée 
vers  840,  quelque  soixante  ans  après  l'expédition  de 
Charles  en  Espagne,  l'Astronome  limousin  rappelle  briè- 


DONNÉES   DU    PROBLÈME    I    LE  TEXTE  DE    LASTRONOME    1  95 

vement  le  dommage  que  Charles  subit  dans  les  Pyrénées. 
Plusieurs  personnages  de  marque,  ajoute-t-il,  ont  péri 
dans  cette  affaire  :  quorum  nomma,  quia,  vulyata  sunt, 
dicere  supersedi [.  Depuis  quatre-vingts  ans  les  critiques 
de  la  Chanson  de  Roland  ne  cessent  de  réimprimer  cette 
phrase2,  qu'ils  interprètent  ainsi  :  «  Je  n'ai  pas  besoin, 
s'écrie  l'Astronome,  de  vous  dire  les  noms  des  héros 
tombés  à  Roncevaux.  —  Et  pourquoi  ?  —  Parce  qu'ils 
sont  connus  du  vulgaire  :  quia  vulgata  sunt.  C'est  une 
allusion  aux  cantilènes  rolandiennes  3.    » 

Sommes-nous  vraiment  tenus  de  voir  en  cette  phrase 
une  allusion  aux  «  cantilènes  rolandiennes  »  ?  Si  oui,  la 
théorie  des  origines  anciennes  de  la  Chanson  de  Roland 
est  fondée.  Notre  premier  soin  sera  donc  d'examiner  ce 
texte. 

2.  Discussion  du  prétendu  témoignage 
de  l  Astronome  limousin. 

Il  ne  porte  pas  quia  vulgata  sunt  carminibus.  Quand 
même  il  le  porterait,  pourquoi  supposerait-on  que  ces 
carmina  auraient  été  des  «  cantilènes  »,  des  poèmes  en 
langue  vulgaire  ?  C'est  en  beaux  vers  latins  que  les  poètes 
de  l'Académie  du  palais,  les  Alcuin  et  les  Angilbert,  célé- 
braient les  actes  de  Charlemagne  ;  c'est  en  trimètres 
iambiques  rythmiques  que  sont  écrits  ce  planctus  sur  la 
mort  d'Erich,  margrave  du   Frioul  4,   cet    autre    sur  la 

1.  Monumenta  Germ.  hisl.,  Scriptores,  t.  II,  p.  G08. 

2.  Le  premier  auteur  q«ui  Tait  citée  est,  si  je  ne  me  trompe, 
Rayuouard,  dans  le  Journal  des  savanis  de  1832,  p.  390. 

3.  Léon  Gautier,  Les  épopées  françaises,  t.  I,  p.  72. 

4.  La  plus  récente  édition  des  Versus  Paulini  de  Herico  duce 


19G  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

mort  de  l'empereur  *.  On  pourrait  fort  bien  concevoir 
que  des  pièces  d'élégante  latinité  ont  aussi  déploré  la 
mort  des  Eggihard,  des  Anselme  et  des  Roland,  et  que 
l'Astronome  limousin,  bon  latiniste  lui-même  et  histo- 
riographe de  cour,  y  fait  allusion. 

Mais  puisque  le  texte  porte  quia  vulgata  sunt  tout 
court,  il  n'implique  pas  que  l'Astronome  ait  connu  sur 
ces  personnages  des  poèmes  soit  français,  soit  latins  2. 
A-t-il  du  moins  connu  sur  eux  des  récits  oraux  ?  Il  se 
peut  :  soixante  ans  après  leur  mort,  on  pouvait  ne  pas 
avoir  oublié  encore  tout  à  fait  Anselme,  Eggihard, 
Roland,  dans  cette  cour  impériale  où  ils  avaient  vécu, 
où  leurs  fils  et  petits-fils  vivaient  sans  doute,  où  l'As- 
tronome vivait  lui-même.  Mais  s'il  a  pu  entendre  parler 
d'eux  en  ces  cercles  de  cour,  de  quel  droit  supposer  que 
leurs  noms  auraient  été  entourés  en  ces  récits  de 
légendes,  germes  de  futurs  poèmes  épiques  ? 

Bien  mieux  :  le  texte  n'implique  nullement  que  l'As- 
tronome ait  entendu  sur  Eggihard,  Anselme,  Roland, 
des  récits,  quels  qu'ils  fussent.  En  effet,  à  l'instant  où  il 
écrivait  son  quorum  nomina,  quia  vulgata  sunt,  dicere 
supersedi,  il  avait  la  Vita  Caroli  d'Eginhard  ouverte 
sous  les  yeux,  au   chapitre  IX  ;    il    s'en   inspirait  :   des 

a.  779  occiso  est  celle  de  Holder-Egger,  en  appendice  à  son 
édition  de  la  Vita  Karoli  d'Eginhard,  1911,  p.  44.  Cf.  Ebert, 
Histoire  générale  de  la  littérature  du  moyen  âge  en  Occident, 
traduction  Aymeric  et  Condamin,  Paris,  t.  II,  p.  100. 

1.  Ebert,  ouvr.  cité,  p.  342. 

2.  Remarquer  que  G.  Paris  (Histoire  poétique  de  Charlemagne, 
p.  28)  invoque  le  témoignage  de  l'Astronome  pour  prouver  l'exis- 
tence au  temps  de  Charlemagne  de  «  récits  populaires  »,  non  pas 
de  poèmes,  sur  Roland. 


DONNÉES  DU  PROBLÈME  '.    LE  TEXTE  DE  L*  ASTRONOME  197 

coïncidences  d'expression  entre  son  chapitre  II  et  le  cha- 
pitre IX  d'Einhard  le  prouvent  '.  La  phrase  qui  nous 
intéresse  ne  serait-elle  pas  simplement  un  renvoi  à  la 
Vita  Caroli  ?  C'est  comme  un  simple  renvoi  à  la  Vita 
Caroli  que  l'a  interprétée  l'éditeur  de  l'Astronome,  Pertz, 
parce  que  Pertz  n'avait  nulle  préoccupation  des  théories 
relatives  à  l'origine  des  romans  français  ;  imprimant  le 
texte,  sans  malice  il  le  glose  ainsi  :  «  quia  vulgata 
sunl  »...  «  in   Vita  Caroli,  cap.  IX.  » 

De  fait,  si  l'Astronome  a  voulu  renvoyer  à  la  Vita 
Caroli,  le  bon  latiniste  qu'il  était  devait  s'exprimer 
comme  il  l'a  fait.  Comparez  cette  phrase  de  Tacite, 
racontant  les  derniers  moments  de  Sénèque  :  «  Advocatis 
scriptoribus  (ses  secrétaires-,  pleraque  tradidit  Seneca], 
quae.  invubfiis  édita  ej us  verhis,  invertere  supersedeo7.  » 
Tacite  ne  veut  pas  dire  par  son  in  vulgus  édita  qu'il 
courût  de  son  temps  des  légendes  épiques  ou  des  chants 
épiques  sur  la  mort  de  Sénèque  :  il  renvoie  seulement  à 
un  écrit  que  chacun  pouvait  lire.  Ainsi  fait  l'Astro- 
nome :  il  se  dispense  de  rapporter  les  noms  des  morts 
de  778,  parce  qu'ils  ont  été  publiés  déjà,  en  cette  Vita 
Caroli,  qui,  pour  les  lecteurs  cultivés  qu'il  avait  en  vue, 
était  en  effet  une  histoire  officielle  et  le  plus  familier 
des  livres. 

En  ce   cas,    dira-t-on,    n'eût-il   pas  aussi  vite  fait  de 

t.  Texte  de  l'Astronome  :  «  Qui  nions  cum...  opacitafe  silvarum 
tenebrescat.  »  Texte  d'Eginhard  :  <<  Estlocus  ex  opacilate  silvarum 
insidiis  ponendis  opportunus.  »  Dans  le  texte  de  l'Astronome 
comme  dans  le  texte  d'Eginhard  se  trouve  l'expression  <<  loci 
iniquitas  ». 

•2.  Annales,  XV,  63. 


108  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

transcrire  les  trois  noms  de  la  Vita  Caroli  que  d'écrire  sa 
phrase  :  quorum  nomina,  etc.?  — Mais,  au  lieu  d'isoler 
cette  phrase,  lisons-la  dans  son  contexte.  Elle  se  trouve 
presque  au  début  de  l'ouvrage,  après  un  portrait  de 
Charlemagne  chargé  d'ornements  de  rhétorique.  Le 
dessein  de  l'Astronome  n'est  point  de  raconter  l'expédi- 
tion d'Espagne  pour  elle-même  ;  il  veut  seulement 
décrire  les  circonstances  qui  entourèrent  la  naissance  du 
seul  personnage  qui  l'intéresse  directement,  Louis,  lequel 
naquit  précisément  en  778,  pendant  l'expédition  d'Es- 
pagne. Charles  avait  laissé  sa  femme  Hildegarde,  alors 
enceinte,  à  la  villa  royale  de  Cassinogilum  ;  s 'avançant 
vers  le  Midi,  il  passa  la  Garonne,  et  l'Astronome  pour- 
suit en  ces  termes  pleins  d'emphase  : 

«  Alors,  il  résolut  de  franchir  les  rudes  Pyrénées,  de  gagner 
l'Espagne,  et  de  secourir,  avec  l'aide  du  Christ,  l'Eglise,  qui  souf- 
frait sous  le  joug  très  cruel  des  Sarrasins.  Cette  montagne,  si 
haute  qu'elle  touche  le  ciel,  horrible  par  l'escarpement  de  ses  rocs, 
noire  de  forêts  épaisses,  et  qui,  par  l'étroitesse  de  la  route,  ou 
plutôt  du  sentier,  interdisait  presque  le  passage,  non  seulement 
à  une  si  grande  armée,  mais  même  à  une  petite  troupe,  Charles 
réussit  pourtant,  par  la  faveur  du  Christ,  à  la  franchir  heureu- 
sement. Car  ce  roi  très  noble  et  de  qui  Dieu  ennoblissait  encore 
le  cœur  généreux,  ne  voulut  pas  se  montrer  inégal  à  Pompée,  ni 
moins  hardi  qu'Annibal,  lesquels,  aux  temps  anciens,  à  grand 
effort  et  en  sacrifiant  beaucoup  des  leurs,  avaient  su  l'un  et 
l'autre  triompher  de  l'hostilité  de  ces  lieux.  Mais,  chose  cruelle  à 
redire!  la  gloire  de  son  heureux  passage  fut  souillée  gravement 
par  la  Fortune  changeante,  infidèle,  versatile.  En  effet,  lorsque  les 
entreprises  d'Espagne  eurent  été  achevées,  après  une  heureuse 
marche  de  retour,  un  revers  survint  ;  des  hommes  de  l'arrière- 
garde  royale  furent  massacrés  dans  la  montagne  :  quorum  nomina, 
quia  vulgala  sunt,  clicere  supersedi.  Revenu,  le  roi  trouva  que  sa 
femme  Hildegarde  avait  mis  au  monde  deux  jumeaux.  L'un  deux 
reçut  le  nom  de  Louis...  » 


DONNÉES  DU  PROBLÈME  l   LE  TEXTE  DE  l' ASTRONOME  191) 

En  ce  résumé  oratoire,  d'un  vague  voulu,  si  vague  que 
le  chroniqueur  ne  nomme  même  pas  les  régions  de 
l'Espagne  parcourues  par  les  Francs,  ni  les  villes  atta- 
quées par  le  roi,  n'est-il  pas  vrai  que,  s'il  avait  introduit 
les  noms  des  trois  morts  qu'il  lisait  dans  la  Vita  Caroli, 
ces  noms  auraient  fait  dissonance  et  disparate  ?  Faites 
l'épreuve  :  remplacez  sa  phrase  quorum  nomina...  par 
la  phrase  de  la  Vita  Caroli  :  «  En  ce  combat  furent  tués 
Eggihard,  prévôt  de  la  table  du  roi,  etc.  »,  cette  énumé- 
ration  choquera  par  son  caractère  de  précision  inutile. 
Justement  si  ces  noms  étaient  déjà  devenus,  au  temps 
de  l'Astronome,  des  noms  indifférents,  des  noms  d'in- 
connus, ils  eussent  semblé  chétifs,  ils  eussent  troublé 
l'ordonnance  de  ce  morceau  grandiloquent,  où  l'auteur 
n'a  d'autre  dessein  que  de  comparer  Charles  à  Annibal 
et  à  Pompée  et  d'entourer  la  naissance  de  son  héros 
Louis  d'un  cortège  d'événements  prestigieux.  Il  remplaça 
donc  les  trois  noms  par  son  quia  vulgata  sunt,  qui  veut, 
je  crois,  dire  à  peu  près  :  «  parce  que  déjà  l'Histoire  les  a 
enregistrés.  »  C'est  une  indication  vague  et  emphatique, 
comme  toute  formule  de  prétention,  vague  et  empha- 
tique comme  tous  les  autres  traits  du  développement, 
et  qui  concourt  ainsi  à  l'impression  que  l'Astronome 
veut  donner  de  la  solennité  des  circonstances. 

En  résumé,  quatre  interprétations  paraissent  pos- 
sibles :  1°  ou  bien  l'Astronome  a  connu  sur  les  morts 
4e  778  des  récits  légendaires  ou  des  poèmes  épiques  en 
langue  romane  ;  2°  ou  bien  il  n'a  connu  sur  eux  que  des 
poèmes  latins  ;  3°  ou  bien  il  n'a  connu  que  des  récits 
non  légendaires  répétés  dans  les  cercles  aristocratiques 
de  la  cour  impériale  ;  4°  ou  bien  il  n'a  connu  ni  poèmes, 


200  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

ni  récits   d'aucune  sorte,    mais  seulement  le  texte   de  la 
Vita  Caroli. 

De  ces  quatre  interprétations,  nous  tenons  la  première 
pour  la  moins  recevable,  parce  qu'elle  est  la  plus  arbi- 
traire des  quatre  et  la  plus  romanesque  ;  parce  que  le 
quia  vulgata  sunt  porte  à  lui  seul  le  fardeau  de  la  théorie 
des  origines  anciennes  et  populaires  des  chansons  de 
geste,  étant  le  seul  texte  que  l'on  puisse  alléguer  à  l'appui 
de  l'hypothèse  qu'il  aurait  existé  à  l'époque  carolingienne 
des  récits  poétiques  ou  des  poèmes  en  langue  romane 
soit  sur  Roland,  soit  sur  un  autre  quelconque  des  com- 
pagnons de  Charlemagne  ;  parce  que  ce  texte,  qui  est 
unique,  ne  serait  pas  unique,  si  de  tels  poèmes  avaient 
existé  ;  et  nous  tenons  enfin  ladite  interprétation  pour  la 
plus  irrecevable  des  quatre,  parce  que,  le  texte  ne  faisant 
mention  expresse  ni  de  poèmes  ni  de  récits  poétiques  sur 
Roland,  cette  interprétation  ajoute  donc  au  texte  préci- 
sément le  fait  hypothétique  dont  elle  prétend  que  le  texte 
témoigne. 

II 

LES  DIVERSES  SOLUTIONS  PROPOSÉES.  ANALYSE  ET 
DISCUSSION  DES  THÉORIES  SUR  LA  FORMATION  DE 
LA  CHANSON  DE  ROLAND  ET  PLUS  GÉNÉRALEMENT 
SUR  LA  FORMATION  DES  CHANSONS  DE  GESTE. 

Cette  théorie  des  origines  anciennes  et  populaires  des 
chansons  de  geste,  que  si  souvent  déjà  nous  avons  com- 
battue, que  si  souvent  nous  aurons  à  combattre  encore,  il 
convient,  pour  la  dignité  même  du  combat,  que,  quelque 
part  en  ce  livre,  elle  soit  examinée  d'ensemble,  non  pas 


HISTORIOUE    DES    THÉORIES  201 

seulement  sous  ses  aspects  actuels,  mais  dans  la  succes- 
sion et  la  diversité  des  formes  qu'elle  a  tour  à  tour 
revêtues.  Remonter  jusqu'à  ses  sources  lointaines,  décrire 
ses  avatars  parfois  étranges,  dire  quelles  aventures  par- 
fois singulières  elle  a  courues,  c'est,  croyons-nous,  un 
sûr  moyen  de  l'affaiblir,  et  l'on  sait  assez  que  notre 
effort  tend  surtout  à  l'affaiblir.  Pourtant,  et  par  contre, 
reporter  chacune  de  ses  formes  à  sa  date  et  à  son  heure, 
c'est  aussi  la  façon  vraie  de  lui  rendre  justice.  La 
combattant,  nous  lui  garderons  ainsi  notre  admiration, 
car  elle  fut  belle,  notre  reconnaissance,  car  elle  fut  bien- 
faisante, et  ceux  qui  comme  nous  la  contestent  aujour- 
d'hui n'en  seraient  pas  venus  aux  idées  qu'il  veulent 
faire  prévaloir  contre  elle,  si  d'abord  les  bons  ouvriers 
de  vérité  qui  l'ont  maniée  n'avaient  préparé  les  voies. 
Vraies  ou  erronées,  nos  idées  procèdent  des  leurs,  ou  du 
moins  de  notre  effort  pour  contrôler  les  leurs,  ce  qui  est, 
en  dernière  analyse,  nous  contrôler  nous-mêmes. 

Cet  historique  qu'animeront  à  la  fois  l'esprit  le  plus 
entier  d'indépendance  critique  et  le  sentiment  de  ce  que 
nous  devons  à  nos  devanciers,  nous  tenons  à  le  placer 
ici  de  préférence,  en  notre  étude  sur  la  Chanson  de 
Roland,  parce  que,  comme  nos  devanciers,  nous  avons 
étudié  la  plus  belle  de  nos  légendes  avec  une  piété  parti- 
culière. D'ailleurs,  une  telle  revue  des  opinions  n'est 
point  ici  un  hors  d'œuvre,  une  pièce  rapportée,  et  le 
lecteur,  nous  l'espérons,  le  reconnaîtra  bientôt. 

1.  De  Herderet  deWolf  aux  fkères  Grimm  et  aFaukiel. 

Quis  primus  ?...  L'idée  que  la  Chanson  de  Roland  et, 
en  général,  les  chansons  de  geste,  tous  romans  du  xi°,  du 


202  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

xnc  et  du  xnie  siècles,  représenteraient  l'aboutissement 
d'un  travail  poétique  commencé  trois  ou  quatre  ou  cinq 
ou  six  siècles  plus  tôt,  c'est  Fauriel,  dit-on  communé- 
ment, qui  Fa  le  premier  proposée,  en  l'an  1830. 

Il  est  bien  vrai,  en  effet,  qu'avant  Fauriel,  ce 
sont  de  tout  autres  opinions  qui  s'expriment  en  France 
sur  la  matière.  Soit,  par  exemple,  au  tome  XVI  de 
Y  Histoire  littéraire  de  la  France,  le  Discours  de  Daunou 
sur  T état  des  lettres  en  France  au  XIIe  siècle.  Ce  Discours 
a  paru  en  1824,  à  la  veille  des  travaux  de  Fauriel.  En  bon 
disciple  de  Montesquieu,  et,  si  l'on  y  tient,  pour  avoir  lu 
le  livre  de  la  Littérature  de  Mme  de  Staël,  Daunou  n'en 
reste  plus  au  point  de  vue  de  l'ancienne  critique,  que  de 
son  temps  représentaient  encore  La  Harpe  ou  M.-J. 
Chénier.  Il  ne  lui  suffît  plus  de  considérer  les  œuvres 
de  la  poésie  en  elles-mêmes,  pour  elles-mêmes  ;  il  les 
étudie  par  rapport  aux  états  de  civilisation  dont  elles 
sont  le  produit.  Il  s'efforce  donc  de  «  rattacher  les 
romans  du  xme  siècle,  et  plus  généralement  du  moyen 
âge,  aux  usages  et  aux  intérêts  de  ce  temps  *.  »  Puisque 
ce  temps  est  celui  de  Louis  le  Gros,  il  ne  lui  vient  pas  à 
l'esprit  d'en  chercher  l'explication  au  temps  de  Charle- 
magne  ;  il  la  cherche  «  au  temps  de  Louis  le  Gros  »  ;  et 
puisque  ce  sont  des  «  romans  de  chevalerie  »,  il  les 
croit  solidaires  du  développement,  encore  tout  nouveau 
au  xiie  siècle,  de  l'esprit  chevaleresque  ;  et  puisqu'ils 
sont  contemporains  des  croisades,  il  suppose  que  «  les 
croisades  ont  contribué,  plus  qu'aucune  autre  cause,  à  en 
répandre  le  goût  »,  voire  à  les  susciter. 

1.  Histoire  littéraire,  t.  XVI,  p.  172-3. 


HISTORIQUE    DES    THÉORIES    '.     FAURIEL  203 

Six  ans  plus  tard,  en  son  cours  de  1830-1831,  voici  que 
Fauriel  oppose  à  cette  doctrine  une  doctrine  contraire, 
et  s'il  ne  nomme  pas  Daunou,  c'est  bien  à  lui  pourtant 
qu'il  s'attaque,  et  visiblement  à  la  page  même  de  Dau- 
nou que  nous  venons  de  résumer  : 

Si  l'on  a  voulu  dire,  écrit-il,  que  ce  fut  uniquement  et  expressé- 
ment dans  l'intention  de  favoriser  les  croisades  que  furentinventés 
et  composés  les  romans  où  Ton  chantait  les  anciennes  guerres  des 
chrétiens  de  la  Gaule  avec  les  Musulmans  d'outre  les  Pyrénées, 
on  a  dit  une  chose  qui  est  également  contre  la  vraisemblance  et 
la  vérité.  Il  est  impossible  de  concevoir  l'existence  de  ces  romans, 
si  on  les  suppose  brusquement  inventés  et  pour  ainsi  dire  de 
toutes  pièces,  trois  ou  quatre  siècles  après  les  événements  aux- 
quels ils  se  rapportent.  On  ne  peut  les  concevoir  que  comme 
l'expression  d'une  tradition  vivante  et  continue  de  ces  mêmes 
événements  ;  si  au  xne  siècle  le  fil  de  ces  traditions  avait  été 
rompu,  il  aurait  été  impossible  de  le  renouer  et  d'y  attacher  la 
foi  et  l'intérêt  populaires. 

Ce  fil  n'a  pas  été  rompu,  et  les  romans  du  xne  siècle  où  il 
s'agit  des  guerres  antérieures  des  chrétiens  avec  les  Arabes 
d'Espagne  se  rattachent  à  d'autres  productions  poétiques  sur  le 
même  sujet,  productions  dont  quelques-unes  remontent  au  com- 
mencement du  ixe  siècle1. 

De  cette  vue  d'ensemble,  Fauriel  fait  à  plusieurs 
romans  l'application  particulière,  et  par  exemple  la 
légende  de  Roland  a,  selon  lui,  parcouru  les  trois  étapes 
poétiques  que  voici  : 

1.  Fauriel  a  résumé  son  cours  de  1830-1831  en  plusieurs  articles 
de  la  Revue  des  Deux  Mondes  de  1832  t.  VII  .  Après  sa  mort,  son 
ami  J.  Mohi  a  donné  un  texte  plus  développé  de  ces  leçons, 
<lansle  recueil  qu'il  intitula  Histoire  de  la  poésie  provençale  (1846  . 
Le  passage  que  nous  citons  ici  se  lit  dans  la  Revue,  p.  540,  et, 
sans  changements,  dans  l'Histoire,  t.  II,  p.  262. 


l204  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

La  fameuse  déroule  de  Roncevaux  laissa  l,  dans  l'imagination 
des  populations  de  la  Gaule,  des  impressions  dont  la  poésies'em- 
para  de  bonne  heure.  Il  n'y  eut  d'abord  sur  ce  sujet  que  de  simples 
chants  populaires  :  on  trouve  plus  tard  des  légendes  dans  les- 
quelles ces  chants  ont  été  liés  par  de  nouvelles  fictions  2,  et,  à  la 
fin,  de  vraies  épopées  où  tous  ces  chants  primitifs  et  ces  dernières 
fictions  sont  développés,  remaniés,  arrondis,  avec  plus  ou  moins 
d'imagination  et  d'art,  parfois  altérés  et  gâtés. 

Fauriel  fonde  sa  croyance  à  l'existence  de  chants  popu- 
laires, contemporains,  ou  presque,  de  Charlemagne,  sur 
deux  arguments.  D'abord,  il  vient  de  le  dire,  il  ne  saurait 
concevoir  la  brusque  invention  des  romans  de  chevalerie 
trois  ou  quatre  siècles  après  les  événements  auxquels  ils 
se  rapportent  ;  d'où  le  besoin  logique  de  supposer  des 
chants  contemporains  de  ces  événements.  C'est  là  une 
induction  de  bon  sens,  très  simple,  très  forte,  à  laquelle 
chacun  devra  se  rendre  en  effet,  aussi  longtemps  du 
moins  que  ni  Fauriel,  ni  Daunou,  ni  les  autres  critiques 
ne  sauront  découvrir  au  xie  ou  au  xne  siècle  des  raisons 
qui  auraient  pu  porter  les  hommes  de  ces  temps  à  s'in- 
téresser à  Charlemagne,  à  Roland,  à  Guillaume,  etc. 
Puis,  et  surtout,  Fauriel  fonde  sa  crovance  sur  unraison- 
nement  par  analogie. 

Pour  en  saisir  le  principe,  il  faut  se  rappeler  que, 
quelques  années  plus  tôt,  il  avait  publié  les  Chants  popu- 
laires de  la  Grèce.  C'était  en  1824,  entre  le  premier  siège 
de  Missolonghi  et  la  bataille  de  Navarin.  On  trouve  en  ce 

1.  Histoire  de  la  poésie  provençale,  t.  II,  p.  257. 

2.  Fauriel  a  ici  principalement  en  vue,  semble-t-il,  la  Chronique 
de  Turpin  (voyez  la  Revue,  p.  575  ;  l'Histoire,  t.  I,  p.  430,  t.  II, 
p.  310). 


HISTORIQUE    DES    THÉORIES    :    FAUR1EL  205 

recueil  des  «  chants  klephtiques,  qui  ont  pour  argument 
les  exploits  des  Klephtes  contre  les  milices  des  pachas  ». 
Fauriel  estimait  que  «  plusieurs  de  ces  chants  pouvaient 
être  l'ouvrage  des  Klephtes  eux-mêmes,  acteurs  ou 
témoins  dans  les  aventures  qui  en  sont  le  sujet  »,  mais 
([ue  «  la  plupart  étaient  l'ouvrage  d'aveugles  mendiants, 
répandus  dans  toute  la  Grèce,  où  ils  représentaient  les 
anciens  rhapsodes  avec  une  exactitude  qui  a  quelque 
chose  de  frappant  »  *.  «  Un  recueil  complet  de  chansons 
klephtiques...  serait  la  véritable  histoire  de  la  Grèce 
depuis  la  conquête  :...  il  serait  aussi  la  véritable  Iliade 
de  la  Grèce  moderne  2.  » 

Si  Fauriel  nomme  ici  Y  Iliade,  ce  n'est  point,  dans  sa 
pensée,  un  rapprochement  superficiel,  un  jeu  d'un  instant. 
F. -A.  Wolf,  dansses  Prolegomena  ad Homerum.  n'avait- 
il  pas  décomposé  Y  Iliade  et  Y  Odyssée  en  une  foule  de 
petits  poèmes,  que  les  homérides,  bien  avant  l'invention 
de  l'écriture,  auraient  créés  séparément  et  que,  des 
siècles  plus  tard,  Pisistrate .fit  rassembler?  Les  chants 
des  homérides,  et  pareillement  les  chants  primitifs  sur 
Roland  ou  Charlemagne,  et  pareillement,  en  d'autres 
littératures,  maints  autres  chants  hypothétiques,  Fauriel 
se  les  représenta  comme  taillés  sur  le  même  patron 
que  les  chants  des  Klephtes. 

Lui,  l'homme  de  son  temps  qui  a  répandu  le  plus 
d'idées  nouvelles  3,  c'est  à  cette  idée-là  qu'il  semble  avoir 

1.  (Chants  populaires  de  la  Grèce,  préface,  p.  lxxxix-xc. 

2.  Ibid.,  p.  cxxxix. 

3.  Cette  juste  louange  lui  a  été  souvent  donnée  ;  voyez  la  leçon 
que  lui  a  consacrée  son  successeur  en  Sorbonne,  Ozanam  (Le 
Correspondant,  t.  X,  1845,  p.  344). 


206  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

tenu  entre  toutes.  Sa  large  curiosité  et  sa  rare  ouverture 
d'esprit,  son  «  panthéisme  en  fait  de  littérature  »  J 
l'avaient  depuis  long-temps  attiré  vers  la  poésie  héroïque 
des  peuples  les  plus  divers.  Aussi,  quand  il  lit  —  à  cin- 
quante-huit ans  —  son  premier  essai  de  la  parole  publique, 
se  proposa-t-il  de  traiter  dans  sa  chaire  un  très  vaste 
sujet,  comme  il  convenait  à  ces  temps  de  romantisme  et 
comme  il  convenait  aussi  aux  allures  encyclopédiques 
de  son  érudition  :  il  entreprit  d'étudier,  non  pas  les 
seuls  romans  de  chevalerie,  mais,  en  relation  avec  eux, 
tantôt  le  Ramay  ana  des  Indiens  et  tantôt  les  chants  des 
Serbes,  tantôt  les  romances  des  Espagnols  et  tantôt  le 
Schah-nameh  des  Persans  ;  en  plusieurs  cours  qui  s'es- 
pacèrent de  1830  à  1836,  construisant  le  plus  ample  des 
systèmes,  il  appliqua  la  théorie  de  Wolf  à  toutes  les 
épopées  2. 

1.  Le  mot  est  de  Renan,  dans  V Avenir  de  la  science. 

2.  On  n'a  qu'une  idée  fort  incomplète  de  ces  cours,  si  l'on  s'en 
tient  au  peu  que  J.  Mohl  en  a  recueilli  dans  YHistoire  de  la  poésie 
provençale.  Il  faut  se  reporter  soit  aux  manuscrits  des  leçons  de 
Fauriel  qui  se  trouvent  à  la  bibliothèque  de  l'Institut,  soit  aux 
analyses  qu'en  a  données  M.  J.-B.  Galley  (Claude  Fauriel,  1772- 
1843,  Saint-Étienne,  1909,  p.  339  et  suiv.).  On  y  voit  que 
Fauriel  fit  en  1830-1  plusieurs  leçons  sur  le  Ramayana  et  le 
Mahâbhârata  ;  qu'en  1831-2,  il  consacra  une  partie  de  son  cours  à 
la  poésie  héroïque  des  Serbes  et  à  celles  des  Grecs  modernes  ; 
qu'en  1835-6,  il  étudia  en  trois  leçons  les  romances  et  les  cantares 
de  gesta  des  Espagnols,  et,  le  reste  de  l'année,  l'Iliade  et  YOdys- 
sée.  M.  Pio  Rajna  a  donc  cru  à  tort  (Romania,  t.  XIV,  p.  404-5) 
que  l'idée  d'invoquer  à  l'appui  du  système  les  romances  espagnoles 
et  les  chants  serbes  est  postérieure  à  Fauriel.  —  Le  cours  de 
1835-6  sur  la  poésie  homérique  a  été  rédigé  par  Egger,  et  publié 
en  une  série  de  douze  articles,  revisés  par  Fauriel,  dans  la  Revue 
de  V Instruction  publique  (1835-6). 


HISTORIQUE    DES    THÉORIES   '.    FAURIEL  207 

A  l'origine,  disait-il  *,  sous  l'impression  d'événements 
propres  à  émouvoir  une  nation  et  naissant  de  ces  évé- 
nements mêmes,  se  forment  des  chants  courts,  consa- 
crés chacun  à  un  fait  isolé.  Ces  chants  ne  sont  pas  fixés 
par  l'écriture  ;  des  chanteurs  de  métier  les  colportent  par 
les  rues  et  les  carrefours.* Ils  passent  ainsi,  par  simple 
transmission  orale,  d'une  génération  à  une  autre.  Vient 
enfin  un  jour  où  des  assembleurs  les  mettent  par  écrit, 
les  combinent,  les  développent,  les  agencent  en  de  vastes 
corps  de  romans. 

L'Iliade  et  Y  Odyssée,  interprétées  en  de  nombreuses 
leçons  selon  la  méthode  de  \Yolf,  offraient  à  Fauriel  les 
deux  premiers  exemples  de  ce  développement.  Les  Nihe- 
lungen  en  fournissaient  un  troisième,  ce  poème  étant  un 
arrangement  de  vingt  chansons  primitivement  distinctes: 
«  il  nous  suffit  ici,  dit  Fauriel,  de  renvoyer  pour  plus  de 
détail  aux  excellentes  recherches  de  M.  Lachmann,  de 
Berlin  2.  »  Le  Schah-nameh  de  Firdousi,  le  Ramayana 
et  le  Mahàhharata  portaient  à  six  le  nombre  «  des  épo- 
pées dont  on  peut  déduire  les  lois  les  plus  générales  du 

En  la  plupart  de  ces  cas,  on  avait  entre  les  mains  de 


genre  » 


1.  Voyez  surtout  l'Histoire  de  là  poésie  provençale,  t.  I.  p.  424- 
35,  t.  II,  p.  223-7,  p.  244-7,  et,  dans  la  Revue  de  V Instruction 
publique,  la  leçon  d'ouverture. 

2.  Revue  de  V Instruction  publique,  p.  412.  C'est  en  1816  que 
Lachmann  a  puhlié  son  premier  écrit  sur  les  Nibelungen  :  il  se 
bornait  alors  à  reconnaître  dans  le  poème  la  main  de  trois  arran- 
geurs principaux.  Mais  dès  1810  Fauriel  a  pu  connaître  l'édition 
où  Lachmann  partage  les  Nibelungen  en  vingt  chants. 

3.  Histoire  de  la  poésie  provençale,  t.  II,  p .  224. 


208  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

longs  poèmes,  on  n'avait  plus  les  chants  courts  et  isolés 
dont  ils  sont  censés  être  sortis.  Inversement,  en  d'autres 
cas  (chants  des  Serbes,  chants  des  Grecs  modernes,  etc.), 
on  ne  possédait  que  des  chants  isolés,  qui,  en  d'autres 
circonstances  historiques,  auraient  pu  se  grouper  en 
épopées  :  le  développement  s'était  arrêté  à  mi-chemin  '. 
Mais  en  quelques  cas,  on  tenait  à  la  fois  les  chants  isolés, 
germes  des  épopées,  et  les  épopées  elles-mêmes  :  ici,  les 
chants  de  Calédonie  qui  avaient  abouti  aux  poèmes  ossia- 
niques  ;  là,  les  romances  espagnoles,  qui  avaient  abouti 
(c'était  alors  l'opinion  admise)  aux  cantares  de  gesta. 

En  résumé,  pour  Fauriel,  les  chants  populaires  des 
diverses  nations,  «  complaintes  »,  «  romances  »,  ou  «  bal- 
lades »  sont  des  Iliades  en  puissance  ou  qui  ont  avorté  ; 
et  réciproquement  les  Iliades  sont  des  agrégats  tardifs 
de  chants  populaires,  ballades,  complaintes  ou  romances. 
Toute  épopée  ancienne  peut  se  définir  «  la  réunion,  la 
fusion  en  un  seul  tout  régulier  et  complet  de  chants  popu- 
laires ou  nationaux  plus  anciens,  composés  isolément, 
en  divers  temps  et  par  divers  auteurs.  2  » 

Dès  lors,  «  à  en  juger  par  de  telles  analogies  »,  Fauriel 
admit  que  les  chansons  de  geste  répondaient  à  cette 
définition,  et  les  engloba  dans  son  système. 

Il  les  traita  comme  des  «  épopées  primitives  »,  c'est- 
à-  dire  comme  «  des  poèmes  qui,  antérieurement  aux 
règles  et  aux  conventions  de  Fart,  sont,  pour  ainsi  dire, 

4.  A  la  p.  cxl  de  la  préface  de  ses  Chants  populaires,  Fauriel 
remarque  avec  regret  qu'il  ne  connaît  point  de  chants  grecs  «  où 
l'auteur  ait  cherché  à  grouper  ensemble  plusieurs  actions  liées 
Tune  à  l'autre  ». 

2.  Histoire,  t.  I,  p.  283. 


HISTORIQUE    DES    THÉORIES   '.    FAUR1EL  209 

l'expression  directe  et  obligée  de  la  nature  I  ».  C'est  ici 
l'idée  essentielle,  principe  et  terme  de  tout  le  système. 
«  Il  y  a  deux  sortes,  on  pourrait  dire  deux  degrés  de 
poésie,  l'une  de  tout  point  originale  et  spontanée,  popu- 
laire dans  sa  substance  et  dans  ses  formes,  traditionnelle 
et  non  écrite  ;  l'autre,  écrite,  où  l'étude  et  l'art,  l'imita- 
tion et  le  savoir,  ont  plus  ou  moins  départ2.  »  «  L'une 
vit  dans  le  peuple  lui-même  et  de  toute  la  vie  du  peuple  ; 
l'autre  dans  les  livres,  d'une  vie  factice  et  apparente3.  » 
La  poésie  traditionnelle  est  «  l'effusion  spontanée  du 
génie  populaire4  »,  «  l'expression  directe  et  vraie  du 
caractère  et  de  l'esprit  national5».  Et  chaque  fois  que 
Fauriel  rencontre  cette  idée,  profondément  incarnée  en 
lui.  sa  prose  timide  s'affermit,  s'échauffe,  et  devient 
presque  belle  : 

C'est  précisément  ce  défaut  d'art 6,  ou  cet  emploi  imparfait 
de  l'art,  c'est  cette  espèce  de  contraste  ou  de  disproportion  entre 
la  simplicitédu  moyen  et  la  plénitude  de  l'effet,  qui  font  le  charme 
de  la  poésie  populaire.  C'est  par  là  qu'elle  participe,  jusqu'à  un 
certain  point,  au  caractère  et  au  privilège  desœuvres  de  lanature, 
et  qu'il  entre  dans  l'impression  qui  en  résulte  quelque  chose  de 
l'impression  que  l'on  éprouve  à  contempler  le  cours  d'un  fleuve, 
l'aspect  d'une  montagne,  une  masse  pittoresque  de  rochers,  une 
vieille  forêt  ;  car  le  génie  inculte  de  l'homme  est  aussi  un  des 
phénomènes,  un  des  produits  delà  nature. 

1.  Histoire,  t.  II,  p.  224. 

~.  Chants  populaires  de  la  Grèce,  p.  x. 

3.  Chants  populaires  de  la  Grèce,  p.  xxv. 

4.  Ibid.,  p.  lxxxix. 

5.  Ibid.,  p.   xxv. 

6.  Ibid.,  p.  cxxvi. 

J.   Bédibr.  — Les  légendes  épiques,  t.  III.  14 


210  LA   CHANSON     DE    ROLAND 

Puisque  Fauriel  a  si  fortement  lié  ces  idées  entre  elles 
et  qu'il  les  a  propagées  avec  tant  d'érudition  et  de  fer- 
veur, c'est  à  bon  droit  que  son  nom  y  demeure  attaché. 
Mais  nulle  part  il  ne  les  a  données  pour  des  nouveautés, 
et  s'il  avait  pu  prévoir  que  les  critiques  futurs  lui  en 
attribueraient  la  découverte,  il  aurait  plus  expressément 
v  marqué  qu'elles  lui  venaient  de  l' Allemagne.  Ce  n'est 
pas  impunément  qu'il  avait  vécu  dans  le  commerce  de 
Mrae  de  Staël,  fréquenté  les  deux  Humboldt  et  les  deux 
.Schlegel.  Trois  idées  sont  constitutives  de  son  système  ; 
trois  courtes  citations  nous  suffiront  à  montrer  que  cha- 
cune d'elles  avait  été  exprimée  en  Allemagne  bien  avant 
que  Fauriel  l'exprimât  en  France. 

La  première  de  ces  idées  consiste  à  appliquer  la  théorie 
de  Wolf  aux  chansons  de  geste.  Or,  dès  1812,  Uhland 
l'avait  indiquée,  très  brièvement,  mais  très  précisément  : 

C'est  de  bonne  heure,  avait  écrit  Uhland1,  que  la  vie  héroïque 
de  Charlemagne  a  dû  inspirer  la  poésie,  et  de  bonne  heure  en 
effet  les  chroniques  rapportent  sur  lui  maints  traits  merveilleux. 
Des  légendes,  des  romances,  des  chants  de  guerre  allèrent  se 
développant  au  cours  des  siècles  pour  former  des  poèmes  de  plus 
en  plus  étendus,  et  ces  poèmes  groupés  et  ampliGés,  surtout, 
semble-t-il,  au  xne  siècle,  et  par  des  clercs,  finirent  par  aboutir 
aux  compositions  épiques  qui  sont  venues  jusqu'à  nous. 

La  seconde  idée  du  système  de  Fauriel  consiste  à 
chercher  des  analogies  entre  six  épopées  dites  primitives 
et  à  proclamer  l'identité  foncière  de  leur  nature.  Or,  dès 

t.  Ueber  das  altfranzôsische  Epos,  étude  publiée  d'abord  dans 
la  revue  Musen  en  1812,  recueillie  dans  les  Uhlands  Schriften  zur 
Geschichte  der  Dichtung  und  Sage,  Stuttgart,  18G9,  t.  IV  ;  voyez 
p.  329. 


HISTORIQUE   DES  THÉORIES  :  I1ERDER,    WOLt  211 

1829,  et  sans  doute  plus  anciennement  déjà,  W.  Grimm 
avait  mis  en  parallèle  les  mêmes  épopées,  en  ces  termes  : 

Qu'ils  proviennent  de  l'antiquité  grecque  ou  indienne,  ou  du 
haut  passé  des  Germains,  des  Celtes,  des  Slaves,  ou  des  siècles 
chrétiens  des  nations  romanes,  les  poèmes  héroïques  des  diverses 
nations  se  distinguent  assurément  les  uns  des  autres  par  de 
grandes  différences  de  fond  et  de  forme  ;  il  n'en  reste  pas  moins 
qu'un  même  esprit  circule  dans  tous,  les  apparente  et  nous  permet 
de  reconnaître  l'identité  de  leur  nature1. 

Et  quant  à  la  troisième  idée  du  système  de  Fauriel, 
génératrice  des  deux  autres,  l'idée  de  distinguer  une 
poésie  populaire  et  primitive  dune  poésie  cultivée,  les 
termes  de  Xatuj'poesie  et  de  Kunstpoesie,  de  Volksepik 
et  de  Kunstdichtunrj  s'opposaient  depuis  des  générations 
dans  les  systèmes  d'esthétique  de  l'Allemagne  ;  pour  citer 
un  fait  entre  tant  d'autres,  en  même  temps  que  Fauriel  à 
Paris,  Karl  Rosenkranz,  le  disciple  de  Hegel,  enseignait 
à  Halle,  et  il  suffit  d'ouvrir  presque  au  hasard  le  recueil 
de  ses  leçons  pour  y  trouver  des  déclarations  telles  que 
celle-ci  : 

Le  poète  de  Nature  poétise  sans  savoir  qu'il  poétise  2. 

C'est  qu'au  temps  où  professaient  les  Rosenkranz  et 
les  Fauriel,    à   cette   date    de  1830,   il    v  avait   trente- 

i.  Wilhelm  Grimm,  Die  Heldensage,  lle  édition,  1825  (2e  éd., 
1867,  p.  344).  Si  l'on  analyse  la  phrase  citée,  on  voit  que  Grimm 
a  pensé  précisément  aux  mêmes  épopées  que  Fauriel,  Iliade, 
Odyssée,  Mahâbhârata,  Nibelungen,  poèmes  ossianiques,  etc.  Il  ne 
manque  à  son  énumération  que  le  Schah-nameh. 

2.  Ilandbuch  einer  allgemeinem  Geschichte  der  Poésie,  Halle, 
1832,  p.  5. 


-I-  LA    CHANSON    DE     ROLAND 

cinq  ans  déjà  que  Wolf  avait  publié  ses  Prolégomènes, 
soixante-dix  ans  que  Macpherson  avait  «  découvert  » 
Ossian  '.  Et  si  Wolf  a  comparé  Y  Iliade  aux  chants 
ossianiques  et  les  aèdes  aux  bardes  de  Fingal,  récipro- 
quement on  peut  dire  que,  dès  1760,  la  théorie  de  Wolf 
était  préformée  dans  l'esprit  de  Macpherson  :  sans  quoi, 
comment  l'idée  lui  serait-elle  venue  de  reconstruire 
«  l'Homère  du  Nord  »  ?  L'entreprise  de  Macpherson  ne 
fait  que  marquer  un  point  d'aboutissement,  puisque  l'on 
avait  commencé  dès  le  début  du  xvme  siècle  à  rassembler 
et  à  restituer  les  vieilles  chansons  anglaises,  irlandaises, 
galloises  2,  et  puisque  le  recueil  des  ballades  de  l'évêque 
Percy3,  paru  en  1765,  n'est  que  le  plus  illustre  dune 
série  déjà  longue.  En  outre,  comme  Joseph  Texte  l'a 
montré  en  quelques  pages  précieuses  4,  ce  ne  sont  pas 
seulement  les  popular  rhymes  et  les  popular  ballads  de 
l'Angleterre  qui  s'emparent  alors  de  la  faveur  publique  ; 
dans  le  même  temps,  grâce  au  livre  alors  très  lu  de  Paul- 
Henri  Mallet  (1756)  5,  YEdda  apparaît  et  séduit,  et 
bientôt  après,  les  Nibelungen. 

Ces  «  chants  danois  »  et  ces  «  poésies  gaéliques  », 
ces  «  fables  islandaises  »   et  ces   «   poèmes  de  l'antique 

i.  En  1760,  Macpherson  publie  ses  Fragments  d'ancienne  poésie 
recueillis  chez  les  Highlands  d'Ecosse  et  traduits  de  la  langue 
gaélique  ou  erse.  En  1761  il  donne  Fingal,  en  1763  Temora. 

2.  Voyez  W.  L.  Phelps,  Origins  of  the English  romantic  move- 
ment,  Boston,  1879,  chap.  VII. 

3.  Reliques  of  ancient  english  Poetry . 

4.  Jean-Jacques  Rousseau  et  les  origines  du  cosmopolitisme  litté- 
raire, Paris,  1895,  p.  382  et  suiv. 

5.  Monuments  de  la  mythologie  des  Celtes  et  particulièrement 
des  anciens  Scandinaves. 


HISTORIQUE    DES     THÉORIES    I    HERDER,    WOLF  213 

Allemagne  »,  le  xvme  siècle  les  confond  dans  la  même 
brume  septentrionale  l  :  il  y  voit  la  «  Littérature  des 
peuples  du  Nord  ».  Pour  donner  aux  poètes  l'idée  de 
«  beautés  nouvelles  »,  pour  correspondre  aux  formes 
neuves  de  la  sensibilité  que  J.-J.  Rousseau  façonnait 
alors  dans  les  cœurs,  pour  s'opposer  aux  littératures  des 
peuples  latins,  c'est  une  autre  Antiquité  qui  se  révèle, 
non  moins  vénérable,  ce  sont  d'autres  modèles,  d'autres 
ancêtres,  et  Ton  sait  comment  cette  découverte  aida  les 
écrivains  de  France  à  s'évader  hors  delà  tradition  clas- 
sique, les  écrivains  d'Allemagne  à  s'émanciper  de  l'in- 
fluence française,    et  comment,    en    France    comme    en 

y  7  7 

Allemagne,  elle  ouvrit  et  fit  jaillir  les  sources  profondes 
du  romantisme. 

Mais  ce  retour  des  âmes  vers  un  passé  lointain,  qui 
était  surtout  le  passé  de  la  race  allemande,  devait  pro- 
duire en  Allemagne  de  tout  autres  effets  encore  que  des 
effets  littéraires.  Les  vieilles  légendes  que  l'on  exhumait 
et  les  chants  populaires  prirent  alors  une  singulière 
dignité.  En  ce  conte  que  contait  un  paysan,  en  cette 
chanson  qu'il  chantait,  on  crut  voir  des  fragments 
d'Iliades   brisées,    des   survivances   de  mythes     presque 

i.  Joseph  Texte  a  mis  ce  fait  en  relief  :  «  A  l'exception  de 
quelques  érudits,  les  hommes  du  xvme  siècle  ont  confondu  les 
Celtes  et  les  Scandinaves.  (On  notera  les  titres  des  livres,  alors 
classiques,  de  Pelloutier,  Histoire  des  Celles  et  particulièrement 
des  Gaulois  et  des  Germains,  1740-50,  et  de  Mallet,  Monuments 
de  la  poésie  des  Celtes,  et  particulièrement  des  anciens  Scandi- 
naves.) Ils  "ont  placé  Ossian  au  début  des  littératures  du  Nord,  et 
Mme  de  Staël  l'a  pris  naïvement  pour  un  Germain,  comme  ont  fait 
Klopslock  et  Chateaubriand.  »  (Histoire  de  la  littérature  française 
publiée  sous  la  direction  de  Petit  de  Julie  ville,  t.  VI). 


214  LA    CHANSON   DE  ROLAND 

aussi  anciens  que  la  parole  humaine,  des  témoins  de  la 
force  créatrice  du  génie  populaire  aux  âges  primitifs. 
Quand  Herder  l,  à  l'imitation  de  Percy,  eut  recueilli  de 
toutes  parts,  en  Ecosse  et  en  Lithuanie,  en  Esthonie  et 
en    Saxe,    des  chansons  de  paysans,  il    intitula    sa    col- 

I  lection  les  Voix  des  Peuples,  die  Stimmen  der  Vôlker2. 
Mieux  encore,  il  lui  semblait  y  entendre,  a-t-il  dit,  «  la 
Voix  vivante  de  l'Humanité3  ».  De  ces  «  ballades  »  et 
de  ces  «  romances  »  s'étaient  formées  les  épopées4.  A 
cette  idée,  qu'il  anima  de  son  enthousiasme,  F. -A.  Wolf 
prêta  bientôt  l'autorité  de  son  érudition  5.  Pour  Herder, 

n  antérieurement  à  toute  convention  et  à  tout  calcul,  sans 

1.  Voyez  E.  Castle,  Herder  als  Wiedererwecker  des  deutschen 
Volksliedes  [Zeitschrift  fur  ôsterreichische  Gymnasien,  t.  LV, 
p.  193),  et  Paul  Levy,  Geschichte  des  Begriffes  Volkslied  (vol.  II 
des  Acta  germanica)y  Berlin,  1911. 

2.  La  première  édition  est  de  1778. 

3.  «  Eine  lebendige  Stimme  der  Vôlker,  ja  der  Menscheit 
selbst  »  (Herder,  Sàmmtllche  Werke,  t.  XXIV  de  l'édition  B. 
Suphan,  1886,  p.  266). 

4.  «  So  bildete  sich  aus  der  Romanze  die  epische  Dichtung*  » 
(Ibid.,  p.  278).  Ces  idées  se  trouvent  partout  répandues  dans 
l'œuvre  de  Herder,  et  déjà  dans  ses  Krltische  Wâlder  (1769). 
On  les  trouve  plus  ramassées  dans  une  composition  de  ses  der- 
nières années,  son  Adrastea.  Voyez  surtoutles  chapitres  intitulés 
La  Romance  (t.  XXIV,  p.  249),  Le  Chant  populaire  (p.  263), 
l'Epopée  (p.  277),  Le  divin  dans  l'Epopée  (p.  278),  La  découverte 
des  chants  d'Ossian  (p.  301). 

5.  Voyez  le  livre  profond  et  charmant  de  M.  Michel  Bréal,  Pour 
mieux  connaître  Homère,  Paris,  1906  (surtout  p.  1,  25  et  suiv.). 
Sur  les  idées  de  Wolf  et  ses  relations  avec  Herder  et  Fichte, 
cf.  un  article  instructif  de  Galuski  dans  la  Revue  des  deux  mondes 
de  1848,  1. 1,  notamment  p.  873,  et  W.  Peters,  Zur  Geschichte  der 
Wolfschen  «  Prolegomena  ad  Homerum  »  (programme  du  gym- 
nase de  Francfort-sur-le-Mein),  1898,  p.  33  et  45-8. 


HISTORIQUE  DES    THÉORIES    I    LES   GRIMM  215 

rien  devoir  à  l'action  réfléchie  des  individus,  par  la 
seule  tension  de  cette  force  vive  que  recèle  la  conscience 
d'une  nation,  la  Poésie  naît  spontanément,  dans  chaque 
peuple,  du  peuple  tout  entier.  Toutes  les  grandes  créations 
delà  vie  sont  de  même  impersonnelles,  anonymes,  collec- 
tives. Non  pas  à  tâtons  et  par  des  approximations  suc- 
cessives, mais  d'un  coup  et  sans  effort,  par  la  vertu 
d'une  intuition  immédiate,  et  qui  est  la  manifestation 
du  divin  dans  l'homme,  le  génie  populaire  a  créé  le 
langage,  le  mythe,  la  loi,  la  poésie.  On  voit  ainsi  se 
former  cette  catégorie  du  spontané  et  cette  théorie  du 
primitif  de  l'esprit  humain,  dont  Renan  a  dit  qu'elle  est 
la  plus  grande  découverte  de  la  pensée  moderne1.  Aux 
temps  de  Herder  et  bientôt  de  Savigny  et  de  Schelling, 
ces  idées  ont  correspondu  à  une  haute  espérance.  La 
tâche  était  alors  de  reconstruire  l'Allemagne,  et  cette 
tâche  semblait  difficile  entre  toutes.  Mais  les  mots  facile 
et  difficile  n'ont  pas  de  sens,  appliqués  au  spontané. 
L'Allemagne  morcelée,  émiettée,  détruite,  qui  saurait  la 
refaire?  Non  pas  tel  prince,  ni  tel  groupement  de  diplo- 
mates, non  pas  tel  individu  ni  tel  groupement  d'individus, 
mais  bien  la  conscience  même  du  peuple.  La  fière  origi- 
nalité des  créations  du  génie  allemand  aux  âges  anciens, 
la  grandeur  de  l'ancienne  épopée  allemande  semblaient 
les  gages  de  cet  espoir  :  l'âme  allemande  se  referait 
d'elle-même,  spontanément.  Et  c'est  de  là,  pour  une 
large  part,  de  cette  mystique  patriotique,  que  naquirent, 
en  la  période  du  Sturm  und  Drang,  puis  au  temps  des 
romantiques,    la   philologie  allemande,  la   science   alle- 

l.  Voir  V Avenir  de  la.  science,  p.  264. 


216  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

mande,  et  particulièrement  les  systèmes  du  xi Xe  siècle 
sur  l'origine  du  langage,  sur  la  formation  des  mythes, 
et  sur  la  formation  des  épopées  nationales. 

A  ces  grands  faits  de  i'histoire  et  de  la  pensée  il  n'est 
permis  de  toucher,    fût-ce  en  passant,    que   d'une  main 
assurée.  Pour  en  traiter  dignement,  j'ai  trop  peu  pratiqué, 
je   le  sais,  les    Herder  et  les    Schelling,  et  je  me  repro- 
cherais de  recourir  ici  à  la  prétention,  la  plus  hypocrite 
des  figures  de  rhétorique.  Mais,  s'il  me  serait  impossible, 
il  m'est  inutile  aussi  de  détailler  tous  les  aspects  anciens 
des  théories  sur  les  poésies  populaires.  Il  me  suffit  de 
les  prendre  à  la  veille    du  jour  où  pour  la  première  fois 
elles   vont  s'appliquer  aux  romans  français.    Entre  tant 
de  formes  qu'elles  revêtirent  alors,  au  début  du  xixe  siècle, 
chez  les  romantiques   de    Heidelberg,  je  choisirai,  pour 
la  décrire  seule,   la  plus  harmonieuse,  celle  que  leur  ont 
donnée  les  frères  Grimm.  J'ai  beaucoup  lu  leurs  écrits, 
et  qui  les  a  jamais  lus  sans  s'éprendre  d'admiration,  et, 
si  j'ose  dire,  de  tendresse   pour  la  beauté  de  leurs  âmes 
si    charmantes   et    si  hautes,    si  grandes  ?   Ce    sont  les 
Grimm    qui   ont    le     plus    agi    sur    les    théoriciens    du 
xixe   siècle,    et   c'est    pourquoi  il  n'importe    guère    que 
Fauriel,  s'en   tenant    aux  travaux   de   Wolf,    des    deux 
Schlegel  et    de    Lachmann,  n'ait   peut-être   pas    utilisé 
directement  les  leurs  :  les  idées  de  Grimm,  on    le  verra 
bientôt,  ont  filtré  en  France,  et  du  temps  même  de  Fauriel, 
par  d'autres   canaux.   Je   résumerai  donc  leur  doctrine, 
très  brièvement;  et    il  est  possible  de  la  resserrer  en  un 
résumé  schématique,  car  elle  est  ferme,  et  même  impé- 
rieuse; mais  elle  est   souple  aussi,  et  comment  commu- 
niquer en  quelques  pages  l'impression  de  cette  souplesse 


HISTORIQUE    DKS    THÉORIES    :    CES    GKIMM  217 

et  de  cette  fluidité?  Le  bien  que  j'attends  du  moins  de 
cet  exposé,  trop  sommaire  et  trop  rigide,  est  qu'éveillant 
la  curiosité  du  lecteur,  il  l'invitera  à  se  reporter  au  livre 
que  M.  Ernest  Tonnelat  a  consacré  à  la  jeunesse  des 
Grimm1.  C'est  en  lisant  cette  très  belle  étude  qu'on 
saisit  les  tenants  et  les  aboutissants  de  leurs  idées,  qu'on 
voit  par  quels  liens  elles  se  rattachent  à  l'ensemble  de 
la  pensée  romantique.  A  suivre  les  deux  frères  dans  le 
détail  de  leurs  controverses  avec  von  der  Hagen,  avec 
A.-W.  Schlegel,  Gôrres,  Arnim.  Lachmann,  on  comprend 
à  plein  ce  que  notre  exposé  ne  fera  qu'indiquer,  à  savoir 
que  la  théorie  de  l'origine  populaire  des  épopées  fut  en 
ces  temps-là  quelque  chose  de  plus  qu'une  théorie  de 
philologues,  quelle  fut  une  philosophie,  et  quelque 
chose  de  plus  qu'une  philosophie,  un  esprit,  une  foi. 

Selon  les  frères  Grimm 2,  partout  où  nous  remon- 
tons aux  temps  primitifs  de  la  vie  d'un  peuple,  Poésie  et 
Histoire  sont  inséparables,  confondues  dans  l'Epopée, 
identiques3.  En  toute  circonstance  historique  où  il  y    a 

1.  Ernest  Tonnelat,  Les  frères  Grimm,  leur  œuvre  de  jeunesse,  \ 
Paris,  1912. 

2.  La  plupart  des  citations  qui  suivent  sont  tirées,  pour  Jacob 
Grimm,  de  ses  Gedanken,  wie  sich  die  Sagen  zur  Poésie  und 
Geschichte  verhallcn  (1808;  cf.  ses  Kleinere  Schriften,  t.  I,  1864, 
p.  399j,  et  de  son  livre  Ueber  den  altdeutschen  Meistergesang, 
Gôtting-en,  1811  ;  pour  Wilhelm  Grimm,  de  ses  divers  écrits 
publiés  de  1N08  à  1813  et  recueillis  sous  le  titre  Naturpoesie  au 
t.  I  de  ses  Kleinere  Schriften,  Gûtersloh,  1811.  A  l'occasion  nous 
emprunterons  quelques  formules  plus  frappantes  des  mêmes  idées 
à  des  écrits  plus  récents,  tels  que  La  Ifeldensage  de  Wilhelm 
Grimm  (1829)  ou  sa  Gôttinger  Rede  ùber  Geschichte  und  Poésie 
(1831?),  recueillie  au  t.  I  de  ses  Kleinere  Schriften,  p.  497. 

3.  W.  Grimm,  Ueber  die  Entstehung  der  altdeutschen  Poésie, 
Kl.  Schr.,  t.  I,  p.  92  et  suiv. 


'2  18  LA  CHANSON  DE  ROLAND 

dans  ce  peuple  formation  ou  reformation  de  la  con- 
science nationale,  il  se  produit  une  fermentation  épique. 
«  Charlemagne  créa  la  France  et  vécut  de  longs  siècles 
dans  la  poésie  de  la  France.  Le  Cid  assura  le  premier 
à  l'Espagne  sécurité  contre  les  Arabes  et  durée,  et  par 
là  même  lui  donna  une  poésie  nationale1.  »  On  objecte- 
rait vainement  que  les  Hagen  et  les  Siegfried  des  Nibe- 
lungen  semblent  n'être  pas  des  personnages  historiques  : 
«  ils  ont  existé,  répondent  les  Grimm  ;  les  grandes 
actions  que  les  chants  leur  attribuent  se  sont  pro- 
duites 2,  »  car  l'épopée  ne  chante  que  des  héros  vrais. 

Mais,  quand  on  parle  du  vrai  dans  l'épopée,  il  faut 
se  garder  de  donner  aux  mots  un  sens  étroit  et  scolas- 
tique  :  «  Tout  ce  qu'une  nation  a  vécu,  soit  en  réalité, 
soit  en  esprit  et  comme  en  rêve,  tout  ce  qu'une  tradition 
mystérieuse  lui  a  légué,  l'épopée  se  l'assimile.  Elle  ne 
compile  pas  des  faits,  mais  saisit  dans  le  réel  ce  qui 
porte  témoignage  de  l'esprit.  Cette  haute  façon  d'inter- 
préter le  réel,  voilà  ce  qui  n'appartient  qu'à  elle,  ce  qui 
est  de  son  essence3.  » 

«  La  forme  primitive  des  Nibelungcn,  comme  aussi 
de  toute  poésie  nationale,  c'est  le  chant  court,  où,  d'un 
nom  d'ailleurs  peu  satisfaisant,  la  romance.  Quiconque 
s'en  sentait  le  plaisir  ou  la  force,  c'est-à-dire  quiconque 
était  poète,  chantait  les  héros  de  sa  nation,  et,  par  une 
sorte  de  nécessité  intérieure,  se  pliait  à  une  certaine 
cadence,  à  une  certaine  norme.  Ainsi  naquit   le    Chant, 


1.  W.  Grimm,  Kleinere  Schrîften,  t.  I,  p.  94. 

2.  Iblcl.,  p.   98. 

3.  Goltinger  Rede,  p.  499. 


HISTORIQUE    DES    THÉORIES    !    LES   GRIMM  219 

avec  le  Rythme  et  la  Rime...  Il  se  forma  bientôt  une 
classe  de  chanteurs  qui  renouvelèrent  les  chants  popu- 
laires et  les  réunirent  en  de  plus  vastes  ensembles 
à  peu  près  comme  a  fait  Herder  pour  les  romances  du 
Gid)  1 .  »  La  poésie  nationale  allemande  se  transmit  ainsi 
oralement  ;  mais  au  xn''  et  au  xme  siècles,  «  l'écriture 
étant  devenue  d'usage  plus  courant,  les  chanteurs  com- 
mencèrent à  fixer  par  écrit  les  poèmes,  qui  allaient 
toujours  s'accroissant  ;  ils  les  fixèrent  sous  les  formes 
où  ils  vivaient  alors  dans  la  tradition  orale;  et  c'est  de 
la  sorte  qu'ayant  déjà  subi,  au  cours  de  maints  siècles, 
bien  des  changements,  ces  chants  des  âges  reculés  nous 
furent  conservés'2  ». 

Le  lecteur  a  reconnu  la  théorie  de  Fauriel  ;  mais  ici 
les  mêmes  mots  ont  un  sens  à  la  fois  plus  plein  et  plus 
secret.  Sans  doute  les  Grimm  se  représentaient  à  peu 
près  comme  faisait  Fauriel  les  chants  brefs  [romances  ou 
Lieder)  dont  se  compose  un  poème  épique  :  le  Hil- 
dehrandslied  ou  les  Klimpeviser  danois  leur  en  offraient 
les  exemples  typiques,  comme  à  Fauriel  les  chants  des 
Klephtes.  Seulement,  au  dire  des  frères  Grimm,  quelque 
chose  avait  précédé  :  avant  les  longs  poèmes  épiques 
(epische  Dichtungen),  existent  les  courts  chants  épiques, 
les  Lieder  ;  mais  avant  les  Lieder,  existe  l'Epopée 
(Epos),  c'est-à-dire,  éparse  dans  le  peuple,  vivant  «  à 
l'état  flottant  »,  une  matière  légendaire,  déjà  parfaite- 
ment organique.  L'accident  fait  que  tel  élément  de  cet 
ensemble   légendaire   revêt  plus    tôt   que  tel    autre  une 


1.  Entstehung  der  altdeutschen  Poésie)  \>.  100. 
■2.  Ibid.,  p.  98. 


220  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

forme  rythmée  ;  ainsi,  devenu  Lied,  cet  élément  est 
comme  un  point  de  cristallisation  autour  de  quoi  se 
grouperont  plus  tard  d'autres  éléments,  d'autres  Lieder. 
Autrement  dit,  par  l'intermédiaire  des  Lieder,  l'épopée 
aboutira  au  poème  épique;  mais  à  l'unité  que  nous  pré- 
sente aujourd'hui  un  poème  tel  que  les  Nibelungen,  a 
préexisté  une  unité  plus  intime,  plus  organique  encore1. 
Durant  ces  trois  phases  de  son  développement,  la 
«  poésie  naturelle  »  demeure  impersonnelle.  Elle  repré- 
sente das  Gemïit  des  Ganzen  :  l'âme  de  la  collectivité 
tout  entière  s'y  exprime  tout  entière.  «  Je  ne  peux  pas 
imaginer,  écrit  J.  Grimm  à  Arnim,  qu'il  y  ait  jamais  eu 
un  Homère,  ou  un  auteur  des  Nibelungen.  »  A  aucun 
de  ces  trois  moments,  ni  pour  constituer  l'épopée  primi- 
tive, ni  pour  composer  les.  romances,  ni  même  pour 
organiser  les  romances  en  poèmes  épiques,  il  n'y  a  eu 
de  poètes.  «  La  poésie  populaire  ne  procède  pas  de  poètes 
individuels,  que  l'on  puisse  nommer  par  leurs  noms  : 
elle  a  jailli  du  peuple  même2.  »  Sans  doute,  en  un 
sens  matériel,  un  chant  a  toujours  un  premier  auteur. 
Sans  doute,  il  faut  bien  que  chaque  récit,  chaque  pièce 
rythmée  remonte  à  quelqu'un  ;  mais  ce  quelqu'un  l'a 
puisé  dans  le  génie  de  la  nation,  et,  ce  faisant,  il  n'a 
pas  agi  en  tant  qu'individu,  mais  en  tant  qu'organe 
accidentel  de  la  collectivité  3.    La  beauté  de   ses  chants 

1.  Nous  résumons  en  ces  quinze  lignes  les  idées  que  J.  Grimm 
développe  dans  sa  correspondance  avec  Lachmann  ;  M.  Tonnelat 
a  consacré  à  cette  correspondance  tout  un  chapitre  de  son  livre. 

:'.  J.  Grimm,  Kl.  Schr.,  t.  I,  p.  155. 

.').  Ces  pensées  ont  été  reprises  et  nuancées  à  l'infini  par  les 
divers  disciples  des  Grimm,  Wackernagel,  Steinthal,  etc.  (Cf. 
P.  Levy,  Geschichle  des  Bogriffe»  Volkslied,  p.  97  et  p.  420). 


HISTORIQUE    I»ES    THÉORIES    :    LES    GRIMM  221 

ne  lui  appartient  pas.  et  ce  n'est  pas  assez  dire  encore  : 
c'est  leur  existence  même  qui  est  indépendante  de  lui. 
Il  y  a  une  Natur poésie  :  il  n'v  a  pas  de  Xaturdichter. 

«  C'est  le  peuple  entier  qui    crée    1  épopée.    Il   serait 
absurde  à  un  individu  de  vouloir  en  inventer  une,  car  il   , 
est  nécessaire  que  toute  épopée  se  compose  elle-même  et 
ne  soit  écrite  par  aucun  poète  '.  » 

Ce  dernier  dire  doit  s'entendre  au  sens  le  plus  con- 
cret :  on  ne  fixe  pas  l'épopée  par  l'écriture,  parce  que 
c'est  inutile,  tant  qu'elle  reste  vivante;  on  l'écrit  seule- 
ment quand  elle  est  en  danger  de  périr.  Si  l'on  a  au 
xm°  siècle  couché  les  Nibelungen  sur  le  parchemin, 
c'est  que  l'épopée  nationale  était  alors  menacée  par 
l'invasion  des  romans  courtois  venus  de  France  et  par 
la  concurrence  d'un  art  individualiste,  d'un  «  art  de  bou- 
tiquiers »,  la  Meistersiingerei 2.  Mais  ceux  qui  ont  ainsi 
rédigé  les  Nibelungen  ne  furent  que  des  «  scribes  » 
(Âufzeichner).  Jacob  et  Wilhelm  Grimm  ont  reproduit 
ces  pensées  sous  toutes  les  formes  :  par  exemple,  un 
critique  ayant  essayé  d'identifier  à  un  personnage  connu 
l'auteur  de  la  chanson  russe  du  Prince  If/or,  J.  Grimm 
lui  contesta  le  principe  même  de  sa  recherche  :  «  Cette 
chanson,  comme  toute  épopée,  dit-il,  s'est  composée 
involontairement  :i.  » 

i.  J.  Grimm.  Kl.  Schr.,  t.  IV,  p.  10,  n.  Comparez  ses  Kl.  Schr., 
t.  I,  p.  180  :  «  Jedes  Epos  muss  sich  selbst  dichten,  von  keinem 
Dichter  geschrieben  werden.  •  La  même  formule  reparait  plu- 
sieurs fois  sous  la  plume  de  son  frère;  exemple  :  «  Das  Volkslied 
dichtet  sich  selbst  und  springt  als  Blùthe  ans  der  That  hervor  » 
W.  Grimm.  A7.  Schr.,  t.  II.  p.  10). 

"2.  J.  Grimm,  dans  son  livre  sur  le  Meistergesang. 

3.  J.  Grimm.  A/.  Schr. A.  II,  p.  39. 


222  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

Involontairement.  L'épopée  se  développe  par  le  jeu 
dune  force  interne  et  nécessaire  (aus  innerer  Nothwen- 
digkeit)  '.  C'est  que  le  peuple  la  produit  aux  jours  de 
son  enfance  et  de  sa  jeunesse,  et  tant  qu'il  préserve 
encore  en  lui  l'intégrité  de  ses  mœurs  primitives.  Expres- 
sion de  cette  innocence  native  et  de  cette  ingénuité, 
l'épopée  est  donc,  elle  aussi,  toute  ingénue,  toute  pure, 
toute  vraie,  et  de  là  suit  qu'à  chaque  moment  de  son 
développement,  elle  est  précisément  tout  ce  qu'elle  doit 
être,  parfaite  2. 

.  Spontanée,  nécessaire,  parfaite,  l'épopée  est,  en  der- 
nière analyse,  révélée.  Les  Grimm  l'ont  dit  et  redit. 
Mais,  tantôt,  il  semble,  à  les  lire,  que  cette  révélation 
se  soit  produite  d'un  coup,  il  y  a  des  millénaires,  dis- 
pensée à  la  fois  à  tous  les  fils  de  la  race  aryenne,  et 
c'est  pourquoi  les  mêmes  thèmes  héroïques  se  retrouvent 
dans  la  poésie  des  peuples  les  plus  divers.  Tantôt  —  ce 
qui  semble  contradictoire,  —  on  voit  les  Grimm  chercher 
à  une  époque  historique,  récente,  l'origine  de  telle 
légende  déterminée,  aux  temps  de  Théodoric  et  d'Attila, 

1.  W.  Grimm,  Die  deutsche  Heldensage,  p.  402.  C'est  la  page 
que  nous  résumons  en  cet  alinéa.  Comparez  une  lettre  de  Jacob 
Grimm  à  Arnim,  du  20  mai  1811  (dans  Reinhold  Steig,  Achim  von 
Arnim,  t.  III,  p.  117)  :  «  Les  hommes  d'autrefois  furent  plus 
grands,  plus  purs  et  plus  saints  que  nous  ne  le  sommes...  La 
vieille  poésie  est  toute  innocence.  » 

2.  De  là  l'irritation  de  J.  Grimm  contre  ce  critiqne  qui  avait 
cru  que,  dans  la  Chanson  du  Prince  Igor,  le  style  et  les  moyens 
d'expression  sont  inférieurs  à  la  beauté  du  sujet.  J.  Grimm  lui 
remontra  (et  cette  vue  est  d'une  justesse  profonde)  que  la  dis- 
tinction du  fond  et  de  la  forme,  chère  aux  rhétoriques,  n'a  pas 
de  valeur,  quand  il  s'agit  de  telles  œuvres. 


HISTORIQUE    DES    THÉORIES    :    LES    GRIMAI  223 

par  exemple,  et  «  sur  les  rives  de  leur  cher  Rhin  », 
l'origine  des  Xibelunyen.  On  peut  concilier,  semble- 
t-il,  la  contradiction.  Leur  pensée  est  que  l'épopée  s'est 
manifestée  d'abord  à  toute  la  race  aryenne  ,  mais  les 
divers  peuples  ont  obtenu  cette  grâce  que  la  révélation 
première  serait  renouvelée  et  continuée  en  chacun 
d'eux  plus  ou  moins  longtemps,  selon  que  chacun 
d'eux  (et  le  peuple  allemand  fut  à  cet  égard  privilégié) 
garderait  plus  ou  moins  longtemps  l'intégrité  de  ses 
mœurs,  en  sorte  que  les  âges  primitifs  se  prolongent 
dans  chaque  nation  tant  qu'elle  le  mérite.  Quoi  qu'il  en 
soit,  selon  les  Grimm,  «  il  ne  faut  pas  appliquer  à  la 
poésie  populaire  la  mesure  des  choses  terrestres  [der 
Erdenmasstab)  [  ».  «  Gomme  tout  ce  qu'il  y  a  de  bon 
dans  la  nature,  la  poésie  naturelle  et  les  chants  popu- 
laires surgissent  doucement  de  la  force  silencieuse  du 
Tout'2.  »  «  Si  tu  crois  avec  moi,  écrit  Jacob  Grimm  à 
Arnim3,  que  la  religion  est  venue  d'une  révélation  de 
Dieu,  que  le  langage  a  une  origine  non  moins  surna- 
turelle et  ne  procède  pas  de  l'invention  des  hommes,  il 
te  faut  donc  par  là  même  croire  et  sentir  que  l'ancienne 
poésie  et  ses  formes,  que  la  source  de  la  rime  et  de 
l'allitération  sont  apparues  semblablement  en  bloc,  et  il 
n'y  a  pas  à  faire  entrer  en  ligne  de  compte  des  ateliers 
poétiques  ou  des  combinaisons  réfléchies  de  poètes  indi- 

1.  J.  Grimm,  Kl.  Schr.,  t.  IV,  p.  85. 

2.  «  Sie  gehen,  wie  ailes  Gute  in  der  Natur,  aus  der  stillen 
Krafl  des  Ganzen,  leise  hervor  »  (J.  Grimm,  Kl.  Schr.,  t.  IV,  p.  97). 

3.  Lettre  de  juin  1811,  publiée  par  Reinhold  Steig  et  Hermann 
Grimm,  Achim  von  Arnim  und  die  ihm  nahe  standen,  t.  III, 
Stuttgart  et  Berlin,  1904,  p.  139. 


224  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

viduels.  »  u  Gomment  la  chose  s'est-elle  produite?  Là- 
dessus  s'étend  le  voile  du  mystère,  et  il  nous  faut  croire 
au  mystère1.  »  L'épopée  est  chose  révélée,  puisqu'elle 
appartient  à  la  Naturpoesie.  Et  de  fait,  «  poésie  de 
nature  »  et  «  poésie  d'origine  divine  »  sont  des  termes 
synonymes  pour  quiconque,  comme  faisaient  les  Grimm, 
appelle  Dieu  la  cause  supérieure  de  la  nature. 

Ces  idées  furent  fécondes,  puisqu'elles  ont  lancé  en 
avant,  et  de  quel  élan  prodigieux  !  les  recherches  de 
folklore,  la  psychologie  et  l'ethnographie  populaires, 
l'étude  comparée  des  mythologies,  et  puisqu'elles  ont 
fondé,  par-delà  tant  de  théories  éphémères,  plusieurs 
disciplines  qui  durent  et  dureront  ;  et  si  lointaines 
qu'elles  nous  paraissent  aujourd'hui,  elles  n'ont  point 
péri,  elles  n'ont  qu'évolué.  Quand  nous  disons,  dans  le 
langage  de  notre  temps,  que  les  phénomènes  religieux, 
juridiques,  moraux,  économiques,  littéraires,  sont  avant 
tout  des  phénomènes  sociaux,  que  faisons-nous  autre 
chose  que  maintenir  l'une  des  pensées  essentielles  des 
Grimm?  Quand  nous  cherchons  les  origines  de  la 
Chanson  de  Roland,  les  uns  dans  une  tradition  poétique 
venue  des  temps  carolingiens,  les  autres  dans  certaines 
conditions  de  la  vie  sociale  du  xi°  siècle,  que  faisons- 
nous,  les  uns  et  les  autres,  sinon  affirmer  avec  les  Grimm 
que  de  telles  œuvres  ne  sauraient  s'expliquer  par  des 
actions   purement    individuelles?    Quand   on  nous  voit, 


1.  «  Ueberder  Art,  wie  das  zugegangen,  liegt  der  Schleier  des 
Geheimnisses  gedeckt,  an  das  man  glauben  soll  »  (J.  Grimm, 
Ueber  den  alten  Meistergesang,  p.  G). 


HISTORIQUE    DES    THÉORIES    I    LES    GRIMM  225 

par  tout  ce  livre,  pour  interpréter  les  légendes  des 
chansons  de  geste,  interroger  tour  à  tour  les  pèlerins, 
les  marchands,  les  chevaliers,  les  clercs,  visiter  les 
sanctuaires,  les  châteaux,  les  champs  de  foire,  n'est-ce 
pas  que,  nous  aussi,  nous  reconnaissons  en  ces  œuvres 
la  collaboration  du  poète  et  de  la  collectivité  ?  Et  pour 
si  grandes  que  soient  les  divergences  des  systèmes 
aujourd'hui  en  conflit,  elles  ne  portent  que  sur  les 
modes  et  les  dates  de  cette  collaboration,  toute  la  ques- 
tion étant  de  savoir  s'il  faut  se  la  représenter  comme 
faisaient  Herder,  Wolf  et  les  frères  Grimm.  Ni  Herder, 
ni  Wolf  n'avaient  jamais  lu  de  chansons  de  geste,  et 
quant  aux  Grimm,  à  leurs  débuts,  on  voit  assez  par  leurs 
écrits  de  jeunesse  que,  s'ils  les  connaissaient  de  nom, 
elles  n'étaient  pas  encore  entrées  dans  le  cercle  de  leurs 
préoccupations.  C'est  eux  pourtant,  comme  on  vient 
de  le  voir,  qui  ont  construit  tout  le  système  ;  mais 
ce  qui  apparait  non  moins  clairement,  c'est  que  ce 
système,  construit  par  des  hommes  qui  avaient  tout 
ignoré,  ou  presque,  des  chansons  de  geste,  il  était  fatal 
qu'un  jour,  au  premier  jour,  l'esprit  du  temps  l'appli- 
quât aux  chansons  de  geste,  automatiquement. 

Les  chansons  de  geste  relevaient-elles  vraiment  de  la 
«  Xaturpoesie  »?  S'étaient-elles  nécessairement  formées 
selon  le  même  mécanisme  que  1  Iliade  et  les  Nibe- 
lungen  ?  A  supposer  que  l'antique  Germanie  ait  ressem- 
blé à  la  Grèce  des  temps  homériques,  était-il  assuré  que 
la  France  de  Louis  le  Gros,  voire  la  France  de  Charle- 
magne,  eût,  elle  aussi,  rappelé  à  nouveau  «  les  âges  pri- 
mitifs de  l'humanité  »  ?  Quand  Uhland  dès  1812  et  Fau- 

,T.  Bédier.  —  Les  légendes  épiques,  t.  III.  15 


226  LA  CHANSON  DE  ROLAND 

riel  en  1830  étendirent  les  premiers  la  théorie  de  Wolf  à 
nos  romans,  ils  ne  se  posèrent  pas  ces  questions,  ils  ne 
pouvaient  pas  se  les  poser.  En  un  temps  où  chacun 
traitait  pareillement  d'  «  épopées  primitives  »  le  Schah- 
nameh  de  Firdousi  et  les  poèmes  d'Ossian,  les  chansons 
de  geste  devaient  tout  naturellement,  elles  aussi,  être 
tenues  pour  des  épopées  primitives,  et  la  chose  allait  de 
soi,  et  de  fait  ce  nom  ne  leur  convient-il  pas  aussi  bien 
pour  le  moins  qu'au  Schah-nameh  ?  On  croyait  avoir 
enfin  retrouvé  les  lois  qui  régissent  les  créations  du 
génie  populaire,  et  chacun  les  tenait  alors  pour  univer- 
selles :  puisqu'elles  avaient  expliqué  déjà  des  œuvres 
aussi  dissemblables  que  le  Ramayana  et  les  Nibelungen, 
elles  expliqueraient  aussi  aisément  les  romans  de  che- 
valerie, au  gré  du  fin  premier  qui  s'aviserait  d'y  regar- 
der ;  et  si  par  hasard  ces  romans  s'étaient  trouvés 
différer  des  Nibelungen  et  du  Mahabharata  plus  encore 
qu'ils  n'en  diffèrent,  lesdites  lois  les  eussent  expliqués 
avec  la    même  imperturbable  facilité. 

Bien  mieux,  la  démonstration  était  faite  d'avance, 
pour  eux  comme  pour  toutes  les  autres  «  épopées  primi- 
tives »,  et  acquise  depuis  Wolf.  C'est  pourquoi  Uhland 
s'est  contenté  d'indiquer  en  une  seule  phrase  que  les 
romans  français  s'étaient  formés  comme  Ylliade,  et 
c'est  pourquoi  Fauriel  s'est  presque  dispensé  de  pro- 
duire, à  l'appui  de  cette  assertion,  des  arguments  tirés 
de  l'histoire  du  moyen  âge  français  ou  de  l'examen  des 
poèmes  français.  Pour  prouver  que'  la  France  avait  pos- 
sédé dès  une  haute  époque  des  chants  épiques,  une  phrase 
de  la  Vie  de  saint  Guillaume,  texte  du  xue  siècle,  mais 
qu'il  attribuait,  «  selon  toute  probabilité  »,  au  xe  siècle, 


HISTORIQUE    DES    THÉORIES    :    RETOUR    À    FAURIEL       227 

lui  a  suffi  1  :  c'est  du  moins,  à  ma  connaissance,  le  seul 
témoignage  externe  qu'il  ait  invoqué.  Quant  à  des  argu- 
ments internes,  qu'étaient  devenus,  selon  lui,  ces 
«  chants  populaires,  germes  premiers  de  l'épopée  com- 
plexe et  développée  »  ?  Ils  s'étaient  tous  perdus,  il  en 
convenait  ;  mais  il  avait  trouvé  une  belle  raison  de  se 
consoler  de  leur  perte  :  c'est,  disait-il,  «  qu'il  est  de 
leur  essence  de  se  perdre,  et  de  se  perdre  de  bonne 
heure,  dans  les  transformations  successives  auxquelles 
ils  sont  destinés  ;  ils  s'évanouissent  ainsi  peu  à  peu, 
par  degrés,  au  fur  et  à  mesure  des  altérations  qu'ils 
subissent,  plutôt  qu'ils  ne  se  perdent  tout  d'un  coup  et 
d'une  manière  accidentelle  2  ».  Du  moins,  il  en  retrou- 
vait çà  et  là  des  «  reflets  »  :  l'auteur  de  la  Chronique  de 
Turpin  avait  recueilli,  croyait-il,  plusieurs  chants  popu- 
laires, «  pour  en  bigarrer  le  fond  de  sa  plate  légende  »  ; 
le  passage  de  cette  Chronique  où  Roland,  blessé  à  mort, 
essaye  de  briser  son  épée,  en  était  un  3,  et  les  trois 
tirades  similaires  qui  dans  la  Chanson  de  Roland  cor- 
respondent à  cet  épisode  de  la  Chronique  de  Turpin,  lui 
semblaient  être  trois  versions,  d'abord  indépendantes, 
de  ce  chant  populaire  '*.  Voilà  les  seules  preuves  de 
fait,  internes  ou  externes,  dont  il  ait  jamais,  que  je 
sache,  appuyé  sa  théorie"'.  Certes,  il  n'eût  pas  été  en 
peine  d'en  produire  d'autres,  de  la  même  qualité.  Il  avait 

1.  Histoire  de  In  poésie  provençale,  t.  II,  p»  309. 

2.  Ibid.,  p.   340. 

3.  Ibid.,  t.  I,  p.  430-i  ,  cf.  t.  II,  p.  310. 

4.  Ihid.,  t.  II,  p.  202  et  suif. 

5.  Voyez  pourtant,  au  t.  II,  p.  308,  une  tentative  pour  décom- 
poser le  Charroi  de  Ximes  en  trois  «  chants  populaires  ». 


228  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

accueilli  celles-là,  les  ayant  rencontrées  plutôt  que  cher- 
chées. Il  croyait  superflu  de  les  multiplier.  Sa  théorie  ne 
lui  est  jamais  apparue  comme  une  hypothèse  à  démon- 
trer, mais  comme  une  vérité  déjà  démontrée  par  Wolf 
pour  Y  Iliade,  par  Lachmann  pour  les  Nibelungen,  par 
tant  d'autres  critiques  pour  les  autres  «  épopées  pri- 
mitives ». 

A  quoi  bon  des  preuves  d'ailleurs  ?  Qui  avait-il  à 
convaincre  ?  Tous  ses  auditeurs,  tous  ses  lecteurs  étaient 
gagnés  déjà.  C'était  le  temps  où  le  traducteur  de  Y  Iliade 
et  de  Y  Odyssée,  Dugas-Montbel  *,  s'excusant  d'employer 
encore,  pour  la  brièveté  du  langage,  le  nom  fâcheux 
d'Homère,  enchérissait  en  ces  termes  sur  les  idées  de 
Wolf  :  y<  A  peine  dix  ans  s'étaient  écoulés  depuis  la 
chute  d'Ilion  que  déjà,  dans  les  palais  des  rois,  on  chan- 
tait chaque  jour  tout  ce  que  publiait  la  renommée  sur 
les  triomphes  et  les  infortunes  des  Grecs.  »  Bien  avant 
que  Fauriel  eût  professé  sa  théorie,  dès  1827,  Edgar 
Quinet  avait  rapporté  de  Heidelberg  une  étude  sur 
Herder,  où  se  lisent,  sur  les  chansons  populaires  et  sur 
le  roman  des  Quatre  fils  Aymon,  considéré  comme  une 
épopée  populaire,  des  pages  plus  que  herdériennes, 
telles  que  celle-ci  : 

L'œuvre  propre  de  Herder  a  été  d'associer  au  génie  de  l'his- 
toire des  monuments  qui  en  étaient  jusque-là  exclus  chez  les 
modernes.  Du  fond  des  vallées,  du  bord  des  haies  et  des  ruis- 
seaux, de  naïfs  rhapsodes  font  entendre  des  stances  épiques,  qui, 

1.  Sa  traduction  a  paru  en  neuf  volumes,  de  1828  à  1834.  Voyez 
Alfred  et  Maurice  Croiset,  Histoire  de  la  littérature  grecque,  t.  I, 
p.  180. 


HISTORIQUE    DES    THÉORIES    !    J.-J.    AMPÈRE,    QUINET    229 

à  cha([ue  point  de  la  durée  ,  forment  le  lien  du  peuple  avec  le 
passé,  attachent  au  pays  où  l'on  est  né,  et  associent  à  l'honneur 
des  temps  antiques  ceux  qui  en  ont  supporté  tout  le  fardeau. 
Poursuis  ta  complainte  dans  tes  bruyères,  heureux  enfant,  et  que 
cette  guirlande  de  verveine  te  soit  une  auréole  de  gloire  !  Ton 
ancêtre  fut  un  des  bardes  de  Fingal,  et  c'est  sur  le  tombeau  du 
roi  du  Morwen  que  commença  ce  triste  chant  d'adieu  qu'il  t'a 
légué.  Repose-toi  sur  ton  sillon,  vieillard  rempli  d'années  ;  que 
tes  gerbes  soient  dorées,  que  tes  troupeaux  soient  abondants  : 
il  portait  le  même  nom  que  toi  et  mourut  près  de  ton  champ, 
celui  qui  sauva  dans  Alcocer  la  bannière  du  Cid  et  atteignit  de  sa 
dague  le  chef  des  mécréants...  Berceau  d'une  Iliade  nouvelle, 
dans  ce  manoir  vécurent,  plus  renommés  que  les  Iléraclides  des 
Grecs,  les  quatre  fils  Aymond,  dont  l'histoire,  née  des  chants  et 
répétée  sous  le  chaume,  étend  l'horizon  du  pâtre  de  la  vallée,  par 
delà  la  cour  tudesque  de  Charlemagne,  jusqu'au  tombeau  du  pro- 
phète de  l'Arabie  et  aux  palais  des  Péris  de  l'Iran  •. 

Fort  peu  après,  J.-J.  Ampère,  qui  lui  aussi  revenait 
d'Allemagne,  et  qui  bientôt  devait  suppléer  Fauriel  en 
Sorbonne'2.  publiait,  sur  la  poésie  des  âges  primitifs,  un 
Discours,  auquel  il  ne  manque  rien  que  d'être  signé  Jacob 
ou  Wilhelm  Grimm  : 

Dans  les  âges  primitifs,  dit-il,  l'individualité  est  presque  nulle. 
Tous  les  membres  du  corps  social  sont  au  même  degré  de  cul- 
ture, ont  les  mêmes  opinions,  les  mêmes  sentiments,  vivent  de 
la  même  vie  morale.  L'imagination  est  un  don  à  peu  près  univer- 
sel; la   poésie  est  partout  ;  le  poète  est  semblable    aux    autres 

1.  Idées  sur  la  philosophie  de  V  histoire  de  l'humanité,  par  Her- 
der,  ouvrage  traduit  et  précédé  d'une  introduction  par  Edgar 
Quinet,  Paris,  1X27,  t.  III,  p.  523. 

2.  En  1831-2.  Sa  leçon  d'ouverture,  Sur  l'ancienne  poésie  Scan- 
dinave Revue  des  deux  mondes,  15  mai  1832  ,  montre  que  son 
cours  dut  s'insérer  très  harmonieusement  dans  la  série  des  cours 
de  Fauriel. 


>L 


230  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

hommes,  seulement  le  don  du  chant  est  chez  lui  plus  développé, 
et  il  chante  ce  qui  est  dans  toutes  les  âmes,  dans  tous  les  esprits, 
ce  qui  erre  sur  toutes  les  lèvres.  En  exprimant  sa  pensée,  il 
exprime  la  pensée  générale.  C'est  le  temps  où  le  véritable  indi- 
vidu est  la  race,  la  tribu.  Le  poète  est  la  voix  de  cet  individu 
collectif,  et  rien  de  plus  *. 

Gomme  on  voit,  Fauriel,  en  homme  du  xvme  siècle 
qu'il  restait  malgré  tout,  en  vieil  «  idéologue  »  impéni- 
tent, avait  gardé,  dans  l'expression  des  mêmes  pensées, 
cette  mesure  classique  et  cette  réserve  qui  étaient  de 
ton  dans  la  société  d'Auteuil.  Mais,  tandis  qu'il  n'avait 
guère  donné,  des  théories  de  Herder  et  des  Grimm, 
qu'une  sorte  de  transcription  en  clair,  autour  de  lui  de 
plus  jeunes  y  réintégraient  l'enthousiasme,  le  lyrisme, 
et  toute  la  mystique  du  romantisme  allemand. 

2.   De  Fauriel  a  Renan  et  a  Gaston  Paris. 

Aussi,  dans  sa  Dissertation  sur  le  Roman  de  Ronce- 
veaux,  qui  ouvre  dignement,  en  1832,  la  longue  série  des 
travaux  spécialement  consacrés  à  notre  légende,  H.  Monin 
a-t-il  accepté  pleinement  l'explication  de  Fauriel  :  à  l'ori- 
gine de  la  Chanson  de  Roland,  il  se  représente  de  courts 
chants  populaires,  «  tels  que  les  romances  du  Cid  ou  les 
ballades  de  Robin  Hood  »  et  qui  ont  été  «  arrangés  »  par 
la  suite,  «  comme  ont  fait  les  diascévastes  pour  les  poèmes 
homériques  »  2.    Et  voici  qu'en    1835,    Amaury   Du  val,. 

1.  J.-J.  Ampère,  Discours  d'ouverture  prononcé  [en  1829]  à 
V Athénée  de  Marseille,  1830,  p.  36. 

2.  Ouvr.  cité,  p.  69-71. 


HISTORIQUE    DES    THÉORIES    I    DE    FAUR1EL    À    RENAN    231 

enregistrant  cette  théorie  dans  Y  Histoire  littéraire  de  ta 
France  ',  lui  confère  par  là  une  sorte  de  dignité  offi- 
cielle : 

On  ne  peut  douter  que  Turold  n'ait  pris  le  sujet  de  son  poème 
dans  quelques-unes  de  ces  chansons  que  depuis  la  mort  de 
Charlemagne  des  jongleurs  ambulants  allaient  chanter  dans  tous 
les  pays,  sur  des  rotes  ou  sur  des  violes...  Notre  opinion  est  que 
tous  les  grands  romans  qui  ont  pour  héros  ou  Charlemagne  ou 
Arthur,  tirent  leur  origine  de  ces  chansons  vulgaires  et  que  les 
poètes  ne  firent  que  les  étendre,  les  embellir  par  des  épisodes, 
des  descriptions,  par  des  détails  de  toute  espèce. 

Des  «  chansons  vulgaires  »,  disait  Amaury  Duval  ; 
des  «  chants  populaires  »,  avait  dit  Fauriel  ;  mais  on 
sentait  le  besoin  dune  appellation  plus  précise.  Tandis 
que  les  Espagnols  avaient  leurs  «  romances  »  et  les 
Anglais  leurs  «  ballades  »,  se  pouvait-il  que  les  poètes 
des  temps  carolingiens  se  fussent  passés  d'une  termino- 
logie technique  ?  Heureusement,  on  découvrit  alors  dans 
le  latin  du  moyen  âge  un  terme,  qui  désignait,  on  le 
crut  du  moins,  précisément  le  genre  littéraire  postulé 
par  la  théorie  de  Fauriel.  On  découvrit  le  mot  cantilena. 
Découverte  illusoire,  comme  on  sait  ;  jamais  cantilena 
n'eut  un  tel  emploi,  et  pour  cause  2.  Qui  l'introduisit 
le  premier  dans  notre  histoire  littéraire  ?  On  l'ignore  : 
c'est  en  183o,  sous  la  plume  de  Leroux  de  Lincy,  que  je 

1.  Au  t.  XVIII,  p.  716. 

2.  Dans  le  latin  du  moyen  âge  comme  dans  le  latin  de  Cicéron, 
cantilena  a  le  sens  très  général  de  chant.  Tous  les  textes  connus 
où  il  est  question  d'une  cantilena  Rolland 7,  ou  W  ilhelmi,  ou  de 
Othgerio,  etc.,  datent  au  plus  tôt  du  xne  siècle,  c'est-à-dire  qu'ils 
désignent  les  chansons  de  geste,  telles  que  nous  les  avons.  Nous 
n'insistons  pas,  le  fait  étant  aujourd'hui  admis  de  tous. 


232  LA    CHANSON    DE     ROLAND 

l'ai  rencontré  pour  la  première  fois,  bizarrement  employé 
au  masculin  :  de  «  vieux  cantilènes  »,  de  «  courts  can- 
tilènes  »  '.  Pourvus  d'un  nom,  ces  chants  supposés 
prirent  de  ce  jour  plus  de  réalité  :  nomina  numina. 
Désormais  les  critiques  parleront  de  «  cantilènes  »  et 
de  «  cantilénistes  »,  comme  s'ils  avaient  en  effet  entendu 
des  cantilénistes  chanter  des  cantilènes. 

Par  une  coïncidence  curieuse,  en  cette  même  année 
1835;  comme  le  mot  venait  de  naître,  une  cantilène 
apparut.  Elle  répondait  fort  bien  à  la  définition  du  genre, 
et  c'était  précisément  la  bataille  de  Roncevaux  qui 
l'avait  provoquée.  Ce  n'était  pas,  il  est  vrai,  lune  de 
celles  qu'avaient  chantées,  selon  la  théorie,  les  compa- 
gnons de  Roland,  mais  bien  ses  vainqueurs,  les  Basques. 
Elle  apparaissait  sous  ce  titre  :  Le  Chant  des  Escual- 
dunacs  (c'est-à-dire  des  Basques)  ou  le  Chant  d' Altabis- 
car  (Altabiscar  est  le  nom  de  l'une  des  montagnes  qui 
dominent  Roncevaux).  Un  obscur  aventurier  de  lettres, 
Eugène  Garay,  paré  de  ce  surnom  épique,  Garay 
de  Montglave,  la  publiait  2  en  basque  et  en  français. 
Il  avait  souvent  entendu,  assurait-il  dans  un  avant- 
propos,  les  Escualdunacs  chanter  ce  chant  dans  leurs 
montagnes.  Il  ajoutait  que  les  Escualdunacs  ont  peu 
écrit,  car  «  ils  ne  se  nourrissent  guère  que  de  traditions 

4.  Leroux  de  Lincy,  Analyse  critique  el  lUtéraire  du  roman  de 
Garin  le  Lorrain,  précédée  de  quelques  observations  sur  V origine 
des  romans  de  chevalerie,  Paris,  1835,  p.  5-6,  p.  14.  Leroux  de 
Lincy  y  reproduit,  il  va  sans  dire,  la  théorie  de  Fauriel.  De  même 
dans  son  Livre  des  Légendes,  1836,  p.  58-60. 

2.  Au  t.  I,  p.  176-9,  du  Journal  de  l'Institut  historique,  bizarre 
institut  qu'il  venait  de  fonder. 


HISTORIQUE    DES    THÉORIES    :     DE    FAURIEL    À    RENAN     233 

verbales  »  ;  que  néanmoins,  outre  les  versions  par  lui 
recueillies  dans  les  montagnes,  il  avait  vu  une  copie 
ancienne  du  poème.  De  cette  copie  il  retraçait  ainsi  la 
singulière  histoire  : 

Jai  vu  autrefois  une  copie  du  Chant  d'Altabiscar  chez  M. 
le  comte  Garât,  ancien  ministre,  ancien  sénateur,  et  membre 
de  l'Institut  de  France,  un  des  philosophes  les  plus  célèbres 
de  notre  pays,  un  des  hommes  dont  le  talent  honore  le  plus 
les  Fscunldunacs,  ses  compatriotes.  Il  la  tenait  du  fameux  La 
Tour  d'Auvergne,  le  premier  grenadier  de  France,  lequel  pen- 
dant les  guerres  de  la  République  se  délassait  de  ses  fatigues  en 
travaillant  à  un  glossaire  en  quarante-cinq  langues.  La  Tour 
d'Auvergne  avait  été  chargé  de  traiter  de  la  capitulation  de  Saint- 
Sébastien,  le  5  août  1794,  et  c'était  au  prieur  d'un  des  couvents 
de  la  ville  qu'il  était  redevable  de  ce  précieux  document  écrit  en 
deux  colonnes  sur  parchemin,  et  dont  les  caractères  peuvent 
remonter  à  la  fin  du  xne  ou  au  commencement  du  xme  siècle, 
date  évidemment  postérieure  de  beaucoup  à  celle  de  ce  chant 
populaire. 

Voici  donc  ce  «  chant  populaire  »  : 

Heldurida  !  Heldurida  !  Cer  la.ntza.zco  sasian  !... 

Qui  parle  ainsi  ?  C'est  Yetcheco-jaiïna  (le  maître  de 
maison),  debout  sur  le  mont  Altabiscar,  son  arc  à  la 
main  :  à  ses  côtés,  son  fils  et  son  chien  : 

<(  Heldurida!  heldurida.  !  Cer  lantzazco  sasian  J  Ils  viennent,  ils 
viennent  !  Quelle  haie  de  lances  !  Comme  les  bannières  versicolo- 
rées  flottent  au  milieu!  Combien  sont-ils?  Enfant,  compte-les 
bien  !  —  Un,  deux,  trois,  quatre,  cinq,  six,  sept,  huit,  neuf,  dix, 
onze,  douze,  treize,  quatorze,  quinze,  seize,  dix-sept,  dix-huit, 
dix-neuf,  vingt.  —  Vingt  !  et  des  milliers  d'autres  encore  !...  » 
Mais  les  Escualdunacs,  unissant  leurs  bras  nerveux,  déracinent 


234  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

des  rochers  pour  les  précipiter  sur  ces  hommes  du  Nord  :  «  Et 
qu'avaient-ils  à  faire  dans  nos  montagnes,  ces  hommes  du  Nord? 
Jaùngoïocoa  mendiac  endituieman..  !  »,  c'est-à-dire  :  «  Quand  Dieu 
fait  des  montagnes,  c'est  pour  que  les  hommes  ne  les  fran- 
chissent pas  !  »  Les  rochers  roulent,  le  sang  ruisselle.  Fuis, 
roi  Carloman,  avec  tes  plumes  noires  et  ta  cape  rouge.  Ton 
neveu,  ton  plus  brave,  ton  chéri,  Roland  est  étendu  mort  là-bas. 
Son  courage  ne  lui  a  servi  à  rien.  Et  maintenant,  Es.cualdunacs, 
lançons  nos  flèches  à  ceux  qui  fuient.  Ils  fuient,  ils  fuient  !  Où 
est  donc  la  haie  de  lances  ?  Où  sont  ces  bannières  versicolorées 
flottant  au  milieu  ?...  Combien  sont-ils?  Enfant,  compte-les  bien  ! 
—  Vingt,  dix-neuf,  dix-huit,  dix-sept,  seize,  quinze,  quatorze, 
treize,  douze,  onze,  dix,  neuf,  huit,  sept,  six,  cinq,  quatre,  trois, 
deux,  un  !  — Un  !  Il  n'y  en  a  même  plus  un  !  C'est  fini.  »  Etcheco- 
jaùna,  vous  pouvez  rentrer  avec  votre  chien,  embrasser  votre 
femme  et  vos  enfants,  nettoyer  vos  flèches  et  votre  corne  de 
bœuf.  Les  ossements  des  héros  qui  ne  sont  plus  blanchissent 
déjà  pour  l'éternité. 

Et  chacun  sait  comment,  Jubinal  ayant  transcrit  cette 
dernière  phrase  dans  un  article  du  Journal  du  dimanche , 
Victor  Hugo  l'y  trouva   et  en  fît  ces  vers  merveilleux  : 

Le  laboureur  des  monts,  qui  vit  sous  la  ramée, 
Est  rentré  chez  lui,  grave  et  calme,  avec  son  chien. 
Il  a  baisé  sa  femme  au  front  et  dit  :  C'est  bien. 
Il  a  lavé  sa  trompe  et  son  arc  aux  fontaines, 
Et  les  os  des  héros  blanchissent  dans  les  plaines. 

Devais-je  rappeler  ici  la  supercherie  de  Garay  de  Mon- 
glave  '  ?  Sans  nul  doute.  L  industrie  des  fausses  reliques  a 

l.  Bormans  (La  Chanson  de  Roncevaux,  dans  les  Mémoires  cou- 
ronnés, publiés  par  l'Académie  royale  de  Belgique,  t.  XVI,  1864), 
et  presque  dans  le  même  temps  G.  Paris  (Histoire  poétique  de 
Charlemagne,  p.  285,  n.  1)  l'ont  dénoncée  les  premiers.  Bientôt 
après,   en  1866,  la  fausseté  du  Chant  d'Allabiscar  fut  tout  à  fait 


HISTORIQUE    DES    THÉORIES    :    DE    FAUR1EL    À    RENAN    235 

prospéré  à  toutes  les  époques  de  foi  ardente  :  le  rappeler, 
ce  n'est  pas  déprécier  ces  époques,  mais  les  caractériser. 
Quand  on  veut  retracer  l'histoire  dune  noble  doctrine, 
ce  serait  se  faire  du  tort  à  soi-même  que  de  la  railler  ; 
mais  c'est  à  cette  doctrine  elle-même  qu'ils  font  du  tort, 
c'est  elle  qu'ils  humilient,  les  historiens  qui  prennent  soin 
de  dissimuler,  comme  si  c'étaient  des  tares,  certains  de  ses 
aspects.  Il  manquerait  à  notre  exposé  un  trait  essentiel, 
si  nous  omettions  de  marquer  que  les  Chants  d  Altabiscar 
ont  alors  pullulé  et  qu'ils  ont  grandement  agi.  Les  idées 
du  xixe  siècle  sur  la  formation  des  épopées  n'auraient 
pas  été  ce  qu'elles  furent,  la  chose  est  évidente,  sans 
Macpherson  et  sans  Herder  :  or,  qui  saura  jamais,  dans 
le  cas  de  Macpherson,  faire  la  part  de  la  supercherie  et 
la  part  de  l'illusion,  et  même  dans  le  cas  de  Herder  ? 
Quand  W.  Grimm  voulait  expliquer  le  mode  de  forma- 
tion des  Xibelungen  et  des  autres  «  épopées  primitives  », 
il  donnait  comme  exemple  le  Cid  de  Herder,  inspiré, 
croyait-il,  des  romances  espagnoles  ;  il  ignorait  que 
Herder  avait  tiré  son  poème  presque  entier  delà  galante 
Bibliothèque  des  romans,  et  peut-être  Herder,  qui  se 
croyait  de  bonne  foi  un  Xaturdichter,  avait-il  lui-même 

démontrée  par  Jean-François  Bladé  en  sa  Dissertation  sur  les 
chants  historiques  des  Basques  (réimprimée  dans  ses  Études  sur 
l'origine  des  Basques,  1869).  On  sait  aujourd'hui  (voyez  Paul  Ber- 
ret,  Le  moyen  âge  européen  dans  la  Légende  des  siècles,  Paris,  1911, 
j>.  55)  comment  Garay  de  Montglave  fabriqua  ce  texte,  en  prose 
française  faute  de  savoir  le  basque,  et  le  livra  à  un  sien  ami,  Louis 
Dubalde,  pour  qu'il  le  mit  en  vieux  vers  basques  ;  mais  Louis 
Duhalde,  faute  de  savoir  le  basque  ancien  et  l'ancienne  prosodie 
basque,  se  contenta  de  le  traduire  dans  la  simple  prose  des 
modernes  Escualdunacs. 


236  LA  CHANSON  DE  ROLAND 

oublié  cet  emprunt.  Depuis  les  chants  apocryphes  des 
Gantabres  jusqu'aux  chants  apocryphes  des  Slaves  de 
Bohême,  depuis  la  Gtizla  de  Mérimée  jusqu'au  Bai^zas- 
Breiz  de  Hersart  de  la  Villemarqué,  que  de  faits  de 
mystification  ou  d'auto-suggestion  !  Si  l'on  veut  bien 
prendre  garde  que  pas  un  de  ces  faits  n'aurait  pu  se 
produire  avant  la  venue  de  Macpherson,  ni  après  celle 
de  Gaston  Paris,  on  conviendra  qu'ils  sont  vraiment 
expressifs  de  la  période  que  nous  décrivons  et  que  nous 
n'avions  pas  le  droit  de  les  passer  sous  silence.  L'appa- 
rition du  Chant  d' Altabiscar  marque  une  date  dans  l'his- 
toire de  ces  théories.  Fauriel  a  cru  à  son  authenticité  1, 
et  Wilhelm  Grimm  de  même  2,  et  Laveleve  3,  et  Stein- 
thaï 4,  et  tant  d'autres.  Dans  la  vénérable  édition  princeps 
de  la  Chanson  de  Roland,  publiée  par  Francisque  Michel 
en  1837,  le  Chant  d'Altabiscar  figure  à  une  place  d'hon- 
neur 5.  Pendant  trente  ans  on  ne  parlera  plus  guère  de 
Roland  sans  parler  en  même  temps  du  Chant  d'Alta- 
biscar,  et  c'est  cette  cantilène,  seul  spécimen  tangible  du 
genre,  qui  assura  le  mieux  la  fortune  de  la  théorie. 
C'est  cette  cantilène  qui  soutint  les  érudits  dans  leur 

4.  Bladé  (ouvr.  cité,  p.  272,  n.  2)  a  du  moins  rendu  la  chose  pro- 
bable. Je  me  demande  si  ce  ne  serait  pas  Fauriel  particulièrement 
que  le  faussaire  entreprit  de  mystifier  :  il  se  réfère  à  La  Tour 
d'Auvergne  ;  or  Fauriel  avait  servi  dans  la  compagnie  dont  La  Tour 
d'Auvergne  était  le  capitaine. 

2.  Voyez  son  Ruolandesliet,  p.  xctii.  W.  Grimm  soupçonne  une 
strophe  d'être  interpolée. 

3.  La  Saga  des  Nibelungen  dans  les  Eddas,  1866,  p.  37. 

4.  Voyez  la  Zeitschrift  fur  Vôlker psychologie,  t.  V,  4868,  p.  26. 

5.  En  tête  des  appendices  (p.  225),  comme  étant  le  plus  ancien 
des  documents  légendaires  relatifs  à  Roland. 


HISTORIQUE    DES    THÉORIES    !     DE    FAUR1EL    À    RENAN    237 

effort  pour  en  découvrir  d'autres.  Et  ils  en  découvrirent 
d'autres  en  effet,  celle  de  saint  Faron,  celle  de  saint 
Doctrovée,  le  Ludwigslied,  etc.  En  1850,  Edelestand  du 
Méril  ',  pour  établir  que  la  France  avait  possédé  à  de 
hautes  époques  des  poèmes  de  ce  genre,  pouvait  grouper 
jusqu'à  seize  témoignages,  dont  personne  aujourd'hui  ne 
voudrait  invoquer  un  seul  aux  mêmes  fins. 

Sans  doute,  il  y  eut  quelques  dissidents,  Villemain, 
Sainte-Beuve2,  Littré3,  mais  rares.  Durant  cette  période, 
on  ne  peut  plus  ouvrir  une  revue,  un  traité  d'esthétique  4, 
une  édition  de  chanson  de  geste,  sans  y  trouver  les  théo- 
ries de  Wolf,  des  Grimm,  de  Fauriel,  et  les  chaires  en 
retentissaient  :  la  chaire  de  J.-J.  Ampère,  celle  de  Gerusez, 
celle  d'Ozanam. 

Au  pied  de  ces  chaires,  un  étudiant  obscur,  tout  impré- 
gné de  Herderet  de  Hegel,  jouissait  de  ces  idées,  Renan. 
Il  en  ressentait  la  beauté,  le  grand  sens,  plus  encore  que 
ceux  qui  les  exposaient  en  chaire,  et  l'on  sait  quelle 
place  elles  devaient  prendre  dans  sa  philosophie.  Les 
pages  de  son  Essai  sur  l'origine  du  langage  et  de  son 
Avenir  de  la  science  où  il  les  développeront  belles  ;  mais 

i .    Mélanges  archéologiques  et  littéraires,  p.  271  et  suiv. 

2.  Voyez  dans  les  Portraits  contemporains,  t.  III,  deux  articles 
sur  Homère  (1843;,  très  hostiles  à  la  théorie  de  Wolf. 

3.  Voir  son  article  sur  La  poésie  épique  dans  la  société  féodale 
(Bévue  des  deux  mondes  du  1er  juillet  1854;,  où  il  fait  naître  les 
chansons  de  geste  au  xne  siècle  (p.  48),  tout  simplement.  Cet 
article  a  été  recueilli  dans  son  Histoire  de  la  langue  française,  t.  I, 
p.  "256. 

4.  Voir,  par  exemple,  Ad.  Pictet,  Du  beau  dans  la  nature,  l'art 
et  In  poésie,  1856,  p.  2C>4  et  suiv. 


238  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

plus  belles  encore  ces  notes,  hâtivement  écrites  au  sortir 
de  la  salle  de  cours  : 

Il  y  a  deux  espèces  de  littérature  :  Tune  toute  belle,  toute  spon- 
tanée, naïve  expression  de  tout  ce  qu'il  y  a  de  poétique  dans 
l'humanité,  toute  vraie,  sans  retour  sur  elle-même,  ne  songeant 
qu'à  exprimer  l'idéal  qui  la  possède,  exhalation  de  l'humanité  : 
Homère,  les  cantiques  bibliques,  Job,  notre  littérature  chevale- 
resque. Une  autre,  réfléchie  et  calculée,  qui  voit  l'effet  et  y  vise, 
qui  veut  le  beau,  qui  se  sent,  qui  étudie.  —  La  première  n'est  pas 
une  composition  ;  aussi  tout  ce  qui  nous  en  reste  est  traditionnel 
et  non  un  ouvrage  d'un  tel.  Ce  sont  des  idées  préoccupant  l'hu- 
manité à  une  époque,  qui  se  moulent  en  telle  forme,  s'agglo- 
mèrent autour  de  tel  noyau  ;  mais  chacun  a  la  sienne,  il  n'y  a  pas 
de  cadre  écrit  ;  telle  province  chante  Roland  de  telle  manière, 
telle  autre  de  telle  autre...  Où  est  l'unité  ?  c'est  en  Roland.  Roland 
est  le  poème,  mais  ce  n'est  pas  tel  composé  de  quatre  mille  vers, 
ni  plus  ni  moins.  Chaque  poète  le  chante,  en  se  moulant  au  thème 
reçu.  Il  en  est  ainsi,  mutatis  mulandis,  des  poèmes  homériques, 
et  même  des  plus  anciens  cantiques  bibliques  (voir  mes  idées  sur 
ce  sujet  dans  mes  travaux  bibliques,  et  la  leçon  de  M.  Gerusez  sur 
Roland,  qui  m'a  suggéré  ces  idées1). 

...C'est  l'esprit  de  la  nation,  son  génie,  si  l'on  veut,  quiest  le  véri- 
table auteur  de  la  Chanson  de  Roland.  Le  poète  n'est  que  l'écho 
harmonieux,  je  dirais  presque  le  scribe  qui  écrit  sous  la  dictée  du 
peuple,  qui  lui  raconte  de  toutes  parts  ses  beaux  rêves.  Et  comme 
toutes  ces  poésies  primitives  se  ressemblent  !  Comparez,  par 
exemple,  le  chant  des  Escualdunacs  sur  leur  victoire  à  Roncevaux  : 
c'est  absolument  le  cantique  de  Débora,  pour  le  dramatique,  l'en- 
thousiasme, etc.  En  vérité,  j'aurais  presque  envie  de  prendre  ces 
poésies  primitives  comparées  pour  sujet  de  ma  thèse  2. 

...M.  Ozanam  a  parfaitement  développé  dans  sa  leçon  d'au- 
jourd'hui ce  que  je  disais  sur  la  création  des  poèmes  nationaux. 
Arthur  et  Merlin  sont  des  exemples  absolument  analogues  à 
Roland.  lia  aussi  parfaitement  mis  au  jour  le  caractère  fondamen- 

1.  Cahiers  de  jeunesse,  1845-1846,  Paris,  1906,  p.  117. 

2.  Ibid.,  p.  123. 


HISTORIQUE    DES    THÉORIES    I     DE    FAURIEL    À    RENAN     239 

tal  de  ce  genre  de  littérature,  c'est  d'être  tout  national  ;  une  nation 
qui  s'y  peint,  qui  fait  elle-même  spontanément  son  portrait  '. 

Bientôt  la  théorie  des  origines  anciennes  et  populaires 
des  chansons  de  geste  pénètre  dans  l'enseignement 
des  collèges,  h  Histoire  de  la  littérature  française  de 
Demogeot  (1851),  celle  de  Gerusez  (1852),  la  vulga- 
risent 2.  Par  les  manuels  scolaires,  toutes  les  générations 
qui  depuis  ont  grandi  en  France  ont  appris  en  même 
temps,  comme  des  vérités  du  même  ordre,  qu'Horace  a 
écrit  des  Épitres  et  que  des  cantilènes  ont  célébré 
Roland  dès  le  temps  de  Charlemagne.  Voici,  pour 
préciser  quelle  était  alors  la  forme  érudite  de  cette  opi- 
nion, un  passage  que  j'emprunte  à  un  mémoire  de 
Bormans  sur  la  Chanson  de  Boncevaux  : 

La  première  impression  produite  sur  les  esprits  parle  désastre 
de  Roncevaux  n'a  pu  inspirer  que  des  espèces  de  lais,  de  ro- 
mances ou  de  complaintes  dans  lesquelles  il  y  avait  plus  de  sen- 
timent et  d'exaltation  que  d'action  et  de  mouvement.  Mais  bientôt 
le  sujet  s'élargit,  les  incidents  se  multiplièrent  :  les  héros,  qu'on 
s'était  contenté  de  nommer  jusque-là,  reçurent  un  caractère  mieux 
dessiné  et  une  physionomie  plus  distincte.  Dès  ce  moment,  il 
dut  devenir  difficile  aux  improvisateurs  de  renfermer  leur  sujet  en 
l'espace  étroit  d'un  récit  unique  et  simple...  Olivier,  Turpin,  Gau- 
tier, Oël,  et  d'autres  probablement,  mais  Roland  avant  tous,  furent 
célébrés  dans  des  chansons  particulières.  Olivier  engage  Roland 
à  sonner  du  cor  ;  —  Derniers  moments  de  Turpin  ;  —    Adieux  de 

1.  Cahiers  de  jeunesse,  18*5-1846,  Paris,  4906,  p.  133. 

2.  S'il  m'est  permis  de  rappeler  un  souvenir  personnel,  c'est 
dans  le  Manuel  de  Demog-eot,  que  j'ai  appris,  comme  mes  con- 
temporains, vers  1880,  au  lycée  de  l'île  Bourbon,  les  éléments  de 
notre  histoire  littéraire  ;  le  Chant  d  Altabiscar  y  est  transcrit  tout 
au  long  à  la  page  45,  dans  l'édition  de  1861),  et  je  me  rappelle  fort 
bien  l'y  avoir  admiré  autant  que  je  le  devais. 


2  iO  LA     CHANSON    DE    ROLAND 

Roland  à  Durendal  ;  —  Mort  de  Roland,  etc.,  tels  durent  être 
les  titres  de  ces  compositions.  Chaque  acte  du  grand  drame,  chacun 
des  épisodes  de  nos  épopées  postérieures  fournit  alors  la  matière 
d'autant  de  poèmes  séparés  l. 

Ces  lignes  sont  datées  de  1864  ;  en  1865  parut  Y  His- 
toire poétique  de  Charte  magne. 

3.  Gaston   Paris. 

A  lire  V Histoire  poétique  de  Charlemag ne,  on  croit 
d'abord  rester  en  pays  de  connaissance.  Une  critique 
superficielle  n'y  trouverait  que  la  répétition  des  idées 
admises  depuis  Wolf,  les  Grimm  et  Fauriel. 

Des  cantilènes,  à  l'origine  ;  puis,  des  chansons  de  geste. 
Ce  sont  les  deux  grandes  périodes.  La  première,  celle  des 
cantilènes,  G.  Paris  l'appelle  l'âge  de  la  «  poésie  natio- 
nale »  ;   la  seconde,  l'âge  de  l'épopée. 

Quand  dans  une  nation  s'opère  un  mélange  de  races, 
il  se  produit  «  une  sorte  de  fermentation  exaltée.  »  «  De 
même  que  toute  combinaison  chimique  est  accompagnée 
d'un  dégagement  de  chaleur,  toute  combinaison  de  natio- 
nalités est  accompagnée  d'un  dégagement  de  poésie.  » 
Ce  fut,  en  France,  au  temps  où,  les  Latins  et  les  Ger- 
mains se  mêlant,  le  peuple,  vers  le  septième  siècle, 
prit,  pour  ainsi  dire,  conscience  de  lui-même.  En  de 
telles  périodes,  la  poésie  est  «  une  affirmation  enthou- 
siaste  de  la  nationalité  ».   «  Elle  naît   directement    des 

1.  Bormans,  La  chanson  de  Roncevaux,  fragments  d'anciennes 
rédactions  thioises  (Mémoires  couronnés,  publiés  par  l'Académie 
royale  de  Relgique,  Bruxelles,  1864,  p.  16). 


HISTORIQUE    DES    THÉORIES   !    GASTON    PARIS  2-U 

événements,  de  la  vive  impression  qu'ils  produisent.  » 
En  ces  temps  de  «  bouillonnement  confus  »,  elle  est 
«  improvisée  et  contemporaine  des  faits  »,  lyrique  par 
sa  forme  et  épique  par  son  sujet  »  ;  «  elle  parle  de 
batailles,  de  triomphes  et  de  défaites,  d'aventures  har- 
dies, d'exploits  merveilleux  ;  mais  elle  ne  les  raconte 
pas,  elle  s'exalte  à  leur  propos.  »  Elle  se  produit  «  sous 
une  forme  passionnée,  fragmentaire  et  saisissante  »  '. 

Elle  se  compose  de  cantilènes.  «  La  forme  des  canti- 
lènes  était  sans  doute  rapide,  brusque  et  concise.  L'évé- 
nement dont  il  s'agissait  était  brièvement  raconté,  et 
quelques  détails  seuls  étaient  traités  avec  une  ampleur 
lyrique  au  moins  autant  qu'épique.  Des  tableaux  saisis- 
sants et  sans  lien,  des  dialogues  heurtés,  des  exclama- 
tions de  joie,  d'admiration  et  de  douleur,  tels  étaient 
leurs  principaux  éléments...  A  cette  époque,  les  chanteurs 
(jongleurs,  ménestrels,  etc.)  ne  semblent  pas  encore 
avoir  formé  une  classe  distincte  ;  en  tout  cas,  la  plupart 
des  guerriers  savaient  eux-mêmes  répéter  ces  rudes  poé- 
sies, et  chantaient  comme  Achille  les  hauts  faits  des 
héros,  %\éa  avSpôv.  Ainsi  arrivaient  aux  fils  les  chants 
qui  avaient  célébré  les  pères2.   » 

«  Les  primitives  cantilènes  sur  Charlemagne  ont  été 
créées,  de  son  vivant,  par  l'enthousiasme  des  Français3.  » 
D'autres  héros  l'avaient  précédé,  d'autres  le  suivirent  : 
«  les  chants  nationaux  ont  célébré  pendant  plus  de  trois 


1.  Histoire  poétique,  p.  1-3. 

2.  7/>/V/.,p.  48. 

3.  Ibid.j  p.  45-6. 

.1.  Bédier.  —  Les  légendes  épiques,  t.  III.  10 


2V1  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

siècles,  depuis  Dagobert  jusqu'à  Louis  d'Outremer,  tous 
les  souverains,  tous   les  héros  de  la  France  ]   ». 

Mais  «  cette  poésie  nationale  n'est  que  la  préparation 
et  la  matière  brute  de  l'épopée2  ».  Vint  un  jour  où  «  les 
chants  nationaux  sous  leur  forme  première  avaient  perdu 
leur  intérêt,  souvent  leur  sens  même  ;  ils  étaient  isolés, 
sans  lien,  sans  idée  commune  ;  les  jongleurs  tout  natu- 
rellement les  réunissent,  les  rattachent  à  un  centre,  les 
animent  dune  idée  générale  qui  n'était  pas  claire  chez 
tous,  et  voilà  comment  l'épopée  vient  au  monde3  ». 

Elle  dut  naître  au  xe  siècle.  «  Soit  qu'il  ait  fallu  deux 
cents  ans  à  la  poésie  pour  prendre  pleine  conscience 
d'elle-même  et  transformer  en  épopée  les  fragments  dont 
elle  se  composait,  soit  plutôt  que  le  xie  siècle,  époque 
barbare  entre  toutes,  ait  négligé  de  nous  transmettre  ses 
poèmes,  nous  n'avons  pas  de  monuments,  soit  en  roman, 
soit  en  allemand,  plus  anciens  que  la  Chanson  de  Roland, 
dont  on  peut  assigner  la  date  à  la  fin  du  xie  siècle.  Mais 
cet  intervalle,  stérile  en  apparence,  ne  fut  pas  plus  perdu 
pour  la  poésie  que  ne  l'est  pour  la  plante  la  période  obs- 
cure où  le  germe  se  développe  et  s'attache  de  ses  racines 
à  la  terre  nourricière,  tandis  que  sa  tige  naissante  cherche 
l'air  et  le  soleil4.  » 

C'est  donc  duvii0  au  xe  siècle  que  se  produisent  les 
cantilènes,  contemporaines  des  événements  ;  à  la  fin 
du  Xe  siècle,  cette  production  tarit.  Alors  «  l'épopée 
s'empara  d'elles  et  les  fit  complètement  disparaître  en  les 

1.  Histoire  poétique,  p.  13. 

2.  P.  3. 

3.  P.  12. 

4.  P.  49. 


HISTORIQUE    DES    THÉORIES   :   GASTON    PARIS  243 

absorbant  ;  à  la  fin  du  siècle  suivant,  elle  est  constituée 
entièrement  et  se  chante  dans  tout  le  Nord  de  la  France. 
Ses  auteurs  sont  des  jongleurs,  à  la  fois  poètes  et  chan- 
teurs ambulants,  qui  remplacent  les  guerriers  de  l'âge 
précédent,  lesquels  chantaient  eux-mêmes  les  chants 
qu'ils  avaient  composés1. 

On  arrive  enfin  à  une  troisième  période,  qui  est  celle 
de  la  décadence.  A  l'«  enthousiasme  »  de  la  période  des 
cantilènes,  à  la  «  sincérité  »  de  la  période  de  l'épopée,  a 
succédé  la  «  fantaisie  ».  «  Les  chansons  de  geste  perdent 
leur  sens  primitif  pour  devenir  ce  que  deviennent  tous 
les  poèmes  nationaux,  quand  ils  survivent  à  la  société 
qui  les  a  produits  :  des  récits  où  on  ne  cherche  plus  que  la 
distraction,  qui  n'intéressent  plus  que  par  les  événements, 
et  font  concurrence  dans  les  plaisirs  populaires  à  mille 
histoires  venues  d'autre  source.  Cette  transformation 
s'opère  dès  la  seconde  moitié  du  xue  siècle,  et  alors  aussi 
la  fantaisie  intervient  dans  ces  poèmes  qui  cessent  d'être 
de  la  vraie  épopée2  ». 

Certes  on  a  reconnu  l'hypothèse  générale  de  Herder 
et  de  Wolf,  et  les  pensées  admises  depuis  Grimm  et 
Fauriel3.  Pourtant,  cette  doctrine,  pour  une  grande  part 
héritée,  Gaston  Paris  la  renouvelle.  On  peut  bien  çà  et 

1.  Histoire  poétique,  p.  il. 

2.  Ibid.,  p.  20. 

3.  Pour  apprécier  à  quel  degré  G.  Paris,  les  exprimant  à  son 
tour,  a  participé  à  l'esprit  de  son  temps,  il  n'y  a  qu'à  se  reporter 
aux  Epopées  françaises  de  Léon  Gautier  (lre  édition,  1865).  Dans 
le  même  temps  que  G.  Paris,  et  indépendamment  de  lui,  L.  Gautier 
expose  une  doctrine  conforme  à  la  sienne,  et  presque   identique. 


2  M  l.\    CHANSON     DE    ROLAND 

là  retrouver  sous  sa  plume  des  formules  qui  procèdent 
desGrimm,  celle-ci  :  «  L'épopée  n'est  pas  une  œuvre  de 
Fart,  c'est  un  produit  presque  naturel  '  »,  ou  cette  autre 
encore  :  «  L'épopée  construit  avec  les  matériaux  de  l'âge 
précédent  ;  mais  ce  travail,  elle  ne  le  fait  pas  avec  pré- 
méditation, il  s'opère,  pour  ainsi  dire,  de  lui-même  2.  » 
Mais  ce  ne  sont  plus  guère  chez  G.  Paris  que  des  «  sur- 
vivances »,  et  la  théorie  des  cantilènes  apparaît  ici  à  demi 
dégagée  du  mysticisme  où  elle  baignait  naguère.  G.  Paris 
ne  s'en  tient  plus  à  attribuer  les  poèmes  à  «  l'instinct  créa- 
teur des  foules  »,  à  «  l'effusion  spontanée  du  génie  popu- 
laire »  ;  il  cherche  des  auteurs,  individus  ou  groupes  d'in- 
dividus :  les  «  guerriers  »,  les  «  jongleurs  ».  Il  ne  s'en  tient 
plus  à  la  vague  notion  des  «  âges  primitifs  »,  il  cherche 
des  dates  :  du  VIIe  siècle  à  la  fin  du  xe,  dit-il,  période  des 
cantilènes  ;  du  Xe  à  la  fin  du  xne,  période  de  l'épopée. 
Un  souci  tout  nouveau  de  précision  et  de  clarté  pénétra 
de  ce  jour  dans  ces  spéculations,  et  ce  fut  un  grand  bien- 
fait. Pour  en  mesurer  l'étendue,  il  faut  se  rappeler  que 
les  théories  des  frères  Grimm,  loin  de  dépérir  alors,  s'épa- 
nouissaient, animaient  des  écoles  puissantes,  celle  de  Max 
Mùller,  celle  de  Steinthal.  Il  faut  se  rappeler  que  c'est  en 
1868.  n'ayant  pas  encore  lu  à  cette  date  Y  Histoire  poé- 
tique de  Charlemagrne,  que  Steinthal  a  publié  son  étude, 
ou  mieux  son  manifeste,  sur  l'Epopée3.  Il  faut  se  rappeler 
les  choses  qu'il  y  enseignait,  et,  par  exemple,  que  Roland 


1.  Histoire  poétique,  p.  25. 

2.  IbùL,  p.  3. 

3.  Das  Epos,    dans    la    Zeitschrifl  fur    Vôlkerpsychologie  und 
Sprachwissenschaft,  t.  V,  p.  1. 

t 


HISTORIQUE    DES    THÉORIES    :    (.ASTON    PARIS  245 

n'est  autre  que  le  dieu  suprême,  Wodan  :   et  que.    s'il  a 
bien  pu  exister  un  certain  Roland,  celui    qui  fut   tué   en 
77S  dans  un  obscur  combat  de  guérilla,  ce  personnage  fut 
glorieux  avant  que  d  être  né,  sa  gloire  venant  de  ce  que 
son  nom  s'est  confondu  avec  l'un  des  surnoms  de  Wodan, 
Hroclso  ou  Hruodperàth  ;  et  encore,  que,  si  Roland  sonne 
de  l'olifant  à   l'heure  de   mourir,  c'est  que  Wodan  a  un 
cor  dont  il    sonnera  au  dernier  jour  du  monde1.    Qu'on 
lise  ces  pages  où  le  jeu  des  formules  abstraites  décolore 
les  faits  et  volatilise  l'histoire  2,  où  les  idées  des   frères 
Grimm  sont  portées  au  dernier  degré  de  la    subtilité  et 
du  formalisme3,  et   l'on   comprendra    de  quelles  aven- 
tures YHistoire  poétique  de  Charlemagne  a  préservé  la 
recherche   érudite.  Ces   théories,  d'ailleurs    séduisantes, 
et  qui  imprégnaient  alors  tout  le  folk-lore,  tentaient  d'en- 
vahir aussi  l'étude   des  chansons   de  "-este,  et  l'auraient 
envahie,    si    le    clair  génie  d'un  jeune  homme  de  vingt- 
quatre  ans  ne  leur  avait  barré  le  chemin  \ 

Mais  voici,  dans  Y  Histoire  poétique^  une  autre  nou- 
veauté, non  moins  bienfaisante.  La  théorie  des  origines 
anciennes  et  populaires  des  chansons  de  geste,  émanation 

i.  Art,  cité,  p.  23-6. 

2.  Michel  Bréal,  Pour  mieux  connaître  Homère,  p.  122. 

3.  Voici  un  exemple  de  ces  formules,  intraduisibles  :  «  Die 
Volksdichtung  ist  nicht  ein  Werk,  sondern  eine  Kraft,  ihr  Name 
ist  ein  nornen  actionîs;  es  gibt  nicht  Yolksgedichte,  sondern 
Volksdichten  ;  kein  Volksepos,  sondern  nur  Volksepik.  »  {Art. 
cité,  p.  7.) 

\.  En  1870  encore,  G.  Pari-  Revue  critique,  t.  V,  1.  p.  98)  était 
obligé  de  discuter  à  fond  un  mémoire  deHugoMeyer  Abhandlung 
ùber  Roland,  Brème,  !  868  ,  qui  tentait  une  interprétation  mythique 
de  la  légende  de  Roland. 


246  LA    CHANSON    DE   ROLAND 

de  la  théorie  de  Wolf,  et  qui,  depuis  Fauriel,  s'en  tenait 
presque,  pour  tout  argument,  à  comparer  sans  cesse  les 
chansons  de  geste  à  Y  Iliade,  les  chansons  de  geste  aux 
Xibelungen,  tâche  désormais  de  se  passer  du  secours 
de  ces  analogies.  On  n'évoquera  plus,  à  propos  de  nos 
romans,  le  cantique  de  Déborah.  Plus  de  Schah-nameh 
et  plus  de  Ramayana  !  La  Chanson  de  Roland  aux 
romanistes,  Y  Iliade  aux  hellénistes,  et  aux  indianistes  le 
Mahàbhàrata.  Non  pas  que  G.  Paris  se  refuse  entière- 
ment à  ces  comparaisons  ;  mais,  s'il  en  fait  encore  état 
aux  premières  pages  de  Y  Histoire  poétique  l,  il  n'y 
reviendra  plus  2,  et  l'on  pourra  lire  tout  le  reste  de  son 
livre  et  trente  volumes  de  sa  Romania  sans  le  voir  jamais 
expliquer  une  chanson  de  geste  par  recours  à  des  phéno- 
mènes littéraires  qui  se  seraient  produits  dans  l'Inde,  ou 
en  Perse,  ou  en  Grèce.  Ce  ne  fut  pas  seulement  chez  lui 
défiance  des  généralisations  hâtives,  mais  encore,  et 
surtout,  sentiment  profond  de  la  diversité  des  temps, 
des  races,  et  persuasion  que  seul  le  vague  syncrétisme 
des  romantiques  avait  pu  apparier  des  œuvres  aussi  peu 
comparables  que  YOdyssée,  le  Ramayana  et  la  Chanson 
de  Roland. 

Gela  revient  à  dire  que  la  théorie  des  cantilènes,  créée 
par  des  mystiques,  propagée  par  des  romantiques,  est 
maintenant  venue  aux  mains  d'un  grand  réaliste  ;    mais 

1.  Voyez  surtout  p.  9. 

2.  L'un  de  ses  tout  premiers  écrits,  La  Chanson  de  Roland  et 
les  Nibelungen,  publié  en  1801  (recueilli  clans  ses  Poèmes  et 
légendes,  Paris,  1900,  p.  4),  est  très  instructif  à  cet  égard  :  s'il 
compare  les  deux  poèmes,  c'est  pour  en  montrer  les  différences, 
comme  s'il  eût  comparé  Roland  et  la  Henriade. 


HISTORIQUE    DES    THÉOKIES    !    GASTON     PARIS  247 

par  là-même,  puisqu'il  la  rationalise,  à  son  insu  il  l'affai-  (/ 
blit.  Quoi  qu'il  en  soit,  c'est  ce  sens  du  réel  qui  fit,  en 
1865,  la  vraie  nouveauté  de  Y  Histoire  poétique,  et  qui 
en  fait  encore  le  prix.  «  L'Histoire  poétique,  écrivait  un 
savant  en  1903,  est  aujourd'hui  vieillie  »,  «  invecchiata  », 
et  je  le  dirais  aussi,  si  je  le  croyais  vrai.  Mais  il  n'en  est 
rien.  La  théorie  des  cantilènes  n'est  pas  le  tout  de  ce  livre, 
ni  le  principal.  Cette  théorie,  G.  Paris  ne  l'expose  pas 
dans  ses  conclusions,  comme  le  terme  de  ses  recherches, 
mais  bien  dans  sa  préface,  comme  leur  point  de  départ  ; 
et  il  est  vraiment  admirable  que,  partant  de  la  théorie 
la  plus  propre  à  entraîner  vers  des  problèmes  illusoires, 
G.  Paris  n'ait  traité  par  tout  son  livre  que  de  problèmes 
réels.  Oui,  qu'elle  soit  fausse  ou  qu'elle  soit  vraie,  puis- 
qu'elle consiste  à  supposer  à  nos  romans  du  xue  siècle 
une  longue  préhistoire,  cette  théorie  excite  très  naturel- 
lement ceux  qui  la  croient  vraie  à  reconstruire,  par  delà 
les  textes  conservés,  leurs  hypothétiques  modèles  perdus. 
Cherchez  pourtant  dans  le  livre  de  G.  Paris  une  seule  de 
ces  opérations  de  critique  inductive  et  divinatoire  qui 
ont  pullulé  depuis  :  vous  chercherez  en  vain1.  S'orienter 
à  travers  le  chaos  de  nos  vieux  romans,  les  grouper  selon 
leurs  affinités,  les  classer,  remonter  pour  chaque  légende 
jusqu'à  sa  plus  ancienne  forme  connue  par  des  textes, 
puis  s'arrêter  là  où  s'arrête,  avec  les  textes,  notre;  pou- 
voir de  connaître,  voilà  seulement  ce  qu'il  a  voulu  faire 
et  ce   qu'il  a    su  faire.    «  Un  seul  but,  écrivait-il   alors, 

1.  Son  essai  de  reconstruction  de  formes  plus  archaïques  de  La 
Chanson  de  Roland,  tenté  en  1881,  et  qui  sera  discuté  plus  loin, 
fait  exception  dans  son  œuvre. 


248  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

comprendre  ;  un  seul  moyen,  observer  »  ;  et  s'il  est  vrai 
que  nul  après  lui  n'a  observé  nos  poèmes,  les  poèmes  que 
nous  avons,  de  façon  plus  directe,  plus  concrète,  et  que 
nul  n'a  plus  précisément  déterminé  le  système  de  leurs 
rapports,  s'il  est  vrai  que  son  livre  reste  ainsi  le  livre 
nécessaire,  duquel  chacun  part,  auquel  chacun  revient, 
Y  Histoire  poétique  garde  sa  jeunesse  ;  ou,  si  c'est  une 
illusion  de  le  croire,  c'est  l'illusion  des  hommes  de  ma 
génération,  Y  Histoire  poétique  étant  l'un  des  rares  livres 
auxquels  ils  doivent  mieux  que  des  connaissances  et 
mieux  que  des  théories,  l'esprit  qui  dirige  leurs  tra- 
vaux. 

Il  n'en  reste  pas  moins  vrai  que  G.  Paris  a  adopté 
la  théorie  des  origines  anciennes  et  populaires  des  chan- 
sons de  geste,  sous  la  forme  de  «  théorie  des  cantilènes  ». 
Il  l'a  adoptée,  dès  sa  première  jeunesse,  d'emblée,  et, 
si  je  puis  dire,  d'enthousiasme,  parce  qu'il  la  croyait 
définitivement  acquise,  et  aussi  parce  qu'elle  est  belle. 
Et  pour  d'autres  raisons  qui  apparaîtront  plus  loin,  il 
l'a  maintenue  en  tous  ses  travaux  ultérieurs.  De  Y  His- 
toire poétique  de  Charlemagne  à  ses  écrits  les  plus 
récents,  c'est  par  elle  qu'il  a  toujours  expliqué  la  forma- 
tion du  Roland,  et  c'est  pourquoi,  voulant  communi- 
quer ici  cette  explication,  c'est  au  dernier  en  date  de 
ses  écrits,  à  son  article  Roncevaux,  publié  en  19001, 
que  j'en  demanderai  l'exposé  : 

Du  haut  du  col  d'Ibaneta,  le  roi  Charles  a  contemplé,  des 
pleurs  dans  les  yeux,  le  champ  de  bataille  jonché  de  morts.  Un 
poète  inconnu,   pour  consoler  les  compagnons  de    Roland,  parmi 

1.   Recueilli  dans  ses  Légendes  du  moyen  âge,  1903. 


HISTORIQUE    DES    THÉORIES   :    GASTON    PARIS  249 

lesquels  il  était  peut-être  lui-même,  a  célébré  son  courage  et 
déploré  sa  mort  dans  un  chaut  qui  s'est  transmis  de  génération 
en  génération  et  de  peuple  à  peuple  l. 

Comment  s'expliquent  cette  survivance  extraordinaire  et  celte 
propagation  incomparable  du  souvenir  d'un  événement  et  d'un 
personnage  qui  semblaient  ne  devoir  intéresser  qu'une  époque  et 
qu'un  pays  ? 

C'est  que  la  France  était  alors  en  pleine  activité  épique  :  les 
événements  ou  les  personnages  qui  frappaient  l'imagination  des 
hommes  appartenant  à  la  classe  guerrière  étaient  aussitôt  l'objet 
de  chants  qui,  originaires  d'un  point  quelconque,  se  répandaient 
promptement,  grâce  aux  «  jongleurs  »,  —  ces  aèdes  du  moyen 
âge,  — dans  le  pays  tout  entier,  s'adaptaient  aux  dialectes  divers, 
et  s'accroissaient  dans  leur  marche  comme  les  ondes  formées  par 
un  choc  vont  s'élargissant  autour  de  leur  centre.  L'épopée  fran- 
çaise —  qui  avait  commencédès  l'époque  mérovingienne —  fut  en 
pleine  vie  jusque  vers  la  fin  du  xe  siècle.  Les  nouveaux  chants  qui 
surgissaient  sans  cesse  ne  faisaient  pas  oublier  les  anciens  quand 
ceux-ci,  par  quelque  circonstance  particulière,  méritaient  de  sur- 
vivre :  une  génération  les  transmettait  à  l'autre,  en  les  modifiant 
et  les  amplifiant  avec  ou  plus  ou  moins  de  bonheur.  La  chanson 
consacrée  à  Roland,  —  née  sans  doute  dans  la  Bretagne  française, 
dont  il  était  comte,  puis  répandue  parla  France  entière,  —  tra- 
versa ainsi  toute  l'époque  carolingienne.  Au  xie  siècle,  elle  exis- 
tait sous  des  formes  diverses,  toutes,  naturellement,  assez  éloi- 
gnées de  la  première2. 

Appliquée  par  maints  érudits  durant  les  vingt  années 
qui  suivirent  Y  Histoire  poétique,  produisant  tout  le  bien 
et  tout  le  mal  que  peut  produire,  vraie  ou  fausse,  une 
hypothèse  générale,  la  théorie  des  cantilènes  prospé- 
rait, quand,  en  1884,  M.  Pio  Rajna  entreprit  de  la  rui- 
ner. 

1.  Art.  cité,  p.  62. 
■2.  Ibid.,p.6. 


250  LA    CHANSON    DE  ROLAND 

4.  M.  Rajna  et  le  conflit  des  théories  vers  1884. 

Pour  comprendre  l'attaque  de  M.  Rajna,  il  faut  savoir 
que  dès  longtemps  une  certaine  idée  s'était  insinuée  au 
soin  de  ces  doctrines.  D'abord  modeste,  accessoire,  nous 
avons  pu  pour  la  clarté  de  notre  exposé,  la  négliger 
jusqu'ici.  Mais  voilà  qu'elle  a  grandi,  et  c'est  l'idée  delà 
germanicité  des  chansons  de  geste. 

«  Je  sens  passer  dans  ces  épopées,  s'était  écrié  l'un  des 
Grimm,  le  souffle  des  forêts  germaniques  !.  »  Mais  les 
Grimm  avaient  eu  des  précurseurs.  Dès  17992,  Frédéric 
Schlegel  avait  dérivé  la  poésie  de  l'Europe  moderne,  ou 
u  poésie  romantique  »,  de  deux  sources,  l'épopée  germa- 
nique et  le  conte  arabe.  De  ces  deux  grands  courants, 
force  gothique  et  grâce  orientale,  le  plus  ancien  avait  été 
le  germanique  :  comme  le  génie  allemand  avait  élevé  la 
cathédrale  gothique,  il  avait  créé  aussi  la  chevalerie  et, 
par  conséquent,  le  roman  de  chevalerie.  Uhland,  en  1812, 
y  insiste  :  il  veut  bien  nous  laisser  nos  contes  grivois, 
les  fabliaux  ;  cela,  c'est  l'esprit  gaulois,  c'est  l'esprit 
français  ;  mais  la  «  gravité  »,  la  «  rude  ingénuité  »  des 
poèmes  héroïques,  comment  les  Français  l'auraient-ils 
pu  tirer  de  leur  propre  fonds  à  ?    Et  l'on    trouvera  déjà 

1.  Citation  faite  par  G.  Paris,  dans  la  Romania,  t.  XIII,  p.  599, 
Je  n'ai  pas  su  retrouver  le  passage  dans  l'œuvre  des  Grimm. 

2.  En  ses  Epochen  der  Dichtkunst,  puis  en  ses  leçons  de  1803 
et  de  1822.  Voyez,  entre  autres  écrits,  sa  Geschichle  der  alten  und 
neuen  Literatur,  Vorlesungen  gehalten  zu  Wien  irn  Jahre  1812, 
Vienne,  181")  (notamment  la  sixième  leçon,  p.  214,  263,  291, 
etc.). 

3.  Il  faut  lire  ce  parallèle  des  fabliaux  et  des  chansons  de  geste, 


HISTORIQUE  DES    THÉORIES   !    LIXR    CONFLIT    VERS     1884       251 

dans  une  de  ses  leçons  de  1831  la  formule  qui  devait 
être  tant  de  fois  reprise  après  lui  :  «  L'épopée  française, 
c'est  l'esprit  germanique  dans  une  forme  romane  1.  »  La 
même  année,  Edgard  Quinet,  l'homme  de  toutes  les  idées, 
vraies  ou  fausses,  qualifie  de  «  tudesques  »  les  poèmes 
français  qui  se  groupent  autour  de  Charlemagne  2. 

Ces  vues,  d'abord  tout  intuitives,  se  réclamèrent  après 
coup  d'arguments  de  fait.  Niebuhr  ne  venait-il  pas  d'ana- 
lyser les  premiers  livres  de  Tite-Live,  et  d'y  découvrir, 
croyait-il,  les  «  chants  nationaux  »  de  l'antique  Latium? 
A  son  exemple,  sans  cesse  invoqué,  on  se  mit  pareille- 
ment à  analyser  la  chronique  de  Grégoire  de  Tours, 
celle  de  Frédégaire,  et  le  Liber  historiae  Francorum,  pour 
y  retrouver  «  les  chants  nationaux  »  des  Mérovingiens, 
et  l'on  crut  les  y  retrouver  en  effet  :  c'étaient  là  les 
germes  des  romans  de  chevalerie.  Cette  conjecture,  qui 
tint  peu  de  place  dans  l'esprit  de  Fauriel  3,  fut  dévelop- 
pée avec  insistance  par  Aug.-Guill.  Schlegel4  en  1833, 

au  t.  IV,  p.  363-4,  des  Uhlands  Schriflen  (Stuttgart,  1869). 
W.  Grimm  (Ruolandesliet,  p.  cxxi  renvoie  à  cette  page  d'Uhland 
et  s'associe  à  ces  pensées,  «  sans  vouloir  diminuer  en  rien, 
ajoute-t-il,  l'originalité  des  poèmes  français  ». 

i.  «  Das  karolingische  Epos  .  .  ist  in  einemgermanischen  Volks- 
stamme,  dem  frankischen,  erzeugt,  aber  abgefasstund  ausgebil- 
det  in  einer  romanischen  Mundart.  »  Uhlands  Schriflen,  t.  VII, 
1868,  p.  654  . 

2.  Edgar  Quinet,  Rapport...  sur  les  épopées  françaises  du 
XII*  siècle,  Paris,  1831,  p.  26. 

3.  Voyez  pourtant  le  t.  I  de  son  Histoire  de  la  poésie  provençale, 
notamment  p.  130. 

4.  Dans  le  Journal  des  Débats.  Ces  articles  ont  été  recueillis 
dans  les  Œuvres  de  M.  A. -G.  de  Schlegel  écrites  en  français  et 
publiées  par  Edouard  Bôcking,  Leipzig,  1846,  t.  II,  p.  251. 


252  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

par  Leroux  de  Lincy  •  en  1885,  par  J.-J.  Ampère2  en 
1839,  etc.  En  1848,  J,  deRathaïl3  publiait  sur  YEpopée 
f'ranke  un  livre  aujourd'hui  bien  oublié,  mais  curieux  à 
lire,  car  les  idées  des  livres  futurs  s'y  trouvent  déjà 
presque  toutes,  pressenties,  et  parfois  exagérées  par 
avance.  Des  «  cantilènes  tudesques  »  ont  précédé  les 
«  cantilènes  romanes  »,  ce  fut  dès  ce  temps  une  idée 
courante  et  qui  inspira  en  1859  Y  Essai  de  Gh.  d'Héricault 
sur  V origine  de  V épopée  française. 

Alors  M.  P.  Meyer,  puis  G.  Paris  réagirent.  Gomment 
d'Héricault  et  ses  émules  prétendaient-ils  expliquer  le 
passage  des  cantilènes  d'une  langue  à  l'autre  ?  «  11  faut 
détruire,  écrivit  fortement  et  justement  M.  P.  Meyer4, 
cette  idée,  si  essentiellement  fausse,  de  l'origine  germa- 
nique de  notre  épopée...  Romane  dès  son  apparition  au 
xie  siècle,  fondée  sur  des  traditions  romanes,  célébrant 
des  héros  romans,  notre  épopée  appartient  tout  entière 
à  notre  littérature,  et,  loin  de  la  confondre  à  lorigine  avec 
l'épopée  germanique,  nous  devrions  la  lui  opposer  comme 
son  digne  pendant.  »  C'est  aussi  la  position  de  G.  Paris 
dans  Y  Histoire  poétique  de  Charlemagne  ;  il  est  plus  dis- 
posé que  M.  P.  Meyer  à  faire  large  part  à  des  influences 

1.  Analyse  critique  et  littéraire  de  Garin  le  Loherain,  p.  5  et 
suiv. 

2.  En  son  histoire  littéraire  de  la  France  avant  le  XIIe  siècle, 
Paris,  t.  II,  p.  306  et  suiv.  J.-J.  Ampère  place  naturellement 
cette  hypothèse  sous  le  couvert  de  celle  de  Niebuhr. 

3.  J.  de  Rathaïl  [de  Douhet,  l'auteur  du  Dictionnaire  des  mys- 
tères], De  Vexistence  d'une  épopée  franke,  h  propos  de  la  découverte 
d'un  chant  populaire  mérovingien . 

4.  En  un  compte  rendu  du  livre  de  d'Héricault  (Bibliothèque de 
l  Ecole  des  char tes,  5e  série,  t.  II,  1861,  p.   84-89). 


HISTORIQUE    DES    THÉORIES    :   LEUR    CONFLIT    VERS    1 88  i       253 

germaniques;  mais,  «  quant  à  croire  que  les  chants 
tudesques  seraient  devenus  des  chants  romans,  cette  solu- 
tion, dit-il,  est  absolument  inadmissible  »,  et,  pour  s'en 
apercevoir.  «  il  suffit  d'y  réfléchir  un  instant  ».  M.  P. 
Meyer  s'était  excusépresque  de  «  discuter  à  fond  une  thèse 
qui  tombe  d'elle-même  »  ;  pareillement,  et  du  même  ton, 
G.  Paris  disait  :  «  Il  faut  renoncer  à  cette  supposition, 
qui  d'ailleurs  ne  s'appuie  sur  rien  !.  » 

Il  nous  est  facile  aujourd'hui  de  maintenir  la  thèse 
qui  fut  alors  celle  de  G.  Paris.  Avertis  par  les  progrès 
du  folk-lore,  il  nous  est  facile  de  voir  que  les  quelques 
narrations  fabuleuses  de  Grégoire  de  Tours,  de  Frédé- 
gaire  et  du  Liber  liistoriae  Francorum,  l'histoire  de  la 
biche  qui  guide  Clovis,  et  celle  des  noces  de  Clovis,  et 
celle  des  amours  de  Chilpéric  et  de  Basine,  et  celle  du 
duel  de  Glotaire  et  de  Bertoald,  etc.,  ne  mettent  guère 
en  œuvre  que  des  thèmes  de  contes  universels,  et  que, 
si  elles  ont  quelque  chose  d'ethnique,  leur  place  est  là 
où  les  rangèrent  à  bon  droit,  dès  1816.  les  frères  Grimm  : 
dans  un  recueil  de  Deutsche  Sas/en,  de  traditions  ou  de 
contes  populaires  allemands.  Il  nous  est  facile  aujour- 
d'hui de  constater  que  les  plus  récents  germanistes,  eux 
que  le  problème  d'une  épopée  franque  et  mérovingienne 
devrait,  semble-t-il,  intéresser  au  premier  chef,  se 
détournent  au  contraire  avec  indifférence  des  Grégoire  de 
Tours  et  des  Frédégaire,  et  que,  par  un  ironique  renver- 
sement des  rôles,  ils  se  bornent  à  les  recommander  aux 
bons  soins  des  romanistes2.  Il  nous  est  facile  aujourd'hui 

i.  Histoire  poétique,  p.  i-6.  Cf.  toute  la  discussion  des  pages 
43  à  46. 

2.    Ainsi  l'ont,  par  exemple,  MM.   R.   Kôgel  et  W.  Bruckner  au 


2-Vl  LA   CHANSON    DE    ROLAND 

de  voir  que  les  meilleurs  historiens  des  temps  mérovin- 
giens, un  Bruno  Krusch1,  un  Ferdinand  Lot'2,  ont  repoussé 
1  idée  que  Grégoire  de  Tours  et  les  autres  chroniqueurs 
de  ces  temps  auraient  exploité  des  poèmes  épiques.  Et  si, 
moins  sceptiques  que  ces  folkloristes,  que  ces  germa- 
nistes et  que  ces  historiens,  il  nous  plaît  d'admettre 
qu'une  riche  poésie  héroïque  a  fleuri  chez  les  Mérovin- 
giens, il  nous  est  facile  aujourd'hui  de  tenir  séparés  ces 
antiques  chants  tudesques  et  nos  romans  français  du 
xue  siècle,  car  des  Mérovingiens  aux  plus  anciens  témoi- 
gnages sur  les  chansons  de  geste,  il  s'est  écoulé  quatre 
cents  ans,  le  même  laps  de  temps  que  de  la  découverte  de 
l'Amérique  à  l'an  de  grâce  1912,  et  pour  rattacher  ceci  à 
cela,  les  narrations  de  Frédégaire  aux  romans  du  xne  siècle, 
nous  savons  maintenant  que  pas  un  des  quatre  siècles 
intermédiaires  ne  nous  offre  un  seul  texte  3,  et  que  le  seul 

t.    II,  §  28,  p.    56-7  du  Grundriss  der  germanischen   Philologie 
(éd.  de  1901). 

1.  Voyez  le  Neues  Archiv,  t.  XIX  (1895),  p.  250,  et  t.  XX,  p.  240. 
De  ce  dernier  article,  je  détache  cette  phrase  :  «  Jusqu'à  présent, 
l'examen  critique  des  sources  franques  n'a  jamaisconduità  d'autre 
résultat  qu'à  établir  ce  fait  :  à  la  base  des  récits  fabuleux  qu'elles 
offrent,  il  n'y  a  rien  que  combinaison  érudite.  » 

2.  Voyez  dans  le  Moyen  âge  de  1893  son  importante  critique  du 
livre  de  M.  Godefroy  Kurth,  Y  Histoire  poétique  des  Mérovingiens . 

3.  Les  seuls  textes  qui,  aujourd'hui,  ne  soient  pas  encore  aban- 
donnés de  tous  sont,  pour  le  vme  et  le  ixe  siècle  :  1°  le  passage 
d'Eginhard  sur  les  harbara  et  antiquissima  carmina  que  fit  recueil- 
lir Charlemagne  (mais  ce  passage  concerne,  à  notre  sens,  l'histoire 
de  la  seule  littérature  allemande)  ;  2°  le  texte  de  l'Astronome 
limousin  et  la  glose  de  ce  passage  par  le  Poète  saxon,  sur  les 
«  cantilènes  rolandiennes  »  (mais  nous  croyons  avoir  réduit  à 
rien  ci-dessus  la  valeur  de  ce  témoignage);  3°  celui  d'Ermold 
le  Noir  sur  Guillaume  (mais,  en  notre  t.  I,  p.  171,  nous  croyons 


HISTORIQUE    DES    THÉORIES    :   LKUR    CONFLIT    VERS     1884       255 

lien  qui  les  puisse  relier,  c'est  ce  grand  nom  cT  «  épopée 
nationale  »,  qui  est  moderne,  et  qui  n'est  qu'un  mot. 

Mais  ce  qui  est  facile  à  chacun  aujourd'hui  ne  l'était 
pas  il  y  a  quarante  ans,  et  si  G.  Paris  se  rallia  bientôt 
à  l'idée  de  dériver  des  poèmes  germaniques  nos  romans 
français,  c'est  qu'une  raison  très  simple,  très  forte,  l'y 
induisait:  pour  étudier  ces  romans  du  xne  siècle,  la  théorie 
des  cantilènes  l'avait  placé  non  pas  au  xne  siècle,  mais 
trois  siècles  plus  tôt,  en  plein  règne  de  Charlemagne,  et 
pour  remonter  de  là  jusqu'aux  Mérovingiens,  il  n'avait  à 
remonter  que  la  durée  de  quelques  générations.  C'étaient, 
selon  lui,  les  guerriers  de  Charlemagne,  ou  des  poètes 
de  leur  entourage,  «  pour  consoler  ces  guerriers  »,  qui 
avaient  les  premiers  célébré  Roland  :  en  des  chants  romans, 
mais  aussi  en  des  chants  allemands  ',  puisque  Charle- 
magne et  la  plupart  de  ses  guerriers  ne  parlaient  que 
l'allemand  ;  et  puisque  la  «  poésie  nationale  s'était  déve- 
loppée d'abord  dans  la  classe  guerrière  »,  c'est-à-dire 
dans  une  aristocratie  plus  qu'à  moitié  germanique,  ne 
fallait-il  pas,  comme  G.  Paris  l'écrivit  en  effet  en  1868,  que 
«  prise  en  gros,  et  au  moins  sous  un  de  ses  aspects  les 
plus  importants  »,  l'épopée  française  fût  définie  «l'esprit 
germanique  dans  une  forme  romane  »2?  Pour   relier   les 

avoir  établi  qu'il  n'a  pas  plus  de  valeur  que  le  précédent)  ;  4°  la 
Cantilène  de  saint  Faron  (mais  nous  tâcherons  de  montrer  en 
notre  tome  IV  que  le  texte  ainsi  dénommé  ne  prouve  rien)  ;  — 
pour  le  xe  siècle  :  1°  le  Fragment  de  la  Haye,  qui  date  de  1040  au 
plus  tôt  (voyez  notre  tome  I,  p.  172),  et  2°  le  passage  de  Raoul  de 
Cambrai,  texte  de  la  fin  du  xne  siècle,  qui  met  en  scène  Bertolai 
(voyez  notre  t.  II,  p.  349). 

1.  Voyez  la  Romania,  t.  XI,  p.  483. 

2.  Revue  critique,  18G8,  1"  semestre,  p.  385. 


256  LA   CHANSON    DE   ROLAND 

romans  du  xuc  siècle  à  l'épopée  mérovingienne,  ce  n'est 
pas  de  la  Chanson  de  Roland  rus  narrations  de  Grégoire 
de  Tours  que  G.  Paris  passait,  mais  bien  des  cantilènes 
carolingiennes  aux  cantilènes    mérovingiennes,  c'est-à- 
dire  de  Gharlemagne  à  Charles    Martel,  du   petit-fîls  au 
grand-père  ;  et  venant  précisément  d'identifier  le  Charle- 
magne,  le  Heldri  et  le  Rainfroi  de  Mainet  à  Charles  Martel 
et  à  ses  adversaires  Chilpéric  II  et  Raginfred,  il  en  indui- 
sait très  naturellement  qu'un  cycle  de  poèmes  sur  Charles 
Martel  avait  dû  précéder  le  cycle  de  Gharlemagne.  Ainsi 
de  procheen  proche.  N'avait-il  pas  admis,  déjà  dans  Y  His- 
toire poétique,  l'existence  de  cantilènes  surDagobert?  Et 
voici  qu'en  1877  une  trouvaille  nouvelle  le  portait  à  croire, 
d'accord  avec  Arsène  Darmesteter1,  que  le  roman  de  Floo- 
vant,  écrit  à  la  fin  du  xne  siècle,  descendait  en  droite  ligne 
d'un  poème  contemporain  des  fils  de  Clovis  :    c'était    le 
plus  antique  débris  d'un  vaste  cycle  méroving-ien.  Toutes 
ces  idées,  toutes  ces  inductions,  alors  éparses,  le  moment 
était  venu  de  les   coordonner  en  un    livre    d'ensemble. 
G.  Paris  songeait   à    l'écrire  2.    En  fait,  ce  fut  M.  Rajna 
qui  se  mit  à  la  tâche.  D'avance  G.  Paris  faisait  accueil  à 
son  livre   :    il  y  retrouverait,  pensait-il,    sa  théorie  des 
cantilènes,    très    modifiée    quant  aux  dates  sans  doute, 
mais  maintenue  et    renforcée.    En    quoi    son  attente  fut 
trompée. 

On  sait  avec  quelle  ampleur,  en  ses  Origini  delVepopea 
francese'-*,  M.  Pio  Rajna  a  développé  l'idée  des  origines 

1 .  De  Floovanle .  .  .  et  de  merovingo  cyclo,  Paris,  1877. 

2.  Voyez  la  Romania,  t.  XIII,  p.  601. 

3.  Florence,  1884. 


HISTORIQUE    DES    THÉORIES    :     LEUR   CONFLIT    VERS     1 88  i       257 

germaniques  des  chansons  de  geste.  Il  reprit  les  arguments 
proposés  avant  lui,  les  tria,  mais  sut  aussi  en  décupler 
le  nombre.  Pour  franchir  l'obstacle  que  naguère  M.  Paul 
MeyeretG.  Paris  avaient  (à  bon  droit)  dit  insurmontable, 
je  veux  dire  pour  expliquer  que  des  poèmes  en  langue 
germanique  se  fussent  métamorphosés  en  des  poèmes 
en  langue  française,  il  trouva  une  hypothèse  qui  parut 
alors  plausible  :  les  Francs  ayant  désappris  leur  langue 
pour  parler  roman,  il  dut  y  avoir  une  période  de  bilin- 
guisme ;  en  cette  période,  dit  M.  Rajna,  les  poètes  qui 
chantaient  à  la  cour  des  princes  et  des  seigneurs  francs, 
s'adressant  d'ailleurs  à  deux  sortes  dépopulations,  l'aris- 
tocratie germanique  et  la  population  romane,  durent 
user  tour  à  tour  des  deux  idiomes,  et  tantôt  traduire 
en  roman  des  chants  germaniques  composés  par  eux 
ou  reçus  par  tradition,  tantôt  en  composer  en  roman. 
Quant  à  relier  ces  hypothétiques  poèmes  du  vne  ou  du 
vme  siècle  aux  romans  du  xne,  M.  Rajna  l'essaya, 
en  recourant  à  trois  procédés  principaux.  D'abord  il 
releva  dans  les  narrations  fabuleuses  des  Grégoire  de 
Tours  et  des  Frédégaire  des  thèmes  qui  se  retrouvent 
aussi  dans  les  chansons  de  geste  (murs  qui  s'écroulent 
d'eux-mêmes,  ambassades  insolentes,  épopées  nuptiales, 
etc.  .  Puis,  et  inversement,  il  retrouva  en  diverses 
chansons  de  geste  (Mainet,  Floovant,  Gisbert  au  fier 
visage1,  les  Quatre  fils  Aymon  2,  la  Reine  Sibille  3,  etc.) 

1.  Récit  des  Reali  di  Francia,  dont  M.   Rajna  identifia  témérai- 
rement le  héros,  Gisberto,  à  Caribert. 

2.  Parce  qu'il  crut,  bien  à  tort,  avec  A.  Longnon,  y  retrouver  des 
souvenirs  des  démêlés  de  Charles  Martel  et  d'Eudes  d'Aquitaine. 

3:   Poème  franco-vénitien  ;    M.  Rajna   cherche    dans   l'histoire 
J.   Bédier.  — Les  légendes  épiques,  t.  III.  17 


258  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

des  personnages  et  des  récits  mérovingiens.  Enfin  il  mit 
en  parallèle  les  chansons  de  geste  et  les  poèmes  héroïques 
de  l'Allemagne,  et  reconnaissant  ici  et  là  des  motifs, 
des  types,  des  moules  communs  (animaux  féroces  ravis- 
seurs d'enfants,  gabs,  songes  prophétiques  où  figurent 
des  animaux,  sorciers-voleurs  tels  que  Maugis,  géants 
tels  que  Rainoartet  nains  tels  que  Picolet,  fées,  enchan- 
teurs, etc.),  il  expliqua  ces  ressemblances  non  par  des 
emprunts  récents  de  peuple  à  peuple,  mais  plutôt  par 
la  communauté  d'origine  des  poésies  française  et  alle- 
mande, qui  seraient  nées  l'une  et  l'autre  dans  la  plus 
antique  Germanie.  Des  Germains  de  Tacite  au  poète 
de  la  Chanson  de  Roland,  nulle  interruption  :  le  cycle  de 
Charlemagne  continue  le  cycle  de  Charles  Martel,  qui 
continue  le  cycle  de  Clotaire,  et  ainsi,  en  remontant, 
jusqu'à  Glovis  et  par  delà  Glovis.  Les  chansons  de  geste 
du  xne  siècle  seraient  l'aboutissement  de  l'épopée  méro- 
vingienne, héritière  elle-même  de  l'épopée  franque  '. 

Mais,  le  premier,  M.  Rajnavit  la  conséquence  de  cette 
thèse  :  si  elle  est  vraie,  si  les  chansons  de  geste  sont  d'ori- 
gine germanique,  les  chansons  de  geste  ont  dû  se  former 
de  toute  autre  façon  que  les  théoriciens  se  l'étaient  jus- 
qu'alors représenté.  Ce  n'est  pas  en  des  «  cantilènes  »,  en 
effet,  en  des  «  chants  lyrico-épiques,  brefs  et  passion- 
réelle  de  Gondeberge,  femme  du  roi  longobard  Arioald  (histoire 
qui  aurait  été  de  bonne  heure  le  sujet  de  chants  d'abord  longo- 
bards,  puis  francs),  le  fondement  du  roman  français  de  Sibille 
(femme  de  Charlemagne). 

1.  J'ai  tenu  à  emprunter,  autant  que  possible,  les  termes  de  ce 
résumé  aux  comptes  rendus  que  Darmesteter  [Reliques  scienti- 
fiques, t.  II,  p.  40)  et  G.  Paris  (Romania,  t.  XIII,  p.  598)  ont  don- 
nés du  livre  de  M.  Rajna. 


HISTORIQUE    DES    THÉORIES  :    LEUR    CONFLIT    VERS     1884        2.7.» 

nés  »  que  l'on  peut  mettre  en  scène  l'enchanteur  Maudis  ou 
le  nain  Picolet  :  le  «  lyrisme  »  n'y  aurait  que  faire,  ni  la 
«  passion».  «  Des  tableaux  saisissants  et  sans  lien — avait 
écrit  G.  Paris  dansl' Histoire  poétique  de  Cha.rleina.fj ne  — , 
des  dialogues  heurtés,  des  exclamations  de  joie,  d'admi- 
ration et  de  douleur,  tels  devaient  être  les  éléments  des 
cantilènes  »  :  mais,  tant  qu'une  poésie  ne  dispose  pas 
d  autres  ressources,  elle  reste  impuissante  à  raconter  des 
ambassades  insolentes,  des  gabs:  ouïes  bons  tours  d  un 
sorcier-voleur.  La  longue  histoire  de  Gondeberge  ou  de 
Sibille  ne  saurait  tenir  en  une  cantilène,  ni  la  longue 
histoire  des  amours  de  Childéric  et  de  Basine,  ni  la  longue 
histoire  des  noces  de  Clovis.  ni  la  longue  histoire  de 
Charles  Martel  persécuté  par  Chilpéric  et  Raginfred. 
Or,  ces  longues  histoires,  ces  grands  thèmes  narratifs  ', 
M.  Rajna  les  trouvait  appliqués  à  Charles  Martel,  à  Clo- 
vis, etc.,  chez  Frédégaire  déjà  et  déjà  chez  Grégoire  de 
Tours  :  il  fallait  donc  que  ces  chroniqueurs  eussent 
exploité,  non  pas  des  cantilènes,  mais  de  longs  poèmes 
parfaitement  charpentés  et  organisés.  Des  cantilènes,  où 

1.  Personne,  je  pense,  ne  voudrait  supposer  que  ces  longues  his- 
toires seraientde  «  formation  secondaire  »,  qu'ellesse seraient  cons- 
tituées peu  à  peu  par  la  réunion  en  «  chapelets  »,  en  «  bouquets  », 
ou  par  la  «  fusion  en  un  tout  »  de  cantilènes  d'abord  éparses.  C'est 
évidemment  le  contraire  qu'il  faut  se  représenter  :  Gondeberge  et 
Sibille  n'existent  poétiquement  que  du  jour  où  leurs  infortunes 
se  déroulent  en  un  récit  continu,  et  c'est  le  thème  narratif  de 
l'épouse  injustement  accusée  ;  —  il  en  va  de  même  des  amours  de 
Childéric  et  de  Basine,  et  c'est  le  thème  narratif  du  héros  exilé 
pour  son  libertinage  ; —  et  des  noces  de  Clovis,  et  c'est  le  thème 
de  «  l'épopée  nuptiale  »  ;  —  et  des  mésaventures  de  Charles 
Martel,  et  c'est  le  thème  narratif  des  enfances  persécutées. 


200  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

en  retrouver  ?  Peut-être  faudrait-il  remonter  jusqu'à  l'an- 
tique forêt  germaine,  jusqu'aux  bardits  des  guerriers 
d'Arminius.  Convenir,  comme  avait  fait  G.  Paris,  que 
Floovant  existait  déjà  aux  temps  mérovingiens,  n'était-ce 
pas  convenir  en  même  temps  que  les  Mérovingiens 
composaient  déjà  des  poèmes  épiques,  déjà  des  chansons 
de  geste  ?  Par  suite,  admettre,  comme  faisait  G.  Paris, 
dune  part  que  Grégoire  de  Tours  au  vne  siècle  avait 
résumé  des  épopées,  et  d'autre  part  soutenir,  comme  fai- 
sait aussi  G.  Paris,  qu'à  la  fin  du  Xe  siècle  seulement 
des  cantilènes  du  temps  de  Charlemagne  se  seraient 
fondues  ensemble  pour  former  des  épopées,  c'était  con- 
tradictoire ;  c'était,  écrit  M.  Rajna,  «  faire  naître  deux 
fois  l'épopée  1  ». 

Ce  fut  là  l'un  des  services  essentiels  que  rendit 
M.  Rajna,  d'avoir  marqué  cette  contrariété,  et  d'avoir 
vu  qu'il  ne  venait  pas  pour  modifier  la  théorie  des  canti- 
lènes ou  pour  l'élargir,  mais  bien  pour  la  ruiner.  Les  deux 
idées  qui  jusqu'alors  avaient  vécu  en  bonne  harmonie,  l'une 
portant  l'autre,  —  idée  de  l'origine  mérovingienne  des 
chansons  de  geste,  idée  qu'elles  étaient  des  agrégats  de 
chants  lyrico-épiques,  —  se  heurtaient  désormais.  Pour 
les  avoir  précisées,  M.  Rajna  apercevait  qu'elles  sont  en 
effet  inconciliables,  et  de  telle  sorte  que,  s'il  y  avait  un 
mot  de  vrai  dans  son  livre,  il  fallait  qu'il  n'y  en  eût  pas 
un  de  vrai  dans  la  théorie  des  cantilènes,  ou  récipro- 
quement. 

Il  fonça  donc  sur  la  théorie  des  cantilènes.  Elle  sem- 
blait alors  intacte,  parce  que  personne  encore  ne  l'avait 

1.  Le  origini  delV  epopea  francese,  p.  480. 


HISTORIQUE    DES    THÉORIES!    LEUR    CONFLIT    VERS    1884       261 

contredite1  ;  elle  ne  l'était  plus,  parce  que,  depuis  vingt 
ans,  grâce  à  l'effort  réaliste  de  G.  Paris,  les  érudits 
avaient  désappris  le  langage  de  ses  fondateurs,  Herder, 
Wolf,  les  frères  Grimm,  négligé  leurs  idées  et  presque 
oublié  jusqu'à  leurs  noms.  Le  premier,  M.  Rajna  allait 
demander  à  la  théorie  de  produire  des  preuves  de  fait. 
Elle  n'en  avait  pas.  Il  eut  beau  jeu  contre  elle. 

Il  intitule  Les  Cantilènes  1  un  des  derniers  chapitres 
de  son  livre  ?.  Il  constate  d'abord  qu  il  en  est  venu 
presque  à  la  lin  de  son  travail,  et  précisément  jusqu'à 
la  page  469,  sans  avoir  jamais  eu  à  écrire  le  nom.  ni 
rien  qui  rappelât  l'idée  des  cantilènes  :  c'est  que  le  mot 
et  la  chose  sont  pareillement  inexistants.  Où  vit-on 
jamais,  en  quel  pays,  des  chants  lyrico-épiques  se  trans- 
former en  poèmes  narratifs  ?  «  On  cite  les  ballades 
écossaises,  les  chants  serbes,  les  romances  espagnoles, 
toutes  compositions  qui  représenteraient  une  épopée 
pour  ainsi  dire  nouée  avant  d'avoir  atteint  son  plein 
développement...  Mais  c'est  la  métamorphose  d'un  genre 
en  l'autre  qu'il  faudrait  établir  par  un  exemple.  La  méta- 
morphose ?  Dans  le  cas  des  romances  espagnoles,  on 
peut  la  constater  en  effet  ;  mais  au  lieu  que  les  romances 
aient  donné  naissance  aux  longs  romans,  c'est  l'inverse, 
comme  l'a  prouvé  Mile  y  Fontanals  »  3,  et  l'argument 
invoqué  se  retourne  donc  contre  la  théorie.  Privée  du 
secours  de  toute  analogie,  qu'elle  produise  donc,  si  elle 


1  .  Elle  n'avait  été  contredite  que  pour  l'Espagne,  dès  1874,  par 

Mile  y  Fontanals. 

2.  Quvr.  citéi  p.  469-  i 

3.  Ibid.,  p.  477-8. 


262  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

peut,  des  témoignages  directs,  des  textes  !  Où  sont-ils? 
Le  Fragment  de  La  Haye  ?  Le  Chant  de  saint  Faron  ? 
Mais  ces  documents,  selon  M.  Rajna,  représentent  des 
chansons  de  geste,  non  pas  des  cantilènes.  La  Cantilène 
de  saint  Doctrovée  ?  le  Prologue  de  la  loi  salique  ?  le 
Ludwigslicdl  Textes  illusoires,  sans  valeur  *.  La  vieille 
théorie  qui  pouvait  se  prévaloir  du  moins,  comme  d'un 
titre  de  noblesse,  d'avoir  été  professée  par  les  Grimm, 
par  Fauriel,  par  G.  Paris,  M.  Rajna  la  dénonça  dès  lors 
comme  «  une  hypothèse  absolument  gratuite  »  2,  comme 
une  «  erreur  »  3  ;  il  la  déclara  entrée  «  en  agonie  »  4. 

Du  même  coup,  Tunique  interprétation  de  la  Chanson 
de  Roland  qui  eût  été  proposée  jusqu'alors,  et  qui,  depuis 
Fauriel  et  Monin,  se  maintenait  immuable,  tomba. 
Puisqu'au  temps  de  Charlemagne,  dit  M.  Rajna,  la 
France  possédait,  et  depuis  des  siècles,  des  chansons  de 
geste,  le  premier  qui  voulut  célébrer  Roland  n'eut  donc 
qu'à  couler  d'emblée  son  poème  dans  le  moule  des  chan- 
sons de  geste.  Pourquoi  eût-il  chanté  des  «  cantilènes  », 
des  «  chants  lyrico-épiques  »  ?  Conforme  à  la  tech- 
nique narrative  de  son  temps,  son  poème,  le  premier 
poème  sur  Roland,  dut  être  déjà  une  Chanson  de  Roland, 
plus  courte  seulement  que  celle  que  nous  avons,  déjà 
une  chanson  de  geste5. 

Quand  le  livre  parut,  G.  Paris  céda- presque  sur  tout, 
mais  non  pas   là-dessus.     Plein   d'une  juste  admiration 

1.  Ouvr.  cité,  p.  471-6. 

2.  Ibid.,  p.  479. 

3.  Ibid.,  p.  480. 

4.  Ibid.,  p.  479. 

5.  Ibid.,  p.  483-4. 


HISTORIQUE    DES    THÉORIES  I    LEUR    CONFLIT    VERS    1884      263 

pour  l'érudition  de  M.  Rajna  et  pour  son  adresse  dialec- 
tique, et  d'ailleurs,  comme  nous  avons  vu,  gagné  d'avance 
à  la  plupart  de  ses  idées,  il  revendiqua  pourtant  la 
théorie  des  cantilènes,  la  théorie  «  à  l'agonie  ».  «  Il  m'est 
impossible,  déclara-t-il,  de  concevoir  une  chanson  de 
geste,  semblable  au  Rollant,  sauf  la  longueur,  naissant 
dans  l'armée  de  Charles  au  lendemain  du  désastre  de 
Roncevaux  K  » 

Discussion  de  pure  métaphysique  littéraire,  dira-t-on 
peut-être.  Ces  chants  hypothétiques  du  temps  de  Char- 
lemagne  furent-ils  longs  ou  courts  ?  narratifs  ou  lyriques  ? 
ou  lyrico-épiques  ?  Comment  le  savoir,  et  qu'importe, 
puisqu'en  tout  cas  ils  se  sont  perdus  ?  et  faut-il  dire 
plutôt  la  forme,   ou  plutôt  la   figure  d'un  chant  perdu? 

Mais  on  ne  saurait  sans  frivolité  écarter  ainsi  le  pro- 
blème. C'est  ici,  au  contraire,  le  point  vif,  la  discussion 
profonde,  et  je  voudrais  y  insister.  Le  jour  où  G.  Paris, 
critiquant  M.  Rajna,  écrivit  les  pages  616  à  619  du 
tome  XIII  de  la  Romania,  m  apparaît,  dans  l'histoire  de 
ces  doctrines,  comme  le  jour  de  crise,    le  jour  décisif2. 

Pourquoi  G.  Paris  déclara-t-il  «  impossible  à  conce- 
voir »  qu'une  chanson  de  geste  semblable  au  Roland, 
sauf  la  longueur,  fût  née  dans  l'armée  de  Charlemagne 
au  lendemain  du  désastre  ?  C'est  qu'il  savait  trop  sur 
quel  type  étaient  bâties  ces  chansons  de  geste  mérovin- 
giennes que  M.  Rajna  présentait  comme  les  modèles  de 

1.  Romania,  t.  XII  (1884),  p.  617. 

2.  (Test  pourquoi,  non  content  d'analyser  et  de  commenter  ici 
ces  pages,  nous  les  reproduisons  en  Appendice  à  la  fin  de  ce 
volume. 


2G4  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

la  primitive  Chanson  de  Roland,  et  que  c'étaient  bien 
moins  des  poèmes  héroïques  que  des  romans  d'aven- 
tures, destinés  à  l'amusement.  Si  G.  Paris  se  refusait  à 
concevoir  qu'un  poème  contemporain  du  désastre  de  Ron- 
cevaux  eût  été  coulé  d'emblée  dans  le  moule  des  chan- 
sons de  geste,  c'est  qu'il  savait  trop  ce  qu'on  avait  coutume 
de  couler,  selon  l'hypothèse,  et  cela  depuis  des  siècles, 
dans  le  moule  des  chansons  de  geste  :  indifféremment 
des  récits  de  guerre  et  des  récits  fantastiques,  féeriques 
ou  même  comiques  ;  des  histoires  de  nains  et  de  géants, 
de  sorciers-voleurs,  d'enchanteurs  ;  des  gabs  ;  l'histoire 
du  trop  amoureux  Chilpéric  et  celle  de  ce  Floovant  qui, 
pour  avoir  coupé  les  moustaches  de  son  précepteur, 
avait  dû  s'exiler,  et  qui  avait  rencontré  en  son  exil 
maintes  plaisantes  bonnes  fortunes.  Pour  G.  Paris,  de 
tels  poèmes  et  les  poèmes  primitifs  sur  Roland  devaient 
être  tenus  séparés,  c'étaient  «deux  classes  distinctes  »  K 
Les  premiers  poètes  qui  chantèrent  Roland  «  pour  con- 
soler ses  compagnons  »  auraient-ils,  au  lendemain  de  sa 
mort,  choisi  la  forme  du  roman  romanesque? 

Non  certes,  et  G.  Paris  eut  bien  raison  de  le  dire. 
Des  chants  «  composés  non  seulement  sous  l'impression 
immédiate  des  faits,  mais  par  ceux  et  pour  ceux  qui  y 
avaient  pris  part  »,  ne  sont  concevables  que  sous  la 
condition  et  sous  les  aspects  d'une  complète  sincérité. 
«  Qui  ne  voit  que  l'élément  lyrique,  l'orgueil  de  la  vic- 
toire, la  douleur  de  la  défaite,  les  louanges  des  héros, 
le   regret  des  morts,    l'espoir    de    la  revanche  ou   d'un 

1.  Art.  cité,  p.  617.  Déjà  G.  Paris  avait  écrit  dans  V Histoire 
poétique  (p.  20)  :  «  Dès  que  la  fantaisie  intervient  dans  ces  poèmes, 
ils  cessent  d'être  de  la  vraie  épopée.  » 


HISTORIQUE  DES    THÉORIES   :    LEUR    CONFLIT    VERS    1884       265 

succès  plus  complet  encore,  doivent  y  être  prédomi- 
nants? »  Pour  chanter  les  morts  de  la  veille,  Iode,  soit; 
le  thrène,  la  complainte,  soit  ;  le  roman,  non  pas.  Dans 
la  notion  de  chant  lvrico-épique,  l'essentiel  pour  G.  Pa- 
ris, c'était  le  lyrisme,  c'est-à-dire  l'émotion  vraie,  le 
sérieux,  la  sincérité. 

«  Voilà,  concluait-il,  ce  que  nous  ditla  théorie,  appuyée 
sur  les  inductions  du  simple  bon  sens.  »  Son  bon  sens, 
en  effet,  son  sentiment  de  la  vérité  littéraire  lui  interdi- 
saient de  placer  à  la  racine  d'une  poésie  «  née  des  événe- 
ments »  la  fantaisie,  l'artifice,  de  substituer  aux  poètes 
tout  sincères  qu'on  s'était  jusqu'alors  représentés,  des 
gens  de  lettres,  habiles  à  exploiter  les  émotions  de  leurs 
contemporains,  et  qui,  dans  le  camp  ou  dans  la  cour  de 
Charlemagne,  auraient  raconté,  devant  les  mêmes  audi- 
toires et  selon  la  même  technique,  indifféremment  les 
aventures  fantasques  de  Floovant  et  l'histoire  des  morts 
d'hier,  Guillaume,  Ogier  ou  Roland.  Au  lendemain  du 
désastre  de  Roncevaux,  les  compagnons  de  Roland  n'au- 
raient-ils pas  chassé  de  tels  histrions? 

Mais  était-ce  là  tout  à  fait  la  pensée  de  M.  Rajna? 
A-t-il  jamais  dit  ou  voulu  dire  que  la  primitive  Chanson 
de  Roland  fût  «  née  dans  l'armée  de  Charlemagne,  au 
lendemain  du  désastre  de  Roncevaux  »,  et  précisément 
à  la  lin  du  mois  d'août  778  ?  Entre  le  désastre  et  le 
premier  poème,  il  laisse  au  contraire,  semble-t-il,  s'écou- 
ler du  temps  :  durant  une  certaine  période,  il  confie  les 
faits  de  l'histoire  à  la  «  tradition  orale  »,  qui  se  chargera, 
en  attendant  que  viennent  les  poètes  de  métier,  d'éla- 
borer les  faits  et  de  les  transformer  en  légendes  '. 

1.  «  Credo  che  l'epopea  preuda  le    prime    mosse  dai  fatti,    in 


266  LA    CHANSON     DE    ROLAND 

Mais  la  période  durant  laquelle  la  tradition  orale  est 
censée  avoir  travaillé  seule,  quelle  durée  lui  assigner  ? 
C'est  ici,  ou  jamais,  qu'il  faudrait  préciser,  parler  clair,  et 
G.  Paris  ajustement  reproché  à  M.  Rajna  de  ne  l'avoir  pas 
fait ].  M.  Rajna  veut-il  que  la  primitive  Chanson  de  Roland 
ait  été  composée  quinze  ans,  trente  ans  après  l'événe- 
ment, disons  vers  Tan  800  ?  Alors,  chantée  encore  du 
vivant  de  Charlemagne  et  devant  les  compagnons  de 
Roland,  elle  restera  choquante,  et  ce  n'est  pas  la  peine 
d'interposer  entre  elle  et  le  désastre  le  tampon  de  la 
«  tradition  orale  ».  M.  Rajna  veut-il  au  contraire  qu'elle 
ait  été  composée  bien  plus  tard,  disons  vers  l'an  850  ou 
vers  l'an  mil?  Alors  c'est  une  théorie  nouvelle.  Ce  n'est 
plus  ni  la  théorie  des  cantilènes  nées  au  lendemain  du 
désastre,  ni  la  théorie  du  grand  poème  narratif  né  au 
lendemain  du  désastre,  c'est  une  troisième  théorie,  que 
M.  P.  Meyer  avait  timidement  exprimée,  dès  1867  2,  et 
qui  se  résume  ainsi  :  les  guerriers  de  Charlemagne,  à 
leur  retour  des  Pyrénées,  ont  dû  raconter  l'aventure  de 
Roncevaux  à  leurs  amis,  à  leurs  fils,  et  ainsi  de  suite, 
jusqu'au  jour  où  ces  récits,  progressivement  amplifiés, 
auront  fini  par  former  «  une  tradition  très  altérée  ou 
même  entièrement  fabuleuse  »3  ;  alors  un  poète  de  métier 
les  recueillit  et  les  mit  en  vers. 


quando  sopravvivano  nelle  memorie  deipopoli.  »  (Ouvr.cilé,  p.  11.) 

1.  Art.  cité,  p.  602. 

2.  En  deux  articles  intitulés  Recherches  sur  l'épopée  française, 
et  publiés  dans  la  Bibliothèque  de  VEcole  des  Chartes,  1867,  p.  28 
et  p.  304.  Voyez  surtout  p.  32,  p.  332,  p.  335,  p.  342. 

3.  P.  Meyer,  Recherches..,  p.  32. 


HISTORIQUE    DES    THÉORIES   :    LEUR   CONFLIT    VERS    1884       267 

Mais,  que  cette  théorie  fût  exprimée  par  M.  P.  Meyer 
ou  par  M.  Rajna,  G.  Paris  la  repoussait,  elle  aussi. 
Elle  est  «  insoutenable  »  ',  écrit-il  ;  elle  est  «  fausse  »  2. 
«  Il  n'y  a  pas  de  tradition  historique  orale  ;  les  faits  le 
plus  importants  s'oublient  en  une  ou  deux  générations, 
s'ils  ne  sont  pas  conservés  par  des  récits  poétiques.  » 
Ou  encore  (car  il  ne  s'est  pas  lassé  de  répéter  cette  affir- 
mation en  toutes  les  occasions)  :  «  L'étude  attentive  de 
la  transmission  des  faits  historiques  nous  apprend  que, 
sauf  des  exceptions  très  rares  et  toujours  parfaitement 
motivées,  il  n'y  a  pas  de  tradition  orale  qui  ait  quelque 
durée  et  quelque  fidélité  ;  les  noms  les  plus  illustres,  les 
événements  les  plus  frappants  s'oublient  en  deux  ou 
trois  générations  ;  l'histoire  n'existe  que  par  l'écriture  »3. 

Et  ici  encore,  comme  il  disait  vrai  !  À  moins  de  confier 
les  faits  de  l'histoire  à  la  mémoire  d'un  collège  de 
prêtres  ou  d'annalistes,  saliens,  druides  ou  bardes,  ce 
qui  équivaut  à  les  confier  à  l'écriture,  un  peuple  n'a 
point  de  traditions  historiques.  Sauf  le  cas  des  légendes 
locales,  quand  le  souvenir  de  tel  homme,  de  tel  fait, 
s'attache  à  un  champ  de  bataille,  à  un  monument,  aune 
tombe,  à  un  culte,  les  plus  grands  événements  de  l'his- 
toire, guerres,  invasions,  changements  de  dynasties,  ne 
laissent  bientôt  dans  les  mémoires  qu'un  informe  résidu. 
Depuis  un  siècle  que  s'amoncellent  les  recueils  de  tradi- 
tions populaires    récoltées  en  tous  pays,  s'il  est  un  fait 

1.  Ro mania r  t.  XIII,  p.  617,  note. 

2.  Ibid.;  p.  602. 

3.  Préface  de  son  édition  de  la  Vie  de  saint  Gilles,  dans 
les  publications  de  la  Société  des  anciens  textes  français,  1881, 
p.  xlviii  . 


268  LA    CHANSON    DE    KOLAND 

d'observation  bien  vérifié,  constant,  c'est  celui-là.  Qu'il 
s'agisse  des  «  traditions  orales  »  des  paysans  de  France  ou 
de  celles  des  sauvages  d'Australie,  que  trouve-t-onen  ces 
recueils?  Des  contes  merveilleux,  des  contes  à  rire,  des 
contes  d'animaux,  des  fables  ethnogéniques  ou  cosmo- 
coniques,  etc.  ;  mais  des  traditions  historiques,  non  pas. 
A  cent  ans  en  arrière,  G.  Paris  eut  bien  raison  de  le 
dire,  nous  ne  savons  plus  rien  du  passé,  sinon  ce  que  le 
papier  nous  en  a  conservé;  et  comment  en  douterions- 
nous,  moi  qui  écris  ceci,  vous  qui  me  lisez,  s'il  est  vrai 
que,  sans  papiers  de  famille,  nous  ne  saurions  même 
plus  dire  les  noms  de  nos  quatre  bisaïeuls,  s'il  est  vrai 
que  nous  sommes  incapables  d'identifier,  aux  murs  de 
notre  maison  paternelle,  les  vieux  portraits  ou  même 
les  daguerréotypes  qui  représentent  pourtant  nos  ascen- 
dants immédiats. 

D'ailleurs,  pourquoi  la  tradition  orale  se  serait-elle 
tant  préoccupée  de  la  bataille  en  778  ?  Personne,  selon 
Eginhard,  n'ayant  échappé  à  l'embuscade,  les  contem- 
porains ne  surent  même  pas  si  les  Anselme,  les  Eggihard 
et  les  Roland  étaient  morts  bravement .  Leurs  compa- 
gnons d'armes  l'auront  supposé,  soit  ;  ils  auront  donc 
raconté  sur  eux  des  anecdotes  militaires,  telles  qu'on  *en 
trouve  sur  d'autres  personnages  de  ce  temps,  chez  le 
Moine  de  Saint-Gall,  par  exemple,  et  ils  y  auront  mêlé, 
comme  font  en  tous  pays  les  vieux  soldats,  d'inofîen- 
sivesmenteries;  soitencore  ;  dans  les  familles  d'Eggihard, 
d'Anselme,  de  Roland,  ces  récits  se  seront  maintenus 
avec  plus  de  ténacité;  rien  de  plus  facile  à  croire.  Mais 
au  bout  de  trois  ou  quatre  générations,  qu'en  devait-il 
subsister?  De  quel  droit  supposer  qu'un  travail  poétique 


HISTORIQUE    DES    THÉORIES    I    LEUR    CONELIT    VERS     1884       269 

continu  les  aurait  amplifiés  et  enrichis?  Que  reste-t-il 
aujourd'hui  dans  la  tradition  orale  d'événements  bien 
plus  considérables  de  nos  guerres  d'Algérie,  du  Mexique 
ou  du  Tonkin  ?  Ça  et  là,  un  couplet  patriotique  que  Ton 
répétera  aussi  longtemps  que  l'air  n'en  sera  pas  trop 
démodé1,  un  nom  propre-,  une  historiette  3.  Parfois, 
dans  nos  maisons,  une  vieille  épée,  un  hausse-col,  une 

1.  Qui  n'a  entendu  chanter,  en  quelque  banquet  de  village,  la 
chanson  de  l'amiral  Villaret-Joyeuse? 

Les  marins  de  la  République 
Montaient  le  vaisseau  le  Vengeur... 

2.  Le  père  Bugeaud  ;  un  mazagran. 

3.  A  Heilly,  près  de  Corbie  tradition  recueillie  par  H.  Carnoy. 
Romania,  t.  XI,  1882,  p.  410;,  subsistent  les  ruines  d'un  château 
du  douzième  siècle  ;  on  y  voit  une  tour,  fendue  par  le  milieu.  Les 
gens  du  pays  expliquent  ainsi  la  cassure.  Deux  traîtres,  Gandelon 
et  Bourmont.  avaient  vendu  l'armée  de  Charlemagne  à  un  peuple 
sauvage  qui  habite  fort  loin  au  delà  de  la  mer,  en  Espagne.  Les 
deux  traîtres  se  promenaient  devant  la  tour  d'Heilly,  quand 
Charlemagne  arriva  tout  en  deuil  à  la  porte  du  château  et  demanda 
aux  deux  misérables  :  m  M'avez-vous  été  fidèles  ?  »  L'un  d'eux 
répondit  :  «  Puisse  cette  tour  de  mon  château  se  fendre  par  le 
milieu  du  haut  en  bas.  si  nous  n'avons  pas  été  fidèles  !  »  Aussitôt 
l'énorme  tour  se  fendit.  —  Ces  vagues  souvenirs  de  la  légende  de 
Roland  Gandelon,  Charlemagne,  l'Espagne  peuvent  provenir  de 
quelque  Galien  de  la  librairie  de  colportage,  ou  de  toute  autre 
source,  et  ->'ètre  attachés  très  anciennement  à  la  tour  fendue. 
Mais  que  vient  faire  en  l'aventure  un  seul  traître  y  suffisait'  le 
maréchal  comte  de  Bourmont,  à  qui  l'histoire  reproche,  àtortou 
à  raison,  d'avoir,  le  15  juin  1 8 i o ,  abandonné  sa  division  pour 
rejoindre  à  Namur  le  quartier-général  de  Blùcher  ?  Quoi  qu'il  en 
soit,  on  voit  qu'au  jour  où  le  maréchal  comte  de  Bourmont  a  été 
introduit  en  ce  conte  et  accusé  de  félonie  à  l'égard  de  Charle- 
magne, son  nom  ne  survivait  déjà  plus  que  comme  nom  typique 
de   traître. 


270  LA    CHANSON   DE    ROLAND 

croix  d'honneur  retiennent  de  tels  souvenirs,  et  c'est  là 
notre  folk-lore  domestique  :  mais  chacun  sait  combien 
il  est  pauvre  et  qu'il  s'appauvrit  encore  chaque  fois  que 
la  mort  enlève  les  vieilles  gens  de  la  maison.  Mon  père 
m'a  légué  un  livre  où  il  a  raconté  (d'après  de  vieilles 
lettres,  des  pièces  notariées,  etc.)  tout  ce  qu'il  savait 
de  sa  famille,  et  je  suis  ainsi  renseigné  sur  mes  ascen- 
dants paternels  jusqu'en  1680  ;  mais  de  ma  lignée  mater- 
nelle je  ne  sais  rien,  pas  même  des  noms  propres,  au 
delà  de  1830  ;  et  mes  enfants  ne  sauront  plus  remonter 
jusqu'à  cette  date  de  1830  ;  j'ai  beau  leur  raconter  les 
vieilles  choses  que  je  sais  :  ils  les  brouillent  ou  les 
oublient.  Garder  ainsi  quelque  temps  un  dépôt  d'anec- 
dotes, bientôt  réduites  à  l'insignifiance,  voilà  tout  ce 
que  peut  faire,  abandonnée  à  elle  seule,  le  tradition 
orale. 

C'est  là,  dira-t-on,  se  représenter  les  guerriers  de 
Gharlemagne  pareils  à  nos  contemporains  ;  c'est  juger 
du  passé  par  le  présent,  faute  grave  chez  un  historien. 
Nous  sommes  les  gens  de  maintenant,  et  les  guerriers 
de  Gharlemagne,  eux,  étaient  les  guerriers  de  Gharle- 
magne. 

A  la  bonne  heure.  Imaginons  donc,  pour  les  besoins 
de  la  théorie,  au  temps  de  Charlemagne,  des  hommes 
plus  prompts  à  l'enthousiasme  que  ceux  d'aujourd'hui, 
plus  ouverts  au  merveilleux,  et  plus  préoccupés  de 
romancer  la  réalité  contemporaine.  Mais  quand  nous 
aurons  fait  cet  elfort,  nous  ne  serons  pas  au  bout  :  la 
théorie  veut  en  effet  que  nous  en  fassions  un  semblable 
pour  expliquer  l'élément  historique  d'un  roman  comme 
Floovant,    imaginé,    dit-elle,    par    les  contemporains  de 


HISTORIQUE    DES    THÉORIES    :    LEUR    CONFLIT    VERS    1884        '21  \ 

Clovis,  deux  siècles  avant  Charlemagne  ;  et  encore  un 
autre  eifort  semblable,  pour  expliquer  l'élément  histo- 
rique d'un  roman  comme  Gormond.  imaginé,  dit-elle, 
par  les  contemporains  de  Louis  d'Outremer,  cent  ans 
après  Charlemagne  ;  en  sorte  que  de  Clovis  à  Charle- 
magne, et  de  Charlemagne  à  Louis  d'Outremer  et  jusqu'à 
l'avènement  d'Hugues  Capet,  durant  quatre  siècles  et 
plus,  la  théorie  veut  qu'aient  vécu  en  France  des  hommes 
autres  que  ceux  que  nous  pouvons  observer  de  nos  yeux, 
des  hommes  plus  beaux,  plus  poétiques. 

C'est,  comme  on  voit,  reconstituer  la  notion  des  «  âges 
primitifs  »,  telle  que  Herder  et  les  Grimm  l'avaient 
conçue  :  une  période  où  la  l'onction  créatrice  n'est  pas 
déléguée  à  des  poètes  individuels,  mais  appartient  à  la 
conscience  collective  de  la  nation  tout  entière,  où 
«  l'épopée  se  compose  elle-même  ».  par  une  «  nécessité 
intérieure  »,  et  ne  doit  être  l'œuvre  d'aucun  poète. 

Mais  les  Grimm.  eux  du  moins,  savaient  caractéri- 
ser cette  période  et  dire  pourquoi  elle  avait  pris  fin. 
C'était,  disaient-ils,  l'âge  d'enfance  et  de  jeunesse  de  la 
nation.  Dieu,  après  lui  avoir  révélé  la  poésie  en  même 
temps  que  le  langage,  lui  octroyait,  aussi  longtemps 
qu'elle  en  restait  digne,  la  grâce  d'une  révélation  renou- 
velée ;  puis,  peu  à  peu,  à  mesure  qu'elle  laissait  se  cor- 
rompre 1  ingénuité  de  ses  mœurs  primitives.  Dieu  lui 
retirait  le  privilège  de  créer  spontanément  l'épopée  ce 
qui  se  produisit  en  France,  dit-on,  à  l'avènement  de 
Hugues  Capet.  en  l'an  987  . 

Oui.  dans  l'esprit  de  Jacob  Grimm.  ces  idées  avaient 
été  belles,  organiques,  harmonieuses.  Mais,  vers  1884, 
les    temps   étaient    changés.      Ceux-là     même    qui    les 


-12  LA  CHANSON  DE  ROLAND 

maniaient  encore  avaient  plus  ou  moins  passé  de  «  l'état 
théologique  »à  «  l'état  positif  •>.  Ils  répétaient  bien  encore 
ces  grands  vocables,  «  poésie  naturelle  »,  «  poésie  ins- 
tinctive »,  <(  primitive»  ;  mais  combien  déjà  ils  s'étaient 
appauvris  !  Qui  se  souvenait  alors  des  frères  Grimm  ou 
de  Herder  ?  C'est  à  peine  si  G.  Paris  a  mentionné  deux 
ou  trois  fois,  en  passant,  les  frères  Grimm,  et  quant  à 
Herder,  je  ne  crois  pas  qu'il  l'ait  jamais  seulement 
nommé.  Dès  1882,  G.  Paris  avait  écrit  :  «  On  arrivera 
de  plus  en  plus  à  se  convaincre  que,  pour  être  lointaine 
et  anonyme,  l'épopée  n'est. pas  dans  d'autres  conditions 
que  les  autres  produits  de  l'activité  poétique  humaine  ; 
qu'elle  ne  se  développe  que  par  une  série  d'innovations 
individuelles,  marquées  sans  doute  au  coin  de  leurs 
époques  respectives,  mais  qui  n'ont  rien  d'inconscient 
ni  de  populaire  au  sens  presque  mystique  qu'on  attache 
quelquefois  à  ce  mot  1  »  ;  ce  qui  était  renier  les  frères 
Grimm  ;  et  quand  M.  Rajna  lui  rappela  que  sa  théorie 
des  chants  hrico-épiques  lui  venait  de  Wolf,  il  renia 
Wolf:  <(  M.  Rajna  veut  que  ces  idées  soient  une  malen- 
contreuse application  des  théories  de  Wolf;...  c'est  une 
erreur;...  notre  théorie  s'appuie  sur  les  simples  induc- 
tions du  bon  sens2.  » 

On  en  était  venu  là,  en  effet.  L'effort  des  théoriciens 
se  limitait  alors  à  réduire  l'ample  et  mystique  doctrine 
des  origines  populaires  de  l'épopée  à  de  simples  induc- 
tions de  bon  sens,  étayées  par  des  faits,  des  textes,  des 
dates  :  c'était  bien  de   textes,  de  dates,  de  faits,   c'était 


1.  Romnnia,  t.  XI,  p.  518. 

2.  Ibid.,  t.  XIII,  p.  617. 


HISTORIQUE   DKS   THÉORIES  :    APRÈS    188  i  273 

bien  de  bon  sens  qu'il  s'était  agi  au  temps  de  Wolf,  de 
Herder,  et  de  Jacob  Grimm  !'  Au  nom  du  bon  sens, 
G.  Paris  ne  voulait  retenir  de  l'héritage  de  Jacob  Grimm 
rien  que  la  notion  de  chant  lvrico-épique  (Lied),  et 
M.  P.  Me  ver  rien  que  la  notion  de  tradition  orale  [epis- 
che  Sage),  et  M.  Rajna  rien  que  la  notion  d'épopée  con- 
temporaine des  événements  (Epos).  Chez  J.  Grimm,  ces 
trois  notions  avaient  conspiré  à  former  une  seule  théorie  ; 
en  1 88 i,  elles  s'étaient  dissociées  en  trois  théories  enne- 
mies, inconciliables.  Appliquées  à  la  Chanson  de  Roland, 

la  première  disait  :  en  778,  naquirent  sur  Roland  des 
chants  lyrico-épiques,  lesquels  n'aboutirent  que  vers  le 
xe  siècle  à  des  chansons  de  geste  (G.  Paris)  ; 

la  seconde  disait  :  on  composa  des  chansons  de  geste 
sur  Roland  dès  778,  ou  dès  une  date  assez  voisine  de 
celle-là;  en  tout  cas,  le  genre  des  chansons  de  geste 
fleurissait  depuis  des  siècles  en  778,  et  le  premier 
poème  sur  Roland  fut  déjà  une  chanson  de  geste  (M. 
Rajna)  ; 

la  troisième  disait  :  la  tradition  orale  a  travaillé  seule 
depuis  778  jusqu'au  xe  siècle  ou  auxie,  époque  où  furent 
composés  les  premiers  poèmes  sur  Roland  (P.  Meyer). 

5.  Après  1884. 

Si,  au  lendemain  du  compte  rendu  de  G.  Paris,  cette 
discussion  s'était  prolongée  entre  les  théoriciens,  c'eût 
été  un  grand  bien  pour  nos  études.  Si  les  trois  théories 
s'étaient  alors  plus  fortement  heurtées,  elles  se  fussent  bri- 
sées  toutes   trois,    et  les   critiqnes   auraient    cherché  et 

J.  Béoiek.  —  Les  lérjendes  épiques,  t.  III.  J8 


21 \  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

trouvé  ailleurs.  Mais  la  discussion  tourna  court.  Ni  M.  P. 
Mever  ne  répliqua  a  G.  Paris  qui  venait  de  déclarer  «  in- 
soutenable »  et  «  fausse  »  son  hypothèse  sur  le  rôle  de  la 
tradition  orale  ;  —  ni  M.  Rajna  ne  s'expliqua,  comme  le  lui 
avait  demandé  G.  Paris,  sur  la  difficulté  de  se  représenter 
l'apparition,  au  lendemain  du  désastre,  d'un  Roland 
semblable,  sauf  la  longueur,  à  celui  que  nous  avons  ;  — 
ni  G.  Paris  ne  répondit  à  M.  Rajna  qui  lui  avait 
reproché  d'admettre  et  de  nier  à  la  fois  l'existence  de  véri- 
tables chansons  de  geste  au  temps  de  Charlemagne  et  de 
«  faire  naître  deux  fois  l'épopée  ».  Soit  que  les  théoriciens 
aient  plus  ou  moins  obscurément  senti  chacun  le  point 
faible  de  sa  doctrine,  soit  pour  toute  autre  cause,  ils 
évitèrent  de  pousser  plus  avant  le  conflit. 

C'est  ici,  vers  1884  ou  1890,  que  nous  arrêterons  notre 
historique.  Dans  la  période  qui  commence  alors,  plus  de 
discussions  d'ensemble,  rien  que  des  monographies  de 
légendes,  comme  s'il  avait  été  entendu,  par  un  accord 
tacite,  que  Ton  n'agiterait  plus,  sinon  en  des  leçons  d'ou- 
verture ou  en  des  livres  de  vulgarisation,  le  problème 
général  de  l'origine  des  chansons  de  geste.  Au  temps  de 
Chilpéric  ou  de  Charlemagne,  devait-on  se  représenter, 
avec  G.  Paris,  des  chants  lyrico-épiques?  ou,  avec  M. 
Rajna,  déjà  de  longs  poèmes  épiques  ?  ou  avec  M.  P. 
Meyer,  simplement  des  récits  oraux  ?  Il  sembla  admis 
que  chacun  pourrait  choisir  à  son  gré,  l'essentiel  étant 
que  tous  fussent  d'accord  sur  une  idée,  la  seule  qui  fût 
commune  aux  diverses  théories  :  l'idée  qu'en  tous  cas  les 
romans  du  XIIe  siècle  représentaient  l'aboutissement  d'un 
travail  poétique  commencé  des  siècles  plus  tôt.  Désor- 
mais, les  érudits,  évitant  les  discussions  doctrinales,  s'en 


HISTORIQUE    DES    THÉORIES    :    APRÈS     1884  21%-> 

tiendront  autant  que  possible  à  rassembler  des  faits  propres 
à  prouver  l'ancienneté  de  telle  et  de  telle  légende.  Ces 
preuves  de  fait,  nous  avons  essayé  de  les  réduire  en  ce 
qui  concerne  Guillaume  d'Orange,  Ogier  le  Danois,  Girard 
de  Roussillon,  Raoul  de  Cambrai,  etc.  Par  un  effort  sem- 
blable nous  essaierons  de  réduire  aussi  celles  que  l'on  a 
invoquées  pour  établir  l'ancienneté  de  la  Chanson  de 
Roland. 

Bien  des  érudits  ont  essayé  d'y  découvrir  des 
<(  archaïsmes  »,  des  survivances  de  récits  ou  de  poèmes 
fort  anciens.  De  toutes  ces  tentatives,  nous  ne  considére- 
rons que  celle  de  G.  Paris.  C'est  qu'aucune  des  autres  ne 
connut  le  succès;  au  contraire  les  hypothèses  de  G.  Paris 
ont  été  largement  accueillies  et  souvent  répétées. 

Il  a  cru  retrouver  dans  la  Chanson  de  Roland  :  1°  des 
traits  qui  proviendraient  de  poèmes  ou  de  traditions  du 
V)iie  siècle  ;  2°  des  traces  dune  ancienne  version  bretonne  ; 
3°  des  traces  d'une  ancienne  version  angevine  ;  ï°  et  5° 
la  charpente  de  deux  autres  versions  encore,  dont  la  plus 
ancienne  pouvait  remonter  au  xe  siècle,  ou  même  au  xie. 

Examinons  tour  à  tour  les  cinq  groupes  de  faits  invo- 
qués. 

1°  Des  fraitsde  la  Chanson  de  Roland  qui  proviendraient 
de  poèmes  ou  de  traditions  du  VIL-  siècle.  —  Dans  la 
Chanson  de  Roland,  les  agresseurs  de  l'armée  de  Charle- 
magne  sont  des  Sarrasins;  dans  la  réalité,  ils  furent  des 
Basques,  au  témoignage  d'Eginhard  et  des  autres,  chroni- 
queurs francs.  Mais  G.  Paris,  alléguant  un  historien  arabe 
du  xme  siècle,  Ibn-el-Athir,  a  admis  '  que  les  «  auteurs 

1.  C'était  la  reprise  d'une  hypothèse  de  Reinaud  Invasions  des 
Sarrazins  en  France,  Paris.  J 836,  p.  96  .  recueillie  aussi  par  Léon 


'21  6  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

du  désastre  furent,  au  moins  en  partie,  des  Sarrasins  »  ; 
les  chroniqueurs  de  la  cour  de  Gharlemagne  n'auront  pas 
voulu  l'avouer,  dit-il,  «  pour  ménager  Tamour-propre  des 
Francs  ».  La  Chanson  de  Roland  serait  donc  ici  plus  véri- 
dique  que  les  annales  officielles,  plus  historique  que  l'his- 
toire, et  ce  serait  la  preuve  quelle  procède  de  poèmes  con- 
teniDorains  de  l'événement.  —  Mais,  vérification  faite,  le 
témoignage  d'Ibn-el-Athir  est  sans  autorité.  M.  René 
Basset  {  et  Sir  Edward  Fry  2  l'ont  récemment  annulé  en 
deux  études  indépendantes  l'une  de  l'autre  et  concor- 
dantes :  les  sources  arabes  dignes  de  foi  ignorent  que 
Gharlemagne  ait  subi  un  échec  dans  les  Pyrénées,  et  leur 
silence,  confirmant  le  silence  des  annales  franques,  inter- 
dit de  supposer  que  les  Sarrasins  aient  été  pour  quelque 
chose  dans  cet  échec  3. 

A  défaut  de  ce  trait  historique,  des  traits  géographiques, 
selon  G.  Paris,  «  remontent  sans  doute  à  des  souvenirs 
directs  des  événements,  comme  les  noms,  qui  se  sont  con- 
servés dans  la  Chanson  de  Roland,  des  différentes  villes  es- 
pagnoles, Saragosse,  Tudèle,  Balaguer,  la  connaissance 
des  ports  d'Aspe  et  de  Gize,  etc.  4  »  ;  et,  particulièrement, 

Gautier  (La  Chanson  de  Roland,  Tours,  1872,  t.  I,  p.  xx).  G.  Paris 
Ta  développée  en  son  article  Roncevaux,  écrit  en  1900.  (  Voyez  ses 
Légendes  du  moyen  âge,  1093,  p.  4;  cf.  la  Romania,  t.  XXX,  1901, 
p.  621). 

1.  Les  documents  arabes  sur  V expédition  de  Gharlemagne,  dans 
la  Revue  historique  de  1904,  p.  286. 

2.  Roncesvalles,  dans  The  english  historical  Review,  1905,  p.  22. 

3.  Il  résulte  d'un  post-scriptum  ajouté  par  M.  R.  Basset  à  son 
article  que  G.  Paris,  ayant  pris  connaissance  de  ses  arguments, 
les  accepta. 

4.  G.   Paris,  La  littérature  française  au  moyen  âge,  §  33. 


HISTORIQUE    DES    THÉORIES    '.    APRÈS     1884  277 

si  Roland, au  vers  200, se  vante  d'avoir  pris  Balaguer,  c'est, 
dit  G.  Paris,  que  cette  ville  dut  être,  en  778,  «  le  point 
le  plus  lointain  qu'aient  atteint  les  armes  de  Charle- 
magne  '  ».  —  A  notre  sens,  il  est  périlleux  de  compléter 
ainsi  les  annales  du  vme  siècle  par  recours  à  un  romancier 
du  xnc,  et  il  faudrait  établir  d'abord  que  ce  romancier  n'a 
pu  apprendre  que  par  d'antiques  poèmes  l'existence  de 
Balaguer,  de  Saragosse,  etc. 

2°  Des  traces  d'une  ancienne  version  bretonne.  —  Le 
Roland  historique,  nous  le  savons  par  Eginhard,  fut 
<(  comte  de  la  marche  de  Bretagne  ».  G.  Paris  a  cru 
trouver  dans  la  Chanson  de  Roland  des  souvenirs  de  ce 
fait:  a  Le  poème  de  Roncevaux,  écrit-il,  a  probablement 
pour  base  les  chants  épiques  des  hommes  de  Roland  2  ». 

L  ne  première  preuve  en  serait  que  la  Chanson  de 
Roland  mentionne  le  monastère  de  Saint-Michel-du-Péril 
«  situé  sur  les  limites  de  la  Normandie  et  de  la  Bretagne 
française,  tout  près  par  conséquent  du  pays  dont  Roland 

1.  G.  Paris,  dans  un  article  sur  La  géographie  de  la  Chanson 
de  Roland  [Revue  critique,  1869,  2e  semestre,  p.  173-176). 

2.  Romania,  t.  XI,  p.  408.  Cf.  t.  XII,  p.  114,  et  G.  Paris, 
Extraits  delà  Chanson  de  Roland,  p.  x.  A  priori,  la  chose  est  peu 
vraisemblable.  Rien  n'indique  que  Roland  ait  eu  de  fortes 
attaches  au  pays  qu'il  fut  chargé  d'administrer.  Les  fonctions  de 
comte  étaient  à  cette  époque  temporaires,  et  M.  G.  Baist  [Varia- 
tionen  ùber  Roland,  p.  227  rapporte  fort  à  propos  le  cursus  hono- 
rum  du  sénéchal  Andulf,  qui  fut  fonctionnaire  dans  les  parties 
les  plus  diverses  de  l'immense  empire  franc  :  si  l'on  a  composé 
sur  Andulf  des  chants  épiques,  en  quelle  région  de  préférence? 
Et  d'ailleurs,  comme  le  remarque  aussi  M.  Baist,  la  Marche  de 
Bretagne  fut  constituée  par  Charlemagne  fort  peu  avant  778.  Les 
Bretons  n'avaient  pas  plus  de  motifs  de  s'intéresser  à  la  mort  en 
pays  lointain  de  tel  de  leurs  comtes  qu'aujourd'hui  n'en  auraient 
les  gens  de  Seine-et-Oise  de  pleurer  un  de  leurs  anciens  préfets. 


278  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

était  comte  et  où  son  souvenir  dut  le  mieux  se  conserver  '  ». 
—  Nous  ferons  ici  la  même  réponse  que  nous  venons  de 
faire  à  propos  de  Saragosse,  Balaguer,  etc.  L'argument 
de  G.  Paris  serait  valable  si  G.  Paris  avait  d'abord  établi 
que  seuls  des  poètes  du  temps  de  Charlemagne  ont  pu 
s'intéresser  au  monastère  de  Saint-Michel-du-Péril,  et 
qu'un  romancier  du  xne  siècle  n'a  pu  normalement  con- 
naître et  mentionner  ce  monastère  sans  recourir  à  leurs 
poèmes. 

Un  second  indice  a  porté  G.  Paris  à  supposer  que  la 
Chanson  de  Roland  procède  de  très  anciens  chants 
bretons.  Le  vassal  de  Roland,  Gualtier  de  l'Hum,  se 
faisant  reconnaître  de  lui,  lui  dit  : 

2047  Ço  est  Gualtiers  qui  conquist  Maelgut. 

«  Maelgut,  écrit  G.  Paris2,  peut  fort  bien  être  un  nom 
breton  composé  avec  mael-maglo .  Ce  vers  nous  montre- 
rait alors  Gualtier,  V homme  de  Roland,  en  lutte  avec  un 
chef  breton  (c'était  sans  doute  le  sujet  d'un  épisode  d'un 
poème  perdu)  et  confirmerait  l'hypothèse  que  la  Chanson 
de  Roland,  au  moins  dans  certaines  parties,  conserve 
encore  le  souvenir  de  la  fonction  de  son  héros  comme 
comte  de  la  Marche  de  Bretagne.  »  — ■  Mais  G.  Paris 
limite  lui-même  en  note  la  vraisemblance  de  cette  conjec- 
ture :  «  Il  faut  reconnaître,  dit-il,  que  nous  pourrions  avoir 
ici  un  nom  germanique  composé  avec  Madal-,  Madel-, 
dont  le  d  serait  tombé.  On  trouve  Madeguldis  comme 

1.  G.  Paris,  Extraits  delà  Chanson  de  Roland,  note  112. 

2.  G.    Paris,  dans  la  Romania,  t.  XII,  p.  114. 


HISTOKIQUE    DES   THÉORIES    :  APRÈS    1884  279 

nom  de  femme  dans  le  Polyptyque  d'Irminon.  »  En  effet, 
Maelgut  correspond  lettre  pour  lettre  à  ce  nom  de  femme 
germanique.  Par  contre,  on  ne  trouve  ni  dans  les  cartu- 
laires,  ni  dans  les  romans,  aucun  (ni  aucune)  Maelgut 
celtique  '. 

3°  Des  traces  d'une  ancienne  version  angevine.  — 
G.  Paris  suppose  qu'il  a  dû  exister  une  version  angevine 
parce  que  «  notre  poème  fait  de  Tierri,  le  vengeur  de 
Roland,  et  le  vainqueur  de  Pinabel  un  frère  du  comte 
d'Anjou  »  2.  —  Cette  conjecture  nous  semble  téméraire  : 
on  pourrait,  au  même  titre,  supposer  une  version  pro- 
vençale, parce  que  le  poète  donne  un  bout  de  rôle  au 
comte  Jozeran  de  Provence,  une  version  gasconne,  parce 
qu'il   donne   un  bout  de  rôle  à  Engelier  le  Gascon,   etc. 

i°  et  5°  De  la  reconstruction  de  deux  versions  plus 
archaïques  de  lu  Chanson  de  Roland.  —  En  un  article 
célèbre  du  tome  XI  de  la  Romania,  dont  les  idées  ont 
été  largement  propagées  par  sa  Littérature  française  au 
moyen  âge  (§  36)  et  par  la  préface  de  ses  Extraits  de  la 
Chanson  de  Roland,  G.  Paris  a  comparé  le  Carmen  de 
proditione  Guenonis  {C),  la  Chronique  de  Turpin  T)  et 
la  Chanson  de  Roland  (/?),  et  à  l'aide  de  ces  textes,  il  a 
reconstruit  une  Chanson  de  Roland  plus  archaïque,  qu'il 
appelle    RC,    puis    une    autre,    plus    archaïque    encore, 


i.  M.  Stengel  (Dax  altfranzôsische  Rolandslied,  p.  391  voit  en 
Maelgut  un  nom  de  lieu.  —  Comme  troisième  et  dernier  indice 
de  l'existence  d'anciens  chants  bretons,  G.  Paris  remarque  enfin 
que  le  roman  <\'Ai</uin  donne  pour  père  à  Roland  un  Breton,  Tiori 
de  Vannes.  Mais  ce  roman,  composé  au  xue  siècle  par  un  Breton 
de  Dol,  n'a,  semble-t-il,  nid  fondement  traditionnel. 

2.   Extraits,  p.  xi,  et  p.  67,  aotç9.  Cf.  Romania,  t.  XI,  p.  348. 


280  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

qu'il  appelle  RT ',  laquelle,  écrit-il  1,  pouvait  «  remonter, 
pour  ses  éléments  anciens,  à  un  poème  du  dixième,  ou 
même  du  neuvième  siècle  ». 

Nous  doutons  fort  de  la  validité  de  ces  reconstructions, 
et  nous  dirons  plus  loin  pourquoi  nous  en  doutons  ;  mais 
supposons  ici  que  ces  versions  plus  archaïques  aient 
existé  et  précisément  telles  que  G.  Paris  les  a  rebâties  : 
sur  quels  indices  se  fonde-t-il  pour  les  dater  du  «  dixième 
siècle  »  ou  du  «  neuvième  »  ?  Il  ne  la  dit  nulle  part.  Ce 
qui  distingue  son  poème  hypothétique  RT  du  poème  con- 
servé, seraient-ce  certains  traits  de  mœurs  ou  de  costume 
si  particuliers  qu'ils  dussent  nécessairement  remonter 
au  dixième  siècle  ou  au  neuvième?  Nullement.  Ce  qui 
caractérise,  selon  G.  Paris,  ce  poème  RT,  c'est  seule- 
ment une  plus  grande  simplicité  dans  l'agencement  de 
certaines  scènes  :  c'est,  par  exemple,  que  l'épisode  de 
l'ambassade  de  Blancandrin  ny  existait  pas  encore,  ou 
que  le  mobile  de  Ganelon  y  était  la  cupidité,  non  pas 
encore  la  haine,  etc.  Entre  la  version  la  plus  simple  et 
la  plus  compliquée,  comment  apprécier  dès  lors  s'il  s'est 
écoulé  deux  siècles,  comme  le  suppose  G.  Paris,  ou 
trois  siècles,  ou  seulement  dix  ans  ou  trente  ? 

G.  Paris  a  eu  raison  de  chercher  des  archaïsmes  dans 
la  Chanson  de  Roland,  car  elle  devrait  en  contenir,  si 
elle  est  un  renouvellement  de  très  anciens  poèmes.  Mais, 
s'il  apparaît  au  terme  de  cette  discussion  qu'il  en  a  vai- 
nement cherché,  la  minutie  même  de  son  enquête  et  son 
échec  sont  des  faits  qui  se  retournent  contre  l'hypothèse. 

1.   Extraits,  p.  xu. 


HISTORIQUE    DES    THÉORIES  :   APRÈS    1884  l2Sl 

L'hypothèse  ayant  pris,  chez  M.  Rajna  entre  autres,  cette 
forme  qu'il  aurait  existé  sur  Roland,  dès  le  neuvième 
siècle,  un  poème  épique  régulier,  le  moins  que  nous 
puissions  faire  est  de  penser  que  ce  poème  devait  retenir 
certains  traits  de  la  réalité  historique,  encore  si  prochaine? 
se  modeler  sur  elle  :  pourquoi  dès  lors  y  a-t-il  entre  la 
réalité  historique  et  la  Chanson  de  Roland  un  si  prodi- 
gieux écart?  Par  exemple,  pour  le  récit  de  la  bataille,  un 
poème  presque  contemporain  de  l'événement,  «  issu  de 
l'événement  »,  devait  rappeler  en  quelque  mesure  la 
relation  très  vraisemblable  d  Eginhard  :  donc,  au  lieu  de 
maintenir  l'armée  de  Roland  dans  la  plaine  de  Roncevaux, 
ce  poème  devait  engager  les  Francs  en  pleine  montagne  ; 
au  lieu  d'un  carrousel  de  chevaliers  dans  une  large  vallée, 
il  devait  décrire,  comme  fait  Eginhard,  la  marche  des 
Francs  en  longue  file  dans  un  chemin  étroit  ;  l'attaque 
des  piétons  basques;  la  route  encombrée  par  le  train 
des  bagages  ;  le  désarroi  de  la  retraite  vers  Roncevaux. 
De  ces  récits  de  l'hypothétique  poème  primitif,  il  ne  reste 
plus  trace.  Il  en  est  ainsi  chaque  fois  que  l'on  tâche  de  se 
figurer  ce  que  devaient  contenir  les  originaux  supposés 
de  nos  chansons  de  geste  '  les  «  remanieurs  »  les  ont  tant 
remaniés  qu'ils  n'en  ont  rien  gardé. 

Qu'il  y  ait  eu  à  l'origine  sur  Roland  un  long  poème 
régulier,  ou  des  chants  lyrico-épiques,  ou  simplement 
des  récits  poétiques,  qu'y  mettrons-nous,  en  ce  poème  ou 
en  ces  chants  ou  en  ces  récits,  «  nés  sous  l'impression 
directe  du  désastre  »  ? 

Il  faudra  en  exclure  les  rares  personnages  historiques 
du  poème  conservé  :  Ogier,  car,  en  778,  Ogier  était  en 
disgrâce  ou   mort  ;  Girard  et  Ganelon,  car   ce   sont  des 


282  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

personnages  du  neuvième  siècle  ;  Jofroi  d'Anjou  et 
Richard  de  Normandie,  car  ce  sont  des  personnages  du 
dixième. 

Il  faudra  en  exclure  le  personnage  de  l'empereur  à  la 
barbe  fleurie,  deux  fois  centenaire,  car  en  778  Charles 
n'était  pas  empereur  et  n'avait  guère  que  trente-six  ans. 

Il  faudra  en  exclure  l'idée  que  Roland  meurt  en  martyr, 
car,  en  sa  courte  expédition  de  quatre  mois,  Charles, 
allié  de  princes  musulmans,  a  combattu  les  Musulmans 
sans  doute,  mais  aussi  les  chrétiens  de  Pampelune  et  les 
chrétiens  des  montagnes  basques,  et  c'est  dans  une 
bataille  contre  des  chrétiens  que  le  vrai  Roland  fut  tué. 

11  faudra  en  exclure  le  thème  de  la  trahison,  car 
Charles  en  778  ne  fut  trahi  par  personne  ;  et  le  thème 
de  la  vengeance  des  morts,  car  Charles  rentra  en  France 
sans  avoir  vengé  ses  morts. 

Il  faudra  en  exclure  le  nom  même  de  «  douce 
France  »  : 

De  plusurs  choses  a  remembrer  li  prist 
De  dulce  France.  .  . 

et  en  exclure  les  sentiments  que  ce  nom  représente,  car 
ils  sont  presque  inconcevables  au  temps  et  dans  l'entou- 
rage de  Charlemagne. 

Alors  tous  ces  sentiments,  ces  thèmes  et  ces  person- 
nages écartés,  que  restera-t-il  pour  remplir  ces  hypothé- 
tiques poèmes,  chants  ou  récits  du  viir3  siècle  ou  du  xie, 
qui  devaient,  dit-on,  «  aboutir  »  à  lixC/ianson  de  Roland  ? 
Il  ne  restera  rien  que  le  souvenir  d'un  incident  de  guerre 
assez  banal  en  soi  ;  rien  que  le  «  regret  »  d'un  personnage 


HISTORIQUE    DES    THÉORIES    :    APRÈS     1884  283 

que  personne,  deux  ou  trois  générations  après  sa  mort, 
ne  devait  plus  avoir  de  grandes  raisons  de  regretter. 

A  moins,  dira-t-on,  que  la  beauté  de  ces  antiques 
poèmes  (si  profondément  qu'ils  aient  été  transformés 
par  la  suite)  ne  les  aient  continûment  imposés  à  l'admi- 
ration et  à  l'imitation  de  tous.  Mais,  s'ils  furent  si  beaux, 
si  célèbres,  pourquoi  personne  n'en  a-t-il  parlé?  L'absence 
de  tout  témoignage  ancien  sur  eux  (si  l'on  interprète 
comme  on  doit  le  passage  de  l'Astronome  limousin  *), 
n'est-ce  pas,  contre  l'hypothèse  de  leur  existence,  un 
fait  considérable  ? 

Quoi  !  il  faudrait  admettre  que  des  «  chants  nombreux 
durent  naître  dans  l'armée  de  Charlemagne  aussitôt  après 
le  désastre  et  être  portés  par  elle  dans  tout  le  royaume  des 
Francs  »,  et  qu'«  il  y  en  eut  sans  doute  d'allemands,  qui 
périrent  sans  laisser  de  traces  »,  et  qu'  «  il  y  en  eut  de 
romans  qui  se  répandirent  dans  les  diverses  provinces  de 
la  France  du  Nord  »  ;  et  qu'  «  ils  furent  particulièrement 
bien  accueillis  et  probablement  dès,  ces  premiers  temps 
amplifiés  dans  la  Marche  de  Bretagne  »  2  ;  et  de  ces 
chants,  «  qui  s'accroissaient  dans  leur  marche  comme 
des  ondes,  formées  par  un  choc,  s'élargissent  autour  de 
leur  centre,  et  qui  traversèrent  toute  l'époque  carolin- 
gienne »  3,  personne  à  l'époque  carolingienne   ne  nous  a 

1.  M.  K.  Vorelzsch  dit  fort  Lien  à  ce  propos  :  «  Si  l'Astronome 
limousin  avait  connu  quoi  que  ce  fut  de  tels  chants,  il  n'aurait 
pas  omis  de  le  dire,  non  plus  que  les  auteurs  qui  l'ont  suivi  •> 
[Einfùhrung  in  das  Studium  der  altfranzôsichen  Literatur, 
Halle,  1905,  p.  127). 

2.  G.  Paris,  dans  la  Romania,   t.  XI,  p.  482-3. 

3.  Légendes  du  moyen  âge,  p.  7. 


284  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

rien  dit  !  Ces  poèmes  germaniques,  romans,  bretons,  ange- 
vins, «provinciaux,  puis  plus  largement  nationaux»,  «  qui 
surgissaient  sans  cesse  et  qu'une  génération  transmettait 
à  l'autre  »,  il  ne  s'est  trouvé  personne,  ni  au  viue  siècle, 
ni  au  ixe,  ni  au  xe,  ni  jusqu'aux  dernières  années  du  XIe, 
personne  pour  en  recueillir  un  seul  mot  ni  pour  y  faire  la 
moindre  allusion  ! 

Les  occasions  d'en  parler  ne  manquaient  point,  cepen- 
dant ;  et  par  exemple,  puisque,  selon  plusieurs  critiques, 
Turpin,  archevêque  de  Reims,  avait  été  introduit  en  ces 
poèmes  dès  une  époque  fort  reculée,  pourquoi  les  clercs 
du  ixe  et  du  xe  siècle,  qui  ont  abondamment  parlé  de 
Turpin  1,  n'en  ont-ils  fait  nulle  mention? 

Ce  silence,  dit-on,  s'explique  par  leur  dédain  pour 
la  poésie  en  langue  vulgaire.  —  Non,  car  leur  prêter  ce 
dédain,  c'est  encore  bâtir  une  hypothèse,  et  que  des  faits 
positifs  contredisent.  Si  les  clercs  se  sont  tus  sur  Roland, 
sur  Turpin,  etc. ,  jusque  vers  la  fin  du  xie  siècle,  aussi  long- 

1 .  Ici,  en  effet,  l'explication  tirée  de  la  rareté  des  textes  ne 
saurait  même  s'exprimer.  Nous  avons  conservé  l'épitaphe  de 
Turpin,  composée  par  l'un  de  ses  successeurs  à  l'archevêché  de 
Reims,  Hincmar  (845-882).  Elle  loue  les  vertus  ecclésiastiques  du 
prélat,  non  pas  ses  vertus  guerrières.  Nous  possédons  une  histoire 
assez  développée  de  l'épisçopat  de  Turpin,  composée  avant  948  : 
c'est  le  chapitre  XVII  du  livre  II  de  YHistoria.  ecclesiae  Remensis, 
par  Flodoard.  Flodoard  sait  résumer  les  actes  de  Turpin,  raconter 
qu'il  avait  d'abord  été  moine  à  Saint-Denis,  et  comment,  en  774, 
le  pape  Adrien  lui  envoya  le  pallium,  comment  il  acquit  à  son 
église  des  terres  et  des  immunités  ;  comment,  en  786,  il  remplaça 
par  des  moines  les  chanoines  de  Saint-Remy,  etc.  Flodoard  le  suit 
dans  le  détail  de  son  administration  épiscopale  ;  mais  de  ses  cam- 
pagnes de  guerre  et  des  chants  épiques  qui  les  auraient  célébrées, 
nulles  nouvelles. 


HISTORIQUE   DES    THÉORIES    :   APKÈS    1 8 8  i  285 

temps  que  nous  n'avons  point  de  poèmes  en  langue  vul- 
gaire, voici  qu'au  contraire  ils  se  mettent  à  parler  d'eux  à 
l'envi  à  partir  de  cette  date,  dès  que  les  poèmes  en  langue 
vulgaire  nous  apparaissent,  et  voici  qu'ils  nous  apportent, 
nombreux,  leur  témoignage  à  l'instant  précis  où  nous 
n'en  avons  plus  que  faire.  Nous  verrons  dès  la  fin  du 
XIe  siècle  le  moine  Raoul  le  Tourtier,  nous  verrons  au 
début  du  xnc  le  Moine  de  Silos,  puis  au  xne  et  au 
xulc  siècle,  depuis  Gilles  de  Paris  jusqu'à  Aubri  de 
Trois-Fontaines,  des  clercs  sans  nombre  exploiter  la 
Chanson  de  Roland  et  la  combiner  avec  les  chroniques 
carolingiennes  :  ils  ne  peuvent  même  plu  lires  ou  reco- 
pier les  manuscrits  d'Eginhard  sans  ajouter  à  son  texte 
des  gloses  prises  à  la  Chanson  de  Roland  *.  Pourquoi  les 
clercs  plus  anciens  auraient-ils  prêté  une  moindre  atten- 
tion aux  hypothétiques  Chansons  de  Roland  plus 
anciennes?  pourquoi  aurait-on  traité  les  modèles  avec 
moins  d'estime  que  les  remaniements?  Pourquoi  le 
silence  des  siècles  sur  Roland? 


La   théorie   des    origines   anciennes  des  chansons   de 
geste,  après  s'être  longtemps  passé  de  preuves  de  fait,  en 

1.  Voici  deux  exemples  entre  autres.  Le  manuscrit  de  Steinfeld 
de  la  Vita  Caroll  (Musée  Britannique,  n°  21109)  est  ainsi  glosé  : 
«  Dehoc  |"Hrodlando]  nostri  cantoresmulta  in  carminibus  cantant, 
dicentes  eum  fuisse  filium  sororis  Karoli  régis.  »  (Abel  et  Simson, 
Jahrbùcher,  2R  éd.,  1888,  t.  I,  p.  306,  n.  2.)  —  Jean  dTpres 
(j  1383),  transcrivant  en  son  Chronicon  Sithiense  (Dom  Martène, 
Thésaurus,  t.  III,  p.  492),  le  même  passage  de  la  Vita  Caroli, 
l'interpole  ainsi  :  «  Sano  et  incolumi  itinere  revertitur  exercitus, 
nisi  quod  in  Pyrenei  jugo  et  in  Rossidia  Valle  dolo  Guenelonis 
Viisconum  perfidiam  sunt  perpessi.  » 


l2S(>  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

a  enfin  cherché.  Elle  n'en  a  point  trouvé,  croyons-nous; 
mais  les  laits,  au  contraire,  se  sont  retournés  contre  elle. 
Et  quant  aux  idées,  tirées  non  pas  de  Tordre  des  faits 
concrets,  mais  de  Tordre  de  la  spéculation  romantique, 
qui  seules  lui  avaient  d'abord  servi  d'assises,  ses  parti- 
sans eux-mêmes  se  sont  chargés  de  les  réduire  peu  à 
peu  et  de  les  amenuiser.  Qu'est-ce,  au  fond,  que  l'histoire 
de  ces  idées,  sinon  l'histoire  de  leur  régression?  C'est 
tout  au  début,  aux  temps  de  Herder  et  des  Grimm, 
quelles  ont  battu  leur  plein  ;  puis,  tour  à  tour,  c'est 
Fauriel  qui  a  fait  la  critique  des  Grimm,  et  G.  Paris  la 
critique  de  Fauriel,  et  M.  Rajna  la  critique  de  G.  Paris, 
et,  réciproquement,  c'est  G.  Paris  qui  a  fait  la  critique  de 
M.  Rajna.  Et  chacune  de  ces  critiques  a  porté.  Finale- 
ment, une  seule  de  ces  idées  a  surnagé,  celle  que 
Fauriel,  en  1832,  avait  exprimée  ainsi  :  «  Il  est  impos- 
sible de  concevoir  Texistence  des  romans  de  chevalerie 
si  on  les  suppose  brusquement  inventés,  et  pour  ainsi 
dire,  de  toutes  pièces,  trois  ou  quatre  siècles  après  les 
événements  auxquels  ils  se  rapportent  1  »  :  d'où  la 
nécessité  logique  de  conclure  que  les  origines  de  ces 
romans,  faute  de  pouvoir  être  récentes,  devaient 
donc  être  anciennes.  «  Chants  lyrico-épiques  »,  «  poèmes 
épiques  carolingiens  »,  «  légendes  orales  »,  voilà  long- 
temps que  ces  termes  ne  représentent  plus  des  genres 
littéraires  définis  ;  ce  ne  sont  que  les  noms  donnés 
à  cette  nécessité  logique.  Elle  persista,  réelle,  aussi 
^longtemps  que  nul  ne  vit  d'issue  à  ce  dilemme  :  ou  bien 
la  Chanson  de  Roland  procède   de  très  anciens  modèles 

] .   Voyez  ci-dessus,  p.  203. 


HISTORIQUE    DES    IIIKORIES    :   APRÈS    1884  287 

du  temps  de  Charlemagne.  ou  bieu  ee  qui  serait,  en 
effet,  absurde  un  poète  du  xi"  siècle  L'a  arbitrairement 
inventée,  «  brusquement  »  et  «  de  toutes  pièces  »,  Mais 
depuis  vingt  ans  des  critiques,  et  M.  Phil.-Aug.  Becker 
le  premier,  ont  cherché  une  issue,  et,  croyons-nous,  ils 
l'ont  trouvée.  Constatant  1  échec,  ou,  au  moins.  1  épui- 
sement de  tant  de  théories  qui  avaient  reporté  aux  temps 
carolingiens  les  origines  de  la  Chanson  de  li<>land.  ils 
ont  repris,  pour  la  préciser,  l'idée  si  longtemps  méconnue 
de  Daunou  :  sans  croire  que  la  Chanson  de  Roland  aurait 
été  inventée,  h  brusquement  »  et  de  «  toutes  pièces  »  au 
xie  siècle,  ils  ont  cherché  pourtant  dans  la  vie  du  xie  siècle 
des  causes,  à  la  fois  prochaines  et  profondes,  qui  aient 
pu  ranimer  alors  le  souvenir  de  1  antique  expédition  de 
Charlemagne  et  de  la  bataille  où  mourut  Roland. 

Voilà  vingt  ans  et  plus  que  toutes  les  hypothèses  que 
l'on  peut  grouper  sous  la  rubrique  commune  de  «  théorie 
des  origines  anciennes  et  populaires  des  chansons  de 
geste  »  ont  achevé  de  donner  ce  qu'elles  devaient  donner 
d'utile.  Elles  ont  grandement  servi.  A  toute  époque,  en 
tout  ordre  d'études,  il  est  nécessaire  que  des  hypothèses 
générales  se  forment  :  sans  quoi  les  recherches  de  l'éru- 
dition s'arrêteraient  ou  tomberaient  en  sénilité.  A  son 
insu,  l'érudit  qui  se  croit  le  plus  fermé  aux  idées  des 
théoriciens  ne  travaille  que  sous  leur  impulsion,  et  les 
idées  des  théoriciens,  à  leur  tour,  sont  déterminées,  ou  tout 
au  moins  conditionnées,  par  les  courants  les  plus  pro- 
fonds, par  les  tendances  directrices,  par  les  grands  mou- 
vements de  l'esprit  du  temps.  Quelques  idées  générales, 
très  peu  nombreuses,  mais  intimement  liées  à  l'esprit  du 
xi \°  siècle,  ont  été-  nécessaires,  mais  ont  suffi  pour  susciter 


288  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

tout  un  admirable  mouvement  de  recherches  érudites,  et 
quelques  savants  ont  suffi  pour  l'orienter,  au  premier  rang 
desquels  les  frères  Grimm,  Fauriel,  G.  Paris,  M.  Pio 
Hajna.  Là  est  leur  vraie  gloire.  Il  ne  conviendrait  pas 
que  leurs  idées  fussent  réputées  intangibles  ;  il  importe 
au  contraire  qu'elles  ne  restent  pas  immobiles  ;  seule  la 
mort  est  immobile. 

C'est  l'un  de  ces  savants,  Jacob  Grimm,  qui  a  dit  : 
"/,  «  Il  est  nécessaire  que  les  doctrines,  les  sciences  et  les 
dogmes  des  hommes  passent,  chacun  après  avoir  accom- 
pli sa  destinée  '.  »  C'est  G.  Paris  qui  a  dit  :  «  La 
manière  dont  une  nation  conçoit  son  passé,  dont  elle  le 
rapporte  au  présent,  varie  et  doit  varier  avec  chaque 
génération  2.  »  C'est  le  digne  Fauriel  qui  a  dit  :  «  Une 
observation  capitale  dans  l'histoire  de  la  philosophie  est 
que  toutes  les  erreurs  et  toutes  les  découvertes  posté- 
rieures viennent  toutes  se  rattacher  à  des  systèmes 
antérieurs  comme  à  leur  occasion  ou  à  leur  cause  »  3, 
ce  qui  rappelle  la  formule  de  Guyau  :  «  Il  ne  faut  pas 
demander  aux  systèmes  d'être  vrais,  mais  de  le  devenir.  » 
Et  cela  doit  s'entendre  des  systèmes  de  nos  devanciers, 
mais  aussi  bien,  il  va  sans  dire,  du  système  incomplet, 
hésitant,  provisoire,  qu'à  notre  tour,  grâce  à  nos 
devanciers,  profitant  de  leur  effort,  nous  nous  risquerons 
à  proposer. 

1.  Voyez   Achim  von  Arnim  und  Jacob  und    Wilhelm  Grimm, 
bearbeitet  von  R.  Steig,  1904,  p.  118. 

2.  Voyez  sa  leçon  sur  l'œuvre   de   Paulin    Paris    La  poésie  au 
moyen  âge,  lre  série,  p.  253). 

3.  Pensée  recueillie   dans  les  papiers  de    Fauriel  et   citée  par 
Sainte-Beuve  (Rortraits  contemporains,  t.  II,  éd.  de  1847,  p.  525). 


RECHERCHE    l)'lNE    AUTRE    SOLUTION  289 

III 

RECHERCHE  D'UNE  AUTRE  SOLUTION 

Notre  point  de  départ  est  dans  cette  remarque.  Lors- 
qu'on lit,  en  les  comparant  entre  elles,  les  versions  fran- 
çaises et  étrangères  de  la  Chanson  de  Roland,  on  constate 
qu'elles  se  ressemblent  fortement.  Sans  doute,  chacune 
d'elles  offre  des  traits  qui  lui  sont  propres.  Par  exemple, 
dans  le  texte  d'Oxford,  le  récit  des  batailles  contre 
Marsile  a  été  peut-être  écourté  ;  le  Ruolandes  liet  fait 
du  siège  de  Gordoue  une  description  qui  manque  ailleurs  ; 
ou  bien  encore,  les  auteurs  des  versions  rimées,  pour 
raconter  quelques  combats  singuliers  de  plus,  ajoutent  ici 
une  tirade,  là  deux  ou  trois.  Mais  ces  additions,  coupures, 
transpositions  ne  changent  pas  grand'chose.  A  l'ordi- 
naire, dans  toutes  les  versions,  les  mêmes  récits  se  suc- 
cèdent dans  le  même  ordre  :  partout,  au  même  moment, 
le  même  chrétien  tue  le  même  païen  :  au  même  moment, 
Roland  tient  le  même  propos  à  Olivier,  qui  lui  fait  la 
même  réponse.  Cependant,  il  est  un  endroit  du  roman 
où  les  versions  cessent  de  concorder,  où  il  ne  s'agit 
plus  de  modifications  de  détail  d'un  récit  unique, 
mais  vraiment  de  récits  nouveaux.  Et  sur  quoi  portent 
ces  grandes  divergences  ?  Sur  la  question  de  savoir 
quels  honneurs  posthumes  ont  reçus  les  combattants  de 
Roncevaux.  Chose  singulière  !  La  légende  de  Roland 
tient  en  un  récit  consacré,  fixé,  figé  ;  elle  n'évolue  guère 
qu'en  tant  qu'elle  est  une  légende  de  corps  saints. 

J.  Bédier.  — Les  légendes  épiques,  t.  III.  19 


290  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

Ces  modifications  légendaires  intéressent  certaines 
églises,  reliées  entre  elles  par  certaines  routes.  Nous 
considérerons  nos  versions  en  leurs  relations  avec  ces 
routes,  avec  ces  églises.  Notre  thèse  est  que  la  légende 
de  Roland  s'est  formée  d'abord  à  l'état  de  légende  locale 
à  Ronce  vaux  même,  et  dans  les  églises  des  routes  qui 
passaient  par  Roncevaux  ;  et  que,  si  elle  a  pu  végéter 
obscurément  dans  ces  églises  dès  une  époque  peut-être 
ancienne,  elle  n'a  pris  corps  en  des  poèmes  qu'au  XIe  siècle. 

A  l'appui  de  cette  thèse,  nous  invoquerons  des 
textes,  mais  peu  nombreux  et  d'interprétation  très  diffi- 
cile. Tous  les  historiens  savent  combien  sont  rares 
les  documents,  soit  narratifs,  soit  diplomatiques,  qui 
concernent  les  régions  du  Sud-Ouest.  On  ne  possède 
pour  les  périodes  antérieures  au  xne  siècle  presque  pas 
un  acte  qui  soit  relatif  aux  églises,  même  les  plus  impor- 
tantes, des  diocèses  de  Pampelune  et  de  Bayonne  ;  à 
plus  forte  raison  on  est  dépourvu  de  renseignements 
sur  les  commencements  des  églises  de  Roncevaux,  les- 
quelles ne  furent  jusqu'au  xme  siècle  que  de  chétives 
maisons.  Saint-Romain  de  Blaye,  Saint-Seurin  de  Bor- 
deaux comptent  parmi  les  plus  antiques  sanctuaires  de 
France  et  parmi  les  plus  considérables  de  ceux  qui  nous 
intéressent  ici  :  mais  tous  leurs  titres  anciens  ont  péri, 
jusqu'au  dernier  bout  de  parchemin.  Nous  sommes  donc 
plus  mal  outillés  pour  étudier  la  légende  de  Roland  que 
pour  étudier  une  autre  légende  épique  quelconque. 

Nous  devrons  nous  contenter  du  peu  que  nous  avons. 
Nous  recueillerons  avec  minutie  les  moindres  textes. 
Nous  les  critiquerons  un  à  un,  et  ce  sera  une  série  de 
discussions  de  détail,  qui  paraîtront  d'abord  au  lecteur 


M  TACHES  TOPOGRAPHIQUES  DE  LA  LÉGENDE     291 

assez  indifférentes.  Pourtant,  parvenu  au  terme  de  ce 
catalogue  de  faits  menus,  nous  tâcherons  d'en  proposer 
une  interprétation  d'ensemble  ;  alors  il  apparaîtra,  nous 
l'espérons  du  moins,  que  ces  faits  suffisent  à  établir  l'an- 
cienneté et  la  solidité  des  liens  topographiques  qui 
attachent  notre  légende  à  ces  églises. 


A.    La    légende  de    Roland   en    ses    rapports  avec  les 

ÉTAPES      DES     ROUTES     OUI     MENAIENT     A      PaMPELUNE     PAR 
RONCEVAUX. 

1.   L'Espagne  dans  la  Chanson  de  Roland. 

Nos  poèmes  décrivent  fort  mal  l'Espagne.  La  version 
d'Oxford  nomme  en  Espagne  une  seule  région,  la  Galice  ', 
un  seul  fleuve,  l'Ebre  2,  et  seulement  quatre  grandes 
villes  :  Séville,  Tortose  3,  Saragosse,  Cordoue.  Elle 
représente  de  la  façon  la  plus  inexacte  la  distance  de 
Saragosse  à  Cordoue,  des  Pyrénées  à  Saragosse.  Pourtant, 
elle  mentionne  aussi  trois  ou  quatre  villes,  dont  les  noms, 
moins  universellement  répandus,  sont  par  là  plus  inté- 
ressants, s'il  faut  retenir  cette  remarque  de  M.  G.  Baist 4  : 
«  Balaguer  (Balasgued,  v.  200),  Berbegal  près  de  Bar- 
bastre(Brigal,  v.  889,  1961),  Valtierra  (Valterne,  v.  199) 

1.  Voir,  pour  les  références,  ici  et  en  ce  qui  suit,  l'Index  des 
noms  propres  de  l'édition  Stengel. 

2.  m  L'ewe  de  Sebre.  »  Voyez,  dans  la  Zeitschrift  fiir  romanische 
Philologie,  t.  XV,  p.  518,  l'explication  que  M.  W.  Foerster  a 
proposée  de  cette  forme. 

3.  Séville  et  Tortose  ne  sont  nommées  qu'en  passant. 

4.  Variationen  ùber  Roland,  p.  217. 


292  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

formaient  (vers  Tan  1100)  les  avant-postes  du  territoire 
musulman.  On  a  certainement  combattu  autour  de  ces 
villes,  bien  que  l'histoire  de  ces  temps,  si  incomplète, 
ne  nous  apprenne  que  la  chute  de  Huesca  en  1096  et  de 
Tudela  (Tuele,  v.  200)  en  1114;  en  sorte  que,  sur  la 
route  des  pèlerins  par  le  Port  d'Aspre  et  Jaca,  on  pou- 
vait entendre  parler  de  ces  villes.  » 

A  part  ces  quelques  désignations  de  localités  réelles  *, 
les  autres  semblent  et  sont  probablement  pour  la  plu- 
part fabriquées  à  plaisir  :  Comibles,  la  Terre  de  Pine, 
Durestant,  Marbrise,  Marbrose,  Haltoïe,etc.  ;  et  les  textes 
plus  récents  ne  font  qu'enchérir  sur  cette  ignorance  ou 
sur  cette  indifférence;  c'est  sans  doute  aune  géographie 
fantastique  qu'appartiennent  des  noms  tels  que  Bessen- 
conde,  Morinde,  Borcadoigne,  Barburegne,  Brillance,  etc. 

Or,  ce  qui  est  curieux,  le  poète  de  la  version  d'Oxford, 
si  mauvais  géographe,  va  devenir  précis,  dès  qu'il  ramè- 
nera Charlemagne  vers  les  Pyrénées,  et,  ce  qui  est  aussi 
remarquable,  les  rédacteurs  les  plus  récents,  à  leur  tour, 
dès  ce  même  moment,  ajouteront  aux  indications  exactes 
du  texte  d'Oxford  des  indications  non  moins  exactes. 

Notre  itinéraire  sera  celui  de  nos  poètes,  c'est-à-dire 
que  nous  suivrons  la  marche  de  Charlemagne  revenant 
vers  la  France. 

1.  Peut-être  peut-on  y  ajouter  celle-ci.  Au  v.  956,  il  est  ques- 
tion d'un  païen,  Margarit  de  Séville,  qui  «  tient  la  tere  entre 
qu'as  Cazmarine  ».  On  peut  songer  à  identifier  ce  lieu  à  Cama- 
rinas,  port  de  mer  en  Galice,  à  soixante  kilomètres  au  nord-est 
de  Compostelle.  —  Je  ne  retiens  pas,  en  ce  relevé  des  villes  d'Es- 
pagne, «  Karthagene  »  (v.  1915),  qui,  d'après  le  contexte,  semble 
désigner  une  ville  d'Orient. 


ATTACHES  TOPOGRAPHTQL'ES  DE  LA  LÉGENDE  !  LA  RUNE   293 


2.  Pampelune  et  la  Bune. 

Son  armée  va  gagner  Roncevaux;  elle  passera  donc 
par  Pampelune  ou  à  ses  abords.  Cette  ville  tient  une 
place,  comme  on  a  vu,  dans  l'histoire  légendaire  de 
Gharlemagne  ;  mais  ni  le  texte  d'Oxford  ne  la  nomme, 
ni  aucune  autre  version  de  la  Chanson  de  Roland  K 
Pourtant,  dans  le  manuscrit  V'\  et  là  seulement,  Gane- 
lon,  faisant  route  vers  Saragosse,  dit,  parlant  à  son 
cheval  : 

«  Vu  passari  la  grant  aigua  de  Runa  2.  >> 

On  chercherait  en  vain  ce  nom  sur  les  cartes  de 
l'Espagne.  Mais,  dans  la  Chronique  de  Turpin,  on  lit 
que  Charlemagne,  ayant  passé  de  France  en  Espagne, 
ses  troupes  «  cooperuerunt  totam  terram  a  flumine  Rune 
usque  ad  montem  qui  distat  ab  urbe  tribus  leucis  via 
Jacobitana  ».  Deux  autres  textes,  l'un  du  xme,  l'autre 
du  xve  siècle,  mis  en  lumière  par  M.  Antoine  Thomas3, 
montrent  que  l'Arga,  rivière  de  Pampelune,  était  aussi 
appelée  la  Rune.  Le  Guide  des  Pèlerins  4  en  décrit  ainsi 
le  cours  :  «  De  Portibus  vero  Cisereis  flumen  sanum 
egreditur,  quod  a  multis  Runa  dicitur  et  decurrit  Pam- 

1.  Si  ce  n'est  celle  qu'a  publiée  M.  A.  d'Ancona,  Il  Tesoro  di 
Brunetto  Latini  versificato  (dans  les  publications  de  la  R.  Acca- 
demia  dei  Lincei),  Rome,  1889,  p.  123. 

2.  Éd.  Kolbing-,  vers  228.  Sur  l'ancienneté  de  cette  strophe, 
voyez  G.  Paris,  dans  la  Bornania,  t.  XI,   p.  499. 

3.  Voyez  la  Bornania,  t.  XXIII,  p.  147-8. 

4.  Éd.  Fita  et  Vinson,  p.  8. 


29  I  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

piloniam  ;  ad  Pontem  Reginae  1  decurrunt  Arga  simul 
et  Runa  2.  »  La  rédaction  du  manuscrit  F4  a  été  compo- 
sée au  fond  de  l'Italie  ;  par  quelle  fortune  le  poète 
italien  a-t-il  pu  se  procurer  le  nom  de  ce   cours  d'eau? 


1.  Puente-la-Reina,  au  sud  de  Pampeluue,  point  de  jonction 
des  routes  de  pèlerins. 

2.  L'auteur  du  Guide,  en  faisant  venir  la  Runa  du  Port  de  Cize, 
a  d'ailleurs  commis  une  méprise.  Le  petit  cours  d'eau  qui,  des- 
cendant du  Port  de  Cize,  passe  à  Roncevaux  et  à  Burguete,  est 
l'Urrobi,  qui  va  plus  loin  se  jeter  dans  l'Irati,  affluent  de  l' Aragon. 
C'est  la  seule  erreur  que  nous  ayons  remarquée  dans  le  Guide  ; 
elle  est  facile  à  expliquer.  En  effet,  le  chemin  de  Roncevaux  à 
Pampelune,  après  avoir  quitté  l'Urrobi  à  Burguete,  traverse  l'Erro, 
autre  affluent  de  l'Irati,  et  gagne  la  vallée  de  l'Arga,  qu'il  suit 
pendant  une  vingtaine  de  kilomètres.  Il  n'y  a  aucun  doute  sur  cet 
itinéraire,  puisque  le  Guide  (p.  5)  indique,  entre  Biscarellus  ("Nis- 
carret,  dans  la  vallée  de  l'Erro)  et  Pampelune,  la  localité  de  Reso- 
gna,  aujourd'hui  Larrasona,  sur  la  rive  droite  de  l'Arga  (voir  le 
croquis,  p.  299).  L'auteur  a  parfaitement  pu  croire  que  la  tête  de 
l'Arga-Runa  était  le  ruisseau  qu'il  avait  suivi  entre  Roncevaux  et 
Burguete.  De  Pampelune,  le  chemin  des  pèlerins,  abandonnant 
très  certainement  la  vallée  de  l'Arga  qui  fait  un  coude  prononcé 
vers  l'Ouest,  allait  directement,  comme  la  route  moderne,  à 
Puente-la-Reina,  où  l'on  retrouve  l'Arga.  Mais  si  le  voyageur, 
qui  avait  entendu  donner  plus  haut  le  nom  de  Runa  à  la  rivière, 
n'a  pas  su  la  reconnaître  sous  le  nom  d'Arga,  on  comprend  qu'il 
ait  pu  croire  qu'il  y  avait  deux  rivières  distinctes,  et  qu'en  rédi- 
geant le  Guide,  il  ait  appelé  Arga  l'affluent  que  la  rivière  princi- 
pale reçoit  précisément  à  Puente-la-Reina.  Il  ne  faut  pas  s'étonner 
de  cette  confusion.  Aujourd'hui  encore,  sur  les  cartes  très  insuffi- 
santes de  cette  région,  la  même  rivière  porte  parfois  deux  noms, 
et  il  est  difficile  de  débrouiller  cette  hydrographie.  Comment  un 
pèlerin  du  xnc  siècle,  qui  n'avait  pas  de  cartes,  s'y  serait-il 
retrouvé? 


ATTACHES    TOPOGRAPHIQUES    :    LE    PORT    d'asPRE        295 


3.   Le  Port  d'Aspre. 

La  Chanson  de  Roland  nomme  par  deux  fois  «  les 
porz  d'Aspre  •  ».  Aspera  Vallis  est  au  moyen  âge  l'un 
des  noms  du  Col  de  Jaca  ou  Somport 2,  l'un  des  princi- 
paux passages  des  Pyrénées.  Là  s'élevait  l'hôpital  illustre 
de  sainte  Christine,  que  le  Guide  des  Pèlerins  3  loue  en 
ces  termes  :  «  Dieu  a  institué  trois  colonnes  nécessaires 
entre  toutes  pour  le  soutien  de  ses  pauvres,  l'hospice  de 
Jérusalem,  celui  du  Mont  Saint-Bernard  et  celui  de 
sainte  Christine,  au  Port  d'Aspre.  Lieux  sacrés,  maisons 
de  Dieu,  réfection  des  saints,  repos  des  pèlerins,  conso- 
lation des  malheureux,   salut    des   malades,    asile  pour 

1.  Un  païen,  se  vantanl  de  vaincre  Roland,  s'écrie,  selon  le 
manuscrit  d'Oxford  (v.  869)  : 

«  De  tute  Espaigne  aquiterai  les  pans 

Des  Porz  d'Espaigne  entre9qu'a  Durestant.  » 

Mais,  au  lieu  des  mots  «  Des  Porz  d'Espaigne  »,  les  leçons  des 
autres  manuscrits  (  V*  Da  li  Porti  d'Aspre,  V1  De  les  Porz  d'Aspre, 
C  Des  les  Porz  Vaspre)  portent  à  croire  que  l'original  disait  «  Des 
les  Porz  d'Aspre  ».  —  Au  v.  1103,  Olivier  dit  à  Roland  : 

«  Guardez  amunt  devers  les  Porz  d'Espaigne, 
Veeir  poez,  dolente  est  la  rereguarde.  » 

Telle  est  la  leçon  du  manuscrit  0.  V*  (Sire,  garde  deçà  ver  li 
Port  d'Aspre)  et  C  (Gardez  a  mont  ça  devers  les  Porz  d'Aspre) 
offrent  peut-être,  ici  encore,  le  texte  primitif. 

2.  Sur  le  territoire  d'Urdos  (Basses-Pyrénées). 

3.  P.  3.  Cet  hôpital  se  trouvait  à  deux  kilomètres  de  Somport; 
voyez  P.  Raymond,  Dictionnaire  topographique  de$  Basses-Pyré- 
nées, au  mot  Somport. 


l2!M>  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

les  morts  comme  pour  les  vivants  !  Ceux  qui  ont  établi 
ces  maisons  saintes,  quels  qu'ils  soient,  posséderont  le 
royaume  de  Dieu.  » 

4.  Le  Port  de  Cize. 

Mais  ce  n'est  pas  vers  le  Somport,  c'est  vers  un  autre 
passage  des  Pyrénées  que  le  poète  de  la  Chanson  de 
Roland  achemine  la  santa  gesta  L  Quand  Ganelon  con- 
vient avec  les  Sarrasins  du  lieu  de  l'embuscade,  il  leur 
désigne  «  les  Ports  de  Gize  »  2.  Plus  tard,  un  songe 
prophétique  transporte  Charlemagne  «  as  greignurs  Porz 
de  Sizer  »  3  :  c'est  là  que  le  malheur  l'attend. 

Ce  nom  est  resté  mystérieux  aux  commentateurs  jus- 
qu'au jour  où  P.  Raymond  4  leur  apprit  qu'il  est  encore 
aujourd'hui  bien  vivant  :  «  Le  pays  de  Cize  est  la  vallée 
qui  comprend  le  canton  de  Saint-Jean-Pied-de-Port  en 
entier  et  la  commune  de  Suhescun.  »  Le  nom  est  attesté 
anciennement  :  Vallis  quae  dicitur  Cirsia,  dans  une 
bulle  de  Pascal  II  (1106) 5;  Portus  Ciserae  ou  Ciserei, 
dans  le  Guide  des  Pèlerins  6  ;  Cisera,  dans  une  hvmne  du 
xne  siècle  ~.    Les    clercs   du  moyen  âge  rattachaient   ce 

1.  C'est  ainsi  que  Dante  (Inf.,  XXXI,  18)  appelle  la  troupe  des 
compagnons  de   Roland. 

2.  «  Li  reis  serat  as  meillors  porz  de  Sizer  »  (Manuscrit  0, 
v.  583). 

3.  Vers  718. 

4.  Revue  de  Gascogne,  t.  XI  (1869),  p.  365.  Cf.  son  Dictionnaire 
topographique  des  Basses-Pyrénées,  au  mot  Cize. 

5.  Il  sera  parlé  plus  loin  de  cette  bulle. 

6.  P.  4,  5,  etc. 

7.  Analecta  hymnica,  p.  parGuido-Maria  D rêves,  fascicule  XVII, 
p.  210. 


ATTACHES  TOPOGRAPHIQUES  !  RONCE  VAUX      297 

nom  à  celui  de  César  :  Bort  Schezaroun,  dit  le  géographe 
arabe  Edrisi  (Moi)  *;  Porta  Cesaris,  dit  le  poète  du 
Ruolandes  liet  2. 

o.   Roncevaux. 

a)  L'emplacement  de  la  bataille.  Si  l'on  vient  de  Pam- 
pelune,  une  route  en  terrain  plat,  longue  de  deux  kilo- 
mètres environ,  mène  de  Burguete  à  Roncevaux3. 

Une  plaine  de  forme  elliptique  :  le  plus  grand  axe  de 
l'ellipse  a  cinq  kilomètres,  l'autre  trois.  Tout  autour, 
des  hauteurs  gazonnées  et  boisées,  qui.  vu  l'altitude  de 
la  vallée  (962  mètres),  font  l'effet  de  collines  plutôt  que 
de  montagnes.  Des  prairies,  des  bosquets  de  beaux 
hêtres,  des  eaux  vives  :  les  voyageurs  disent,  tous  plus 
ou  moins  déçus,  l'aspect  non  pas  grandiose  ni  farouche, 
mais  riant  et  modéré,  du  paysage. 

1.  Cité  par  X.  de  Cardaillac,  La  bataille  de  Roncevaux,  dans  la 
Bévue  des  Pyrénées,  1910. 

2.  «  Thô  troumete  irae  vile  g-ewis  YVie  er  wâre  in  Porta  Cesaris  » 
(éd.  W.  Grimm.  v.  3030  . 

3.  Il  existe  de  nombreuses  descriptions  de  Roncevaux.  Voici 
l'indication  de  celles  que  j'ai  lues:  Ludovic  Letronne,  L'abbaye  de 
Roncevaux,  dans  le  Bulletin  de  la  société  Ramond,  t.  V  1870), 
p.  140  ;  D.  Hilario  Sarasa,  Roncesvalles,  resena  histôrica  de  su  real 
casa,  Pampelune,  1878  ;  J.-J.  Marquet  de  Vasselot,  Xotes  sur 
l'abbaye  de  Roncevaux,  dans  les  Mémoires  de  la  Société  des  anti- 
quaires de  France,  VIe  série,  t.  V  (1894-")),  p.  195  ;  Jacques  Por- 
cher, Roncevaux,  dans  le  Tour  du  monde,  1895,  p.  403;  Pio  Rajna, 
A  Roncisvalle  dans  le  recueil  intitulé  Homenaje  â  Menendez  y 
Pelayo,  Madrid,  1899,  t.  II,  p.  383;  G.  Paris,  Roncevaux,  dans  les 
Légendes  du  moyen  âye,  Paris,  1903  ;  X.  de  Cardaillac,  La  bataillr 
de  Roncevaux,  dans  la  Revue  des  Pyrénées,  1910. 


298  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

Est-ce  bien  dans  cette  vallée  ou  à  ses  abords  que  les 
Basques,  en  Tan  778,  massacrèrent  l'arrière-garde  de 
Charlemagne  ?  Nous  voudrions  en  être  tout  à  fait  sûrs  l. 
Mais  Roncevaux  n'est  nommé  que  dans  les  romans  ou 
en  des  textes  dérivés  des  romans.  Eginhard  et  les  annales 
carolingiennes  se  bornent  à  dire  que  les  troupes  franques 
furent  attaquées  «  à  la  cime  des  monts  Pyrénées  », 
«  in  ipso  Pyrinei  jugo  »,  «  in  Pyrinei  saltus  summitate  », 
ce  qui  est  vague,  et  c'est  pourquoi  plusieurs  historiens 
modernes  ont  pris  le  parti,  faute  de  témoignages,  de 
laisser  en  blanc  le  nom  de  la  bataille  de  778  2.  Tout  ce 
qu'on  sait,  en  effet,  c'est  que  Charles  venait  de  Pampe- 
lune.  Or,  qui  dit  Pampelune  dit  vraisemblablement, 
mais  non  pas  nécessairement,  Roncevaux.  Sans  doute  la 
route  de  Pampelune  à  Dax  par  Roncevaux  est  la  plus 
normale.  Mais  peut-être  Charles  eut-il  quelque  raison, 
stratégique  ou  autre,  de  l'éviter  :  il  a  pu,  par  exemple, 
la  savoir  ou  la  croire  barrée  par  l'ennemi.  S'il  en  fut 
ainsi,  et  nul  ne  sait  s'il  n'en  fut  pas  ainsi,  un  coup  d'ceil 
sur  la  carte  montre  que  Charles  avait  à  sa  disposition 
un  autre  passage  :  le  Col  de  Velate.  C'est  la  route  que 
déterminent  ces  noms,  Ostiz,  Olagùe,  Velate,  Elizondo, 
Val  de  Baztan.  Route  très  ancienne,  pratiquée  dès  avant 


1.  Qu'il  me  soit  permis  de  dire  toute  ma  reconnaissance  à 
M.  Lucien  Gallois  et  à  M.  Camille  Jullian,  à  qui  je  dois  maints 
renseignements  et  maints  conseils.  M.  Camille  Jullian  a  parcouru 
plusieurs  fois  l'antique  route  du  Col  de  Bentarte,  décrite  plus  loin. 

2.  Ainsi  ont  fait,  par  exemple,  Abel  et  Simson  en  leurs  Jahrbù- 
cher  des  friinkisclien  Reiches  unter  Karl  dern  Grossen,  2°  éd., 
t.  I,  p.  305:  c<  La  Légende,  disent-ils,  peut  avoir  raison  quand  elle 
place  l'affaire  dans  la  vallée  de  Roncevaux.  » 


ATTACHES    TOPOGRAIMIIOL'KS    :     RONCEVA1   X 


299 


l'ère   chrétienne   comme  de  nos  jours,  et   si   Pompée  a 
fondé  Pampelune,  c'est  sans  doute  qu'il  a  voulu,  me  dit 


S*  Jean  -  le  -  Vieux 
'Sfjefan  -Pied-de-Port 
Pc* 


Légende 
Routes  modernes  = 
Sentier  _ 


Les  deux  routes   qui   s'oiï'raienl  à  Chailema^ne. 

M.  Camille  Jullian,  établir  une  place  forte  au  carrefour 
naturel  de  la  route  de  Roncevaux  et  de  celle-ci.  Celle-ci 
est  aussi    courte  que   Fautre,    et   plus   facile   encore,   le 


300  LA  CHANSON  DE  ROLAND 

Col  de  Velate  n'étant  qu'à  868  mètres  d'altitude,  l'autre 
étant  à  1.222  mètres.  Sur  la  route  du  Col  de  Velate,  les 
emplacements  ne  manquent  pas  où  les  Basques  auraient 
pu  disposer  leur  embuscade,  telle  que  la  décrit  Eginhard, 
et  rejeter  les  Francs  dans  quelque  «  vallis  subjecta  1  ». 
Il  n'est  donc  pas  prouvé  qu'il  y  ait  jamais  eu  une 
bataille  de  Ronce\aux. 

Si  Charlemagne  pourtant  est  revenu  d'Espagne  par 
Roncevaux,  comme  il  est  plus  probable,  telle  est  la 
nature  des  lieux  qu'on  peut  décrire  de  façon  assez  sûre  son 
trajet  et  déterminer  l'emplacement  de  la  bataille. 

Aujourd'hui,  quand  on  veut  aller  de  Roncevaux  à 
Saint-Jean-Pied-de-Port,  on  trouve  à  Ibaneta,  près  des 
ruines  d'une  chapelle,  l'amorce  de  deux  routes  :  celle 
du  haut,  par  le  Col  de  Bentarte  et  Château-Pignon; 
celle  du  bas,  qui  descend  la  vallée  de  la  Nive  d'Arnéguy, 
autrement  dite  le  Val-Carlos.  C'est  celle-ci,  une  belle 
route  en  lacets,  que  les  touristes  prennent  aujourd'hui 
de  préférence,  et  c'est  celle  que  G.  Paris,  entre  autres, 
a  suivie.  Elle  est  moderne,  n'ayant  été  achevée  qu'en 
1883.  Pourtant  des  sentiers  ont  dû  de  tout  temps  per- 
mettre de  descendre  par  là.  Le  Guide  des  Pèlerins  nous 
est  témoin  que  de  nombreux  voyageurs  prenaient  en 
effet  par  le  Val-Carlos;  c'est  dans  le  Val-Carlos,  dit 
aussi  le  Guide,  que  campait  Charlemagne  quand  il  enten- 
dit sonner  l'olifant  de  Roland  ~.  Il  ne  semblait  donc  pas 

< 

1.  En  1794,  les  Espagnols  ayant  leur  quartier-général  à  Pam- 
pelune,  les  opérations  de  l'armée  française  des  Pyrénées  se 
sont  déroulées  aussi  bien  sur  la  route  de  Velate  que  sur  l'autre. 

2.  Éd.  Fita,  p.  15  :  «  Ju.vta  vero  montem  illum  [qui  dicitur 
Portus   CiseraeJ,  versus  scilicet   septentrionem,  est    vallis    quae 


tncevaux 

lapelle  S '*  Jacques  (Ruine) 

hapelle  S t  Esprit 


Roi  > 


ATTACHES  TOPOGRAPHIQUES  :  RONCE  VAUX      301 

invraisemblable  au  xn''  siècle,  cette  légende  le  montre, 
qu'une  armée  eût  emprunté  la  vallée  de  la  Nive  d'Arné- 
guy,  et  de  nos  jours  un  bon  connaisseur  de  la  région, 
P.  Raymond,  a  estimé  aussi  que  Charles  a  pu  diviser 
ses  troupes  et  en  faire  passer  certains  corps  par  cette 
vallée  l.  Mais  P.  Raymond  n'a  point  insisté  sur  cette 
hypothèse,  et  les  topographes  venus  après  lui  ont  bien 
vu  2  que  la  vraie  route  pour  une  armée  pourvue  d'équi- 
pages, c'est  l'autre,  celle  du  Col  de  Bentarte  ou  Port  de  | 
Cize  3.  C'est  un  chemin  de  crête,  en  certains  lieux  une 
large  piste.  Dans  la  plus  grande  partie  de  son  trajet, 
elle  se  maintient  sur  un  dos  d'àne  ;  il  a  beau  pleuvoir, 
l'eau  s'écoule  aussitôt  dans  les  ravins  qui  la  bordent  ; 
elle  reste  toujours  en  bon  état  de  service.  Elle  repose 
d'ailleurs  presque  partout  sur  le  roc  et  subsiste  sans 
empierrement.  Aussi  est-ce  de  tout  temps  celle  qu'ont 
prise  les  troupes  qui  ont  voulu  passer  de  France  en 
Espagne  ou  d'Espagne  en  France  :  on  la  nomme  aujour- 
d'hui Chemin  de  l'artillerie  ou  encore   Chemin  de  Napo- 

dicitur  Yallis  Caroli,  in  qua  hospitatus  fuit  Carolus  cum  suis 
exercitibus,  quando  pugnatores  in  Runciavalle  occisi  fuere;  per 
quam  etiaro  peregrini  multi  ad  sanctum  Jacobum  tendentes  tran- 
seunt,  nolentes  montem  ascendere.  » 

1.  P.  Raymond,  La  question  de  Roncevaux  [Revue  de  Gascogne, 
1869,  p.  368).  Voyez  aussi  Léon  Gautier,  La  Chanson  de  Roland, 
Tours,  1872,  note  du  vers  892.  Léon  Gautier  y  donne  un  extrait 
d'un  mémoire,  resté  inédit,  de  P.  Raymond. 

2.  Voyez  surtout  X.  de  Cardaillac,  La  bataille  de  Roncevaux 
(Revue  des  Pyrénées,  1910  ,  p.  654. 

3.  La  description  la  plus  détaillée  et  la  meilleure  que  j'en  con- 
naisse est  celle  de  M.  Louis  Colas,  La  voie  romaine  de  Rordeaux 
à  Astorga  dans  sa  traversée  des  Pyrénées  [Revue  des  études 
anciennes,  1912). 


302  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

léon  (parce  que  Sonlt  l'a  traversée).  Il  est  à  peu  près  hors 
de  doute  que,  si  Charles  a  pris  par  Roncevaux,  le  Port 
de  Gize  fut  sa  route. 

Il  aura  donc  monté  de  Roncevaux  (962  mètres)  à 
Ibaneta  (1.066  mètres),  se  sera  engagé  sur  le  chemin 
en  corniche  qui  côtoie  le  flanc  sud  de  TAltabiscar,  aura 
atteint  le  Col  de  Bentarte  (1.222  mètres),  puis  sera  des- 
cendu sur  Château-Pignon  (1.130  mètres)  et  Saint-Jean- 
Pied-de-Port. 

Sur  cette  route,  si  l'on  cherche,  comme  l'indique  la 
relation  dEginhard,  un  lieu  d'embuscade  couvert,  domi- 
nant un  chemin  étroit,  et  une  vallis  subjecta,  un  seul 
emplacement  convient  tout  à  fait.  Les  Basques,  sétant 
cachés  dans  les  bois  de  TAltabiscar,  auront  coupé  la 
route  aux  Francs  qui  montaient  sur  le  flanc  de  la  mon- 
tagne entre  Ibaîieta  et  le  Col  de  Lépéder,  et  les  auront 
rejetés  dans  le  fond  du  ravin.  Si  les  Basques  avaient 
d'abord  laissé  passer  sans  encombre  toute  l'armée  de 
Charles,  et  s'ils  se  sont  contentés  d'arrêter  ce  qui  peut 
tenir  de  troupes  convoyant  des  mulets  et  des  bagages  sur 
un  ruban  de  route  de  mille  à  quinze  cents  mètres,  ce 
flanc  de  la  montagne  fut  le  lieu  du  massacre  *.  Mais  si, 
comme  les  annales  carolingiennes  le  donnent  à  penser, 
l'échec  subi  par  les  Francs  fut  vraiment  grave,  si  les 
Basques  n'ont  pas  attendu  que  les  derniers  traînards  se 
fussent  engagés  dans  la  montée  de  TAltabiscar,  plus  on 
se  représentera   une    bataille   importante,  plus  on  sera 


i.  C'est,  semble-t-il,  à  cette  hypothèse  que  s'arrête  M.  de  Car- 
daillac  {art.  cité),  qui  ne  veut  pas  que  l'on  se  soit  battu  plus  bas 
qu'Ibaîleta. 


ATTACHES  TOPOGRAPIUQUES  '.    RONCEVAUX      303 

tenté  de  croire  que  les  Francs  ont  aussi  combattu  plus 
bas,  jusque  vers  Roncevaux. 

C'est  ainsi  que  M.  Jullian,  M.  de  Cardaillac,  M.  Louis 
Colas,  le  texte  d'Éginhard  à  la  main,  décrivent  la  bataille, 
et  si,  comme  il  est  probable,  Charlemagne  est  revenu  de 
Pampelune  par  Roncevaux,  on  ne  voit  guère  en  effet 
qu'on  puisse  se  la  représenter  autrement. 

La  relation  de  la  Chanson  de  Roland  est  tout  autre.  A 
l'examiner,  on  constate  pourtant  que  le  poète,  s'il  est 
très  indifférent  à  la  vérité  historique  (puisqu'il  fait  com- 
battre ses  preux  à  cheval  et  dans  la  vallée),  n'est  pas 
indifférent  à  la  vérité  topographique.  Certes,  les  lettrés 
qui  se  sont  donné  la  joie  de  lire  à  Roncevaux  la  Chanson 
de  Roland  ont  tous  à  bon  droit  déploré  de  n'y  trouver 
presque  aucun  trait  qui  dépeigne  très  spécialement  cette 
vallée.  Le  vieux  poète  est  bien  «  peuple  »  en  ceci  que 
quelques  mots  [mont,  tertre,  pui,  val,  larlz,  roche,  champ, 
perron)  suffisent  à  son  vocabulaire  descriptif.  Cependant, 
il  a  fort  bien  su  choisir  pour  Charlemagne  la  vraie  route, 
non  parle  Val-Carlos,  mais  le  Port  de  Cize,  dont  le  Val- 
Carlos  n'a  jamais  fait  partie-.  De  plus,  il  a  fort  bien  su, 
voulant  disposer  l'action  de  son  drame  sur  deux  scènes, 
peindre  deux  décors  fortement  contrastés,  tels  que  la 
nature  les  lui  présentait  :  le  Port  de  Cize,  paysage  de 
haute  montagne,  où  passe  Charlemagne;  Roncevaux, 
paysage  de  vallée  et  presque  de  plaine,  où  combat  Roland, 
D'une  part,  comme  la  excellemment  remarqué  G.  Paris  *, 
«  des  gorges  profondes,  de  hauts  rochers  sombres  lais- 
sant entre  eux  d'étroits  défilés  »  : 

1.  Légendes  du  moyen  âge,  p.  43,  cf.  p.  23. 


304  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

814        liait  sunt  li  pui  et  li  val  tenebrus, 

Les  roches  bises,  les  destreiz  merveillus  ;... 

1830       Hait  sunt  li  pui  et  tenebrus  et  grant, 
Li  val  parfunt  e  les  ewes  curant...  ; 

c'est  le  Port  de  Gize  que  traversent  deux  fois,  sans 
coup  férir,  Charlemagne  et  le  gros  de  son  armée;  d'autre 
part,  faisant  contraste  à  l'horreur  de  ces  défilés,  le  champ 
de  Roncevaux,  où  Roland  et  l'arrière-garde  sont  restés. 
«  Le  poète,  écrit  G.  Paris,  parle  toujours  d'un  champ, 
et  l'aspect  qui  s'offre  aux  yeux  de  Charlemagne  quand  il 
revient  sur  le  lieu  du  combat  n'est  pas  celui  d'une  gorge 
étroite  :  il  voit  le  champ,  les  vaux  et  les  monts  (c'est-à- 
dire  la  plaine  avec  les  hauteurs  qui  l'entourent)  couverts 
de  morts  ;  à  deux  lieues  en  avant,  sur  la  route  qui  mène 
à  l'Ebre,  il  aperçoit  la  poussière  des  Sarrasins  qui  s'en- 
fuient *.  »  Un  poète  d'aujourd'hui  pourrait  peindre  ces 
deux  paysages  avec  plus  de  détails  pittoresques  ;  il  n'en 
saurait  marquer  l'opposition  avec  plus  de  force  ni  de 
vérité. 

Mais  un  poète  d'aujourd'hui  pourrait,  à  l'imitation 
d'Éginhard,  faire  combattre  Roland  en  pleine  mon- 
tagne ;  un  poète  du  xne  siècle  ne  le  pouvait  pas.  Un  poète  du 
xne  siècle  ne  pouvait  imaginer  de  peindre  autre  chose  qu'une 
bataille  de  chanson  de  geste,  c'est-à-dire  un  immense  tour- 
noi :  il  lui  fallait  du  champ  pour  les  eslais  des  bons  destriers 
Passecerf,  Sait  Perdu,  Veillantif.  Où  placer  les  hordes 

1 .         2425  «  Veez  avant  de  dous  liwes  de  nus  : 

Veeir  puez  les  granz  chemins  puldrus, 
Qu'asez  i  ad  de  la  gent  paienur.  » 


ATTACHES  TOPOGRAPHIQUES  !  RONCEVAUX      305 

innombrables,  sans  cesse  renouvelées,  des  cavaliers  sarra- 
sins, sinon  dans  la  large  plaine  qui  se  déroule  vers  Bur- 
guete?  Où  placer  les  vingt  mille  cavaliers  français,  sinon  à 
Roncevaux?  A  deux  kilomètres  plus  haut,  c'est  la  mon- 
tagne, c'est  le  défilé  où  il  n'aurait  pu  mettre  aux  prises  que 
des  guerriers  démontés,  ce  qu'interdisait  l'art  poétique 
de  son  temps.  A  deux  kilomètres  plus  bas.  à  «Burguete, 
Roland  eût  cessé  d'être  le  gardien  du  Port  de  Cize  ;  il 
aurait  été  trop  facile  aux  Sarrasins  de  le  cerner,  et  alors 
le  poète  n'aurait  pu  introduire  la  donnée  à  quoi  il  tenait 
entre  toutes,  la  donnée  que  Roland  et  ses  chevaliers  ont 
la  route  libre  derrière  eux  et  pourraient  battre  en  retraite, 
s'ils  daignaient.  Pour  peindre  la  grande  bataille  de  cava- 
lerie que  la  poétique  de  son  temps  proposait  à  son  ima- 
gination et  pour  mettre  en  œuvre  l'idée  que  Roland  reste 
en  bataille  de  son  plein  gré,  il  a  posté  ses  héros  là  pré- 
cisément où  la  nature  des  lieux  lui  indiquait  de  les  poster  : 
à  Roncevaux. 

A  la  racine  de  toutes  les  fictions  que  ce  poète  imagina, 
ou  qu'avant  lui  d'autres  hommes,  quels  qu'ils  aient  été, 
imaginèrent  en  ces  lieux,  qu'y  avait-il  ?  Nous  sommes 
porté  à  croire,  avec  nos  devanciers,  que  la  bataille  de  778 
est  à  bon  droit  dénommée  dans  nos  poèmes  bataille  de 
Roncevaux,  et  il  nous  eût  été  commode  de  l'admettre 
d'emblée.  L'effort  de  notre  étude  étant  d'enraciner  pro- 
fondément la  légende  de  Roland  sur  la  route  du  Port  de 
Cize,  il  ne  nous  coûterait  rien,  il  nous  serait  précieux  au 
contraire  de  trouver  quelque  preuve  que  Charlemagne  a 
lui-même  attaché  son  nom  à  Roncevaux  et  que  ce  nom 
n  a  cessé  d'y  être  répété  d'âge  en  âge.  Si  l'on  nous  a  vu 
redoubler  ici  de  prudence,  voire  de  scepticisme,  c'est 
J.  Béiher.  —  Les  léyewles  épiques,  t.  III.  20 


306  LA  CHANSON  DE  ROLAND 

simplement  souci  de  bâtir  solidement.  Or,  un  fait  subsiste, 
considérable.  S'il  se  peut,  comme  nous  l'avons  marqué 
par  extrême  prudence,  qu'à  son  retour  d'Espagne  Charles- 
ait  été  détourné,  par  quelque  incident  de  guerre,  du  Port 
de  Cize,  il  serait  presque  inconcevable  qu'à  l'aller  une 
autre  circonstance  accidentelle  l'en  eût  pareillement 
détourné.  Pour  sa  marche  d'attaque,  son  objectif  étant 
Pampelune,  comment  n'aurait-il  pas  pris  la  route  militaire 
par  excellence,  celle  qui  en  tous  temps  servit  aux  inva- 
sions ?  Une  fois  donc  tout  au  moins,  —  c'est  la  seule  chose 
certaine,  mais  elle  est  certaine,  —  Charles  a  passé  par 
Roncevaux  :  c'en  est  assez  pour  que  deslégendes  se  soient 
formées  là.  Nous  n'aurons  garde  de  supposer  que  les  fau- 
teurs ou  les  gardiens  de  ces  légendes  furent  les  monta- 
gnards basques  (ce  serait  évoquer  1'  «  etcheco-jaùna  »  du 
Chant  d'Altabiscar,  «  le  laboureur  des  monts  qui  vit  sous 
la  ramée  »)  ;  mais,  à  toute  époque,  sur  la  grande  voie  de 
passage  où  nous  sommes,  il  y  eut  des  églises  ;  à  toute 
époque,  les  clercs  des  églises  de  Roncevaux  ont  pu  répé- 
ter le  nom  du  roi  qui  avait  passé  par  chez  eux. 

A-t-il  laissé  des  traces  visibles  et  tangibles  de  son 
passage,  propres  à  maintenir  des  traditions  ou  à  provo- 
quer des  légendes  ?  Maints  archéologues  et  maints  his- 
toriens l'affirment.  S'ils  rencontrent  à  Roncevaux  quelque 
antique  monument,  ils  en  attribuent  volontiers  la  fon- 
dation à  Charlemagne  lui-même,  et  si  quelque  légende  s'y 
attache,  volontiers  ils  la  font  remonter  jusqu'à  son  temps. 
Par  exemple,  quand  les  chanoines  de  Roncevaux  leur 
montrent,  dans  leur  Chapelle  du  Saint-Esprit,  au  fond 
d'un  souterrain,  des  ossements  mêlés  à  la  terre  noirâtre 
et  leur  content  que  ce  sont  les  restes  des  guerriers  de  l'an 


ATTACHES    TOPOGRAPHIQUES  '.    RONCEVAUX  307 

778,  ils  les  écoutent  avec  complaisance  et  pensent  avec 
émotion  au  «  charnier»  dans  lequel,  d'après  la  Chanson 
de  Roland,  Charlemagne  fit  réunir  les  corps  des  Francs 
tués  dans  le  combat.  Ou  bien,  s'ils  voient  à  Ibaneta 
les  ruines  d'une  chapelle,  ils  veulent  que  Charlemagne 
lui-même  Tait  fait  construire,  «  pour  commémorer  ses 
fidèles  guerriers  ». 

On  ne  saurait  malheureusement  faire  fonds  sur  de  telles 
hypothèses.  Quand  il  serait  établi  par  despreuves  archéo- 
logiques que  ces  monuments  sont  du  temps  de  Charle- 
magne, il  resterait  encore  à  démontrer  qu'ils  furent  édifiés 
par  Charlemagne.  L'idée  prêtée  au  roi  de  consacrer  par 
une  fondation  pieuse  le  lieu  où  étaient  morts  ses  fidèles 
guerriers,  ne  fait-elle  pas  anachronisme,  et  connaît-on,  à 
l'époque  carolingienne,  un  autre  exemple  d'un  monument 
commémoratif  élevé  sur  un  champ  de  bataille  {  ?  Si  Charle- 
magne avait  entrepris  de  construire  une  chapelle  en  plein 
pays  basque2,  ne  lui  aurait-il  pas  fallu  faire  escorter  ses 
maçons  par  une  armée,  au  risque  de  sacrifier  à  son  inten- 
tion commémorative  quelques  Anselme  encore,  quelques 
Roland  et  quelques  Eggihard  ?  Peut-être  un  jour  des 
fouilles  pratiquées  en  ces  lieux  mettront-elles  au  jour  des 
documents,  armes,  monnaies,  inscriptions,  sarcophages. 
Alors,  on  saura,  peut-être.  Pour  l'instant,  on  ne  sait  pas. 
Ici  encore,  il  ne  nous  coûterait  rien,  il  nous  serait  com- 
mode au  contraire  d'admettre  que  tels  des  monuments  de 


1.  Nous  avons  vainement  cherché  un  tel  exemple. 

2.  Le  pays  n'était  pas  sûr  pour  les  Francs,  et  il  faut  se  rappe- 
ler que,  onze  ans  plus  tard,  en  789,  les  Basques  poussèrent  l'au- 
dace jusqu'à  enlever  le  comte  de  Toulouse,  Chorso. 


308  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

Roncevaux  fut  construit  par  Charlemagne  lui-même  et 
a  continûment  maintenu  son  souvenir.  Mais  il  faut 
nous  rappeler  qu'un  principe  doit  en  toute  occasion  domi- 
ner la  cfiticfue  des  traditions,  celui-ci  :  une  tradition  ne 
saurait  avoir  pour  l'historien  d'autre  date  que  celle  du 
plus  ancien  témoignage  qui  la  mentionne.  C'est  en  cet 
esprit  que  nous  visiterons  les  églises  de  cette  vallée. 

b)  L'abbaye.  Notre  première  visite  sera,  comme  il 
convient,  pour  l'abbaye,  la  Real  Casa  de  RoncesvallesK 
C'est  encore  aujourd'hui  une  maison  prospère;  elle  fut 
jadis  puissante.  Au  moyen  âge,  les  religieux  de  Ron- 
cevaux, des  chanoines  de  la  règle  de  saint  Augustin, 
étendirent  au  loin  leurs  possessions.  Leurs  commanderies 
foisonnèrent  tant  en  France  qu'en  Espagne,  et  leur  abbé 
mitre  qui,  dès  le  xue  siècle,  releva  directement  du  saint- 
siège,  prenait  place  aux  cortès  de  Navarre  aussitôt  après 
les  princes  et  après  l'évêque  de  Pampelune2. 

Sans  doute  les  religieux  de  ce  monastère  durent  à 
Roland  quelque  chose  de  leur  prospérité,  et  le  fait  est 
qu'ils  ont  exploité,  comme  il  était  naturel,  les  légendes 
des  chansons  de  geste.  On  se  rappelle  cette  fresque 
qu'ils  avaient  fait  peindre,  sans  doute  au  xmc  siècle, 
dans  le  cloître  de  leur  chapelle  du  Saint-Esprit  : 
Roland,  Riol  du  Mans,  Gui  de  Bourgogne,  les  héros  des 
romans  français  y  étaient  figurés.  Par  la  suite  des  temps, 
ils  n'ont  cessé   de   montrer  des  reliques  de  Roland  et  de 

1.  Voir  surtout  le  livre  de  dom  H.  Sarasa  et  le  mémoire  de 
Marquet  de  Vasselot,  précédemment  cités. 

2.  Voyez  V.  Dubarat,  La  commanderie  et  Vhôpilal  d'Ordiap, 
dépendance  du  monastère  de  Roncevaux,  en  Soute,  dans  le  Bulletin 
de  la  Société  des  sciences  de  Pau,  2e  série,  t.  XV  (1885-6),  p.  153. 


ATTACHES    TOPOGRAPHIQL'ES    :    RONCEVAUX  309 

ses  compagnons.  Aujourd'hui  encore,  les  visiteurs  peuvent 
y  voir  les  pantoufles  de  Turpin  *,  en  velours  violet,  les- 
quelles ont  au  moins  le  mérite  de  dater  du  règne  de 
François  Ier  (au  xvne  siècle,  le  célébrant  les  chaussait 
aux  messes  solennelles2);  ils  y  peuvent  aussi  vénérer  le 
bâton  pastoral  du  bon  archevêque,  et  l'un  de  ses  étriers3  ; 
et  encore,  la  masse  d'armes  de  Roland  :  c'est  un  boulet 
de  bronze,  rattaché  par  une  chaîne  à  un  solide  manche 
de  bois'.  Les  pèlerins  du  xvir9  siècle5,  et  déjà  ceux  du 
xve  siècle  6  y  voyaient  en  outre  le  cor  de  Roland,  «  long 
d'environ  deux  brasses  »,  et  plusieurs  autres  merveilles. 
Rien  de  ce  bric-à-brac  épique  n'offre  le  moindre  intérêt, 
et  nous  savons  en  outre  que  l'abbaye  n'a  commencé 
qu'assez  tard  à  exploiter  la  Chanson  de  Roland. 

1.  Sarasa,  ouvr.  cité,  p.  126;  Marquet  de  Vasselot,  art.  cité, 
p.  212,  etc. 

2.  Au  témoignage  du  prêtre  bolonais  Domenico  Laffi,  qui  alla 
trois  fois  en  pèlerinage  à  Compostelle  de  1670  à  1673.  Voyez  son 
amusante  relation  dans  l'article  de  G.  Paris  sur  Roncevaux. 

3.  Sarasa,  ouvr.  cité,  p.  46.  Cet  étrier  passait  d'ailleurs  au  xvne 
siècle  pour  avoir  appartenu  à  Roland  :  «  Ici  se  montre  dedans,  la 
dite  église  plusieurs  belles  reliques,  et  le  cor  de  Rolland,  un  estrieu 
du  dit  Rolland,  comme  l'on  dit  les  deux  plombades  de  Rolland 
et  Olivier,  la  chapelle  de  Rolland,  le  tombeau  où  furent  ensevelis 
ses  compagnons  et  un  hôpital  pour  les  pèlerins.  »  (Le  chemin  de 
Tolose,  cité  par  Daux,  Le  Pèlerinage  h  Compostelle,  p.  189.) 

4.  Raymond,  cité  par  L.  Gautier,  La  Chanson  de  Roland,  note 
du  v.  892. 

5.  Laffi,  entre  autres. 

6.  Au  témoignage  de  Pulci  (Morgante,  c.  XXVII,  str.  106),  cité 
par  G.  Paris,  dans  les  Légendes  du  moyen  âge,  p.  11   : 

a  E  tutti  i  peregrin  questa  novella 
Riportan  di  Galizia  ancora  espresso 
D'aver  veduto  il  sasso  e'1  corno  fesso.  » 


310  LA    CHANSON  DE    ROLAND 

Nous  le  savons  par  un  document  émané  de  l'abbaye 
elle-même  (l'un  des  manuscrits  qui  le  contiennent  est 
encore  aujourd'hui  conservé  à  la  collégiale  de  Ronce- 
vaux)  ;  c'est  un  poème  en  vers  latins  rythmiques  *,  com- 
posé entre  les  années  1 199  et  121  o  2.  11  célèbre  la  sainte 
maison  : 

Domus  venerabilis,  domus  gloriosa, 
Domus  admirabilis,  domus  fructuosa, 
Pyrenaeis  montibus  floret  sicut  rosa, 
Universis  gentibus  valde  gratiosa... 

11  nous  renseigne  de  façon  pittoresque  sur  l'accueil 
qu'y  recevaient  les  voyageurs.  La  porte  était  ouverte  à 
tous  venants,  fussent-ils  hérétiques,  juifs  ou  païens. 
Sur  le  seuil,  un  homme  offrait  du  pain  à  ceux  qui 
passaient,  sans  rien  leur  réclamer  qu'une  prière.  Vou- 
laient-ils entrer,  ils  pouvaient  s'y  faire  raser  ou  tondre, 
ou  y  donner  leurs  souliers  à  rapiécer  : 

Si  videres  pauperum  ibi  sobtulares 
Resarciri  corio,  tune  Deum  laudares. 


1 .  Il  a  été  publié  d'abord  par  le  P.  Fidel  Fita,  d'après  deux 
manuscrits,  celui  de  la  collégiale  de  Roncevaux  et  un  autre, 
conservé  à  Munich  [Boletin  de  la  r.  academia  de  la  historia, 
Madrid,  1884,  p.  172).  Une  autre  édition  (d'après  le  seul  manu- 
scrit de  Roncevaux)  en  a  été  donnée  par  M.  l'abbé  Dubarat  dans  le 
Bulletin  de  la  Société  des  sciences,  lettres  et  arts  de  Pau,  t.  XVIII, 
1888-1889,  en  un  mémoire  intitulé  Boncevaux,  charte  de  fonda- 
tion, poème  du  moyen  âge,  règle  de  saint  Augustin,  obituaire. 

2.  L'attribution  que  le  P.  Fita  (art.  cité,  p.  178)  en  fait  à 
Rodrigue  Ximenes  est  des  plus  douteuses. 


ATTACHES  TOPOGRAPHIQDES  :  RONCEVAUX      31 J 

S'ils  tombaient  malades,  deux  hospices,  l'un  pour  les 
hommes,  l'autre  pour  les  femmes,  les  recevaient,  pour- 
vus de  lits  bien  parés  et  de  bains  ;  et  dans  chacun  il  y 
avait  un  cellier,  plein  d'amandes,  de  grenades  et  de 
fruits  de  toutes  sortes. 

Ce  panégyrique,  ou  plutôt  cet  attrayant  prospectus, 
fort  détaillé,  insiste  sur  les  divers  titres  d'honneur  de 
l'abbaye,  sur  les  divers  avantages,  spirituels  ou  tem- 
porels, qu'elle  offre  à  ses  hôtes.  Si  au  nombre  de  ses 
trésors  elle  avait  alors  compté  des  reliques  de  Charle- 
magne, le  poète  n'aurait  pas  manqué  de  le  dire.  11  s'en 
tait  au  contraire.  Décrivant,  par  exemple,  la  Chapelle 
du  Saint-Esprit,  il  a  soin  d'avertir  les  pèlerins  que, 
s'ils  meurent  à  l'hospice,  ils  auront  la  satisfaction 
d'être  enterrés  en  ce  lieu  privilégié  et  qu'on  y  entend 
parfois  les  anges  chanter;  mais  il  ne  dit  pas,  comme 
font  les  chanoines  d'aujourd'hui,  que  ce  soit  la  chapelle 
funéraire  des  guerriers  de  Charlemagne.  Il  ne  souflle 
mot  ni  de  Charlemagne.  ni  de  Roland,  ni  d'aucune 
légende  épique. 

Ce  silence  s'explique  aisément.  L'abbaye  de  Ronce- 
vaux  n'est  pas  ancienne1.  Elle  fut  fondée  par  Sanche  de 
la  Rosa,  évêque  de  Pampelune,  aux  alentours  de  L'année 
1130  2.  Durant  le  premier  sièclede  son  existence,  ses  édi- 

1  .  Il  n'y  a  rien  à  retenir  des  fables  rapportées  par  les  historiens 
modernes  de  l'abbaye,  le  licencié  Iluarte  au  xvn-  siècle,  dom 
Hilario  Sarasa  au  \ixe.  A  les  en  croire.  Charlemagne  aurait 
institué  à  Roncevaux  un  ordre  «  monastico-militaire  »;  L'abbaye 
aurait  été  fondée  au  vme  siècle,  détruite  par  les  Arabes,  réédi- 
fiée, etc.;  ils  invoquent  à  l'appui  de  ces  dires  des  bulles  du  pape 
Jean  XVIII,  datées  de  1006  à  1018,  que  personne  n'a  jamais  vues. 

2.    Tu  acte,  «ju'on  appelle  improprement  la  charte  de  fondation 


312  LA  CHANSON    DE    ROLAND 

fîces,  tout  flambant  neuf,  ne  pouvaient  encore  prétendre  à 
l'honneur  d'abriter  des  traditions  carolingiennes. 

Du  xiue  siècle  à  nos  jours  elle  n'a  pas  cessé  d'exploi- 
ter la  légende  de  Roland  ;  mais  elle  n'a  pas  contribué  à 
la  former,  et  ceux  qui  s'intéressent  seulement  aux  phases 
anciennes  de  notre  légende  pourraient  aujourd'hui,  visi- 
tant Roncevaux,  se  dispenser  d'entrer  dans  la  Real 
Casa.  Mais  n'a-t-il  pas  existé  en  ces  lieux  d'autres 
églises  plus  anciennes  ? 

\  c)  L'église  possédée  à  Roncevaux  par  les  moines  de 
Conques.  Lune  des  saintes  les  plus  honorées  du  moyen 
âge  fut  sainte  Foy,  vierge  et  martyre,  qui  souffrit  tout 
enfant  sa  passion.  L'antique  abbaye  de  Conques  en 
Rouergue  possède  ses  reliques  l.  Au  xie  siècle,  la  gloire 
de  sainte  Foy  battait  son  plein  et  les  pèlerins  venaient 
de  toutes  parts  vénérer  sa  statue  d'or,  chargée  de  pier- 
reries comme  une  idole  barbare  2.  On  se  rappelle  que  le 

de  l'abbaye,  a  été  publié  par  le  P.  Fita  et  par  M.  l'abbé  Dubarat 
dans  les  mémoires  indiqués  ci-dessus  (p.  310,  n.  1).  Cette  charte 
est  suspecte.  Mais  c'est  bien  Sanche  de  la  Rosa  qui  a  fondé  la 
maison,  comme  le  montre  une  bulle  solennelle  du  5  mai  1137, 
conservée  dans  la  collection  Duchesne  (Bibl.  nat.,  t.  99,  fol.  129). 
Elle  est  adressée  au  prieur  de  Roncevaux  et  à  ses  moines,  et 
dispose  que  ce  pape  prend  sous  sa  protection  le  prieuré  de  Ron- 
cevaux, en  confirme  les  possessions,  et  le  recommande  à  la 
sollicitude  de  la  chrétienté.  Cette  dernière  disposition,  visant  tous 
les  fidèles,  motive  l'expédition  d'une  petite  bulle,  datée  du  lende- 
main, 6  mai  1137,  que  l'on  trouvera  imprimée  dans  Migne,  Patro- 
loyia  lafina,  t.  179,  p.  325. 

1.  Voyez  Sainte  Foy,  vierge  et  martyre,  par  l'abbé  Bouillet  et 
L.  Servières,  Rodez,  1900. 

2.  Comme  l'atteste  le  Liber  de  miraculis  sanclae  Fidis  (édition 
A.  Bouillet,  1897)  composé  par  Bernard,  écolâtre  d'Angers  ;  le 
livre  est  dédié  à  Fulbert,  évêque  de  Chartres  de  1007  à  1029. 


ATTACHES  TOPOGRAPHIQUES  :  RONCE  VAUX       313 

Guide  des  pèlerins  détermine  par  le  nom  de  sainte  Foy 
de  Conques  Tune  des  quatre  grandes  routes  de  Saint- 
Jacques  '  et  les  archéologues  s'accordent  à  remarquer  la 
ressemblance  de  l'église  de  Conques  et  de  la  basilique 
de  Compostelle  2.  Un  poème  en  langue  vulgaire,  récem- 
ment retrouvé,  célébrait  les  mérites  de  sainte  Foy  3  ; 
il  est  antérieur  à  la  Chanson  de  Roland,  et  c'est  l'un  des 
plus  anciens  monuments  de  la  littérature  provençale. 

Or,  sainte  Foy  fut  l'une  des  patronnes  favorites  des 
chevaliers  chrétiens  qui  combattirent  au  xie  siècle  les 
Musulmans  d'Espagne.  Parce  que  des  païens  lavaient 
jadis  martyrisée,  la  petite  sainte  protégeait  en  revanche 
ceux  qui  s'exposaient  à  leur  tour  aux  coups  des  ((païens». 
En  Tan  1018,  le  Normand  Roger  Ier,  de  Tosny,  seigneur 
de  Castillon,  conduisit  contre  les  Maures  la  première 
expédition  française  qui,  depuis  le  temps  de  Charle- 
magne,  ait  franchi  les  Pyrénées  occidentales  ;  sur  la 
voie  du  retour,  il  vint  faire  ses  dévotions  à  Conques  et 
obtint  de  rapporter  dans  sa  seigneurie  des  parcelles  des 
reliques  de  sainte  Foy  :  c'est  l'origine  de  Conches  en 
Normandie  i. 

Vers  la  fin  du  même  siècle,  «  sainte  Foy  s'en  alla 
combattre  les  Maures  sous  la   bannière  des  rois   d'Ara- 

1 .  Voyez  surtout  à  la  p.  28  du  Guide. 

2.  A.  Bouillet,  Sainte-Foy  de  (Conques,  Sainl-Sernin  de  Tou- 
louse et  Saint-Jacques  de  Compostelle,  Paris,  1893  (extrait  des 
M  ('-moi  vos  de  la  société  des  antiquaires  de  France,  t.  III). 

3.  Il  a  été  publié  par  M.  J.  Leite  de  Vascoucellos  dans  la 
Romania,  t.  XXX  (1902),  p.  177. 

4.  Voyez  l'abbé  Bouillet,  Sainte  Foy,  p.  284,  et,  du  même 
auteur,  L'éç/lise  Sainte-Foy  de  Conches  (Eure)  et  ses  vitraux, 
Caen,  1889. 


314  LA  CHANSON  DE  ROLAND 

gon  '  ».  Le  roi  Sanche  Ramirez  leur  avait  pris  Barbastre 
en  1064  P.  Les  Maures  l'ayant  reprise,  son  fils,  le  roi 
Pierre,  promit  à  sainte  Foy,  si  elle  l'aidait  à  la  recon- 
quérir, de  donner  la  plus  grande  mosquée  aux  moines 
de  Conques,  pour  y  établir  un  prieuré.  Victorieux,  en 
1101,  il  tint  parole3,  et,  confiant  dans  l'intercession  de 
sainte  Foy,  il  fit  un  vœu  semblable  en  marchant  contre 
Saragosse  et  Lérida4.  L'évêque  de  Pampelune,  qui,  sans 
doute,  le  conseilla  en  cette  circonstance,  était  alors  un 
ancien  moine  de  Conques,  Pierre  d'Audouque. 

1 .  Gustave  Desjardins,  Cartulairede  V 'abbaye  de  Conches,  Paris, 
1879,  p.  xv. 

2.  Sur  les  dates  des  deux  sièges  de  Barbastre,  1064  et  1101, 
voyez  Zurita,  Anales  de  la  corona  de  Aragon,  1610,  t.  I,  f°  24, 
col.  2,  etf°  33,  col.  4. 

3.  C'est  par  erreur  que  Gustave  Desjardins  (Cartulaire  de 
Conques,  l.  laud.)  attribue  à  Sanche  Ramirez  ce  vœu  et  cette 
donation. 

4.  «  Ego,  Petrus,  Dei  gratia  rex  Aragonensium  et  Pampilonen- 
sium,  pro  salute  et  remedio  animae  meae  et  bonae  memoriae  patris 
mei    régis   Sancii    et    matris  meae  ceterorumque  parentum  meo- 

rum ,  douo  et  concedo  Sancto  Salvatori  et  sanctae  Fidi,  glorio- 

sae  virgini  de  Conchis,  et  abbali  Begoni...  majorem  et  meliorem 
unam  mezchitam  quae  sit  in  Barbastro  ad  conslruendum  ibi 
monasterium,  excepta  illa  de  sede  episcopali  »  (Cartulaire  de 
Conques,  p.  337).  Cf.  Gallia  christiana,  t.  I,  Instr.,  p.  .">i  : 
((  .  .  .  Notum  sit...  me  [Petrum  Sancii],  antequam  Barbastrum  civi- 
tas  christianitati  restitueretur,  dédisse  S.  Salvatori  et  S.  Fidi  de 
Conchis... unam  meschitam. ..  Annoab  incarnationeDomini  mille- 
simo  centesimo  primo,  capta  Barbastro,  .  .  .  monasterialem  eccle- 
siam  s.  Fidis...  taliter  pacifiée  ordinavimus  ut... etc.  Quod  si  etiam 
Deus  dederit  nobis  seu  posteritati  nostrae  Ylerdam  ac  Caesarau- 
gustam,  donamus  inibi  beatae  Fidi  hereditatem  unius  Mauri  de 
melioribus...,  ut  ipse  Deus,  per  meritum  ipsius,  urbes  ipsas  sanc- 
tae restituât  christianitati.  » 


ATTACHES    TOPOGRAPHIQUES    I    RONCEVAUX  3  I 'i 

D'autre  part,  entre  les  années  1100  et  Jlli,  Sanche, 
comte  de  Erro,  en  présence  de  l'évêque  de  Barbastre  et 
avec  l'approbation  de  cet  ancien  moine  de  Conques, 
Pierre,  évêque  de  Pampelune1,  donna  à  sainte  Foy,  la 
glorieuse  vierge  de  Conques,  l'église  de  Roncevaux  2. 

Ces  faits  montrent  quels  liens,  quelle  communauté 
de  pensées  et  de  sentiments  la  guerre  contre  les  Sarra- 
sins établissait  au  xie  siècle  entre  les  seigneurs  de  France 
et  les  seigneurs  d'Espagne,  entre  les  églises  de  France 
et  celles  d'Espagne.  Dès  le  xie  siècle  au  plus  tard,  il  y 
eut  une  église  à  Roncevaux,  et  qui  fut  occupée  dès  le 
début  du  xue  siècle  par  des  religieux  venus  de  Conques, 

1.  Voy.  Gust.  Desjardins,  préfacée  son  édition  du  Carlulaire 
de  Conques,  p.  xxx  :  «  L'un  des  enfants  donnés  à  l'abbaye  de 
Conques,  Pierre  d'Audouque  (Tarn),  joua  un  rôle  important  dans 
les  événements  qui  se  produisirent  en  Navarre  et  en  Languedoc 
à  la  fin  du  xie  siècle.  Nommé  évêque  de  Pampelune,  il  exerça  une 
grande  influence  à  la  cour  des  rois  de  Navarre  et  d'Aragon. 
Il  assista  aux  conciles  qui  se  tinrent  à  celte  époque  dans  le  Midi 
de  la  France,  notamment  à  Toulouse,  où  il  périt  dans  une  sédition, 
en  1114.  )> 

2.  Voici  l'acte  de  donation  (Cartulaire  de  Conques,  éd.  Gustave 
Desjardins,  n°  472,  p.  342):  «In  nominesanctae  et  individuaeTrini- 
tatis.  Ego  Sancius,  cornes  de  Erro,  pro  salute  et  redempcione  ani- 
mae  meae,  et  patriset  matris  etuxoris  meae  et  omnium  parentum 
meorum,  dono  Deo  et  s.  Fidi,  gloriose  virgini  de  Conchis,  eccle- 
siam  et  elemosinariam  de  Ronzasvals  et  furnumet  molendinum... 
Et  pust  morlem  meam  dono...  lotam  ipsam  villam  de  Ronzasvals 
Deo  et  s.  Fidi  cum  omnibus  terminis  et  adjacenciis  suis.... 
Hoc  autem  facio  cum  auctoritate  domni  Pétri,  Pampilonensis 
episcopi,  et  clericorum  suorum,  in  presencia  domni  Poncii, 
Barbastrensis  episcopi,  qui  hoc  acaptavit  ad  opus  s.  Fidis  et 
monacliorum  et  pauperum.  S.  domni  Sancii  comitis,  qui  banc 
cartam  fieri  jussit.  S.  domni  Poncii,  episcopi.  » 


316       *  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

c'est-à-dire  d'un  sanctuaire  dont  la  patronne  est  mêlée 
à  l'histoire  des  expéditions  françaises  et  espagnoles 
contre  les  Maures.  Les  faits  de  cet  ordre  ont  peut-être 
quelque  sens,  et  nous  y  insisterons  plus  loin.  Pour 
l'instant,  faute  de  documents  sur  cette  église  française 
de  Roncevaux,  adressons-nous  à  une  autre  église,  la 
plus  vénérable. 

d)  La  Capella  Caroli  et  Z'Hospitale  Rollandi  à  Ibaneta. 

A  Ibaneta,  au  point  de  jonction  des  deux  routes  qui 
mènent  en  France,  se  dressent  encore  quelques  pans  de 
murs  délabrés  et  calcinés.  Ce  sont  les  restes  dune  cha- 
pelle qui  peut  remonter,  selon  les  archéologues,  jus- 
qu'aux temps  carolingiens  j.  Les  textes  que  voici  nous 
renseignent  sur  le  monastère  dont  elle  est  le  dernier 
vestige  : 

1°  En  1071,  Sanche  leNoble  donne  à  Fortuno,  évêque 
d' Avala,  le  monastère  de  Saint-Sauveur,  sis  à  Ibaneta  : 
«  nobile  et  regale  monasterium  Sancti  Salvatoris  2  »  ; 

2°  Le  1er  juin  1110,  Ermesenda  et  Fortuno  Sanchez  de 
Yarnoz,  son  mari,  donnent  à  l'abbaye  de  Leyre  en 
Navarre  le  monastère  de  Saint-Sauveur  d'Ibaneta  et  ses 
cubiculares,  ou  lieux  de  refuge  pour  les  pèlerins3; 

3°  En  1127  (?),  Sanche  de  la  Rosa,  évêque  de  Pampe- 
lune,  désigne  l'emplacement  de  l'abbaye  de  Roncevaux, 
comme  il  suit    :    Ego,  peccator  Sancius,   facio   domum 

1.  Une  gravure  qui  se  voit  au  t.  III,  p.  563,  des  Epopées,  fran- 
çaises de  L.  Gautier,  la  représente  telle  qu'elle  était  il  y  a  qua- 
rante ans.  Elle  fut  brûlée  en  1881  par  une  imprudence  de  soldats 
qui  faisaient  un  cordon  sanitaire. 

2.  Sarasa,  ouvr .  cité,  p.  32. 

3.  J.  de  Jaurgain,  La  Vasconie,  t.  I,  p.  109. 


ATTACHES  TOPOGRAPHIQIES  !  RONCEVAL'X       317 

ad  presens  unam  ad  receptionem  peregrinorum  sive 
quorumlibet  hominum  illic  in  necessitate  hospitare 
volentium  in  vertice  montis  qui  dicitur  Ronsasvals, 
juxta  Capellam  Caroli  Magni.  famosissimi  régis  Fran- 
corum  '  : 

4°  Un  document  de  date  incertaine  détermine  en  ces 
termes  les  limites  des  terres  qui  sont  de  la  juridiction 
de  l'évèque  de  Pampelune  :  «  .  .  .  Ex  alia  vero  parte. 
tota  vallis  de  Roncal  et  Sarerazo  atque  Aezcoa,  et  vallis 
de  Erro  usque  ad  Capellam  Sancti  Saluât oris  quae 
dicitur  Caroli  Ma  g  ni  usque  ad  portum  de  Velate  2  »  : 

5°  Vers  1150.  le  Guide  des  pèlerins  dit  qu'à  la  des- 
cente du  Port  de  Cize  on  rencontre,  avant  Pioncevaux, 
un  hospice  et  une  église,  et  il  appelle  l'hospice  Hospitale 
Botolandi 3  ; 

1.  Bolptinde  la  r.  academia  de  In  hisloria,  Madrid,  t.  IV,  p.  180. 

2.  C'est  une  charte  attribuée  à  Sanche  le  Grand  999-1035  .  On 
la  date  d'ordinaire  de  l'an  1027  et  il  nous  serait  précieux  de 
trouver  attesté  de  si  bonne  heure  le  nom  de  Capella  Caroli 
Magni.  Mais,  tandis  que  la  plupart  des  auteurs  ont  admis  jusqu'à 
ces  derniers  temps  l'authenticité  de  cet  acte,   M.   l'abbé  Dubarat 

Le  Missel  de  Bayonne  de  1543,  Pau.  1901,  p.  xxxm  a  relevé 
contre  lui  de  sérieux  motifs  de  suspicion  :  «■  Les  préliminaires, 
écrit  M.  Dubarat,  respirent  le  faux  à  outrance.  Il  y  est  dit  que 
Sanche  le  Grand  a  pitié  de  l'église  de  Pampelune  désolée  et 
détruite  par  les  Barbares.  On  remarquera  qu'il  s'y  prend  un  peu 
tard.  En  acceptant  la  date  fixée  par  Moret  '1065  de  l'èreespagnole 
ou  1027  de  notre  ère  ,  on  voit  qu'il  y  a  depuis  778,  année  où  fut 
créé  le  royaume  d'Aquitaine  et  Pampelune  délivrée  des  Sarrasins, 
tout  juste  249  ans.  Pendant  ces  deux  siècles  d'une  administration 
probablement  calme  et  féconde,  l'église  de  Pampelune  avait  eu 
largement  le  temps  de  se  refaire.  C'est  ce  que  n'a  pas  prévu 
l'auteur  du  diplôme. 

3.  Ed.   Fila,  ]>.    5   :    <  Primitus  in  pede  Montis  Ciserei,  versus 


318  LA    CHANSON    DE   ROLAND 

6°  En  1279,  une  bulle  de  Nicolas  III  mentionne, 
parmi  les  possessions  du  monastère  de  Leyre,  un  hospice 
ainsi  désigné  :  «  hospitale  de  Summo  Portu,  quod 
Sancti  Salvatoris  et  Capella  Hollandi  dicitur1.  » 

De  ces  textes  il  résulte  que  ces  divers  noms,  Monaste 
rium  S.  Salvatoris,  Capella  Caroli,  Hospitale  Rotolandi, 
Capella  Rollandi,  s'appliquent  au  même  sanctuaire,  Saint- 
Sauveur  d'Ibaneta,  que  les  religieux  de  la  grande  abbaye 
de  Leyre  occupèrent  depuis  le  XIe  siècle.  Appartenant 
tous  deux  aux  religieux  de  Leyre,  l'Hospice  de  Roland 
et  la  Chapelle  de  Gharlemagne  étaient  deux  bâtiments 
d'une  même  maison,  et  devaient  s'élever  à  quelques 
pas  seulement  l'un  de  l'autre.  Personne  dans  les  temps 
modernes  n'a  jamais  supposé  et  sans  doute  personne 
ne  supposera  jamais  que  l'hospice  aura  été  fondé  à  l'inten- 
tion des  pèlerins  de  saint  Jacques  par  Gharlemagne  lui- 
même  et  baptisé  par  lui  en  778  du  nom  de  Roland  : 
ce  nom,  chacun  en  convient,  ne  peut  provenir  que 
d'un  travail  légendaire.  On  n'est  donc  pas  en  droit  d'in- 
voquer, comme  le  font  plusieurs  auteurs,  le  nom  de  la 
Capella  Caroli,  à  deux  pas  de  là,  à  l'appui  de  l'hypothèse 
que  Gharlemagne  aurait  lui-même  construit  cette  cha- 
pelle en  mémoire  de  la  bataille  :  elle  aussi,  elle  doit  tirer 
son  nom  d'un  travail  légendaire.  De  même  la  vallée  de 
la  Nive  d'Arnéguy,   toute  voisine    :   les  mêmes  auteurs 

scilicet  Gasconiam,  est  villa  sancti  Michaelis  ;  —  deinde,  transito 
cacumine  ejusdem  montis,  reperitur  hospitale  Rotolandi  ;  — 
deinde  villa  RuncievalHs.  »  Comparez  p.  15  :  «  In  descensione 
hujus  montis,  invenitur  hospitale  et  ecclesia.  .  .  ;  —  deinde  inve- 
nitur  Runciavallis.  » 

4.    .1 .  de  Jaurgain,  La  Vasconic,  t.  I,  p.  436. 


ATTACHES  TOPOGRAPHIQUES  :  RONCEVAUX      319 

veulent  que  le  nom  de  Vallis  Caroli,  attesté  seulement 
à  partir  du  xu°  siècle,  s'y  soit  attaché  dès  Tan  778  ; 
mais  qu'aurait  pu  signifier  en  778  Vallis  Garoli,  sinon 
«  Vallée  où  Charles  n'a  point  passé  »  ? 

Ces  trois  dénominations,  toutes  trois  d'origine  légen- 
daire, nous  sont  d'ailleurs  précieuses.  Ce  n'est  pas  l'ab- 
baye neuve  de  Roncevaux,  mais  la  maison  plus  vieille 
très  vieille  peut-être,  de  Saint-Sauveur  dlbaneta  qui  était 
au  xii''  siècle  le  sanctuaire  de  nos  héros.  Dans  la  chapelle 
parée  du  nom  de  Charlemagne  on  gardait  la  pierre  fendue 
par  Tépée  de  Roland  :  «  In  descensione  hujus  montis,  dit 
le  Guide  '.  invenitur  hospitale  et  ecclesia  in  qua  est 
petronus  que  m  Rotolandus,  héros  potentissimus.  sjiathn 
sua  a  summo  usque  deorsuvi  per  médium  trino  ictu 
scidit  " .  Deindc  invenitur  Iiunciavallis.  locus  scilicet  in 
quo  hélium  magnum  olim  fuit  factum,  in  quo  re.c  Mar- 
sirus  et  Rotolandus  et  Oliverus .  .  .  occisi  fuere  3.  » 

1.  P.  15. 

2.  Rapprochez  ces  vers,  écrits  vers  1197  par  Gilles  de  Paris, 
précepteur  du  futur  roi  Louis  VII  : 

Pelraque  quara,  cumrueret.  mucrone  corusco 

Martia  dextra  fidit.  .  . 

Restât  adhuc,  rerum  non  intima  teslis  earum. 

3.  A  la  page  43,  le  Guide  racontant  plus  en  détail  la  mort  de 
Roland,  dit  :  «  Et  super  petronum  in  Ru  nciavalle  quaedam  ecclesia 
fahricafur.  »  La  contradiction  n'est  qu'apparente.  A  la  p.  15, 
l'auteur  décrivait  un  itinéraire  et  distinguait  IbaSeta  de  Ronce- 
vaux  ;  à  la  page  43,  résumant  à  grands  traits  l'expédition  de  Charles 
en  Espagne,  il  prend  en  un  sens  pluslarge  le  nom  de  Roncevaux. 
Il  est  à  remarquer  aussi  que  le  Guide  nomme  plusieurs  fois  Run- 
ciavallis,  mais  sans  jamais  parler  de  l'abbaye,  qui  s'y  trouvait 
pourtant  depuis  une  vingtaine  d'années  :  soit  que  les  commen- 
cements de  l'abbaye  aient  été  modestes  et  difficiles,  soit  que  le 
Guide  ait  voulu  conserver  sa  préférence  à  la  vieille  maison 
dlbaneta. 


320  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

Vers  1279,  les  religieux  de  Roncevaux  achetèrent  à 
Raymond,  abbé  de  Leyre,  pour  trois  mille  sous  d'or, 
l'église  et  l'hospice  d'Ibaneta1.  De  témoignages  plus 
récents  2  il  résulte  qu'ils  transférèrent  dans  leur  abbaye 
la  pierre  sacrée  :  ainsi  Ulysse  et  Diomède  avaient 
emporté  dllion  le  Palladium. 

Néanmoins  jusqu'à  une  époque  très  récente  les  voya- 
geurs continuèrent  à  faire  à  Ibaîieta,  dans  le  vieux  sanc- 
tuaire déchu,  leur  première  halte  sur  le  versant  espagnol 
de  la  montagne.  «  Là,  dit  le  pèlerin  Domenico  Laffî3, 
nous  chantâmes  un  Te  Dcum  pour  rendre  grâces  à  Dieu 
de  nous  avoir  conduits  sains  et  saufs.  Avant  de  quitter 
la  cime  des  hautes  Pyrénées,  que  nous  avions  gravies 
avec  tant  de  peines,  nqus  nous  reposâmes  dans  une 
chapelle.  Nous  y  vîmes  beaucoup  de  figures  et  de  sculp- 
tures antiques,  et  quelques  inscriptions  effacées  par  le 
temps.  » 

1.  Voyez  J.  de  Jaurgain,  La  Vasconie,  t.  I,p.  436  :  «  Ecclesiam 
seu  hospitale  situm  et  positum  in  loco  qui  dicitur  Summi  Portus 
cum  omnibus  juribus  et  pertinentibus  suis..  .  .  id  est  quamdam 
domum  nostram,  seu  hospitale,  sitam  et  positam  in  loco  qui 
dicitur  Goroscaray.  »  (Gososcaray  est  tout  près  d'Ibaneta,  à  la 
descente  vers  le  Val-Carlos.)  M.  Jaurgain  dit  que  cette  vente 
eut  lieu  «  peu  après  1279  ».  Cependant,  P.  Raymond,  qui  cite  le 
même  document  (voyez  L.  Gautier,  La  Chanson  de  Roland,  éd. 
de  1872,  note  du  v.  816),  la  date  du  20  mars  4273.  Si  cette  date 
est  exactement  transcrite,  on  s'étonne  que  la  bulle  de  Nicolas  III, 
citée  plus  haut,  qui  est  de  1279,  conserve  encore  Saint-Sauveur 
d'Ibaneta  dans  l'inventaire  des  biens  de  Leyre.  Il  faudrait  revoir 
ces  actes. 

2.  Le  Chemin  de  Tolose,  la  relation  du  pèlerin  Laffî,   citée  par 
G.  Paris,  dans  les  Légendes  du  moyen  âge,  p.  16. 

3.   Ibid.,  p.   il. 


attaches  topographiques:  roncevaux  321 

e)  La  Crux  Caroli  au  Port  de  Cizc.  I  11  autre  monu- 
ment encore,  paré  lui  aussi  du  nom  épique,  mérite  de 
l'attention. 

1°  Une  charte,  dite  d'Arsius  '.  d'époque  incertaine, 
dénombrant  les  terres  qui  sont  de  la  juridiction  de 
Pévêque  de  Bavonne,  y  comprend  la  vallée  de  Gize jusqu'à 
la  Croix  de  Charles  :  «  Omnis  vallis  quae  Cirsia  dicitur 
usque  ad  Karoli  Crucem.  » 

2°  Si  l'on  ne  peut  fixer  avec  assurance  la  date  de  la 
charte  d'Arsius  ',  on  possède  du  moins  une  bulle  de 
Pascal    II,  qui,    en  l'an     1106.    en   répète  les  termes  ;  : 

1.  Un  évêque  de  Bavonne,  Arsius,  est  censé,  en  980,  y  donner 
la  description  géographique  de  son  diocèse.  L'original  sur  parche- 
min a  été  reproduit  en  fac-similé  par  M.  V.  Dubarat,  Le  Missel 
de  Bayonne  de  I S  13 .  Pau,  1901. 

2.  Divers  auteurs,  même  récents,  ont  invoqué  cette  charte  pour 
établir  que  le  nom  de  Charlemagne  s'est  perpétué  traditionnelle- 
ment au  Port  de  Cize  :  portant  cette  haute  date,  980,  elle  leur 
fournissait  un  témoignage  bien  plus  ancien  que  les  autres.  Ces 
auteurs  n'ont  pas  pris  garde  que  la  charte  est  fausse,  et  que,  dès 
1896,  J.-F.  Bladé  Mémoires  sur  Vévéché  de  Bayonne,  dans  les 
Etude*  historiques  et  religieuses  du  diocèse  de  Bayonne  en  a  prouvé 
l'inauthenticité.  M.  Dubarat  i  Le  missel  de  Bayonne  de  1543,  p.  xxx 
et  suiv.  )  a  reproduitla  démonstration  de  Bladé  et  y  a  insisté.  Qu'il 
suffise  de  transcrire  ici  ces  quelqueslignes  de  M.  Dubarat  :  «  Dans 
cet  acte  prétendument  écrit  en  980,  on  voit  Benoit  VII,  Hugues 
Capet,  et  Salvator,  abbé  de  Leyre.  Or  le  premier  mourut  le  1er 
juillet  984,  Hugues  Capet  fut  sacré  le  3  juillet  987  et  Salvator  ne 
fut  abbé  de  Saint-Sever  qu'en  993.  date  delà  fondation  de  ce  mo- 
nastère. M.  Dubarat  fixe  «  comme  date  approximative  delà  fabri- 
cation de  la  charte,  la  fin  du  xie  siècle  ou  le  commencement  du 
xir  ». 

3.  Voir  cette  bulle  dans  Dubarat,  ouvr.  cité.  p.  xxxn.  If.  de 
Jaurgain  La  Vasconie,  t.  I,  p.  413)  en  conteste  l'authenticité,  mais 
à  tort.  L'erreur  dans  le  millésime    120*'»  pour  1100  et  dans  l'indic- 

J.  BÉdibb.  —  Les  légendes  épiques,  t.  III.  -1 


?)'2'2  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

«  Omnis  vallis  quae  dicitur  Girsia  usque  ad  Karoli  Cru- 
ce  m  .   » 

3°  La  Chronique  de  Vézelay,  composée  de  11 56  à  1168, 
continuée  jusqu'à  1324.  recourt  à  la  Crux  Caroli  pour 
marquer  l'extrême  limite  méridionale  des  territoires  que 
le  mariage  d'Alienor  d'Aquitaine  avec  Louis  le  Jeune  en 
1137  apporta  au  domaine  royal  :  «  Totam  Aquitaniam, 
Gasconiam,  Bascloniam  et  Navarriam  usque  ad  montes 
Pyrenaeos  et  usque  ad  Crucem  Caroli  1  ». 

4°  Le  Guide  des  Pèlerins  2  donne  cette  description  : 
«  Au  pays  des  Basques,  sur  la  route  de  saint  Jacques, 
se  trouve  une  montagne  très  haute,  nommée  Portus 
Ciserae...  La  montée  en  est  de  huit  milles  et  la  des- 
cente d'autant.  Il  est  si  élevé  qu'il  semble  qu'une  fois 
parvenu  à  son  faîte,  on  pourra  toucher  le  ciel  delà  main: 
de  là-haut,  on  peut  voir  la  mer  occidentale  et  trois  régions, 
la  Castille,  l'Aragon  et  la  France  3.  Or,  au  sommet  de 
ce  mont  [in  summitale  ejusdem  montis),  est  un  lieu  qu'on 
appelle  Crux  Caroli,  parce  que  Charles,  se  rendant  en 
Espagne  avec  ses  armées,  ouvrit  le  premier,  par  la  hache, 
le  pic  et  la  pioche,  la  route  sur  cette  montagne,  et  le  pre- 
mier y  éleva  la  croix  du  Seigneur.  Là,  il  se  mit  à  genoux, 
et,  la  tête  tournée  vers  la  Galice,  il  fit  sa  prière  à  Dieu 
et  à  saint  Jacqiîcs.  C'est  pourquoi  les  pèlerins  ont  cou- 
tume de  s'agenouiller  en  cet  endroit,  de  se  tourner  eux 
aussi  vers  la    patrie  de  saint  Jacques,  et   de  prier.  Ils  y 

tion  (XIII  pour  XIV)  est  sans  importance,  vu  que  nous  ne  possé- 
dons qu'une  copie  de  cartulaire. 

1.  Recueil  des  historiens  des  Gaules,  t.  XII,  p.  41.  Cf.  J.de  Jaur- 
gain,  La  Vasconie,  t.  I,  p.  240  et  p.  436. 

2.  P.  14-15. 

3.  (Ce  n'est  ici,  il  va  sans  dire,  qu'un  mirage.) 


ATTACHES  TOPOGRAPHIQUES  '.    RONCEVAl  X       323 

plantent  chacun  une  croix  Aussi  peut-on  y  voir  des  mil- 
liers de  croix,  et  ce  lieu  est  tenu  pour  le  premier  de  la 
route  où  l'on  doive  une  oraison  à  saint  Jacques  ]  ».  Di- 
vers auteurs  veulent  que  cette  croix  ait  été  réellement 
édifiée,  par  Charlemagne  :  il  aura,  disent-ils,  «  sinon  con- 
struit, du  moins  réparé  la  voie  romaine,  et  sans  doute  il 
avait  rappelé  ce  travail  dans  une  inscription  gravée  sur 
la  croix  ».  Nous  pouvons  le  croire,  mais  nous  n'y  sommes 
tenus  que  dans  la  mesure  où  nous  sommes  tenus  de  croire 
que  Charlemagne  s'est  agenouillé  en  ce  lieu,  la  tête  tour- 
née vers  la  Galice,  et  que,  par  un  anachronisme  étrange, 
il  y  a  prié  saint  Jacques  de  Compostelle. 

1.  M.  Louis  Colas  [Mémoire  sur  l'emplacement  de  la  Croix 
dite  de  Charlemagne,  Bayonne,  1911),  informé  par  des  gens  de 
Roncevaux,  chanoines  et  bergers,  que  les  débris  d'une  croixsub- 
sistent  sur  une  montagne  voisine,  l'Orzanzurieta,  en  a  fait  l'as- 
cension et  y  a  trouvé  en  effet  un  amas  de  moellons  «  au  milieu 
desquels  se  reconnaissent  aisément  deux  degrés  circulaires  »  ;  il 
veut  y  reconnaître  le  soubassement  de  la  Crux  Caroli.  Mais  le 
doute  est  permis.  L'Orzanzurieta,  situé  à  Lest  du  Mont  Allabiscar, 
est  hors  du  trajet  normal  des  voyageurs.  Si  la  Crux  Caroli  devint 
un  lieu  de  prière,  ce  dut  être  parce  qu'elle  était,  non  pas  sur  une 
hauteur  isolée,  mais  en  plein  sur  la  route,  en  un  endroit  où  les  pas- 
sants avaient  pris  coutume  de  s'arrêter.  Sans  quoi,  le  Gui'c/edirait-il 
,  que  chaque  pèlerin  y  doit  une  oraison  à  saint  Jacques  ?  En  fait,  le 
Guide  place  la  Croix  sur  le  mont  qu'il  appelle  le  Portus  Ciserae, 
«  in  summitate  ejusdem  montis  >>,  sur  le  chemin  des  pèlerins  «  via 
sancti  Jacobi  »,  qui  part,  dit-il,  de  la  Villa  sancti  Michaelis  et  qui 
aboutit  à  la  Capella  Rololandi,  c'est-à-dire  à  Ibaneta.  Si  l'on  tient 
à  retrouver  l'emplacement  de  la  dite  Croix,  c'est  donc  sur  cette 
route  qu'on  devra  chercher,  et,  selon  les  indications  du  Guide,  a 
mi-chemin,  près  du  col  de  Bentarte,  en  un  lieu  d'où  l'on  ait  une 
belle  vue  sur  l'Espagne,  et  qui  soit  propre  à  servir  de  frontière  et 
de  «  montjoie  ».  —  Les  moellons  de  l'Orzanzurieta  ne  représente- 
raient-ils pas  simplement  un  point  trigonométrique?  (Voir,  dans 
le  mémoire  de  M.  L.  Colas,  la  note  de  la  page  9). 


324  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

f)  L'ansgarde  Roland.  On  montrait  à  Roncevaux,  au 
xuic  siècle,  en  un  lieu  que  je  ne  sais  préciser,  une  hau- 
teur qu'on  appelait  ïangarda  Rollan1. 

g)  Les  auhépins,  les  épines,  les  coudriers.  Selon  la  ver- 
sion du  manuscrit  d'Oxford,  Charlemagne  fait  porter  les 
morts  à  un  charnier,  que  les  prêtres  bénissent;  puis,  il 
les  laisse  : 

2959       Gaillardement  tu/,  les  unt  encensez, 
A  grant  honor  pois  les  unt  enterrez, 
Sis  unt  laisez  :  qu'en  fereient  il  el  ? 

C'est  la  version  la  plus  simple,  et  sans  doute  la  plus 
ancienne.  Mais  les  remaniements  rimes  parent  cette  scène 
de  miracles.  Les  corps  chrétiens  et  païens  sont  mêlés  et 
confondus  sur  le  champ  de  bataille  :  comment  distinguer 
les  uns  des  autres  ?  Charlemagneprie  «  pour  la  sevrance  » 
des  chrétiens12  : 

La  voiz  del  ciel  i  tramist  saint  Martin 

Qi  en  sevra  le  lignage  Caïn, 

Car  sor  chascun  list  croistre  un  albespin. 

Encor  les  voient  li  gentil  pèlerin 

Qi  a  seint  Jaque  en  vont  le  droit  chemin. 

Charles  se  drece,  si  tint  le  chief  enclin  ; 

Ses  els  essue  al  pan  de  son  hermin. 

1.  Au  témoignage  de  Guillaume  Anelier,  Histoire  de  la  guerre 
de  Navarre  en  1276  et  1277,  édition  Fr.  Michel  (dans  la  collec- 
tion des  Documents  inédits  pour  servira  Vhistoire  de  France),  v. 
229  et  2748. 

2.  Texte  de  C  (V1),  p.  300  de  l'édition  Foerster.  Les  manu- 
scrits P,  L,  T  (éd.  Foerster,  p. 223-5)  donnent  le  même  récit,  plus 
délayé. 


ATTACHES  TOPOGRAPHIOUES  :  RONCEVAl X       325 

Charles  se  drece,  si  a  fait  un  sospir, 

Vit  tote  Posta  une  voiz  frémir; 

Des  Sarazins  ni  pot  un  seul  cosir, 

Car  Deus  les  iist  espines  devenir, 

Pognanz  et  aspres,  si  ne  poent  florir. 

«  Baron,  dist  Charles,  ben  devon  Deu  servir: 

Nus  ne  se  doit  esmaier  de  morir.  .  .  » 

On  creuse  des  fosses  pour  les  chrétiens  retrouvés,  et, 
quand  elles  sont  prêtes  : 

Xostre  enperere  se  dreza  en  estant, 
Lo  ciel  regarde  par  merveillos  talant, 
Vit  la  clarté  et  les  angles  chantant, 
Qil  vont  les  armes  a  grant  joie  menant. 
Les  morz  enterrent  Borguegnon  et  Xormant. 
Ainz  q'il  se  partent  i  fist  Deus  vertu  grant  : 
Permi  les  fosses  vont  les  coudres  croissant, 
Belles  et  droites,  fresches  et  verdoiant. 
Qi  a  lozjorsi  sunt  aparissant  '. 

Par  deux  fois  en  ces  vers  les  rimeurs  affirment  qu'ils 
n'ont    pas  imaginé  eux-mêmes   ces  miracles,  et  que  les 

\.  On  lit  pareillement  chez  Philippe  Mousket  (éd.  de  Meiffen- 
berg,  v.  8618)  : 

Quar  a  chascun  François  asist 
Une  aubespine  florissant 
Et  li  paien  furent  gisant, 
Lait  et  hidus,  et  sor chascun 
Ot  un  sek  arbre  noir  et  brun. 

Chez  le  traducteur  Scandinave  ( Romanisclie  Studicn,  t.  III,  p. 
-^  i T  .  Charles  voit  au  matin  que  des  buissons  ont  poussé  sur  tous 
les  cadavres  des  païens,  tandis  que  les  corps  des  chrétiens  restent 
à  découvert  ;  il  fait  enterrer  chaque  chrétien  là  où    il  est  tombé. 


3:26  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

buissons  et  les  arbrisseaux  merveilleux  végètent  encore 
à  Roncevaux,  comme  peuvent  le  voir  «  li  gentil  pèlerin  ». 
C'est  probablement  une  légende  locale. 

Cette  visite  de  Roncevaux  n'est  pas,  semble-t-il,  tout 
à  fait  décevante.  Si  nous  possédions  en  nombre,  concer- 
nant les  évêchés  de  Pampelune  et  de  Bayonne,  des 
documents  du  ixe,  du  xe  et  du  xie  siècle  et  qu'ils  ne  fissent 
nulle  mention  de  Charlemagne,  leur  silence  serait  chose 
grave.  Mais  les  rares  textes  que  nous  avons  produits  sont 
à  la  fois  les  plus  anciens  et  les  seuls,  ou  presque,  quisoient 
relatifs  à  ces  diocèses,  et  dès  la  première  moitié  du  xne 
siècle  ils  parlent  de  la  Crux  Caroli,  de  la  Vallis  Caroli, 
de  la  Capella  Caroli.  Pour  qu'en  1106  le  nom  de  Crux 
Caroli  ait  pu  être  employé  comme  un  terme  géographique 
compris  et  accepté  de  tous,  il  faut  qu'il  soit  plus  ancien,  et, 
s'il  serait  arbitraire  d'affirmer  qu'il  représentait  déjà  en 
1106  des  traditions  plusieurs  fois  séculaires,  il  serait  bien 
plus  arbitraire  encore  et  presque  absurde  de  dire  que  le 
nom  de  Charles  a  dû  pour  la  première  fois  se  fixer  à  cette 
croix  cette  année-là  précisément.  S'il  n'est  point  certain 
que  des  traces  de  la  bataille  historique  aient  subsisté  au 
Col  de  Cize  et  que  Charles  y  ait  élevé  des  monuments, 
il  est  certain  du  moins  qu'il  y  a  passé,  que  ses  troupes  y 
ont  campé  ;  il  est  certain  que  nous  sommes  sur  la  princi- 
pale voie  de  communication  entre  la  France  et  l'Espagne, 
en  un  lieu- frontière,  et  il  est  certain  que  de  tout  temps, 
à  Ibaneta  ou  à  Roncevaux,  au  terme  dune  ascension 
pénible  en  montagne  déserte  et  peu  sûre,  à  l'étape  obli- 
gée, il  y  eut,  pour  recevoir  les  voyageurs,  des  auberges 
et  des  sanctuaires.  Dès  une  époque  antérieure  à  la  Chanson 


ATTACHES  TOPOGRAPHIQUES  :  LE  VAL-CARLOS      327 

de  Roland,  des  gens  d'église  desservaient  la  chapelle  du 
Saint-Sauveur,  et  nous  avons  rencontré  au  débouché  du 
Col  de  Cize  des  clercs  contemporains  du  poète  Turold, 
moines  venus  de  Leyre,  moines  français  venus  de  Conques, 
bien  faits  pour  garder  ou  pour  fomenter  des  traditions 
légendaires  :  et  de  ces  antiques  légendes  locales  nous 
avons  aussi  retrouvé  quelques  restes. 

6.  Le  Val-Carlos. 

Val-Carlos,  ainsi  s'appelle  la  gorge  où  coule  la  Nive 
d'Arnéguy,  et  par  où  Ton  peut  passer  de  Roncevaux  à 
Saint-Jean-Pied-de-Port.  C'est  dans  cette  vallée,  selon  le 
Guide  (p.  15),  que  «  Charles  campait  avec  ses  armées, 
tandis  que  les  pairs  étaient  massacrés  à  Roncevaux.  » 

Même  version  dans  la  Chronique  de  Turpin  l  :  «  La 
voix  du  cor  parvint  aux  oreilles  de  Charles,  qui  avait 
planté  ses  tentes  dans  le  Val-Charlon,  à  huit  milles  de  Ro- 
land, du  côté  de  la  Gascogne  ;  c'est  un  ange  qui  lui  apporta 
l'appel  du  cor.  »  Et  plus  loin  :  «  A  l'instant  où  l'âme  de 
Roland  sortit  de  son  corps,  moi  Turpin,  je  célébrais  dans 
le  Val-Çharlon,  en  présence  du  roi,  la  messe  des  morts. 
Je  fus  ravi  en  extase,  et  j'entendis  des  chœurs  qui  chan- 
taient dans  les  cieux.  » 

Mais  voici,  dans  la  Kaiserchronik  -,  une  autre  légende, 
très  naïve,    attachée    à    ce  lieu.  Charles,  s'étant   rendu 

1.  Éd.  Castets,  chap.  XXIII. 

2.  Die  Kaiserchronik  eines  Regensburger  Geistlichen,  éd. 
E.  Schrôder  Monumenta  Germ.  hist.,  Deutsche  Chroniken,  t.  I 
(1892),  v.  14877  et  suiv.  Cf.  l'Histoire  poétique  de  Charleviagne, 
p.' 277-9. 


328  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

c<  in  Yspaniam  »,  avait  soumis  ce  pays  à  l'obéissance  de 
Dieu  ;  puis,  après  de  nouvelles  victoires  en  Navarre,  il 
avait  pris  Arles  par  ruse  au  bout  d'un  siège  de  sept  ans  ; 
il    avait  ensuite  réduit  par    famine    la  ville  de  Gérone  : 

Il  se  rendit  ensuite  in  Galitiam.  Alors,  le  roi  des  païens  lui  fit  de 
grands  maux  ;  les  chrétiens  furent  tous  massacrés  ;  Charleséchap- 
paà  grand'peine.  Aujourd'hui  encore  la  pierre  sur  laquelle  il  s'as- 
sit est  mouillée  des  larmes  chaudes  qu'il  versa  l.  Il  pria,  s'accusant 
à  Dieu  de  ses  péchés...  Alors  l'ange  vint  le  consoler  et  lui  dit  : 
«  Charles,  aimé  de  Dieu,  une  joie  te  viendra  bientôt.  Envoie  tes 
messagers  en  hâte  chercher  les  jeunesfilles  ;  les  femmes  mariées, 
il  les  laisseront  chez  elles.  Dieu  veut  ici  montrer  sa  puissance. 
Si  tu  veux  le  craindre  et  l'aimer,  ces  jeunes  filles  te  regagneront 
ta  gloire.  » 

Les  messagers  se  hâtèrent  et  par  tout  l'empire  rassemblèrent 
les  jeunes  filles.  Ils  les  menèrent  ad  Portam  Cesaris  (au  Port  de 
Cize)  :  là  l'empereur  les  attendait.  A  l'assemblée,  elles  furent 
nombreuses  ;  on  en  comptait  cinquante-trois  mille  soixante-six  ; 
et  Charles  en  loua  Notre-Seigneur. 

A.u  lieu  qu'on  nomme  Kurlestal[  vallée  de  Charles),  elles  ceignirent 
les  épées  et  s'armèrent.  Là  l'empereur  put  admirer  mainte  noble 
vierge.  Les  sentinelles  des  Sarrasins  s'étonnèrent  grandement  : 
quel  était  ce  peuple  merveilleux?  Les  païens  s'en  retournèrent  en 
hâte  et  dirent  à  leur  roi  :  «  Sire,  nous  avons  tué  les  vieux  ;  mais 
voici  que  les  jeunes  sont  venus.  Ils  veulent,  je  crois,  venger  leur 
affront.  Ils  ont  la  poitrine  large.  Sire,  n'essaye  pas  de  les  com- 
battre :  ce  sont  des  preux.  Leurs  chevelures  sont  longues,  leur 
démarche  est  très  belle  ;  c'est  un  peuple  vaillant...  »  Ainsi  les 
sages  conseillèrent  le  roi;  il  envoya  ses  otages  à  l'empereur  et  se 
fit  baptiser  ;  il  crut  en  Dieu,  lui  et  tous  les  siens,  et  il  aima  la 
chrétienté.  Ainsi  Dieu  donna  la  victoire  à  Charles  sans  coup  férir; 

1.  C'est  du  sang  qu'il  pleure  sur  cette  pierre,  selon  le  Buolandes- 
liel  (éd.  Grimm,  p.  257,  v.  19-22).  On  a  des  raisons  de  croire  que 
l'ecclésiastique  de  Ratisbonne  à  qui  nous  devons  la  Kaiserchronik 
n'est  autre  que  ce  Conrad  qui  traduisit  en  1132  la  Chanson  de 
Roland  (voy.  la  préface  de  Schroder,  p.  52-62). 


ATTACHES    TOPOGRAPHKjLES  :     LE    VAL-CARLOS  329 

les  jeunes  filles  connurent  ainsi   que  le  Dieu  du    ciel    était  avec 
elle^. 

Charles  et  ses  guerriers  retournèrent  dans  leur  empire.  Les 
jeunes  filles  arrivèrent  dans  une  verte  prairie.  Fatiguées  de  la 
marche,  elles  plantèrent  leurs  lances  en  terre,  s'étendirent  les 
bras  en  croix  et  louèrent  Dieu  de  ses  bienfaits.  Elles  passèrent 
là  la  nuit.  Un  grand  miracle  se  produisit  :  les  lances  se  mirent  à 
verdoyer,  à  se  couvrir  de  feuilles  et  de  fleurs.'  C'est  pourquoi 
ce  lien  s'appelle  le  Bois  des  lances  :  on  peut  le  voir  encore  aujour- 
d'hui. Le  puissant  Charles  construisit  en  cet  endroit  une  église 
belle  et  solide,  en  l'honneur  du  Christ,  de  Notre-Dame  et  de 
toutes  les  vierges,  parce  que  la  chasteté  et  la  pureté  des  vierges 
lui  avaient  donné  la  victoire  ;  cette  église  s'appelle  Domini  sanc- 
titas*. 

Ce  récit  nous  intéresse  surtout  par  sa  date.  Publiée  à 
Ratisbonne  en  1152  au  plus  tard,  commencée  peut-être 
dès  l'année  1132  2,  la  KaisercJironik  est  antérieure  à  la 
Chronique  de  Turpin  et  au  Guide  des  pèlerins.  Elle  se 
fonde  pourtant  sur  des  récits  de  pèlerins,  et,  semble-t-il, 
sur  une  Chronique  de  Turpin  avant  la  lettre,  je  veux 
dire  sur  un  écrit  composé  par  des  clercs  à  des  fins  de  pro- 
pagande pieuse  \  Ce  devait  être  un  écrit  en  latin,  puisque 
le  chroniqueur  donne  en  ses  vers  allemands  ces  dési- 
gnations latines  :  in  Yspaniarn  (v.  14877),  in  Galitiam 
(v.  14916),  ad  Portam  Cesaris  (v.  14943),  Domini  Sanc- 

1.  G.  Paris,  après  avoir  transcrit  ce  texte  dans  Y  Histoire 
poétique  de  Charlemagne,  dit  (p.  279'  :  «  Il  est  permis  de  croire 
que  ce  récit  est  un  des  rares  débrisdes  traditions  germaniques  sur 
Charles.  »  Mais  il  a  plus  tard  écrit  une  note  (voir  son  article  sur 
le  (larmen  de  Prodicione  Guenonis,  Romania,  t.  XI,  p.  483,  n.  i), 
pour  retirer  cette  conjecture. 

2.  Voyez  la  préface  de  Schrôder  à  son  édition,  p.  40-4.">. 

3.  Ibid.j  p.  67.  Gf.  le  Grundriss  der  germanischen  Philologie, 
2e  éd.,  t.  II,   1901,  p.  173. 


330  LA  CHANSON  DE  ROLAND 

titas  (v.  15014).  Le  pseudo-Turpin  rapporte,  lui  aussi 
(avec  cette  différence  qu'il  l'applique  à  des  guerriers, 
non  plus  à  des  jeunes  filles),  le  miracle  du  Bois  des  lances, 
et  c'est,  ici  et  là,  une  légende  propre  à  édifier  des  pèle- 
rins sur  la  route.  Gomme  la  Chronique  de  Turpin,  la 
Kaiserchronik  raconte  plusieurs  expéditions  de  Charle- 
magne  en  Espagne,  et  notamment  m  Galitiam.  Pourquoi 
en  Galice,  sinon  parce  que  c'était  là  la  patrie  de  saint 
Jacques  ?Charlemagne  champion  de  l'apôtre  Jacques,  c'est 
une  fiction  étrangère  aux  formes  anciennes  de  la  légende 
de  Roland,  mais  qui  devint,  comme  on  a  vu,  la  pièce  maî- 
tresse de  la  Chronique  de  Turpin  :  on  la  voit  poindre  ici 
à  une  époque  où  la  Chronique  de  Turpin  n'existait  pas 
encore. 

7.  Saint- Jean-Pied-de-Port . 

Dans  toutes  les  versions  de  la  Chanson  de  Roland, 
Charlemagne  rapporte  de  Roncevaux  en  France  les  corps 
de  ses  principaux  barons  :  selon  le  Roland  d'Oxford,  trois 
d'entre  eux  seulement,  Roland,  Olivier  et  Turpin  ;  selon 
la  version  rimée,  les  douze  pairs  ;  selon  le  pseudo-Turpin 
et  la  Karlamagnussaga,  les  douze  pairs  et  beaucoup 
d'autres  barons  encore.  Le  texte  d'Oxford  décrit  ainsi 
sa  route  : 

3682       Repairez  sunt  a  joie  et  a  baldur. 

Passent  Nerbone  par  force  et  par  vigur  ; 
Vint  a  Burdeles,  la  citet  de  [renom]  : 
Desur  Talter  seint  Seurin  1  le  baron 

1.  Manuscrit  :  Seuerin. 


ATTACHES   TOPOGRAPHIQl  ES    I    SAINT-JEAN-PIED-DE-PORT       331 

Met  l'oliphan  plein  d'or  et  de  manguns  : 

Li  pèlerin  le  veient  lu  la  vunt  ; 

Passet  Girunde  a  mult  granz  nefs  qui  sunt  ; 

Entresque  a  Blaive  ad  conduit  sun  nevold 

Et  Oliver,  sun  nobilie  cumpaignun, 

Et  l'arcevesque  ki  lut  sages  et  proz  ; 

En  blancs  sarcous  fait  mètre  les  seignurs  ; 

A  Seint  Romain  la  gisent  li  baron  ; 

Francs  les  cumandent  a  Deu  et  a  ses  nuns. 

Caries  cevalchet  et  les  vais  et  les  munz; 

Entresqua  Ais  ne  volt  prendre  sujurn. 

Sur  cette  route  bien  dessinée,  les  remanieurs  sauront 
marquer  d'autres  étapes  encore.  D'abord,  selon  la  version 
rimée,  Charles  campe  au  pied  des  Pyrénées,  durant  une 
nuit.  Autour  des  bières  des  douze  pairs,  les  chrétiens 
font  une  veillée  ardente  ;  ils  allument  des  cierges  aux 
pointes  de  leurs  lances  : 

Les  Porz  passèrent  un  poi  ainz  Tajornee; 

A  Seint  Johan  vindrent  a  la  vespree. 

La  herbergerent  la  gent  qi  ert  lassée. 

N'i  veïssiez  ne  terre  ne  valee, 

Ne  combe  oscure  qi  tant  soit  ennublee 

0  feu  n'eùst  ou  chandele  alumee 

Ou  cerge  espris  ou  lanterne  embrasée. 

Entor  les  cerges  fu  mot  grant  la  criée; 

Par  tote  l'ost  est  la  noise  levée. 

La  nuit  i  jut  nostre  enpereres  ber. 

Li  autres  poeples  pense  de  Tosteler. 

En  son  les  lances  font  cerges  alumer. 

Hoc  fist  Charles  un  moster  estorer, 

Por  son  nevou  San  Johan  apeler, 

As  piez  der  Porz  si  com  l'on  doit  passer  * . 

1.  Éd.  Foerster,  p.  303. 


332  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

C'est  le  texte  des  manuscrits  C  et  V1.  Même  récit  dans 
les  manuscrits  de  l'autre  groupe,  P,  L,   T  : 

Iluec  fïst  Karles  un  monstier  estorer, 

Por  son  neveu  Saint  Jehan  apeler, 

Au  pié  des  Porz  si  corn  on  doit  passer  '. 

Le  géographe  arabe  Edrisi  loue,  en  1154,  cette  église 
((  bâtie  sur  une  hauteur,  très  belle  et  très  fréquentée  2  ». 
Les  clercs  de  Sanctus  Johannes  de  Cisera  faisaient-ils  en 
effet  remonter  les  origines  de  cette  église  à  Charle- 
magne  ?  et  les  poètes  ont-ils  ici  recueilli  une  légende 
locale  ?  On  ne  possède  pas  de  documents  qui  le 
prouvent.  Je  me  borne  donc  à  remarquer  que  ces 
rimeurs  de  la' fin  du  xne  siècle  savent  placer  Saint-Jean- 
Pied-de-Port  au  point  de  la  route  qui  convient,  et  qu'ils 
ont  dû  avoir  quelque  raison  de  s'y  intéresser. 

8.  A  r bonne. 

Sur  le  trajet  des  Pyrénées  à  Bordeaux,  le  manuscrit 
d'Oxford  marque  une  seule  étape  : 

3683        Passent  Nerbone  par  force  et  par  vigur. 

1.  Texte  de  P  (éd.  Foerster,  p.  226).  L  donne  la  même  version; 
mais  en  outre  (à  la  p.  228),  il  donne  ces  vers  : 

La  nuit  se  jul  nostre  emperere  bers 
Et  les  cors  fit  danz  le  mostier  porter, 
Si  y  a  fait  les  barons  enterrer, 
Puis  y  a  fait  saint  Johant  aorer. 
Plus  loin,  oubliant  que  ces   barons  sont  déjà   enferrés,  L,  par 
une  singulière  contradiction,  les  enterrera  à  Blaye. 

2.  Voyez  Haristoy,  Les  paroisses  du  pays  basque  dans  les  Etudes 
historiques  et  religieuses  du  diocèse  de  Bayonne,  1 896,  p.  589. 


ATTACHES    TOPOGRAPHIQUES  I    ARBONNE  333 

Indication  surprenante,  et  qui  ne  se  retrouve  nulle 
part,  sinon  dans  le  manuscrit  \l  : 

3846       Carlo  civalça  a  la  barba  llorie, 

Guardo  sor  destra,  oit  Nerbona  scosie... 

et  le  conteur  italien  arrête  longuement  en  ce  lieu  Char- 
lemagne  et  son  armée  :  il  y  place  l'épisode  que  VAi/rne- 
rillot  de  Victor  Hugo  a  rendu  illustre. 

Ce  même  épisode,  les  poèmes  du  cycle  de  Guillaume 
d'Orange  le  placent,  comme  on  sait,  a  Xarbonne.  en 
Septimanie.  Faut-il  croire,  avec  plusieurs  critiques, 
que  l'auteur  de  la  Chanson  de  Roland  a  connu  l'épi- 
sode d'Aymerillot  dans  une  version  où  la  scène  se 
déroulait  en  Septimanie.  mais  que,  mauvais  géographe, 
il  a  confondu  la  Septimanie  et  le  pays  basque  ? 

Ce  n'est  pas  impossible.  Pourtant  les  érudits  locaux  ont 
fait  plus  de  crédit  au  vieux  poète.  François  Saint-Maur  l, 
le  premier,  suivi  par  plusieurs  autres  critiques,  a  identifié 
Xerbone  du  texte  d'Oxfordavec  Arbonne,  arrondissement 
de  Bayonne,  canton  d'Ustarritz,  à  une  lieue  de  Biarritz. 
Ils  ont  produit  un  document,  daté  de  1186  '2,  d'où  il 
résulte  que  l'ancien  nom  de  cette  localité  était  Xarbonne. 
M.  Camille  Jullian  en  a  publié  d'autres,  du  xivc  et  du  xv° 

1.  Roncevaux  et  la  Chanson  de  Roland,  simple  réponse  à  une 
question  de  géographie  historique,  Pau,  1870.  Cf.  Revue  de  Gas- 
cogne, t.  XI    1870),  p.  383. 

2.  <c  Super  capellaniam  de  Narhona  »,  dans  une  bulle  de  Céles- 
tin  III,  citée  d'abord  par  P.  Raymond,  d'après  le  Livre  d'or  de 
Sainte-Marie  de  Bayonne  Dictionnairp  topographique  des  Rasses- 
Pyfënées,  1863,  p.  9  . 


33  ï  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

siècles,  et  a  montré  en  outre  que  Narbonne,  aujourd'hui 
simple  bourgade  de  moins  de  mille  habitants,  a  dû  être 
à  l'époque  romaine  un  vicus  ou  un  oppidum  \.  «  L'auteur 
de  la  Chanson  de  Roland,  ajoute  M.  Jullian,  est  beaucoup 
moins  dépourvu  qu'on  ne  le  pense  de  précision  scienti- 
fique :  il  a  songé  à  la  Narbonne  du  pays  basque  et  non 
pas  à  celle  de  Septimanie.  Celle-là,  bien  campée  sur  les 
dernières  pentes  des  montagnes,  entre  la  Nive,  la  mer 
et  les  bois  de  Saint-Pée,  ne  lui  a  point  paru  une  adver- 
saire indigne  de  Charlemagne  2.  Que  plus  tard  une 
nouvelle  tradition  ait  préféré  la  Narbonne  languedocienne 
et  se  soit  développée  autour  et  à  propos  de  ce  nom,  c'est 
fort  vraisemblable.  Cette  confusion  est  dans  la  nature 
même  des  légendes  populaires,  qui  donnent  des  noms 
célèbres  aux  ruines  anonymes,  et  qui  absorbent  le  rôle 
des  lieux  oubliés  dans  la  vie  d'illustres  homonymes. 
Mais  elle  n'est  pas  au  point  de  départ  de  l'histoire  poé- 
tique de  Charlemagne,  et  le  premier  poète  de  Roland, 
pieux  pèlerin  du  passé,  s'est  soucié  d'être  exact,  de 
suivre  les  bonnes  routes,  de  connaître  les  traditions  des 
abbayes  et  de  voir  les  monuments.  » 

9.    Saint-Jean    de  Sorde. 

Les  versions  rimées  de  la  Chanson  de  Roland  marquent 
cet  arrêt  de  Charlemagne  sur  sa  route   : 

1.  De  la  précision  géographique  dans  la  Chanson  de  Roland 
[Revue  des  études  anciennes,  t.  I,  1899,  p.   233). 

2.  «  Il  y  a  une  route,  qui  paraît  ancienne,  de  Saint-Jean-Pied- 
de-Port  à  Bayonne  par  la  rive  droite  de  la  Nive  ;  cf.  la  carte  de 
Cassini.  Elle  laisse  Arbonne  sur  la  gauche.  » 


ATTACHES    TOPOGRAPHIQUES    :   SAINT-JEAN    DE    SORDE  335 

Li  rois  chevauche,  qi  s  est  mis  el  retor 
Par  la  gastine  envers  Terre  maior. 
François  regretent  durement  lor  seignor... 
Yindrent  a  Sorges,  la  herbergent  le  jor 
Sor  la  rivere  qui  fu  de  grant  laor  '. 

Là  se  place  un  épisode,  l'évasion  de  Ganelon.  Le  lieu 
désigné  est  la  Villa  sancti  Johannis  Sorduae,  que  le 
Guide  des  pèlerins  p.  1  2/  mentionneet  aussi  la  Chronique 
de  Turpin  (chapitre  V).  Charlemagne.  dit  le  faux  Tur- 
pin,  avec  l'or  conquis  sur  les  Sarrasins,  édifia  une  église 
en  l'honneur  de  saint  Jacques  inter  urhem  r/uae  vulgo 
dicitur  Axa  Dax)  et  Sanctum  Johannem  Sorduae  via 
jaeobifana. 

Sorde,  dansles  Landes  arrondissement  de  Dax.  canton 
de  Peyrehorade).  est  situé  un  peu  en  amont  du  confluent 
du  «-ave  de  Pau  et  du  ^ave  d'Oloron.  «  C'est  à  ce  con- 
fluent.  écrit  M.  G.  Jullian  -',  que  le  gave  de  Pau  devient 
navigable  ;  quant  au  gave  d'Oloron,  il  est  devant  Sorde 
presque  aussi  important  que  l'autre  :  et,  aux  jours  de 
crue,  c'est  vraiment  une  rivière  de  grant  valor...  C'est 
là  que  les  pèlerins,  pendant  tout  le  moyen  âge.  traver- 
saient le  gave  d'Oloron  pour  se  rendre  ensuite  à  Ordios  et 
de  terribles  légendes  s'étaient  forgées  sur  ce  passage.  La 
tradition  fait  suivre  ici  très  exactement  par  Charlemagne 
le  tracé    de  l'ancienne  route    romaine    de    l'Ouest,   par 

1.  C'est  le  texte  de  Cet  de  Y~  (éd.  Foerster,  p.  307-8).  Il  con- 
corde avec  celui  de  l'autre  rédaction,  P,  L.  T  éd.  Foerster, 
p.  232    : 

Viennent   a  Sorges.  la  harbergent  le  jor 
Sor  la  rivière  qui  est  de  grant  valor. 

2.  Revue  des  études  anciennes,  t.  I,  p.  235. 


336  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

Saint-Jean-Pied-de-Port,  Carasa  et  Dax.  On  signale  à 
Sorde  un  chemin  taillé  dans  le  roc,  appelé  camin  de 
Char  le  magne  l.  » 

A  Sorde,  près  du  gave  d'Oloron,  s'élevait  au  moyen 
âge  une  abbaye  ;  son  église,  du  commencement  du 
xnc  siècle,  domine  encore  le  paysage.'  A  partir  d'une 
certaine  date,  elle  soutint  que  ses  origines  remontaient 
à  Charlemagne,  ou  plus  haut  encore.  Ce  n'étaient  que 
des  fables,  car  il  est  assuré  que  Saint-Jean  de  Sorde  ne 
fut  fondé  que  vers  la  fin  du  x°  siècle,  et  comme  une 
simple  dépendance  de  l'antique  monastère  de  Saint- 
Michel  de  Pessan,  au  diocèse  d'Auch  :  Saint-Jean  de 
Sorde  ne  s'émancipa  que  dans  la  seconde  moitié  du 
xi°  siècle  2.  A  l'appui  de  leurs  prétentions,  les  moines  de 
Sorde  produisirent  plusieurs  documents,  qui  intéressent 
l'histoire  ecclésiastique,  mais  plus  encore  l'histoire  des 
chansons  de  geste. 

C'est  d'abord  un  prétendu  diplôme  de  Charlemagne3. 
Charles,  roi  des  Francs  et  des  Lombards,  afin  que  la 
grâce  divine  le  protège  dans  l'expédition  qu'il  a  entre- 
prise contre  les  nations  barbares  et  infidèles  pour  la 
délivrance  des  chrétiens  opprimés  en  Espagne,  donne  au 
vénérable  abbé  Othon  et  à  ses  frères  la  terre  qui  est 
entre  les  deux  Gaves.  Il  ordonne   que   sur    ce  territoire 

1.  «Société  de  Borda,  1880,  p.  205.  » 

2.  Voyez  la  Gallia  Christiana,  t.  I,  à  la  col.  1061  et  aux  Instru- 
menta, p.  167.  Voyez  surtout  le  Cartulaire  de  Saint- Jean-de- 
Sorde,  p.  par  Paul  Raymond,  1873,  et  l'excellente  introduction  de 
P.  Raymond. 

3.  Publié  dans  les  Monument  a.  Germaniae  historica,  Diplomata 
Karolinorum,  t.  I,  p.  314. 


ATTACHAS    TOPOGRAPHIQUES    I     SALNT-JEAN    DE     SORDE     337 

soit  construit  un  monastère  pour  ledit  abbé  Othon  et 
pour  ses  frères,  et  une  église  en  l'honneur  de  saint  Jean- 
Baptiste,  afin  que  ce  saint  daigne  par  ses  mérites  et  ses 
prières  lui  obtenir  la  victoire.  Il  décide  que  cette  abbaye 
relèvera  directement  du  pape  et  qu'on  ne  cessera  d'y 
prier  pour  le  salut  de  son  âme  et  de  l'àme  de  feu  son 
père,  le  roi  Pépin.  Il  date  ce  diplôme  de  Dax,  et  de 
l'année  778. 

Un  autre  diplôme  ',  qui  d'ailleurs  contredit  le  premier 
en  plusieurs  de  ses  données,  introduit  dans  cette  aven- 
ture l'archevêque  Turpin  : 

En  Tan  800  de  l'Incarnation,  avec  l'appui  de  la  grâce  divine,  le 
roi  Charlemagne...,  après  avoir  prêché  le  nom  du  Seigneur  par 
toute  la  Gaule  et  rassemblé  une  grande  armée,  se  dirigea  contre 
l'Espagne.  Sur  sa  route,  comme  Dieu  le  guidait  et  marchait  devant 
lui,  il  parvint  sain  et  sauf  à  un  cours  d'eau  que  les  gens  du  pays 
appellent  Flumen'2.  Non  loin  coulait  une  source.  Il  y  fit  construire 
une  petite  église  pour  que  le  peuple  qui  vivait  sur  ces  bords  put 
entendre  les  divins  offices.  En  outre,  parce  que  Dieu  fortifie  le 
cœur  des  purs,  Charlemagne,  abattant  par  la  hache  les  grands 
arbres,  par  la  serpe  les  arbrisseaux,  brûlant  les  épines  et  les 
buissons,  édifia  un  peu  plus  loin  en  l'honneur  de  saint  Jean- 
Baptiste  une  église  où  des  moines  vivraient  en  paix  et  serviraient 
Dieu  parleurs  prières...  Il  l'enrichit  en  lui  donnant  du  sang  de 
saint  Jean-Baptiste  et  d'autres  saints,  et,  assisté  de  Turpin,  arche- 
vêque de  Reims,  il  y  établit  de  sa  main  les  saints  autels. 

Or,  après  un  longtemps  écoulé,  ayant  vaincu  en  Espagne  la  race 

i.  Publié  aussi  au  t.  I  des  Diplomata  Karolinorum,  p.  567. 

2.  Comparer  ce  passage  du  Guide  des  pèlerins  (p.  12)  :  «  In 
hujus  terrae  ,  Gasconicae^  exitu,  via  scilicet  sancti  Jacobi,  haben- 
tur  duo  fluvii,  qui  prope  villam  sancti  Johannis  Sorduae,  aller 
scilicet  ad  dexteram  et  aller  ad  laevam,  fluunt  ;  quorum  unus 
dicitur  Gaver,  et  alter  Flumen,  qui  sine  rate  nullo  modo  trans- 
meari  possit.  » 

J.   BbdibR.  —  Les  légendes  épiques,  t.  III.  22 


338  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

barbare  des  païens,  et  ayant  conquis  l'Espagne  par  la  faveur  de 
Dieu,  il  rentra  dans  son  pays  avec  les  corps  de  quelques-uns  de 
ses  principaux  fidèles.  Sur  la  voie  du  retour,  il  parvint  à  cette 
maison  de  Saint-Jean-Baptiste  de  Sorde,  par  lui  édifiée,  et  il  y 
déposa,  dans  un  sépulcre  neuf,  l'archevêque  Turpin,  son  maître 
(suum  magistrum),  en  pleurant  et  en  gémissant,  et  entouré  de 
tous  ses  hommes  qui  se  frappaient  la  poitrine,  s'arrachaient  les 
cheveux,  et  sanglotaient.  IU'embauma  dans  les  aromates,  l'ense- 
velit à  grande  douleur,  et  lui  dit  adieu.  Pour  l'amour  de  lui,  il  fit 
au  monastère  fondé  par  lui  et  à  saint  Jean  de  grands  dons... 
(longue  énumération  de  donations  et  de  privilèges).  Le  IV  des 
calendes  de  septembre,  en  la  quatorzième  année  de  notre  règne. 

Il  a  existé  encore  d'autres  documents  de  ce  genre, 
témoin  ces  quelques  lignes  que  j'extrais  des  Mémoires 
et  recherches  de  France  et  de  la  Gaule  Acquitanique  du 
sieur  Jean  de  La  Haye,  baron  des  Coutaulx  1  :  «  Lorsque 
Charlemaigne  fîst  ensepulturer  l'archevesque  Turpin  et 
plusieurs  autres  de  ses  bons  serviteurs  en  l'abbaye  de 
Sordre,  près  d'Ax,  au  pied  des  Monts  Pyrénées,  les 
dicts  Ranulphe  et  Albon  y  estoient  presens,  comme  le 
porte  la  pancarte  de  la  fondation  de  Charlemaigne,  qui 
les  met  frères  de  son  bon  parent  Samson,  duc  de  Bour- 
gogne. Laquelle  pancarte  j'ai  veue  entre  les  mains  du 
sieur  d'Achiles,  abbé  dudit  lieu,  et  ici  l'insererois,  si 
j'en  avois  coppie.  »  Ce  Samson  est  un  personnage  de 
chansons  de  geste.  Il  est  sans  doute  identique  au  duc 
Samson  qui,  dans  la  Chanson  de  Roland,  combat  et  meurt 
à  Roncevaux  (v.  dOo,  1275,  2408,  etc.,  du  manuscrit 
d'Oxford).  La  Chronique  de  Turpin  et  plusieurs  romans 
français  lui    donnent  son   titre  de  duc   de  Bourgogne  2. 

1.  1581,  p.  40. 

2.  Voy.  E.  Langlois,  Table  des  noms  propres  contenus  dans  les 
chansons  de  geste. 


ATTACHES     TOPOGRÀPHIQUES    :    SAINT-JEAN    DE    SORDE    339 

Le  roman  de  Gai  de  Bourgogne  fait  de  lui  le  mari  d'une 
sœur  de  Charlemagne. 

A  quel  temps  remontent  ces  faux  diplômes  ?  Il  est 
difficile  de  le  dire  avec  précision  '  .  Il  va  de  soi  qu'ils 
sont  postérieurs  à  l'année  lOoO  environ  :  jusqu  à  cette 
date  Saint-Jean  de  Sorde  a  obéi  à  Saint-Michel  de  Pes- 
san  sans  penser  à  s'affranchir  de  cette  tutelle.  Il  est 
vraisemblable  d'autre  part  qu'il  durent  être  fabriqués 
pour  aider  les  moines  de  Sorde  dans  leur  lutte  contre  la 
maison-mère  ou  tout  au  moins  pour  consolider  leur 
victoire  :  ce  qui  indique  sans  doute  la  seconde  moitié  du 
xie  siècle.  Une  charte,  bien  authentique  celle-ci.  de 
Guillaume  VI,  duc  d'Aquitaine,  et  datée  de  1120, 
montre  qu'à  cette  date  l'abbaye  de  Sorde  avait  fait 
prévaloir  la  légende  de  son  antique  origine  :  il  était 
admis  que  Charlemage  l'avait  protégée  et  enrichie  à 
l'occasion  de  son  expédition  en  Espagne  2. 

1.  La  «  pancarte  »  vue  par  Jean  de  la  Haye  est  perdue,  je  crois, 
et  on  n'a  que  des  copies  modernes  du  xvme  siècle  des  deux  autres 
diplômes. 

2.  «  A.  ab  incarnatione  Domini  M.  C.XX.,  dux  tocius  Aquitaniae 

regionis,    \Y Cum   nomen    Domini    predicasset    et   omnem 

Xristianitatem  exaltare  voluisset.  atqueapud  Yspaniam  ad  errons 
culturam  destruendam  tetendisset,  invenit  quamdam  suam  eccle- 
siam  sancti  Johannis  Babtiste,  que  dicitur  Sordua,  suis  dotibus 
quibus  eam  ditaverat,  rex  Karolus  Magnus,  et  tocius  Vasconiae 
cornes  nec  non  antecessores  sui,  viduatam,  super  eam  commotus 
misericordia  et  pietate,  quod  ei  suipriores  concesserant  concessit 
et  confirmando  firmavit,  investituras  scilicet  omnes  quas  tenuit  et 
eo  lempore  tenebatet  suo  consilio  tenuerit,  Sorduam  videlicet  et 
omnia  ad  eam  villam  pertinentia,  tam  de  terris  quam  de  aquis, 
tam  de  silvisquamde  viridariis...  »  Etc.  Cartulaire  de  Saint-Jean 
de  Sordes,  p.  65).  —  Remarquer  qu'une  expression  de  cette  charte 


340  LA    CHANSON    DE   ROLAND 

A  une  époque  voisine  du  Roland  d'Oxford,  des  clercs 
emploient  donc  sur  notre  route  Charlemagne  à  fonder 
ou  à  doter  des  églises,  et  c'est  là  par  avance  une  des 
idées  constitutives  de  la  Chronique  de  Turpin.  Ils  se 
représentent  l'expédition  de  Charles  en  Espagne,  ainsi 
que  le  fait  le  poète  du  Roland,  comme  une  guerre  sainte, 
qui  a  duré  des  années  et  qui  a  abouti  à  la  conquête  de 
toute  l'Espagne.  Ainsi  que  le  poète  du  Roland,  ils 
peignent  Gharlemagne  escortant  sur  la  route  les  restes 
de  ses  principaux  guerriers,  et  ils  ont  bien  soin  de  garder 
pour  eux  et  d'  «  ensepulturer  »  dans  leur  maison  le  preux 
archevêque  Turpin.  Ils  exploitent  des  chansons  de  geste, 
leur  empruntant  Turpin  et  Samson  de  Bourgogne  ;  mais  ils 
se  donnent  aussi  parfois  la  peine  de  consulter  les  annales 
carolingiennes,  pour  s'informer  du  temps  du  passage  de 
Charlemagne,  ce  qui  leur  a  permis  de  dater  avec  vrai- 
semblance l'un  de  leurs  diplômes  de  l'année  778. 

10.   Belin. 

Selon  le  pseudo-Turpin  *,  Charlemagne,  qui  rapporte 
de  Roncevaux  tous  les  morts  de  la  bataille,  en  dépose 
un  grand  nombre  à  Belin  : 

A  Belin  sont  ensevelis  Olivier,  et  Gondebaud,  roi  de  Frise,  et 
Ogier,  roi  de  Danemark,  et  Arastain,  roi  de  Bretagne,  et  Garin, 
duc  de  Lorraine,  et  beaucoup  d'autres.  Heureuse,  la  pauvre  ville 
de  Belin,  qu'honorent  tant  de  héros  ! 

(cum  nomen  Domini  predicassel)  se  retrouve  dans  le  diplôme  daté 
de  l'an  800  (cum  per  universam  Galliam  jugiter  nomen  Domini 
predicasset) . 

1.   Chap.  XXIX. 


ATTACHES    TOPOGRAPHIQUES    !    BORDEAUX  341 

Le  Guide  des  Pèlerins  dit,  presque  dans  les  mêmes 
termes  : 

Dans  les  Landes  de  Bordeaux,  à  Belin,  il  faut  visiter  les  corps 
des  saints  martyrs  Olivier,  Gondebaud,  roi  de  Frise,  Ogier,  roi  de 
Danemark,  Arastain,  roi  de  Bretagne,  Garin,  duc  de  Lorraine,  et 
de  beaucoup  d'autres  guerriers  de  Charlemagne,  qui,  après  avoir 
vaincu  les  armées  païennes,  furent  tués  en  Espagne  pour  la  foi 
du  Christ.  Leurs  compagnons  rapportèrent  jusqu'à  Belin  leurs 
corps  précieux  et  les  y  ensevelirent  honorablement.  Ils  gisent 
tous  dans  un  même  tombeau.  Un  parfum  très  doux  en  émane,  et 
les  malades  qui  le  respirent  s'en  vont  guéris. 

Belin  avait  au  moyen  âge  quelque  importance.  Aliénor 
d'Aquitaine  y  a  séjourné.  Les  pèlerins  y  trouvaient  un 
hospice,  régi  par  un  prieur  '.  Etabli  dans  une  clairière 
au  bord  de  la  Leyre,  Belin  formait  au  sortir  des  Landes 
une  oasis.  Il  y  a  là  des  tumulus?  ;  l'un  deux  était  sans 
doute  la  sépulture  embaumée  que  vénéraient  les  voya- 
geurs. 

H.   Bordeaux. 

L'une  des  églises  les  plus  antiques  de  Bordeaux,  bâtie 
sur  l'emplacement  d'un  cimetière  gallo-romain,  est  la 
collégiale  de  Saint-Seurin  3.  On  y  gardait  le  bâton  pas- 

1.  Voy.  Baurein,   Variétés  bordeloises,  1784,  t.  VI,  p.  203. 

2.  Voy.  C.  Jullian,  dans  la  Romania,  t.  XXV  (1896),  p.   171,  n. 

3.  Sur  cette  église,  voyez  Baurein,  Variétés  bordeloises  (1784), 
t.  III,  p.  293;  J.-A.  Brutails,  Cartulaire  de  l'église  collégiale  de 
Sainl-Seurin,  Bordeaux,  1897  ;  Camille  Jullian,  Histoire  de  Bor- 
deaux, p.  116.  «  A  l'époque  gallo-romaine,  écrit  M.  Brutails 
(ouvr.  cité,  p.  xxv),  le  cimetière  de  Bordeaux  se  trouvait  dans  ce 
faubourg...  La  présence  de  ce  cimetière  dut  entraîner  de  bonne 
heure  la  construction  dune  église,  qui  fut  probablement  d'abord 


312  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

toral  légué  par  saint  Martial  à  saint  Seurin,  qui  fut 
évêque  de  Bordeaux  au  commencement  du  ve  siècle,  et 
le  «  fort  saint  Seurin  »,  la  châsse  miraculeuse  qui  ren- 
fermait ses  reliques  *.  On  y  voit  aussi  des  sarcophages 
de  marbre,  «  tombes  anonymes  du  vie  siècle,  que  la  foi 
du  peuple  transformait  en  sépulcres  de  saints  ».  Elle  y 
reconnaissait  le  sépulcre  de  saint  Martial,  l'enfant  qui 
avait  fait  dire  à  Jésus  :  «  Laissez  venir  à  moi  les  petits 
enfants  »,  et  les  tombeaux  des  saintes  Véronique  et 
Bénédicte  V 

On  conçoit  donc  que  le  Guide  des  pèlerins  arrête  les 
pieux  voyageurs  à  ce  sanctuaire  ;  mais,  chose  remarquable  ! 
ce  qu'il  recommande  à  leur  vénération,  ce  n'est  ni  saint 
Martial,  ni  sainte  Bénédicte,  ni  sainte  Véronique  ;  c'est 
cette  seule  relique,  l'olifant  de  Roland  :  «  Tuba  vero 
eburnea,  scilicet  scissa,  apud  Burdegalem  ui%bem  in 
basilica  heati  Severini  hahetur  3.  » 

La  Chronique  de    Turpin  4  marque  en   outre  que    les 

la  chapelle  de  Saint-Etienne.  On  ignore  l'époque  où  les  chanoines 
réguliers  s'établirent  à  Saint-Seurin  et  même  la  date  de  la  con- 
struction de  l'église.  La  partie  la  plus  ancienne  de  l'édifice  est  la 
crypte,  qui  paraît  remonter  au  xe  siècle.  Mais  elle  existait  déjà  au 
temps  de  Charlemagne  et  Grégoire  de  Tours  la  signale  dès  le 
vic  siècle.  » 

1.  <(La  châsse  en  feretrum  ou  le  fort  devint  chose  si  honorée 
qu'on  en  fît  une  personne  sainte,  ayant  sa  vie  à  part,  comme  on 
avait  fait  pour  la  Sainte  Croix  ou  pour  la  Sainte  Image  :  saint 
Fort  prit  son  rang  à  côté  de  saint  Seurin,  dont  il  n'était  qu'un 
attribut.  Le  vieil  évêque  se  dédoubla,  et,  comme  il  arrive  souvent 
dans  les  religions,  l'esprit  émané  du  saint  relégua  le  saint  dans 
l'ombre  »  (G.  Jullian,  l.  laud.). 

2.  G.  Jullian,  ibid. 

3.  Éd.  Fita,p.  43. 

4.  Chapitre  XXIX. 


ATTACHES    TOPOGRAPHIQUES  :    BORDEAUX  343 

chanoines  de  Saint-Seurin,  à  son  avis,  ne  possédaient  pas 
légitimement  l'olifant  :  Charlemagne  l'avait  déposé  à 
Saint-Romain  de  Blaye,  aux  pieds  de  Roland  :  «  mais  puis 
en  fu  portée  la  buzine  à  Saint  Seurin  a  Bordeu,  et  si  ne 
fîst  mie  bien  qui  li  porta  *.  » 

Est-ce  là  l'écho  d'une  querelle  entre  les  églises  de 
Blaye  et  de  Bordeaux  ?  Ce  qui  est  sûr,  c'est  que,  dès  le 
temps  où  fut  écrite  la  plus  ancienne  version  que  nous 
ayons  de  la  Chanson  de  Roland,  les  chanoines  de  Saint- 
Seurin  prétendaient  avoir  reçu  l'olifant  des  mains  de 
Charlemagne  et  que  le  poète  reproduit  leur  dire. 
Charlemagne,  dit  le  texte  d'Oxford, 

3684     Vint  a  Burdeles,  la  citet  de  [renom]  ; 
Desur  l'alter  seint  Seurin  le  baron 
Met  l'oliphan  plein  d'or  et  de  manguns  : 
Li  pèlerin  le  veient  ki  la  vunt. 

Bientôt  après,  la  légende  utilisa  le  vieux  cimetière 
gallo-romain  qui  entourait  l'église  ?.  La  Chronique  de 
Turpin  rapporte  3  qu'il  avait  été  consacré,  comme  le 
cimetière  des  Aliscamps  d'Arles4,  par  Jésus-Christ  lui- 
même  en  présence  des  sept  plus  anciens  prélats  des 
Gaules.  Une  inscription,  encastrée  dans  un  mur  de 
l'église  Saint-Seurin,  rappelait  ce  prodige  :  Jésus-Christ, 
dit  l'inscription,  était  apparu  aux  prélats  sous  des  vête- 

1.  C'est  ainsi  que  le  traducteur  et  interpolateur  saintongeais 
rend  cette  phrase  du  Pseudo-Turpin  :  Sed  tubam  alius  postea  in 
beati  Severini  basilica  apud  Burdegalam  indigne  transtulit.  » 

2.  M.  Paul  Courteault  vient  d'y  faire  des  fouilles  heureuses. 

3.  Chapitres  XXIV  et  XXVIII. 

4.  Voyez  nos  Légendes  épiques,  t.  I,  p.  367. 


344  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

méats  épiscopaux,  et  ils  n'avaient  pas  osé  lui  demander  : 
<(  Qui  es-tu  ?  »  mais  ils  savaient  bien  qu'il  était  le  Sei- 
gneur *. 

La  Chronique  de  Turpin  a  peuplé  ces  deux  cimetières 
des  morts  de  Roncevaux.  Au  xvne  siècle  encore,  on 
montrait  aux  visiteurs  de  Saint-Seurin  ces  tombes 
épiques  2. 

Selon  la  traduction  de  la  Chronique  de  Turpin  inter- 
polée en  Saintonge3,  Roland  avait  jadis  fait  le  siège  de 
Bordeaux.  C'est  tout  un  petit  roman,  où  figurent  des 
«  dames  »  sarrasines,  Bramimonde  et  Euraca.  M.  G. 
Jullian,  qui  en  a  fait  un  précieux  commentaire  *,  a  mon- 
tré   avec    quelle  exactitude   topographique  le  conteur  a 

t.  On  en  trouvera  le  texte  dans  les  Inscriptions  romaines  de 
Bordeaux,  t.  II,  p.  19;  cf.  p.  915.  Voir  aussi  Cirot  de  la  Ville, 
Origines  chrétiennes  de  Bordeaux  ou  Histoire  et  description  de 
l'église  Saint-Seurin,  1867,  p.  194. 

2.  Jodocus  Sincerus  (J.  Zinzerling,  qui  parcourut  la  France  de 
1612  à  1616),  décrit  ainsi  Saint-Seurin  en  son  Itinerarium  Galliae, 
Genève,  1627,  p.  433  :  «  Cœmiterium  imprimis  visu  digmim  est 
sancti  Seuerini  extra  portam  Diiaux  propre  amphitheatrum,  cum 
ideo  quod  antiquius  reliquis,  tum  quod  ibi  visuntur  cavi  lapides 
sepulchris  impositi,  in  quibus  secundum  lunae  incrementum  aqua 
augescit  et  minuitur.  Multi  hic  équités  quos  sub  Carolo  Magno 
conspiratio  extinxerathumati.  Legatur  tabella  in  templo  suspensa, 
sic  incipiens  :  In  mundo  duo  sunt  cœmiteria...  »  —  Même  descrip- 
tion, à  peu  près,  dans  VUlysses  Belgico-gallicus  de  Gôlnitz,  1631, 
p.  014. 

3.  Die  sogenannte  Poilevinische  Uebersetzung  des  Pseudo-Tur- 
pin,  p.  p.  Theodor  Auracher,  au  t.  I  (1877)  de  la  Zeitschrift  fur 
romanische  Philologie.  Cf.  Tote  Vistoire  de  France,  edited  by 
F.-W.  Bourdillon,  Londres,  1897. 

4.  Bévue  des  études  anciennes  (Annales  de  la  Faculté  des  lettres 
de  Bordeaux),  t.  I,  1899,  p.  237. 


ATTACHES  TOPOGRAPBIQUES  :  BLAYE        345 

procédé,  «  tissant  à  l'aide  de  traditions  locales  les  aven- 
tures de  ses  héros  :  avant  décrire,  il  a  parcouru  lente- 
ment les  chemins  où  il  devait  les  conduire,  prenant  des 
notes,  s'inspirant  des  lieux  et  recueillant  les  souvenirs 
des  églises  » .  Nous  ne  mentionnons  qu'en  passant  ce  récit, 
et  par  exception,  parce  que  la  Chronique  du  pseudo-Tur- 
pin  saintongeais  est  un  texte  du  xme  siècle,  plus  récent 
que  la  plupart  de  ceux  qui  entrent  en   notre  répertoire. 

12.  Le  passage  de  la  Garonne. 

Charles,  dit  le  manuscrit  d'Oxford, 

3688  Passet  Girunde  a  granz  nefs  qui  la  sunt  l. 

A  l'aller,  selon  la  Karlamagnussaga  2,  qui  peut-être 
rapporte  ici  une  tradition  ancienne,  Charlemagne  n'avait 
trouvé  ni  pont,  ni  bateaux  ;  un  cerf  blanc  lui  avait 
montré  un  gué. 

13.  Blaye. 

La  tombe  de  Roland  à  Blaye,  c'est  le  titre  d'un 
mémoire  admirable  de  M.  Camille  Jullian3.  J'aimerais  le 
reproduire  ici  tout  entier.  J'en  donnerai  du  moins  de 
longs  extraits. 

«  Pour  expliquer  le  rôle  de  Blaye  dans  la  légende  de 
Roland,   écrit  M.   Jullian.  il   faut  chercher  celui  qu'elle 

1.  La  Garonne  par-devant  Bordeaux  ne  portait  point  au  moyen 
âge  d'autre  nom  que  celui  de  Gironde.  Voyez  les  textes  réunis 
par  M.  Jullian,  Rfvue  des  études  anciennes,  t.  I,  p.  236. 

2.  Citée  par  G.  Paris,  Histoire  poétique  de  Charlemagne,  p.  261. 

3.  liomania,  t.  XXV    1896  ,  p.  161. 


348  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

joue  dans  l'histoire.   Or.    du  premier  au  onzième  siècle, 
l'histoire  de  Blaye  offre  trois  détails  caractéristiques  : 

a  1°  Blaye  était  situé  sur  la  route  la  plus  occidentale 
de  la  Gaule...  et  ce  chemin  était  l'une  des  cinq  ou 
six  artères  vitales  de  l'ancienne  France...  Il  débouchait 
dans  Blaye  au  pied  de  la  colline  qui  porte  aujourd'hui  la 
citadelle,  à  l'endroit  où  s'élève  l'église  de  Saint-Romain. . . 
Sur  cette  route,  Blaye  est  une  station  de  premier  ordre. 
D'une  part  elle  est  bâtie  sur  une  colline  assez  élevée,  la 
dernière  que  baigne  la  Gironde  en  aval  de  son  cours. 
D'autre  part,  elle  est  le  point  où  la  grande  voie  atteint 
le  fleuve.  Elle  est  à  la  fois  la  clef  de  la  Gironde  et  la 
clef  de  la  route  de  Paris... 

«  C'était  une  station  fluviale  aussi  bien  que  terrestre. 
D'ordinaire,  le  trajet  de  Blaye  à  Bordeaux  se  faisait  en 
bateau,  dans  l'un  et  l'autre  sens  :  de  cette  manière  on 
évitait  le  double  passage  de  laDordogneprès  de  Cubzac, 
de  la  Garonne  à  la  Bastide  ou  à  Lormont.  Au  ivc  siècle, 
Ausone  propose  à  un  ami  de  s'embarquer  à  Bordeaux 
pour  gagner  à  Blaye  la  route  de  Saintes.  Au  moyen  âge, 
les  clients  habituels  des  grands  chemins,  les  pèlerins  de 
Saint-Jacques  de  Compostelle,  prennent  à  Blaye  des 
barques  qui  les  transportent  directement  à  Bordeaux,  au 
port  deus  Pelegris.  Ce  qui  demeura  l'usage  constant  des 
voyageurs  au  moins  jusqu'au  début  du  xvinc  siècle. 
Blaye  était  donc  à  la  fois  un  port  et  un  relais  sur  la  route 
la  plus  fréquentée  de  Paris  en  Espagne  : 

Com  ceste  ville  siet  en  riche  chemin  ! 

s'écrie  le  comte  Ami  en  arrivant  à  Blaye,  et  en  aperce- 


ATTACHES  TOPOGRAPHIQUES  :  BLAYE         347 

vant,  à  l'extrémité  de  la  grande  route,  les  voiles  des 
nefs  venues  de  Bordeaux. 

«  2°  Sur  ces  grandes  routes,  sans  cesse  parcourues 
par  les  marchands,  les  soldats  et  les  pèlerins,  il  est  rare 
qu'un  relais  important  ne  soit  pas  aussi  une  station  reli- 
gieuse. Dans  la  ville  où  il  repose  le  corps,  le  voyageur 
cherche  naturellement  le  sanctuaire  où  il  réconforte 
l'âme.  C'est  une  tendance  innée  à  toutes  les  générations 
de  foi  profonde.  Les  païens  l'ont  eue,  qui  jalonnèrent 
les  voies  de  la  Gaule  de  temples  et  d'édicules  innom- 
brables, et  les  chrétiens  du  moyen  âge  ont  satisfait  avec 
la  même  ardeur  à  la  dévotion  itinérante.  Blaye  devint, 
pour  ainsi  dire  forcément,  un  lieu  de  prière. 

«  Les  évangélisateurs  de  la  Gaule  cherchaient  de  pré- 
férence ces  stations  de  grande  route  pour  y  annoncer  la 
foi  nouvelle.  Ils  y  trouvaient  une  idole  à  renverser  ou 
un  temple  à  démolir,  et  un  public  sans  cesse  renouvelé 
à  convertir.  Saint  Martin  y  envoya  saint  Romain  vers 
le  milieu  du  ivc  siècle.  «  Après  s'être  construitune  cellule 
en  bas  de  la  ville,  raconte  Grégoire  de  Tours,  il  brilla 
tellement  par  ses  prédications  et  par  l'éclat  de  ses 
miracles  que,  ayant  converti  et  baptisé  les  habitants,  il 
fît  élever  une  église  à  la  place  d'un  temple  fameux, 
dédié  aux  faux  dieux.  »  Romain  mourut  en  38o.  On 
l'enterra  au  pied  de  la  colline  où  s'élevait  la  cité,  non 
loin  des  rives  de  la  Gironde.  C'est  l'endroit,  sans  nul 
doute,  qu'occupa  pendant  de  longs  siècles  la  basilique 
de  Saint-Romain,  à  l'extrémité  de  la  grande  route  et  à 
la  descente  vers  le  fleuve.  C'était  une  situation  merveil- 
leuse pour  provoquer  les  miracles  et  produire  un  culte 
populaire. 


348  LA  CHANSON  DE  ROLAND 

«  Dès  le  vic  siècle,  la  vertu  particulière  de  saint 
Romain  était  établie  parmi  les  voyageurs  de  la  route  et 
les  matelots  de  la  rivière.  «  Il  préserve  du  naufrage,  dit 
Grégoire  de  Tours,  ceux  qui  l'invoquent  au  milieu  des 
flots  ;  jamais  on  ne  vit  périr  celui  qui,  naviguant  sur  le 
fleuve,  peut  jeter  un  regard  vers  l'église  qui  renferme 
son  corps.  »... 

«  Or,  la  tombe  d'un  saint  aux  miracles  constatés 
devenait  un  noyau  autour  duquel  se  formait  un  grand 
cimetière.  Foyer  de  prodiges  pour  les  vivants,  centre  de 
ralliement  pour  les  morts.  Les  dévots  désiraient  ardem- 
ment reposer  auprès  du  corps  du  bienheureux  et  parti- 
ciper par  là  à  sa  sainteté.  A  Bordeaux,  la  tombe  de 
saint  Seurin  donna  naissance  à  une  illustre  nécropole. 
Et  ce  fut  la  destinée  de  celle  de  saint  Romain  :  en  567, 
un  roi  des  Francs,  Caribert,  fils  de  Glotaire  Ier,  fut 
enseveli  dans  la  basilique  qui  renfermait  les  saintes 
reliques. 

«  Sans  doute,  dès  le  vie  siècle,  le  champ  des  morts 
de  Saint-Romain  était  déjà  couvert  de  ces  sarcophages 
de  marbre,  ornés  du  chrisme  et  de  feuillages  symbo- 
liques, tels  qu'on  en  rencontre  en  si  grand  nombre  dans 
les  cimetières  mérovingiens  de  l'Aquitaine.  Suivant 
l'usage  constant  à  cette  époque  et  dans  ce  pays,  aucune 
inscription  n'était  gravée  sur  la  tombe. 

«  Insistons  encore,  dans  l'histoire  de  Blaye,  sur  ces 
deux  faits  :  la  route  et  le  cimetière  avec  sa  basilique. 
Ils  seront  les  déterminants  les  plus  énergiques  de  la 
légende.  La  route,  c'est  la  circulation  incessante  des 
pèlerins,  priant,  chantant,  échangeant  leurs  souvenirs  et 
leurs  rêves  ;  c'est  le  long  du  chemin,  dans  la  verve  créa- 


ATTACHES    TOPOGRAPBIQUES    :    BLATE  349 

tricedes  conversations  sans  fin.  que  le  peuple  refait  l'his- 
toire de  son  pays,  qu'il  essaye  de  retrouver  le  souvenir 
de  ses  héros  et  de  ses  saints.  Et  les  tombes  qu'il 
rencontre  l'aident  à  éveiller  ce  souvenir  et  à  lixer  cette 
histoire  :  elles  l'invitent  à  préciser,  à  localiser 

«  3°  De  plus,  depuis  le  début  du  x.ie  siècle,  la  Gironde 
forma  en  face  de  Blaye  la  limite  entre  la  Gascogne  et 
l'Aquitaine...  Pour  un  pèlerin  qui,  vers  l'an  1030, 
remontait  vers  le  Nord  en  suivant  la  grande  route 
d'Espagne,  saint  Romain  de  Blaye  était  le  premier  saint 
qu  il  rencontrât  sur  une  terre  française.   » 

On  comprend  ainsi,  grâce  à  M.  C.  Jullian,  comment 
Blaye  était  en  quelque  sorte  prédestiné  à  son  rôle  légen- 
daire. Pourtant,  on  ignore  si  la  tombe  de  Roland  à 
Blaye  était  authentique.  Certes  il  est  pénible  de  se 
représenter  une  supercherie  à  l'origine  de  ce  qui  devint 
un  culte  sincère,  de  se  dire  que  tant  d'hommages  ont  pu 
s'adresser  à  une  sépulture  supposée.  Mais  les  documents 
anciens  font  défaut  '.  Retenons  donc  seulement  que  la 
tombe  de  Blaye  est  plus  ancienne  que  la  plus  ancienne  des 
versions  conservées  de  la  Chanson  de  Roland.  Du  xie  au 
XVIe  siècle,  des  milliers  d'hommes  l'ont  vue  et  honorée. 


t.  Le  plus  ancien  témoignage  que  je  connaisse,  en  dehors  des 
textes  poétiques,  est  celui  d'Hugues  de  Fleury  mort  peu  après 
1 1 19) .  Racontant  la  bataille  de  778  d'après  Éginhard,  il  ajoute  à  la 
phrase  d'Eginhard  (InquopraelioEggihardus,  regiae  mensaeprepo- 
situs,  et  Anselmus,  cornes  palatii,  et  Rollandus,  prefectus  limitis 
Britannici,  cum  aliis  quampluribus,  sunt  interfecti  cette  autre 
phrase  :  «  Ex  quibus  Rollandus  Blavia  castello  deportatus  est  ac 
sepultus.  »  Mais  Hugues  de  Fleury  est,  il  va  sans  dire,  inhabile  à 
nous  garantir  l'authenticité  du  tombeau. 


350  LA    CHANSON    DE     ROLAND 

L'un  de  ses  derniers  visiteurs  fut  François  1er,  qui  se  la 
lit  ouvrir  en  1526,  à  son  retour  de  sa  captivité  de 
Madrid.  Quelques  jours  plus  tard,  un  médecin  de  l'élec- 
teur palatin,  Thomas  Leodius,  vint  aussi  à  Blaye  et 
écrivit  la  relation  de  sa  visite  :  on  lui  montra,  dans  la 
crypte,  trois  sarcophages  de  marbre,  sans  inscriptions  ; 
celui  du  milieu  passait  pour  être  le  tombeau  de  saint 
Romain,  les  deux  autres,  pour  être  ceux  de  Roland  et 
d'Olivier1.  Ce  sont  sans  doute  les  mêmes  trois  «  blancs 
sarcous  »  dont  parle  le  vieux  texte  d'Oxford  : 

3689  Entresque  a  Blaive  a  conduit  sun  nevold 
Et  Oliver,  sun  nobilie  cumpaignun, 
Et  Tarcevesque  ki  fut  sages  et  proz. 
En  blancs  sarcous  fait  mètre  les  seignurs  ; 
A  Seint  Romain  la  gisent  li  baron. 

L'attribution  de  deux  de  ces  sarcophages  est  à  peu 
près  constante  :  l'un  d'eux  appartient  toujours  à  Roland, 
l'autre  presque  toujours  à  Olivier.  Quant  au  troisième, 
il  fut  affecté,  selon  les  époques  à  Turpin,  à  saint 
Romain,  ou  encore  à  Belle  Aude. 

Il  a  plu,  en  effet,  aux  auteurs  de  la  version  rimée  de 
la  Chanson  de  Roland  d'introduire  dans  l'histoire  héroïque 
de  Roncevaux  un  long  épisode  sentimental,  qu'on  pour- 
rait intituler  le  Roman  de  Belle  Aude.  Sur  là  voie  du 
retour,  venu  à  Saint-Jean  de  Sorde,  Charlemagne  envoie 

J.  «  Ibi  Rolandus  et  Oliyerius  et  médius  divus  Romanus  in 
marmoreis  sepulchris  non  admodum  magnis  tumulati  sunt.  » 
Voyez  les  Origines  Palatinae  de  Marquardus  Freberus,  Heidelberg 
(3e  édition,  168G,  p.  153-4). 


ATTACHES  TOPOGRAPHIQUES  :  BLAYE        351 

des  messagers  vers  le  comte  Girard,  à  Vienne.  Il  lui 
mande  de  venir  à  Blaye  avec  sa  fille  Aude,  la  sœur 
d'Olivier,  la  fiancée  de  Roland.  Les  messagers  ont  ordre 
de  cacher  à  la  jeune  fille  la  mort  de  Roland  et  d'Olivier  : 
Charlemagne  tient  à  ce  qu'elle  n'apprenne  son  malheur 
que  par  lui.  Elle  vient  donc  vers  Blaye,  ignorant  tout, 
et  les  rimeurs  ont  impitoyablement  dépeint  ses  pressen- 
timents et  ses  angoisses.  Ces  épisodes  naïvement  mélo- 
dramatiques aboutissent  à  une  scène  d'un  pathétique 
plus  grossier  encore.  A  Blaye,  Charles  apprend  enfin  à 
la  jeune  fille  la  mort  de  son  frère  et  de  son  fiancé.  Au 
lieu  de  mourir  sans  phrases,  comme  dans  la  vieille  et 
sublime  version  d'Oxford,  Belle  Aude,  après  de  longues 
plaintes,  demande  la  permission  de  veiller  les  corps 
d'Olivier  et  de  Roland.  On  la  lui  accorde.  Alors,  restée 
seule  la  nuit  dans  l'église,  elle  obtient,  à  force  de  prières, 
un  miracle  ;  Olivier,  assisté  par  un  ange,  se  ranime 
pour  lui  parler  : 

«  Bêle  suer  Aude,  ne  vos  esmaiez  mie  : 

Xe  remandrez  ne  soûle,  ne  mendie. 

0  moi  venrez  en  la  Deu  compeignie 

Amont  el  ciel  o  joie  est  esclarcie... 

Foi  proiseriez  la  teriene  vie  : 

El  ne  valt  pas  la  monte  d'une  alie...  1  »  . 

Belle  Aude  fait  rentrer  Charlemagne  et  ses  barons 
dans  l'église,  leur  dit  adieu,  se  confesse  et  meurt. 
Charles  l'ensevelit  auprès  de  Roland.  Olivier  (on  ne  sait 


1.  Texte  de  CV',  éd.  Foerster,  p.  354 


352  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

pourquoi)  est  enseveli  à   quelque  distance,    soit  dans  la 
même  église,  soit  dans  une  église  voisine  : 

Moût  richement  fait  Rollant  conreer 
Et  Ollivier  et  Audain  au  vis  cler, 
Puis  les  commande  ensemble  a  enterrer  ; 
Mais  Ollivier,  qui  tant  fîst  a  loer, 
Près  de  Rollant  ne  voldrent  ajoster  '. 

Gomme,  dans  la  version  rimée,  ce  sont  les  douze  pairs 
que  Charlemagne  rapporte  de  Roncevaux),  il  les  enterre 
aussi  à  Rlaye,  peut-être,  selon  l'intention  des  rimeurs, 
dans  le  cimetière  mérovingien  aux  chrismes  mystérieux 
qui  entourait  Saint-Romain. 

On  serait  tenté  de  croire  que  ce  sont  là  de  simples 
fictions  littéraires,  à  quoi  rien  n'a  jamais  correspondu 
dans  la  réalité.  On  le  croirait  à  tort.  L'interpolateur 
saintongeais  du  pseudo-Turpin  nous  est  témoin  que 
l'on  voyait  à  Saint-Romain  de  Blaye,  au  xme  siècle,  la 
tombe   de   Belle   Aude   :    Auda    qui   est  joste  son   sei- 

1.  Texte  de  P(éd.  Foerster,  p.  398).  Voici  les  autres  textes.  Ils 
ne  s'accordent  guère  entre  eux  : 

T  (p.  299)  Sur  touz  les  autrez  font  Roullant  conroier 
Et  Olivier  et  Aude  o  le  vis  cler; 
Olivier  firent  en  un  montier  porter  : 
Près  de  Roullant  nel  voudrent  enterrer. 

L  (p.  299)     Olivier  font  en  un  mostier  porter 
Et  puis  Rollant  e  Aude  au  vis  cler. 

V1  C  (p.  359)  Sor  toz  les  altres  font  Rollant  conreer 
Et  Oliver  et  Audein  au  vis  cler  ; 
Oliver  firent  a  un  moster  porter  ; 
Près  de  Rollant  nel  vousent  enterrer. 


ATTACHÉS    TOPOGRAPHIQUES   :    BLATE  353 

gnorK  Si  l'on  récuse  ce  témoin  (malgré  son  exactitude 
coutumière  lorsqu'il  décrit  des  églises),  voici  un  seigneur 
de  Bohême,  Léon  de  Rozmital,  à  qui  Ton  montra,  à 
Blave,  en  146G,  sepulchrum   sanctae   Belauclae  2.  Et  la 

1.  Voyez  l'éd.  Auracher,  au  t.  I  de  la  Zeitschrift  fur  romanische 
Philologie  (p.  68  du  tirage  à  partj  :  «  Saint  Rollant  le  martyr  en 
fit  apporter  Karles  à  BÏaives...  Lai  fu  mis  le  corps  en  terra  a  grant 
henor  et  Moranz  de  Riviers  et  Guarins  de  Montleiin  et  Augarz  li 
Guascons  et  IV  duc  o  V.  C.  chivalers,  et  Auda  qui  est  joste  son 
seignor,  et  Euraca  o  molt  riches  ornemanz.  »  (Euraca  est  l'héroïne 
du  petit  roman  de  la  Prise  de  Bordeaux  par  Roland,  dont  il  a  été 
question  plus  haut,  p.  344).  Cf.  ce  vers  (cité  dans  Y  Histoire  littéraire 
de  la  France,  t.  XVII,  p.  50)  de  Gilles  de  Paris  (fin  du  xne  siècle)  : 

Adjacet  Auda,  suo  pulvis  conjunctus  amico. 

2.  Voyez  H.  Barckhausen,  dans  la  Revue  philomathique  de 
Bordeaux  et  du  Sud-Ouest,  1901,  p.  38a.  Léon  de  Rozmital,  beau- 
frère  de  Georges,  roi  de  Bohême,  parcourut  de  1465  à  1467  une 
partie  de  l'Europe,  pour  remplir  une  mission  diplomatique.  Nous 
avons  deux  relations  de  son  voyage,  rédigées  par  des  person- 
nages de  sa  suite,  Tune  en  latin,  l'autre  en  allemand.  Voici  le 
texte  latin  :  «  In  ea  urbe  (Blayium)  divae  Appolloniae,  s.  Romani 
episcopi,  Rolandique  sepulchra  contemplati  sumus.  Hic  Rolandus 
filius  Salomonis  régis  fuit,  qui  jussu  ejus  interfectus  est  (Le  guide 
avait  dû  parler  de  Ganelon,  parâtre  de  Roland,  et  non  de 
Salomon).  Gladius  ipsius  quoque  ibi  asservatur,  undecim  spitha- 
marum  mearum  et  dimidiae  longitudine.  Hic  fuerat  divi  Oliverni, 
qui  socius  fuerat  Rolandi.  Extat  etiam  ibi  sepulcrum  s.  Belandae 
(sic),  quae  filia  Salomonis  régis  et  soror  Ruolandi  fuerat.  Ea  tanta 
staturae  proceritate  eminebat  ut  ei  par  magnitudine  nulla  femina 
sit  conspecta.  »  (Die  bôhmishen  Herrn  Leo's  von  Rozmital  Ritter- 
Hof-und  Pilgerreise,  éd.  de  la  Bihliothek  des  liter.  \ereins  in 
Stuttgart,  t.  VII,  p.  61).  Le  texte  allemand  (ouvr.  cité,  p.  165), 
dit  :  «  Do  leit  die  heilige  junkfraw  sand  Appolonia  und  sant 
Rewerin.  Item  do  leit  auch  Olyfernus  und  der  gross  Rulant  und 
sein  schwester.  Seind  aussdermassen  gross  leut  gewesen.  Des 
Rulant  schwester  ist  meiner  spannen  zweinzig  lang  gewest,  und 
in  bruder  gar  vil  langer  und  grôsser  gewesen.  » 

J.  BÉDiEit  —  Les  légendes  épiques,  t.  III.  23 


3-Vt  LA  CHANSON  DE  ROLAND 

Gallia  christiana,  se  fondant  sur  un  ancien  bréviaire, 
malheureusement  perdu  aujourd'hui,  nous  atteste  à  son 
tour  que  Saint-Romain  de  Blaye  possédait  les  restes  des 
deux  fiancés  :  ossa  Rollandi  et  Bellaudae  1. 

La  Chronique  de  Turpin  2  explique  pourquoi  Roland 
est  enterré  à  Blaye  :  Roland,  dit-elle,  était  comte  de 
Blaye,  et  c'est  lui  qui  avait  établi  à  Saint-Romain 
des  chanoines  réguliers.  Il  énumère  les  donations 
faites  par  Charlemagne  à  ces  religieux.  Charlemagne, 
leur  ayant  confié  le  corps  de  Roland  et  son  épée 
Durendal  (on  montrait  encore  Durendal  au  xvc  siècle  3), 
décide  qu'à  l'avenir  ils  ne  cesseront  de  prier  pour 
Roland,  pour  les  morts  de  Roncevaux  et  aussi  —  c'est 
un  trait  dont  nous  marquerons  l'importance  — pour  tous 
ceux  qui  à  l'avenir  mourront  comme  eux  martyrs  des 
Sarrasins  d'Espagne. 

14.  Arles  et  Saint-Gilles. 

Toutes  les  fictions  analysées  jusqu'ici  nous  ont  main- 
tenus sur  la  voie  de  Roncevaux  à  Blaye.  Mais  au  retour  de 

1.  Gallia  christiana,  t.  II,  col.  883. 

2.  Chapitres  XI  et  XIX.  On  peut  ajouter  ici  un  passage  de 
Y  Itinerarium  Galliae  de  Jodocus  Sincerus  (éd.  de  1627,  p.  413). 
C'est  un  résumé  de  la  version  du  pseudo-Turpin,  mais  combinée 
avec  le  texte  d'Eginhard  :  «  Incolae  oppidi  narrant  Rolandum, 
Palatinum  praefectum,  sub  Carolo  Magno,  liloris  Britannici  (de 
quo  tôt  aniles  fabulae  circumferuntur),  apud  se  natum,  fuisse 
comitem  suum,  et  tandem  apud  se  tumulatum  in  ecclesia  D.  Ro- 
mani, ense  apposito,  quem  Durandal  vocant,  cornuque  ipsius  ad 
pedes  tumuli,  quod  tamen  postea  in  ecclesiam  D.  Severini  Bur- 
digalam  perhibetur  translatum.  >^ 

3.  Comme  l'indique  la  relation  de  1466,  citée  ci-dessus. 


ATTACHES    TOPOGRAPIÏIQTJKS  :   ARLES    ET    SAINT-GILLES       3.")*) 

Roncevaux  bien  des  voyageurs,  ceux  qui  voulaient  gagner 
le  Lyonnais,  la  Bourgogne,  etc.,  empruntaient  une  autre 
route,  cette  Via  Tolosana  où  nous  avons  recueilli  déjà 
maintes  légendes  épiques.  Sur  la  Via  Tolosana  les  sanc- 
tuaires les  plus  vénérés  étaient  ceux  d'Arles  et  de  Saint- 
Gilles  :  voici  que  nous  retrouverons,  là  encore,  la  légende 
de  Roland. 

C'est  une  singulière  destinée  posthume  que  celle  de  cet 
ermite  de  Septimanie,  Egidius,  de  qui  l'on  ne  sait  rien 
d'authentique,  sinon  que,  vers  l'an  573,  il  obtint  du  roi 
goth  Wamba  la  concession  dune  terre  auprès  d'Arles  pour 
y  bâtir  une  église  '.  Quelques  siècles  plus  tard,  l'obscur 
fondateur  de  ce  petit  monastère  était  devenu  l'un  des 
saints  les  plus  illustres  de  la  chrétienté  2.  «  Son  église, 
dit  une  bulle  d'Innocent  IV  3,  est  le  confluent  des  pèle- 
rinages, a  cause  des  miracles  que  Dieu  y  opère  souvent.  » 
Gloire  qui  serait  inexplicable,  si  l'on  ne  considérait  que 
Saint-Gilles  servait  de  port  d'embarquement  pour  la 
Terre  Sainte,    et  que   la  route   antique    qui  traverse   ce 

1.  Voyez  G.  Paris,  La  Vie  de  saint  Gilles,  par  Guillaume  de 
Berneville,  Paris  (Publications  de  la  Société  des  anciens  lextes 
français),  1881,  p.  lu  et  suiv. 

2.  On  trouvera  plusieurs  témoignages  delà  célébrité  de  ce  pèle- 
rinage dans  le  livre  de  M.  Robert  Michel,  L'administration  royale 
dans  la  sénéchaussée  de  Beaucaire  au  temps  de  saint  Louis,  Paris, 
1910,  p.  196. 

3.  Bulle  du  29  mars  1246  :  «  Cum  de  diversis  mundi  partibus 
ad  ecclesiam  vestram,in  qua  corpus  gloriosissimi  confessorisbeati 
Eg-idii  requiescit,  progloriosis  miraculis  quae  fréquenter  ibi  Domi- 
nus  operatur,  peregrinorum  confluât  niultitudo...  »  Bullaire  de 
V abbaye  de  Saint-Gilles,  publié  par  l'abbé  GoifTon,  Nîmes,  1882, 
p.  123). 


356  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

bourg-  «  a  pour  extrémités  d'une  part  Rome   et  d'autre 
part  Compostelle  *  ». 

La  Vita  sancti Egidii 2,  écrite  peut-être  dès  le  xe  siècle, 
plus  probablement  au  commencement  du  xie,  fait  déjà 
de  lui,  le  rajeunissant  de  deux  cents  ans,  un  con- 
temporain de  Charlemagne.  Elle  lui  prête  l'étrange 
miracle  que  l'on  sait.  Charlemagne  ayant  entendu 
parler  des  vertus  du  saint  ermite,  le  fit  venir  et  lui 
demanda  de  prier  pour  lui  obtenir  le  pardon  d'un  péché 
horrible,  si  horrible  qu'il  n'osait  l'avouer  en  confession. 
u  Le  dimanche  suivant,  dit  la  Vita,  comme  le  saint 
homme,  célébrant  la  messe,  priait,  au  canon,  le  Seigneur 
pour  le  roi,  l'ange  du  Seigneur  lui  apparut  et  déposa 
sur  l'autel  un  parchemin  (scedulam),  dans  lequel  le  péché 
du  roi  était  exposé  en  détail,  et  il  était  dit  que,  par  les 
prières  de  Gilles,  ce  péché  lui  était  remis,  pourvu  seu- 
lement qu'il  s'en  repentît  et  s'en  abstînt  désormais  3.  » 
Ce  miracle  dut  valoir  au  saint  bien  des  dévots.  Le  Guide 
des  pèlerins11  n'a  garde  de  l'oublier  :  «  Peccatum  Garoli, 
ab  angelo  sibi  revelatum,  régi  dimititur.  »  Saint  Gilles 
est  en  effet  le  seul  saint  qui  ait  le  privilège  de  dispenser 
de  la  confession.  Le  parchemin  apporté  par  l'ange  le 
disait  expressément  :  «  A  la  fin,  lit-on  dans  la  Vita,  on 
pouvait  y  voir  que  tous  ceux  qui  invoqueraient  saint 
Gilles  pour  un  péché  quelconque,  pourvu  seulement  qu'ils 
cessassent  de  le  commettre,  devaient  croire  sans  aucun 
doute  que  ce  péché  leur  était  remis  par  le  Seigneur.  » 

1.  Adrien  Lavergne. 

2.  Acta  sanciorum  Bollandiana,  1er  septembre. 

3.  Traduction  de  G.  Paris,   Vie  de  saint  Gilles,  p.  lxvi. 
\.  P.  23. 


ATTACHES    TOPOGRAPHIQL'ES   I  AKLES    ET    SAINT-GILLES       357 

Cette  légende  d'église  a  passé  de  la  Vita  sancti  Egidii 
dans  les  chansons  de  geste  :  plusieurs  d'entre  elles 
comme  on  sait,  disent  quel  fut  le  péché  inavoué  de  Char- 
lemagne,  et  comment  Roland  en  fut  le  fruit  *. 

Or  saint  Gilles  joue  un  rôle  très  digne  d'attention  en 
plusieurs  versions  de  la  Chanson  de  Roland.  Partons  de 
l'une  des  plus  récentes,  de  celle  que  le  Stricker  a  insé- 
rée, vers  1250,  dans  la  compilation  que  Ton  intitule 
Karl  der  Grosse  2.  Gomme  il  vient  de  raconter  la  mort 
de  Roland,  le  Stricker  dit  naïvement  :  «  Gomment  sait- 
on  la  vérité  des  paroles  et  des  actions  des  combattants 
de  Roncevaux  ?  Ils  ne  peuvent  les  avoir  rapportées  eux- 
mêmes,  puisque  tous  furent  tués  dans  la  bataille.  Mais 
apprenez  que  saint  Gilles,  le  pur,  vivait  alors  en 
Provence,  solitaire,  dans  une  grotte...  Un  saint  ange 
lui  rapporta  tout  ce  qui  se  passait  à  Roncevaux.  Saint 
Gilles  l'écrivit  en  toute  vérité  et  remit  ensuite  à  Charle- 
magne  cette  relation  écrite.  Et  depuis,  son  livre  nous 
est  resté,  sans  nulle  altération.  La  bataille  de  Roncevaux 
avait  été  si  chère  à  Dieu  que  son  ange  ordonna  qu'elle 
fût  racontée  par  écrit,  afin  que  la  vérité  en  fût  connue  3.  » 
Les  autres  versions  de  la  Chanson  de  Roland  connaissent 
cette  légende,  bien  qu'elles  en  parlent  parfois  avec  moins 
de  clarté.  Le  manuscrit  d'Oxford  dit  tout  le  premier  : 


1.  Voyez  G.  Paris,  Vie  de  saint  Gilles,  p.  lxxv  et  suiv. 

2.  Éd.  K.  Bartsch  (1857),  vers  8233  et  suiv. 

3.  Voir  une  autre  allusion  à  l'amitié  de  Charlemagne  pour  saint 
Gilles,  dans  le  poème  du  Stricker,  v.  3520  et  suiv.  ;  cf.  le  Ruolandes 
liet,  éd.  W.  Grimm,  p.  108. 


358  LA    CHA.NSON    DE    ROLAND      ' 

'2095       Ço  dit  la  geste  e  cil  ki  elcamp  fut  : 

Li  ber  Gilie,  por  qui  Deus  l'ait  vertuz, 
E  fist  la  chartre  el  muster  de  Loùm  ; 
Ki  tant  ne  set  ne  Tad  prod  entendut. 

Ces  vers  obscurs  paraissent  signifier  que  saint  Gilles 
a  assisté  à  la  bataille  de  Roncevaux  (sans  doute  il  y  a 
été  ravi  en  vision)  et  qu'il  a  consigné  ce  qu'il  a  vu  dans 
une  relation  écrite  [la  chartre),  conservée  depuis  enl'église 
de  Laon.  C'est  ainsi  du  moins  qu'a  compris  déjà,  en  1 132, 
le  plus  ancien  traducteur,  l'auteur  du  Ruolandes  liet  : 
«  Saint  Egidie  fît  écrire  ces  choses  dans  la  ville  de  Laon, 
comme  l'empereur  le  lui  ordonna.  »  De  même  le  traduc- 
teur néerlandais  du  xme  siècle  :  «  C'est  ce  que  nous 
apprend,  dit-il,  celui  qui  fut  sur  le  champ  de  bataille  ; 
c'est  le  bon  comte  Jelijs  qui  fit  cette  geste,  sachez-le 
bien  *,  »  De  même  2,  l'auteur  de  la  rédaction  V\  De 
même  encore  les  rimeurs  français  : 

Li  ber  sains  Gilles  por  qui  Deus  fait  vertus 
En  list  Testoire,  encor  est  bien  creiïz  ; 
Enz  el  monstier  de  Loon  est  veûz  : 
Qui  ce  ne  croit  n'a  les  mos  entendus  3. 

D'autre  part,  la  Kaiserchronik,  composée,  ainsi  qu'on 
l'a  vu,  entre  1132  et  1152,  raconte  que  Charlemagne, 
revenant  de  Galice  par  le  Port  de  Cize,  après  avoir  mis  en 

1.  Bormans,  La  Chanson  de  Roncevaux,  fragments  d'anciennes 
rédactions  thioises,  Bruxelles,  1864,  p.  73,  p.  94. 

2.  Éd.  Kôlbing,  v.  2235. 

3.  Das  altfranzôsische  Rolandslied,  éd.  Foerster,  texte  de  P, 
p.  113. 


ATTACHES    TOPOGRAPHIQUES    '.  ARLES    ET    SAINT-GILLES       359 

fuite  les  païens  grâce  à  son  armée  de  jeunes  filles,  s'en 
vint  trouver  saint  Gilles  dans  son  ermitage  de  Provence 
et  se  confesser  à  lui.  La  Kaiserchronik  procède,  selon 
toute  apparence,  d'une  source  latine. 

Ces  divers  témoignages  concordent  pour  affirmer  qu'il 
a  existé  une  relation  de  la  guerre  de  Charlemagne  en 
Espagne,  attribuée  à  saint  Gilles.  Avant  la  Chronique 
du  pseudo-Turpin,  on  aurait  donc  composé  une  Chronique 
du  pseudo-saint  Gilles.  Que  ce  texte  ait  ou  non  existé, 
ce  qui  est  sûr,  c'est  qu'au  xue  siècle  on  a  dit  qu'il  exis- 
tait. Et  comment  s'expliquer  le  choix  de  ce  saint  pour 
le  rôle  d'historiographe  de  la  bataille  de  Roncevaux,  sinon 
parle  fait  que  de  nombreux  pèlerins,  en  route  vers  Ron- 
cevaux ou  revenant  de  Roncevaux,  visitaient  nécessai- 
rement son  sanctuaire  de  Provence  ? 

Toutes  les  versions  que  nous  venons  de  considérer  ont 
ceci  de  commun  que,  s'intéressant  surtout  à  la  route  de 
Blaye,  elles  font  pourtant  quelque  place  à  saint  Gilles, 
qui  est  un  saint  de  l'autre  route.  Mais  voici  une  version 
qui  dépossède  la  route  de  Blaye  au  profit  de  l'autre. 

C'est  la  Karlamaqnussaqa.  On  sait  que  le  traducteur 
Scandinave,  qui  suivait  un  manuscrit  français  très  voisin 
de  celui  d'Oxford,  l'a  translaté  avec  une  remarquable  fidé- 
lité, sans  se  permettre  d'ajouter  jamais  à  son  modèle  au- 
cune invention  de  son  cru.  Or,  à  l'instant  où  Charlemagne 
retrouve  sur  le  champ  de  bataille  le  corps  de  Roland,  la 
Karlamaqnussaga  abandonne  brusquement  la  tradition 
représentée  par  le  texte  d'Oxford.  C'est  d'abord  pour 
raconter  l'épisode  de  Durendal  jetée  au  marais.  Suit  une 
veillée  funèbre  ;  puis,  après  le  miracle  des  arbustes  épi- 
neux, Charlemagne  emporte  les  corps  des  douze  pairs. 
Où  les  emporte-t-il  ?  Vers  Arles  : 


360  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

Et  lui  et  toute  son  armée  se  mirent  à  la  voie  en  grand  apparat, 
escortant  les  douze  bières,  et  ils  allèrent  tant  qif  ils  parvinrent 
à  la  ville  qui  s'appelle  Arsis  (variante  Arsers).  C'est  la  capitale  du 
pays  qui  s'appelle  Proventa  (variante  Provintia).  Là,  il  y  avait  beau- 
coup de  prêtres,  dignes  et  respectables,  qui  vinrent  en  cortège  à  la 
rencontre  des  corps.  Alors  furent  chantées  beaucoup  de  messes 
dans  tous  les  moutiers  de  la  ville.  Charles  y  fit  de  riches  offrandes. 
On  dit  qu'il  donna  douze  cent  marcs  pesés  d'argent  avant  la  mise 
en  terre  des  corps.  Il  fit  de  riches  donations  aux  lieux  où  reposent 
les  douze  pairs  et  il  leur  conféra  de  grands  privilèges,  qui,  depuis 
ce  temps,  y  sont  toujours  attachés  !. 

Il  a  donc  existé  deux  traductions  concurrentes,  qui  rame- 
naient Charlema^ne  l'une  vers  Bordeaux  et  Blave,  l'autre 
vers  Arles  et  les  Aliscamps.  Vint  la  Chronique  du  faux 
Turpin,  vers  1  150  :  elle  les  concilia,  en  partageant  équi- 
tablement  les  restes  des  preux  entre  les  églises  de  l'une 
et  de  l'autre  route'2.  Donc  les  prétentions  rivales  de  ces 
églises  se  traduisent  dans  les  chansons  de  geste  ;  les 
chansons  de  geste  favorisent  tantôt  l'une  de  ces  routes, 
tantôt  l'autre,  parfois  font  une  part  à  l'une  et  à  l'autre. 

1.  Traduit  sur  la  traduction  allemande  de  la  Karlamagnussaga, 
publiée  dans  les  Romanische  Studien,  t.  III,  p.  349. 

2.  Chapitres  XXIV  et  XXVIII.  —  On  finit  par  montrer  aux  Alis- 
camps, dans  l'église  Saint-Honorat,  du  moins  à  des  époques 
récentes,  le  tombeau  de  Roland  lui-même  :  «  In  templo  ostenditur 
inter  alia  sepultura  Rolandi,  Caroli  Magninepotis.  »  (Jodoci  Sinceri 
Itinerarium  Galliae,  Genevae,  1627,  p.  180.)  Cf.  VUlysses  Belgico- 
gallicus  d'Abraham  Gôlnitz,  1651,  p.  533  :  Inde  [à  Arles]  turris 
Rollandi  et  quinque  portae  triumphales  Romanorum.  »  Ibid.,  p. 
631  :  «  In  ipso  templo  (Ilonorati),...  cavea  subterranea  propter 
chorum  habet  tria  marmorea  sepulchra  :  ex  iis  médium,  quod 
praeter  hominis  ingentem  calvariam  nihil  habet,  Rolando  ascri- 
bitur,  Caroli  Magni  ex  sorore  nepote  ;  qui,  cum  anno  Christi 
DCCCIIX,  dus  proceri  corporis  et  magni  animi,  contra  Saracenos 


d'une  théorie  de  l'accident  361 

B.  Interprétation  des  rapports  de  la  légende  de  Roland 

AVEC    LES     ÉGLISES     DES      ROUTES    QD1     VENAIENT     A     RON- 

CEYAUX. 

1°  D'une  théorie  de  l'accident. 

Nous  avons  dressé  un  simple  répertoire  de  faits.  Il 
s'agit  maintenant  de  les  interpréter. 

Et  d  abord,  comment  les  interprètent  ceux  qui  croient 
vraie  la  théorie  des  origines  anciennes  de  la  Chanson  de 
Roland  ?  Il  serait  malaisé  de  le  dire,  car  avant  que  per- 
sonne les  eût  observés,  cette  théorie  était  déjà  consti- 
tuée tout  entière.  Pour  s  en  convaincre,  il  suffît  de  remar- 
quer que  ces  deux  noms  de  lieu.  Port  de  Cize  et  Val 
Charlon,  fournis  par  nos  anciens  textes,  restèrent  inin- 
telligibles aux  critiques  jusqu  au  jour  où,  le  premier,  en 
1869,  un  érudit  provincial,  P.  Raimond,  les  identifia,  à 
la  surprise  générale;  mais,  comme  les  noms  de  Pays  de 
Cize  et  de  Val-Carlos  se  lisent  auprès  de  Roncevaux  sur 
toutes  les  bonnes  cartes,  c'est  donc  que,  jusqu'en  1869, 
pas  un  des  éditeurs  de  textes  ou  des  théoriciens  qui 
avaient  traité  de  la  légende  de  Roland,  n'avait  regardé 

in  Hisnaniam    iret    militatum.    ibidemque    Masurium     sic)...  sua 

manu  jugulasset,  siti  extinctus  obiit.  Ipse  Carolus  Magnus,  ut  erat 

in  latino  et  patrio  sermone  promptus,  ei  hoc  epitaphium  posuit  : 

Tu  patriam  repetis,  tristi  nos  orbe  relinquis  : 

Te  tenet  aula  nitens,  nos  lacrvmosa  dies  ; 
Sed  qui  lustra  geris  octo  et  binos  super  annos, 
Ereptus  terris  justus  ad  astra  redis.  » 

(Il  mentionne  en  outre  la  tombe  d'un  u  certain  duc  de  Bavière  et 
celle  des  douze  pairs.) 


362  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

Roncevaux  sur  une  bonne  carte.  Par  la  suite,  la  plupart 
des  faits  topographiques  que  nous  venons  de  grouper  ont 
été  relevés,  mais  un  à  un,  à  une  longue  distance  les  uns  des 
autres,  et  quand  M.  Jullian,  en  189f>,  publia  son  mémoire 
sur  La  tombe  de  Roland  à  Blaye,  presque  personne  sur 
le  moment  n'en  vit  la  portée  :  on  n'y  attacha  guère 
qu'un  intérêt  de  simple  curiosité  archéologique. 

Or  ces  faits  topographiques  peuvent-ils  se  concilier 
après  coup  avec  la  théorie  des  origines  anciennes  de  la 
légende  de  Roland,  et  s'y  intégrer?  Ses  partisans  ne  s'en 
étant  guère  expliqués,  nous  poserons  la  question  à  leur 
place,  nous  mettant  en  l'état  de  pensée  que  leur  doctrine 
suppose.  Voici,  semble-t-il,  comment  elle  peut  imaginer 
que  les  choses  se  sont  passées. 

A  l'origine,  au  temps  de  Charlemagne,  des  chants  sur 
Roland,  ou  des  récits,  dont  la  géographie  était  fondée  sur 
des  relations  véridiques  de  la  bataille.  Ces  récits,  ces 
chants,  ces  poèmes  auront  évolué  librement  en  Bretagne, 
ou  dans  l'Anjou,  ou  dans  l'Ile-de-France,  en  diverses  pro- 
vinces du  Nord  de  la  France,  sans  garder  d'autres  attaches 
avec  Roncevaux  et  les  routes  des  Pyrénées  que  les  primi- 
tives données  géographiques  que  les  compagnons  de 
Roland  y  avaient  d'abord  introduites.  Mais  du  succès 
même  de  ces  récits  et  de  ces  poèmes,  il  dut  résulter 
que  les  voyageurs  se  seront  mis  à  apporter  à  Roncevaux 
des  souvenirs  littéraires  ;  ils  se  seront  mis  à  y  chercher 
Roland,  comme  aujourd'hui  les  touristes  cherchent  à  Tin- 
tagel  Iseut  la  Blonde,  Laure  à  la  Fontaine  de  Vaucluse, 
et  sur  les  bords  du  Lignon  les  bergers  de  YAstrée.  Réci- 
proquement, les  clercsde  diverses  églises,  remarquant  la 
curiosité  de  ces  voyageurs,  se  seront  ingéniés  à  la  satis- 


d'une  théorie  de  l'accident  363 

faire,  et  par  exemple  les  chanoines  de  Saint-Seurin  auront 
fait  emplette  d'un  cor  d'ivoire,  et  l'auront  ingénieusement 
fendu  par  le  milieu  pour  le  montrer  comme  une  relique. 
De  retour  dans  la  France  du  Nord,  les  voyageurs  y  auront 
redit  leurs  souvenirs  et  impressions  de  voyage,  qui  fina- 
lement auront  enrichi  de  quelques  laisses  nouvelles  les 
antiques  poèmes  sur  la  bataille  de  Roncevaux.  Et  ce  ne 
seraient  là  que  des  faits  d'exploitation  et  de  localisation 
fortuits,  récents,  négligeables. 

A  première  vue,  cette  théorie  de  l'accident  semble  satis- 
faisante. Elle  ne  l'est  pas,  si  l'on  y  regarde  avec  atten- 
tion. 

Elle  suppose,  en  effet,  ce  premier  accident  :  un  visi- 
teur de  Saint-Seurin  aura  rapporté  à  un  poète  du  Nord 
de  la  France  qu'il  avait  vu  1  olifant  dans  cette  église, 
et  ce  poète  aura  jugé  à  propos  de  consigner  ce  rensei- 
gnement dans  ses  vers1  (laisse  du  manuscrit  0). 

Puis  la  théorie  suppose  ce  second  accident  :  quelque 
quarante  ans  plus  ard,  d'autres  voyageurs  en  ces  régions 
auront  porté  là-bas,  à  Ratisbonne,  le  nom  de  la  Vallis 
Caroli,  et  Fauteur  de  la  Kaiscrchronik,  averti  par  l'un 
d'eux,  aura  pris  soin  d'introduire  ce  nom  dans  les  fictions 
sur  l'expédition  de  Charlemagne,  lesquelles  avaient  jus- 
qu'alors ignoré  la  Vallis  Caroli. 

Puis,  la  théorie  suppose  ce  troisième  accident  :  la  Chan- 
son de  Roland,  telle  que  nous  la  lisons  dans  le  manuscrit 
d'Oxford,  courait  depuis  soixante  ans  environ,  quand  un 

I .  Ou  bien  ce  visiteur  de  Saint-Seurin  était  lui-même  l'un  des 
poètes  du  Roland  :  le  l'ait  resterait  de  même,  en  l'hypothèse,  acci- 
dentel. 


S64  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

autre  voyageur  aura  fait  remarquer  à  un  autre  poète  du 
Nord  de  la  France  qu'il  convenait  d'arrêter  Charlemagne 
à  des  étapes  plus  nombreuses  ;  et  ce  poète  aura  doci- 
lement obéi,  introduisant  dans  l'itinéraire  décrit  par  la 
version  d'Oxford  des  stations  nouvelles,  Saint-Jean-Pied- 
de-Port,  Saint-Jean-de-Sorde  ;  bien  renseigné  par  le 
voyageur,  le  poète  les  aura  intercalées  à  la  place  qu  il 
fallait  (laisses  des,  rédactions  rimées). 

Puis,  la  théorie  suppose  ce  quatrième  accident  :  vers 
le  même  temps,  un  autre  voyageur  encore  aura  remarqué 
que  la  rivière  qui  traverse  Pampelune  s'appelait  la  Rune  ; 
revenu  de  voyage,  il  aura  fait  part  de  cette  remarque  à 
un  remanieur  italien  de  la  Chanson  de  Roland,  lequel 
se  sera  empressé  d'interpoler  la  Chanson  pour  y  intro- 
duire ce  nom  (laisse  de  V4)  1. 

La  théorie  suppose  ce  cinquième  accident  encore  :  un 
remanieur  de  la  Chanson  de  Roland  ayant,  par  simple 
fantaisie  littéraire,  inventé  la  mort  mélodramatique  de 
Belle  Aude  à  Blaye,  un  voyageur  aura  porté  ce  récit, 
composé  dans  le  Nord  de  la  France,  à  la  connaissance 
des  clercs  de  Saint-Romain  de  Blaye,  lesquels  se  seront 
empressés  d'affecter  à  Belle  Aude  l'un  des  tombeaux  de 
leur  église  ;  —  à  moins  que  la  théorie  préfère  supposer 
l'accident  inverse  :  les  chanoines  de  Blaye  auront  imaginé 

1.  A  moins  qu'on  ne  préfère  cette  supposition  :  les  données 
qui  concernent  la  Rune,  Saint-Jean-Pied-de-Port,  etc.,  que  nous 
trouvons  aujourd'hui  éparses  dans  les  diverses  rédactions,  se  trou- 
vaient groupées  toutes  ensemble  dans  l'original,  modèle  commun 
de  ces  rédactions  :  auquel  cas  ce  modèle  primitif  aura  été  plein  de 
traits  locaux,  de  provenance  ecclésiastique,  ce  qui  serait  pour 
servir  notre  thèse. 


d'une  théorie  de  l'accident  365 

de  montrer  la  tombe  de  Belle  Aude  ;  un  voyageur  passe, 
qui,  de  retour,  en  France,  l'apprend  à  un  remanieur  de 
la  Chanson  de  Roland  ;  celui-ci  se  hâte  de  rimer  les 
laisses  nouvelles  qui  feront  mourir  Belle  Aude  à  Blaye. 

La  théorie  suppose  ce  sixième  accident  :  il  aura  plu 
aux  clercs  d'Arles  de  montrer  près  de  leurs  églises  les 
tombes  des  douze  pairs  ;  portée  à  Fauteur  de  la  Karlama- 
gnussaga  ou  au  poète  français  que  cet  écrivain  Scandi- 
nave devait  traduire  un  jour,  cette  nouvelle  l'aura  induit 
à  remanier  en  conséquence  les  données  primitivement 
autres  de  la  Chanson  de  Roland. 

La  théorie  suppose  ce  septième  accident  :  vers  le  milieu 
du  xne  siècle,  l'auteur  de  la  Chronique  de  Turpin  aura 
eu  la  fantaisie  de  jeter  le  grappin  sur  la  Chanson  de 
Roland  et  d'affubler  Charlemagne  de  la  chape  des  pèle- 
rins, et  ce  caprice  étrange,  les  poètes  du  Nord  de  la 
France  l'auront  accueilli  :  désormais,  comme  le  faux  Tur- 
pin, ils  feront  de  Charlemagne,  de  Roland,  de  ses  pairs, 
des  pèlerins  de  saint  Jacques. 

Assurément,  il  y  a  assez  de  fortuit  dans  la  vie  pour  qu'on 
fasse  intervenir  le  hasard  en  tous  ces  cas,  mais  on  ne  serait 
vraiment  en  droit  de  recourir  à  cette  hypothèse  qu'à 
défaut  de  toute  autre,  plus  économique  et  plus  explicative. 
En  outre,  l'accident  vraiment  bizarre,  ce  n'est  pas,  à  tout 
prendre,  qu'un  visiteur  de  Saint-Seurin  de  Bordeaux  ait 
rapporté  à  un  poète  du  Nord  de  la  France  qu'il  avait  vu 
le  corde  Roland  à  Saint-Seurin,  mais  c'est  que  ce  visi- 
teur, s'il  n'avait  nulle  raison  antérieure  de  croire  qu'il  y  eût 
à  Saint-Seurin  des  souvenirs  de  Roland,  se  soit  enquis  de 
Roland  précisément  à  Saint-Seurin.  Qu'il  ait  posé  desques- 
Jtionssur  Roland  à  Roncevaux,  oui  ;  mais  ailleurs,  à  Saint- 


360  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

Seurin,  à  Blave,  à  Saint-Jean-de-Sorde,  etc.,  sa  curiosité 
suppose  le  lien  topographique  déjà  établi.  Enfin,  s'il  n'y 
a  qu'un  Angevin  isolé  ou  qu'un  Champenois  isolé  qui 
demandeà  Saint-Seurin  ou  à  Saint-Jean-de-Sorde  :  «  Y  a- 
t — il  ici  des  souvenirs  de  Roland  ?  »  on  rira  de  lui,  étonne  lui 
en  fournira  pas.  11  faut  une  demande  générale  et  réitérée 
pour  décider  les  gens  du  lieu  à  intervenir.  C'est  pourquoi, 
pour  expliquer  les  relations  étroites,  multiples,  de  la 
légende  de  Roland  avec  les  routes  qui  menaient  à  Ronce- 
vaux,  nous  essaierons  d'opposer  à  la  théorie  de  l'accident 
une  autre  théorie  qui  considérera  ces  faits  comme  les 
témoins  d'un  développement  légendaireunique  et  continu. 

2.    Théorie  du  développement  continu. 

La  plus  ancienne  version  que  nous  ayons  de  la  Chan- 
son de  Roland  fut  écrite  en  l'an  1100  au  plus  tôt.  Nous 
ignorons  tout  de  ses  origines,  hormis  les  trois  faits  maté- 
riels que  voici,  qui  sont  plus  anciens -qu'elle. 

Sur  la  route  de  Blave  à  Bordeaux,  dès  la  fin  du  xie  siècle 
au  plus  tard,  une  croix  de  pierre,  dressée  en  un  point  cul- 
minant des   Pyrénées,  portait  le   nom  de  Charlemagne. 

Sur  cette  route,  dès  la  lin  du  xie  siècle  au  plus  tard, 
à  Saint-Seurin  de  Bordeaux,  on  montrait  une  relique  de 
Roland. 

Sur  cette  route,  dès  la  fin  du  xi°  siècle  au  plus  tard, 
à  Saint-Romain  de  Blave,  on  vénérait  la  tombe  de 
Roland. 

Avant  que  le  poète  de  la  Chanson  de  Roland  eût  écrit, 
déjà  l'on  parlait  sur  cette  route  de  Charlemagne  comme 
d'un  héros  et  de  Roland  comme  d'un  martyr. 


THÉORIE    DU    DÉVELOPPEMENT   CONTINU     I    LA    ROUTE    367 

Comment  le  comprendre  ?  Au  commencement  était  la 
route.  En  tout  pays,  dans  tous  les  temps,  les  hommes 
ont  peuplé  de  légendes  les  routes  vénérables.  Ce  chemin 
qui  va  devant  eux  vers  la  terre  qu'ils  désirent,  qui  donc, 
prévoyant  leur  désir.  Ta  jadis  tracé  pour  eux,  un  dieu 
ou  un  héros,  Hermès  ou  Héraclès  ?  Et  toujours  les 
voyageurs  savent  la  réponse.  Ce  chemin,  disent-ils  en 
Bretagne,  c'est  la  vieille  reine  Ahès  qui  l'a  construit,  et 
ils  savent  la  légende  de  la  reine  Ahès  ;  celui-ci,  disent- 
ils  en  Gascogne,  c'est  le  chemin  de  Galienne,  et  la  pre- 
mière elle  la  parcouru  sur  son  chariot  d'or;  et  voici, 
disent-ils  ailleurs,  la  chaussée  de  Brunehaut.  Chemin  de 
César,  disaient  les  uns  sur  la  route  du  Col  de  Cize,  et 
les  autres  disaient  :  Chemin  de  Charlemagne. 

Pourquoi  le  disaient-ils  ?  Regardons  d'abord  sur  d'autres 
routes  :  nous  y  trouverons  pareillement  Charlemagne. 
Quand  les  premiers  croisés,  en  marche  avec  Godefroy 
de  Bouillon  vers  le  Saint-Sépulcre,  suivaient  le  long  du 
Danube  la  chaussée  antique,  c'est  Charlemagne  qu'ils 
remerciaient  — très  arbitrairement  —  de  l'avoir  construite. 
Le  roi  Charlemagne,  disaient  encore  les  anciens  pèlerins, 
cheminait  vers  Jérusalem  quand  il  s'égara  dans  une  forêt 
de  l'Esclavonie.  Il  se  mit  à  prier  et  chanta  le  psaume  : 
Deduc  me,  Domine,  in  sernita  mandatorum  tuorurn. 
Alors  un  oiseau  lui  demanda  :  «  Français,  que  dis-tu  ? 
Que  dis-tu,  Français  ?  »  et  prit  son  vol  devant  l'armée. 
Charlemagne  suivit  son  petit  guide  ailé,  et  bien  des 
siècles  plus  tard,  les  pèlerins  entendaient  sur  cette  route 
des  oiseaux  parleurs,  qui  répétaient  :  «  Que  dis-tu. 
Français  ?  Français,  que  dis-tu  ?  »  Et  bien  avant  la 
Chanson  de   Roland,    d'autres  voyageurs   encore,   ceux 


368  LA  CHANSON    DE  ROLAND 

qui  voyaient  à  Saint-Jean  de  Latran  la  mosaïque  où 
Charlemagne,  à  genoux  devant  saint  Pierre,  reçoit  de 
ses  mains  l'oriflamme,  vénéraient  sur  les  routes  le  bon 
gonfalonnier  de  l'apôtre. 

Puisqu'on  recueille  de  telles  fictions  sur  la  route  de 
Saint- Pierre  et  sur  la  route  du  Saint-Sépulcre,  il  n'est 
pas  surprenant  qu'il  s'en  soit  aussi  formé  sur  la  route  de 
Bordeaux  à  Pampelune,  que  Charles  avait  réellement 
suivie.  Non  pas  que  le  souvenir  de  son  passage  ait  dû 
partout  s'y  maintenir  traditionnellement  ;  mais  toutes  les 
vieilles  chroniques  en  faisaient  mention,  et  les  clercs 
des  églises  semées  le  long  de  la  route  lisaient  ces  chro- 
niques,   et  des  voyageurs  visitaient  ces  églises. 

Quelles  sortes  de  voyageurs  au  xie  siècle  ?  Des  pèlerins 
de  Compostelle  sans  doute,  et  précisément  le  xie  siècle 
est  l'époque  où  ce  pèlerinage  commence  à  prendre  sa 
haute  importance.  Mais  d'autres  voyageurs  battaient 
aussi  ces  routes,  et  qui  nous  intéressent  davantage  :  ce 
n'étaient  pas  de  pacifiques  pèlerins,  c'étaient  des  hommes 
de  guerre. 

Les  critiques  littéraires  n'ont  guère  remarqué  jusqu'ici 
un  petit  fait  :  au  xie  siècle,  il  y  avait  des  Sarrasins  en 
Espagne,  et  en  France  des  Français  qui  passaient  les 
monts  pour  combattre  ces  Sarrasins.  La  Chanson  de 
Roland  n'étant  rien  qu'un  épisode  d'une  guerre  sainte 
en  Espagne,  à  quelle  époque  naît  l'idée  de  guerre  sainte  ? 
Est-ce  au  temps  de  Charlemagne  ?  Non  ;  ce  n'est  ni  de  son 
temps,  ni  au  ixe  siècle,  ni  au  xc  ;  mais  bien  au  xie,  dans  la 
période  qui  précède  immédiatement  l'apparition  de  la 
Chanson  de  Roland. 

Cette   période,  des  expéditions  de  chevaliers  français 


THÉORIE    DU    DÉVELOP.    CONTINU   '.    GUERRES    u'eSPAGNE   369 

en  Espagne  1  ont  remplie,  bien  que  les  chroniques  ne  les 
retracent  que  brièvement  '. 

Dès  le  début  du  siècle,  à  la  date  de  1015.,  au  témoi- 
gnage de  Raoul  le  Glabre,  l'idée  que  l'on  pouvait  en 
terre  sarrasine  gagner  la  gloire  du  martyre  hantait  les 
esprits  dans  les  couvents  clunisiens  2.  Beaucoup  d'aven- 
turiers tentèrent  la  sainte  entreprise.  Ce  furent  d'abord, 
en  1018,  les  Normands  que  menait  Roger  de  Toeni.  le 
dévot  de  sainte  Foy  de  Conques  3.  Ce  furent,  en  1033,  les 
Bourguignons  qu'enrôla  Odilon,  abbé  de  Cluny  :  ils 
donnèrent  à  l'abbaye  le  butin  conquis  par  eux  sur  les 
Sarrasins  '*.  Mais  c'est  surtout  dans  la  seconde  moitié  du 
siècle  que  les  seigneurs  français  portèrent  leur  aide  aux 
principautés  chrétiennes  de  Navarre,  de  Castille,de  Cata- 
logne. En  1063,  le  plus  puissant  personnage  du  temps, 
le  duc  d'Aquitaine  Gui-Geoffroi,  franchit  les  Pyrénées  et 
assiégea  Barbastre.  ville  illustre  depuis  dans  les  chansons 
de  geste.  Il  la  prit,  mit  la  région  à  sac,  puis  repassa  les 
monts,    poussant    devant    lui   un    troupeau     d'esclaves 

1.  Voyez  Dozy,  Histoire  des  Musulmans  d'Espagne  jusqu'à  la 
conquête  de  V Andalousie  par  les  Almoravides.  1861,  et  Recherches 
sur  F  histoire  et  In.  littéral ure de  V Espagne ,  2e  éd.,  1881  ;  —  E.  Petit, 
(Iroisades  bourguignonnes  contre  les  Sarrasins  d'Espagne  au 
XIe  siècle,  dans  la  Revue  historique  A.  XXX,  1886;  —  A.  Luchaire, 
dans  17/  istoirede  France  publiée  sous  la  direction  d'Ernest  La  visse, 
t.  II,  1901,  p.  84. 

2.  Je  fais  ici  allusion  aux  visions  qu'il  raconte  en  son  livre  II, 
chap.  9  (éd.  Maurice  Prou). 

3.  Voyez  Adémar  de  Chabannes,  dans  les  Mon.  Germ.  hist., 
Scriptores,  t.  IV,  p.  104,  et  le  Ghronicon  S.  Pétri  Vivi  Senonensis, 
dans  le  Recueil  des  historiens  des  Gaules,  t.  X,  p.  22.'{. 

4.  Voyez  Raoul  le  Glabre,  éd.  Prou,  liv.  IV,  chap.  7. 

J.  Bédier.  —  Les  légendes  épiques,  t.  III.  24 


370  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

maures  '.  En  1065,  Thibaut  de  Semur,  comte  de  Chalon, 
mourut  à  Tolosa  en  Biscaye  dans  une  de  ces  expéditions 2. 
En  1013,  «  Eble,  comte  de  Rouci  et  de  Reims,  après 
avoir  longtemps  ravagé  les  biens  de  l'église  de  Reims, 
trouva  dans  les  guerres  en  Espagne  un  but  plus 
avouable  et  plus  digne  de  son  ambition.  Il  était  gendre 
de  Robert  Guiscard,  et  beau-frère  de  Sanche,  roi  d'Aragon 
et  de  Navarre.  Il  passa  en  Espagne,  dit  Suger,  avec  une 
armée  telle  qu'il  appartenait  à  un  roi  de  la  lever  3.  » 
Son  expédition  fut  soutenue  par  le  pape  Grégoire  VII, 
sous  la  condition  qu'il  ferait  hommage  au  saint-siège  de 
ce  qu'il  pourrait  conquérir  et  qu'il  lui  payerait  un  cens 
annuel4.  En  1078,  le  duc  Hugues  de  Bourgogne  s'en  fut 
au  secours  de  Sanche  Ier,  roi  d'Aragon  5.  «  En  1085  et 
les  années  suivantes,  nombre  de  seigneurs  de  France  et 
principalement  de  Bourgogne  partirent  en  Espagne  : 
Eudes,  duc  de  Bourgogne  ;  son  beau-frère  et  cousin 
Raimond  de  Bourgogne,  comte  d'Amaous  ;  Raimond  de 
Saint-Gilles,  comte  de  Toulouse  ;  Savaric  de  Donzy, 
plus  tard  comte  de  Chalon  et  sire  de  Vergy  ;  Humbert 
de  Joinville  ;  Robert  de  Bourgogne,  oncle  du  duc  Eudes 
et  fils  du  duc  Robert  Ier.  Les  forces  coalisées  jointes  aux 
troupes   d'Alphonse  VI,   parmi  lesquelles  on    comptait 

1.  Voyez  Dozy,  Recherches,  t.  II,  p.  355. 

2.  E.  Petit,  Histoire  des  ducs  de  Bourgogne  de  la  race  capé- 
tienne, 4885,  t.  I,  p.  204. 

3.  E.  Petit,  l.laud. 

4.  Voir  la  lettre  de  Grégoire  VII  «  à  tous  les  princes  qui  vou- 
draient faire  la  guerre  en  Espagne  »,dans  le  Recueil  des  historiens 
des  Gaules,  t.  XIV,  p.  566.  Sur  l'expédition  d'Éble  de  Rouci,  cf. 
Ch.  Pignot,  Histoire  de  V ordre  de  CAuny,  t.  II,  p.  117. 

5.  E.  Petit,  Histoire  des  ducs  de  Bourgogne,  t.  I,    p.  207. 


THÉORIE    DU    DEYELOP.    CONTINU:    (.TERRES    d'eSI'AGNE    371 

l'illustre  Gid,  investirent  Tudela  *  après  un  siège  qui 
dura  cinq  ans,  ...la  prirent  et  chassèrent  les  Infidèles  du 
château  de  l'Etoile  2.  »  Comme  on  le  voit,  «  de  1075  à 
109o,  les  Bourguignons  affluaient  presque  chaque  année 
au  delà  des  monts.  Non  qu'ils  fussent  plus  aventureux 
que  beaucoup  d'autres,  mais  la  grande  abbaye  de  Cluny 
les  enrôlait  et  les  lançait  contre  l'Infidèle.  Ces  moines 
avaient  des  rapports  très  étroits  avec  les  royautés  de 
Castille  et  de  Navarre,  qu'ils  fournissaient  d'auxiliaires 
français.  La  guerre  faite  aux  Arabes  et  le  recul  progres- 
sif de  la  frontière  sarrasine  leur  valaient  de  nombreux 
prieurés  et  de  vastes  domaines.  En  retour,  les  chrétiens 
d'Espagne  durent  à  Cluny,  outre  les  secours  de  la  féo- 
dalité bourguignonne,  la  plupart  des  institutions  reli- 
gieuses qui  les  rattachaient  à  l'Eglise  d'Occident  3  ». 

La  France,  comme  on  voit,  n'a  point  attendu  le  concile 
de  Clermontpour  concevoir  l'idée  de  la  croisade  et  pour  la 
réaliser.  Normands,  Champenois,  Gascons,  Provençaux, 
Bourguignons  surtout,  les  aventuriers  de  toutes  nos  pro- 
vinces y  ont  collaboré.  Les  Clunisiens,  eux  qui  devaient 
plus  tard  inspirer  la  Chronique  de  Turpïn  et  soutenir  le 
mouvement  du  pèlerinage  de  Gompostelle,  ont  com- 
mencé par  organiser  des  expéditions  armées  en  Espagne. 
Avant  de  guider  sur  les  routes  de  paisibles  cortèges  de 
pèlerins,  ils  y  ont  convoyé  des  bandes  d'hommes  équi- 
pés en  guerre,  et  les  propos  qu'ils  leur   tenaient  durent 


1.  [C'esl  la  <(  Tuele  »  de  la  Chanson  de  Roland]. 

2.  E.  Petit,  Histoire  des  ducs  de  Bourgogne,  t.  I,  p.  223.  Le  duc 
de  Bourgogne  était  encore  en  Espagne,  à  Léon,  en  1087. 

3.  A.  Luchaire,  ouvr.  cité,  p.  86. 


372  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

ressembler  fort  à  ceux  que  le  poète   de  la  Chanson  de 
Roland  prête  à  l'archevêque  Turpin  : 

1129  «   Chreslientel  aidez  a  suslenir  ! 

Bataille  avrez,  vos  en  estes  tuz  fis, 
Kar  a  voz  oilz  veez  les  Sarrazins. 
Clamez  vos  culpes,  si  preiez  Deu  mercit! 
Se  vos  murez,  esterez  seinz  martirs, 
Sièges  avrez  el  greignor  pareïs.  » 

L'idée  qu'il  faut  rapprocher  la  Chanson  de  Roland  de 
ces  croisades  me  paraît  simple,  légitime,  et  presque 
nécessaire  ;  j'hésiterais  pourtant  à  la  proposer,  tant  elle 
est  nouvelle,  si  un  critique  avant  moi  ne  l'avait  indiquée 
en  une  phrase,  non  pas  un  critique  littéraire,  à  vrai 
dire,  mais  un  historien,  Luchaire1.  «  Pour  rendre  compte 
de  la  Chanson  de  Roland,  a-t-il  écrit,  il  serait  naturel 
de  rappeler  ce  qui  s'était  passé  ou  ce  qui  se  passait  au 
moment  où  le  trouvère  composait  ses  laisses,  c'est-à-dire 
la  guerre  permanente  que  les  seigneurs  français  faisaient 
aux  Sarrasins  d'Espagne  depuis  le  début  du  xie  siècle  ; 
tel  est  le  fait  d'histoire  qui  a  déterminé  l'auteur  et  inspiré 
son  travail  entier  ». 

Ces  chevaliers  en  effet  qui  au  xie  siècle  s'acheminaient 
vers  les  antiques  champs  de  bataille  de  Guillaume  et  de 
Roland,  prenons  garde  qu'ils  ont  ressemblé  au  Guillaume 
des  chansons  de  geste  plus  encore  que  le  Guillaume  de 
l'Histoire  lui-même,  au  Roland  des  chansons  de  geste 
plus  encore  que  le  Roland  de  l'Histoire.   Le  Roland  de 

1.  Histoire  de  France,  publiée  sous  la  direction  d'Ernest 
Lavisse,  t.  II,  1901,  p.  392. 


THÉORIE    DU    DÉVELOP.    CONTINU   !    GUERRES    d'eSPAGNE    373 

l'Histoire  meurt  dans  les  Pyrénées  en  combattant  les 
Basques,  des  chrétiens;  mais  les  chevaliers  du  xie  siècle 
traversaient  les  Pyrénées  pour  s'offrir  aux  coups  de 
vrais  Sarrasins.  Pour  eux  bien  plus  que  pour  le  Roland 
historique,  la  guerre  sainte  fut  une  réalité. 

Ce  sont  eux,  croyons-nous,  qui,  les  premiers,  ont 
réveillé  sur  les  routes  le  souvenir  des  expéditions  de 
Charlemagne.  La  naïve  archéologue  du  temps  favorisait 
ces  rappels  du  passé  :  «  Le  sol  de  la  France  était  alors 
couvert  de  ruines  romaines,  et  tous  les  restes  d'édifices 
bâtis  à  la  romaine,  le  peuple  les  appelait  œuvre  aux 
Sarrasins,  murs  sarrasinois.  Mais  toutes  les  construc- 
tions à  la  romaine  ne  pouvaient  être  considérées  comme 
l'ouvrage  des  païens  :  on  voyait  des  églises  bâties  de 
cette  façon  ;  c'eût  été  une  impiété  de  les  appeler  sarra- 
sines  ;  on  les  mit  sur  le  compte  de  Gharlemagne  l.  » 
Aux  yeux  de  ces  chevaliers  en  marche  contre  les  Sar- 
rasins d'Espagne,  ces  ruines  mystérieuses,  thermes, 
arènes,  aqueducs,  arcs  triomphaux,  évoquent  la  mémoire 
d'un  temps  où  les  Sarrasins  tenaient  le  pays.  Ces  vieilles 
églises  qu'ils  visitent,  c  est  Charlemagne,  leur  dit-on,  qui 
les  a  édifiées.  Ils  voient  sur  ces  routes  celui  qui  les  a 
ouvertes  pour  eux,  l'empereur  et  ses  barons,  croisés 
comme  eux,  pareils  à  eux. 

Comme  Charlemagne  ils  s'arrêtaient  à  ces  étapes 
nécessaires,  Bordeaux,  Sorde,  Dax,  Saint-Jean-Pied-de- 
Port.  Ils  campaient  à  Blaye,  bivouaquaient  à  Pioncevaux. 
A  Blaye,  les  clercs  de  Saint-Romain  leur  montraient  la 
tombe  de  Roland  ;  à  Roncevaux,  ils  vénéraient  le  lieu 
de  son  martyre. 

1 .    Quicherat,  Mélanges  d'archéologie  et  d'histoire,  t.  II,  p.  352. 


374  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

Il  se  peut  que  le  corps  de  Roland  ait  été  réellement 
rapporté  du  champ  de  bataille  et  confié  au  sanctuaire  très 
vénéré  de  Blaye.  Les  exemples  anciens  de  tels  transferts 
sont  nombreux  '.  Nous  savons  qu'un  des  seigneurs  qui 
moururent  le  même  jour  que  Roland  dans  les  Pyrénées, 
Eggihard,  fut  rapporté  du  champ  de  bataille  et  enterré 
dans  une  église  de  Saint- Vincent,  celle  de  Dax  peut-être  2. 
Comme  nous  avons  conservé  l'épitaphe  de  cet  Eggihard, 
peut-être  les  clercs  de  Saint-Romain  conservaient-ils 
aussi  une  épitaphe  de  Roland,  ou  son  nom  dans  un 
obituaire,  quelque  document  qui  les  renseignait  sur 
lui.  Comme  là-bas,  à  l'autre  entrée  des  Pyrénées,  la 
tombe  de  Guillaume  était  authentique,  à  Blaye  la  tombe 
de  Roland  l'était  peut-être  aussi  :  s'il  en  fut  ainsi,  rien 
de  plus  facile  que  d'expliquer  les  premières  formations 
légendaires  sur  Roland. 

Mais  il  se  peut  aussi  bien  que  celte  tombe  ait  été 
fictive.  En  ce  cas,  pour  expliquer  la  légende  de  Roland, 
il  faut  supposer,  et  il  suffit  de  supposer  que   quelqu'un 

1.  Le  duc  Henri  de  Saxe  ayant  été  tué  sous  les  murs  de  Paris 
en  885,  on  rapporta  son  corps  jusqu'en  Saxe  (Annales  de  Saint- 
Vaast). 

2.  <(  ..Aggihardus,   patris  noraen  de  nomine  dictus, 

Hic  erat,  et  régi  summus  in  aula  fuit. 
Hune  rapuit  ferro  mors  insatiabilis  umbris, 

Sed  lux  perpétua  vexit  ad  alta  poli. 
Tempore  quo  Carolus  Spanie  calcavit  arenas, 

Mortuus  est  mundo,  vivit  ubique  Deo... 
Tu  modo  cocirca,  Vincenti  maxime  martyr, 

Hune  propter  summum  posce,  béate,  Deum. 
Hoc  jacel  in  tumulo  ;  tantum  sed  carne  sepnltus, 

Carpsit  iter  rutilum,  vivit  in  aula  Dei.  » 

(Poetae  latini  aevi  carolini,  t.  I,  p.  109.) 


THÉORIE    DU    DÉVELOPPEMENT    CONTINU   !    LES    ÉGLISES       375 

au  xic   siècle  a  pu  lire  la   Vita  Caroli  d'Eginhard.    Une 
telle  hypothèse,  croyons-nous,  n'est  pas  irrecevable. 

Dès  le   xc  siècle,    ne    voyons-nous   pas    des   clercs,  à 
Conques  comme  à  Saint-Riquier,  se  remémorer,  pour  la 
gloire  et  le  profit  de  leurs  églises,  les  antiques  bienfaits  de 
Charlemagne  ?  à  Saint-Martin  de   Tours  comme  à  Psal- 
niodi,  ne. voyons-nous  pas  des  clercs  fabriquer  ou  interpo- 
ler des  diplômes,  afin  de  mêler  son  souvenir  à  leur  propre 
histoire  ?  A  la  Novalese  comme  au  Mont-Soracte,  dès  le 
Xe  et  le  xic  siècle,  les  clercs  ne  savent-ils  pas  fouiller  les 
annales  et  les  chroniques  carolingiennes  pour  y  chercher 
des  traces  dune   visite  de  Charlemagne  à  leur  maison  ? 
Les  clercs  des  églises  de   notre    route,    à  quelle  page 
devaient-ils  de  préférence  ouvrir  ces  chroniques,  sinon  à 
celle   où   il  était  dit    que   Charlemagne,    en    778,    avait 
réellement  passé  chez  eux  ?  et  quelle  chronique  devaient- 
ils  de  préférence  ouvrir  à  cette  page,  sinon  la  plus  répan- 
due de  toutes  (nous  en  avons  quatre-vingts  manuscrits1), 
la    plus  détaillée,    la    plus    autorisée,     la     Vita    Caroli 
d'Eginhard  ? 

Pour  citer  un  exemple,  entre  dix  autres,  de  ce  fait 
banal,  Aimoin,  qui  écrivait  dans  les  premières  années 
du  XIe  siècle,  a  fort  bien  su,  pour  accroître  le  prestige 
d'églises  qui  l'intéressaient,  se  reporter  à  la  Vita  Caroli, 
l'ouvrir  précisément  à  cette  page,  et  l'alléguer  comme 
preuve  que  jadis  Charlemagne  les  avait  favorisées  de  sa 
présence  ou  de  sa  protection  2. 


1.  Voyez  l'édition  Holder-Egger,  1911,  p.  xvn. 

2.  •<   llaecnomina  [les  noms  qui  précisent  l'emplacement  d'un 
monastère  voisin  de  Cossinog ilum]  a  Francis  illis  imposita  aesti- 


876  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

Si  cette  page  d'Eginhard,  où  Roland  est  nommé,  fut  d'a- 
bord lue  à  Saint-Romain  ou  d'abord  à  Saint-Seurin,  ou 
au  prieuré  de  Conques  à  Roncevaux  ou  à  Saint-Jean-de- 
Sorde,  nous  ne  savons  le  dire.  Ces  églises  ont  disparu 
ou  sont  tombées  en  décadence  depuis  des  siècles  ;  du  sanc- 
tuaire illustre  de  Saint-Romain,  pas  une  pierre  ne  sub- 
siste, et  pas  un  parchemin.  Néanmoins,  ce  qui  est  sûr, 
c'est  qu'avant  que  le  poète  de  la  Chanson  de  Roland  ait 
écrit,  les  chanoines  de  Saint-Romain  ont  montré  la  tombe, 
réelle  ou  supposée,  de  Roland,  et  ces  clercs  pouvaient 
avoir  lu  la  Vit  a.  Caroli.  —  Ce  qui  est  sûr,  c'est  que,  dans 
le  temps  même  où  écrivait  le  poète  de  la  Chanson  de  Ro- 
land, ou  peu  après,  en  11 20  au  plus  tard,  d'autres  clercs, 
ceux  de  Sorde,  attribuaient  à  Gharlemagne  leur  origine, 
et  que,  pour  autoriser  cette  fable,  ils  avaient  lu  une  chro- 
nique, puisqu'ils  ont  su  dater  de  l'an  778  l'un  de  leurs 
faux  diplômes  ;  et  cette  chronique  a  pu  être  la  Vit  a,  Ca- 
roli.—  Ce  qui  est  sûr,  c'est  qu'en  bien  d'autres  églises,  et 
par  exemple  en  cette  maison  d'ibarieta  quia  fini  par  s'ap- 
peler Y Hospitale  Rollandiy  d'autres  clercs  encore  ont  pu 
lire  la   Vita  Caroli. 

Cette  page  de  la   Vita  Caroli  contient  tout    l'élément 
historique  de  la  Chanson  de  Roland  :  avec  le  nom  du  héros, 

mantur,  qui  a  Karolo  Magno  ad  tuitionem  provinciae  ibi  relicti 
sunt;  non  longe  quippe  ibi  abest  palatium  ipsius  magni  principis 
Cassinogilum,  sed  quasi  tribus  milliards  ;  in  quo  quidem  impe- 
rator  uxorem  suarn,  Ludovici  Pii  matrem,  gravidam  reliquit,  dum 
contra  Sar  race  nos  expeditionem  in  Hispanis  ageret.  Quod  et  liei- 
nardus,  vitae  itlius  relator,  scribit.  »  (Abbonis,  abbatis  Floriacen- 
sis  [j-  1004],  Chronicon,  auctoreAimoino  monacho,  ejus  discipulo, 
D.  Bouquet,  ficcueil,  t.  X,  p.  338). 


THÉORIE    DU    DÉVELOPPEMENT    CONTINU    \    LES    ÉGLISES     377 

la  donnée  d'une  expédition  heureuse  en  Espagne,  celle 
du  retour  de  Saragosse,  et  celle  de  la  bataille  pyrénéenne. 
Elle  fournit  aussi  le  thème  cher  entre  tous  aux  poètes 
héroïques,  le  thème  de  la  défaite  :  un  homme  de  génie 
a  fait  le  reste. 

Nous  le  savons,  notre  explication  se  heurte  au  plus 
fort  des  obstacles,  à  une  idée  reçue  par  chacun  dès  l'en- 
fance. Il  répugne  à  tout  ce  qui  nous  fut  enseigné  d'ad- 
mettre que  la  légende  de  Roland  a  pu  naître  de  la  lecture 
d'une  chronique  latine.  Hypothèse  absurde,  en  effet,  tant 
qu'on  ne  pouvait  se  représenter  autre  chose  qu'un  poète 
du  Xord  de  la  France  qui.  au  fond  de  sa  Normandie  ou 
de  sa  Champagne,  aurait  compulsé  des  chroniques  vieilles 
de  trois  siècles  pour  y  chercher  quelque  sujet  de  roman. 
Ces  chroniques,  qui  donc  les  lui  aurait  fait  connaître  ? 
Pourquoi  aurait-il  lu  celle-ci  plutôt  que  celle-là  ?  Pourquoi 
se  serait-il  arrêté  à  cette  page  plutôt  qu'à  telle  autre  ?  Mais 
c'est  sur  la  route  de  Blaye  à  Pampelune  que  notre  étude 
nous  a  menés:  c'est  à  Roncevaux  même,  ou  sur  le  che- 
min de  Roncevaux  qu'un  premier  poète  découvre  la  chro- 
nique d'Eginhard  ou  que  quelqu'un  la  découvre  pour  lui. 
Partout  ailleurs,  elle  serait  pour  lui  lettre  morte,  non  pas 
ici.  Si  des  clercs  lui  montrent  cette  page,  s'il  s'y  attache, 
si  demain  son  public  de  chevaliers,  décroisés,  doit  à  son 
tour  se  passionner  pour  le  récit  qu'il  en  tirera,  c'est  que 
ces  clercs,  ces  chevaliers  et  lui-même  sont  déjà  clans  l'état 
d'imagination  propice.  Ils  vivent  dans  l'atmosphère  légen- 
daire déjà  créée  en  ces  lieux  autour  du  iom  de  Charle- 
magne.  Déjà  ils  vénèrent  en  lui  le  roi  qui  les  précéda 
contre  les  Sarrasins.  Cette  page  leur  révèle  seulement  un 
épisode  tragique  de  ses  guerres  et  un  exemple  des 
souffrances  endurées  jadis  par  les  champions  de  Dieu. 


378  LA    CHANSON     DE    ROLAND 

En  tout  état  de  cause  (si  la  tombe  de  Roland  fut  inau- 
thentique), nous  n'avons  le  choix  qu'entre  deux  hypo- 
thèses, celle  que  nous  venons  de  dire,  et  celle  d'un  poète 
qui  aurait  célébré  Roland  dans  l'armée  même  de  Gharle- 
magneet  de  poètes  sans  nombre  venus  après  lui,  et  dont 
les  chants  se  seraient  tous  perdus.  Des  deux  hypothèses, 
laquelle  demande  le  plus  d'effort  ?  Notre  explication  n'est 
hypothétique  qu'en  ce  qu'elle  suppose  qu'un  clerc  du  xie 
siècle  aura  pu  lire  la  Vita  Caroli  pour  la  combiner  avec 
des  fictions  sur  l'expédition  deCharlemagne.  Mais  qu'ont 
fait  autre  chose,  au  xiue  siècle,  tant  d'autres  clercs,  Aubri 
de  Trois-Fontaines  !,  par  exemple,  ou  Philippe  Mousket, 
quand  «  il  cherche  à  concilier  entre  eux  Eg-inhard,  Turpin 
et  les  trouvères2  »  ?  A  la  fin  du  xue  siècle,  Gilles  de  Paris 
a-t-il  fait  autre  chose,  quand,  mettant  en  vers  le  texte 
d'Eginhard,  il  y  mêle  les  légendes  de  l'olifant,  du  perron 
fendu  et  de  Belle  Aude  3  ?  Et   qu'a   fait  autre   chose    le 

1.  Voici  une  combinaison,  faite  par  Aubri  [Mon.  Germ .  hist., 
Scriptores,  t.  XXIII,  p.  725,  a.  806)  de  la  Chronique  de  Turpin  et 
de  la  Vita  Caroli  :  «  Et  notandum  quod  Hugo  scribit  duos  prin- 
cipes cecidisse  cum  Rothlando,  quorum  nomina  non  continentur 
in  Turpini  cathalogo,  videlicet  Egibardum,  régie  mense  prepo- 
situm,  et  comitem  palatii  Anselmum.  » 

2.  G.  Paris,  dans  YHistoire  poétique,  p.  260. 

3.  En  son  Carolinus,  composé  pour  l'éducation  de  Louis,  fils 
de  Philippe-Auguste  (cf.  L.  Gautier,  Les  épopées  françaises,  t.  III, 
p.  570  ;  La  Chanson  de  Roland,  éd.   Fr.  Michel,  p.  243)  : 

Hic  Anselmus  cornes  occidit  imbre  cruento 
Missilium  confossus,  et  Engebai'dus,  in  aula 
Praep^situs  ;  dominusque  Britanni  limitis  in  ter 
Innumeros  numerandus  obit  Rollandus,  equestri 
Ordine  fios  potior  et  honor  spccialior  armis, 
Cujlis  in  exiguo,  sed  ab  ejus  funere  magni 
Nominis  oppidulo,  fit  adhuc  ostensio  cornu  ; 
Petraque  quam,  cum  jam  rueret,  mucrone  corusco 


THÉORIE    DU    DÉVELOPPEMENT    CONTINU!     LES    ÉGLISES     379 

Moine  de  Silos  ?  Arrêtons-nous  un  instant  au  témoi- 
gnage de  ce  chroniqueur,  témoignage  curieux  entre  tous, 
parce  que  sa  chronique,  composée  avant  l'an  1103,  est 
la  contemporaine  du  Roland  d'Oxford  '. 

Le  Moine  de  Silos,  las  d'entendre  répéter  qu'aux  temps 
anciens  Charlemagne  avait  conquis  toute  l'Espagne,  vou- 
lut opposer  à  ces  vanteries  françaises  un  récit  qui  pût 
mieux  flatter  l'honneur  castillan,.  L'Espagne,  dit-il.  s'est 
défendue  toute  seule  contre  les  Musulmans.  Certes  il  ne 
nie  pas  que  le  roi  Charles  soit  venu  les  combattre  ;  mais, 
s'élantlaissé  acheter  pareux,  comme  c'est  la  coutume  des 
Français,  «  more  Francorum  auro  corruptus  ».  Charles, 
assure  notre  chroniqueur,  s'en  revint  bien  vite  en  France, 
pressé  qu'il  était  d'ailleurs  de  retrouver  les  délices  de 
ses  bains  d'Aix-la-Chapelle.  Seulement,  au  retour,  il  se 
fit  battre  assez  honteusement  par  les  Xavarrais.  Et  à 
l'appui  de  ce  récit  dénigrant,  le  Moine  de  Silos  cite  tout 
au  long  la  page  de  la  Vita  Caroh  d'Eginhard  où  Eggin- 
hard,   Anselme    et    Roland    sont  nommés  -.    Ainsi,     au 

Martia  dextra  fi  cl  i  t 

Restât  adhuc,  rerum  non  infima  testis  earum. 

Ad  castrum  advectum  Blaviam  nunc  usque  quiescit 

Corpus  ibi  ;  tantique  viri  veneratur  opertos 

Ille  locus  cineres  et  gaudet  honore  sepulcri. 

Illic  et  Oliverus...  et  soror  ejus 

Adjacet  Aida,  suo  pulvis  conjunctus  amico, 

Quam  dolor  oppressit. 

1.  Le  Ckronicon  monachi  Silensis  1103  a  été  publié  par  Florez 
au  t.  XVII  (1763    de  VEspann  sagrada,  p.  264-330. 

2.  Voici  le  texte  (p.  2^i»  .  Nous  imprimons  eu  italique  ce  qui  est 
prisa  la  VitaCarolim  QuumCaesaraug-ustameivitatem  accessisset 
[Carolns  ,  more  Francorum  aurocorruptus,  absque  ullo  sudore  pro 
eripienda  a  Barbarorum  dominatioue  s.  Ecclesia.  ad  propria  rêver- 


380  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

fond  de  son  monastère  de  la  Vieille-Castille,  le  Moine  de 
Silos  a  fort  bien  su  se  procurer  la  Vita  Caroli.  Ce  qu'il  a 
fait  vers  Tan  1100,  Aimoin,  moine  de  Fleurv-sur- Loire, 
l'avait  fait  vers  l'an  1025,  utilisant  tous  deux,  chacun  à 
des  fins  différentes,  précisément  la  même  page,  celle  où 
Eginhard  raconte  l'expédition  de  Tan  778.  Toute  notre 
hypothèse  est  qu'un  moine  de  Blaye  ou  de  Bordeaux  a 
pu  lire  aussi,  disons  vers  l'an  1050,  la  même  page  que 
nous  voyons  Aimoin  lire  vers  l'an  1025,  le  Moine  de  Silos 
lire  vers  Tan  1 100. 

On  avouera  peut-être  que  cette  hypothèse  n'est  pas 
très  téméraire  ;  mais,  dira-t-on,  ce  qu'il  est  choquant 
d'accepter,  c'est  l'idée  que  la  Chanson  de  Roland,  poème 
tout  héroïque,  ait  subi  l'influence  d'une  imagination 
cléricale  ;  que  l'on  nous  montre  dans  ce  poème  la  main 
des  clercs,  tel  épisode,  tel  personnage,  qui  y  ait  été 
nécessairement  introduit  par  des  clercs. 

Il  est  facile,  en  vérité,  de  satisfaire  à  cette  exigence1. 

titur.  Quippe  bellatrix  Ilispania  duro,  non  togato  milite  concutitur. 
Anhaelebat  enim  Carolus  in  Lermis  illis  citius  lavari  quas  Aquis- 
grani  ad  hoc  opus  deliciose  construxerat.  Porro,  cum  in  reditu 
Pampilonium,  Maurorum  oppidum,  destruere  conaretur,p<T/'F  maxi- 
ma  exercitus  sui  in  ipso  Pyrinaeojugo  maximas  exsolvit  poenas. 
Siquidem  cum  agmine  longo,  utangusti  loci  situs  permittebat, por- 
rectus  iret  exercitus,  extremum  agmen,  quocl praecedentes tuehatur, 
Navarri desu per  incursantes  aggrediuntur,consertoquecumeisprae- 
lio,  usque  ad  unum  umnes  interficiunt.  In  quo  praelio  Egibardus, 
mensae  Caroli  régis  praepositus,  Anselmus,  sui  palalii  cornes,  et 
Rotholandus,  Britannicus  praefectus,  cum  compluribus  ceciderunt. 
Quod  factum  usque  in  hodiernum  diem  inultum  permansit.  » 

1 .  Les  divers  travaux,  1res  remarquables,  que  M.  W.  Tavernier 
a  récemment  consacrés  à  la  Chanson  de  Roland  ont  mis  en  forte 
lumière  les  éléments  érudits  du  poème. 


THÉORIE    DU    DÉVELOPPEMENT    CONTINU    :  LES    ÉGLISES      381 

Qu'on  se  rappelle  d'abord  les  vers  du  Roland  d'Oxford  qui 
traitent  saint  Gilles  comme  un  contemporain  de  Charle- 
magne et  lui  prêtent  un  rôle  :  est-ce  là  une  invention  de 
poète  héroïque  ?  Non,  mais,  au  premier  chef,  une  inven- 
tion de  clerc.  En  outre,  qui  donc,  sinon  un  clerc,  a  pu 
introduire  le  premier  dans  la  légende  de  Roland  l'ar- 
chevêque Turpin  ?  A  moins  d'admettre  que  ce  prélat  a 
combattu,  casque  en  tête  et  lance  en  main,  dans  l'armée 
de  Charlemagne,  et  que  des  chants  carolingiens  ont 
célébré  ses  hauts  faits,  il  faut  bien  croire  que  ce  fut  un 
homme  d'église,  lisant  des  documents  d'église,  qui,  le 
premier,  a  fourni  son  personnage  aux  chanteurs  de 
geste.  Où  pouvait-on,  sous  les  Capétiens,  retrouver  les 
noms  des  prélats  du  vme  siècle,  sinon  dans  les  documents 
dés  églises  1  ?  Et  comme    Berthe    dans   la  Chanson  de 

i.  Les  clercs  des  xne  et  xme  siècles,  alors  même  qu'ils  racon- 
taient sur  Turpin  des  fables  prises  aux  romans,  n'avaient  point 
perdu  le  souvenir  de  ses  actes  réels  ;  ils  savaient  fort  bien  l'ap- 
peler tantôt  Turpinus  et  tantôt  Tylpinus,  ce  qui  indique  une  fois 
de  plus  qu'ils  ne  se  privaient  pas  de  confronter  les  chansons  de 
geste  avec  les  documents  ecclésiastiques  de  l'époque  carolin- 
gienne. Exemples  :  tout  comme  Flodoard,  l'auteur  de  la  relation 
latine  du  Pèlerinage  de  Charlemagne  à  Jérusalem  (éd.  Rauschen, 
Die  Légende  Karls  des  Grossen  ira  IX.  und  XII.  Jahrhunderl, 
p.  108)  appelle  notre  prélat  Tilpinus  ;  —  on  lit  Tulpinus,  Tylpinus 
dans  quelques  manuscrits  de  la  Chronique  de  Turpin  G.  Paris, 
De  Pseudo-Turpino,  p.  3,  note  2)  ;  —  on  lit  chez  Aubri  de 
Trois-Fontaines  (sous  l'année  766)  :  «  Tylpinus,  vir  nobilis,  qui 
el  Turpinus  dicitur,  jam  erat  presul  Remensis.  »  Cf.  ce  qu'il  écrit 
sous  l'année  806  (p.  725).  —  Tylpinus  a  pu  être  influencé  par 
Turpio,  nom  porté  par  les  comtes  d'Angoulême  entre  autres. 
C'est  sous  le  nom  de  Turpio  qu'apparaît  pour  la  première  fois  le 
prélat  légendaire,  dans  un  faux  diplôme  de  Charlemagne  dont 
nous  parlerons  ailleurs. 


382  I.A    CHANSON'     DE    ROLAND 

Girard  de  Roiissillon,  comme  Guibourc  dans  la  Chanson 
de  Guillaume,  Turpin  apparaît  dans  la  Chanson  de 
Roland  comme  un  témoin  du  rôle  des  clercs  dans  la 
constitution  de  nos  légendes . 

Les  clercs  ont  joué  dans  la  formation  de  la  légende 
de  Roland  un  rôle  certain.  Le  constater,  ce  n'est  pas 
contrarier  le  fait  évident  que  l'inspiration  de  la  Chanson 
de  Roland  est  héroïque  et  guerrière  plutôt  que  cléricale. 
Elle  est  religieuse  aussi,  et  le  mot  «  religieux  »  ne  s'est 
jamais  opposé  aux  mots  «  héroïque  »,  «  guerrier  »,  et  ne 
s'oppose  au  mot  «  clérical  »  qu'en  de  grossières  acceptions 
modernes.  Lmfluence  des  clercs,  que  nous  trouvons  à 
la  racine  même  de  la  légende,  a  grandi  par  la  suite  des 
temps.  Au  XIIe  siècle,  quand  il  n'y  eut  plus  guère  sur  la 
route  de  Roncevaux  que  des  pèlerins  de  Compostelle, 
ceux-ci  virent  en  Charlemagne  et  en  ses  pairs  des 
champions  de  saint  Jacques  plutôt  que  des  champions 
du  Christ.  Charlemagne  devint  alors  le  premier  pèlerin 
de  Compostelle.  Cette  idée,  étrangère  aux  formes  les 
plus  anciennes  de  la  légende,  étrangère  encore  aux 
diplômes  de  Sorde  vers  1120,  nous  l'avons  vu  poindre, 
vers  1140  déjà,  dans  la  Kaiser chronik.  Presque  aussitôt, 
nous  l'avons  vu  devenir  l'idée-maîtresse  de  la  Chronique 
de  Turpin,  et  dès  lors,  accréditée,  la  voici  qui  pénètre 
dans  les  renouvellements  de  la  Chanson  de  Roland.  Selon 
la  version  rimée,  quand  Charlemagne  revient  à  Laon,  il 
assemble  ses  vassaux  et  leur  dit  son  malheur.  Hélas  ! 
qu'a-t-il  fait  des  barons  qu'il  mena  outre  les  monts  ? 
Ils  sont  morts,  là-bas  ;  du  moins,  dit-il  pour  son  excuse, 
il  a  affranchi  les  routes  des  pèlerins  jusqu'à  Compos- 
telle : 


THÉORIE    DU    DEVELOPPEMENT    CONTINU   '.    LES    ÉGLISES      383 

Conquesre  alai  Espegne  et  lo  pais. 
Dusc'a  Saint  Jame  ai  les  chemins  conquis  : 
Ja  mais  nul  jor  n'i  faudront,  ce  m'est  vis. 
Vos  me  carjastes  vos  fiz  et  vos  amis  : 
Asez  en  ai  et  perdu  et  maumis... ( 

Dans  le  remaniement  du  Stricker,  les  combattants  de 
Charlemagne  sont  appelés  «  les  pèlerins  purs  »  ou  «  les 
pèlerins  de  Dieu  »  2.  Dans  le  iïoman  de  Galien,  Charle- 
magne s'agenouille  sur  le  champ  de  Roncevaux  couvert 
de  morts,  et,  rappelant  à  saint  Jacques  le  service  qu'il 
lui  a  rendu  de  délivrer  son  tombeau,  lui  demande  d'être 
en  retour  son  médiateur  auprès  du  Christ  : 

«  Beaus  sireDieus,  dist  Charles,  donnez-moi  du  jour  tant 

Que  me  puisse  vengier  du  domaige  pesant  ! 

Haa,  sire  sainz  Jaque  ou  je  me  fie  tant, 

Je  m'esbatv  pour  vous  en  Espaigne  la  grant  : 

Priés  a  Jhesu  Crist,  le  père  royamant, 

Que  ce  jour  cy  endroit  voist  un  poi  eslongnant 3  !    » 

Cette  introduction  récente  de  saint  Jacques  dans  l'his- 

1.  C'est  le  texte  du  manuscrit  C  et  à  peu  de  chose  près)  du 
manuscrit  V  (éd.  Foerster,  p.  3G6).  T  supprime  tout  le  passage, 
L  le  réduit  à  deux  vers,  d'où  saint  Jacques  disparaît  ;  P  dit 
(éd.  Foerster,  p.  304)  : 

Conquerre  alai  d'Éspaigne  lo  païs  : 
Jusqu'à  Sant  Jaque  ai  les  chemins  assis. 
Vos  me  charjastes  vos  fiz  et  vos  amis  : 
Laisiez  les  ai  detranchiez  et  ocis. 

2.  Karl  der  Grosse,  éd.  Bartsch  :  «  die  reine  pilgerîne  » 
(v.  10813),  a  die  gotes  pilgerîne»  (v.  760,  9102,  94+0,  etc.). 

3.  Éd.  Stengel,  p.  236. 


384  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

toire  de  Charlemagne  et  de  Roland  ne  fut  pas  une 
déviation  de  nos  légendes,  c'en  fut  plutôt  un  dévelop- 
pement. Quand  nous  lisons  dans  la  C /ironique  de  Turpin 
qu'on  célébrait  à  Saint-Romain  des  messes  fondées  par 
Charlemagne  «  non  seulement  pour  les  morts  de  Ron- 
cevaux,  mais  pour  ceux  qui  recevraient  à  l'avenir  le  mar- 
tyre en  Espagne  l  »,  nous  devons  reconnaître  que  la 
pensée  est  ancienne,  et  constitutive  de  nos  légendes, 
d'associer  aux  mérites  des  héros  de  jadis  les  souffrances 
des  voyageurs  récents  :  gens  de  guerre  au  xie  siècle, 
pacifiques  pèlerins  au  xne.  La  même  abbaye  de  Gluny 
qui  au  xie  siècle  avait  enrôlé  des  aventuriers  pour  le 
service  de  Dieu  suscite  au  xnc  siècle  la  Chronique  de 
Turpin  en  vue  d'enrôler  des  pèlerins  pour  le  service  de 
saint  Jacques.  Les  légendes  se  modifièrent  ainsi  sur  la 
route,  parce  que  les  choses  de  la  route  avaient  changé 
d'aspect.  Mais  la  Chronique  de  Turpin  ne  représente 
pas  un  brusque  accaparement  par  les  clercs  de  l'histoire 
poétique  de  Charlemagne  et  de  Roland.  Elle  n'est  faite 
que  pour  autoriser  des  fictions  déjà  vivantes,  légendes 
ecclésiastiques,  légendes  épiques.  Si  elle  arrête  Charle- 
magne à  telle  église,  c'est  que  cette  église  se  glorifiait, 
à  tort  ou  k  raison,  d'avoir  été  fondée  ou  enrichie  par  lui  ; 
si  elle  résume  la  Chanson  de  Roland,  c'est  que  la  légende 
de  Roland  vivait  déjà  sur  la  route  du  Port  de  Cize. 
Nul  n'a  aussi  bien  compris  la  Chronique  de  Turpin  que 

1.  «  Pro  omnibus  qui  in  Hispania  martyrium  pro  divino  amore 
vel  acceperant  vel  accepturi  essent  »  (chap.  XXIX).  Cf.  le  cha- 
pitre XXX,  où  saint  Denis  promet  la  gloire  éternelle  «  à  ceux  qui 
sont  morts  on  qui  mourront  dans  les  guerres  sarrasines  d'Es- 
pagne ». 


LA    COMPOSITION    DU    POÈME  385 

ce  clerc  saintongeais  qui,  au  x 1 1 ic*  siècle,  l'interpola  pour 
y  introduire  d'autres  légendes  épiques  encore,  et  d'autres 
légendes  ecclésiastiques  encore,  arrêtant  Charlemagne 
et  ses  pairs  dans  quarante  églises  de  la  Gascogne  et  de 
la  Guyenne.  Depuis  le  premier  clerc  qui  au  xie  siècle 
tira  de  documents  d'églises  le  nom  de  Turpin  de  Reims 
et  celui  de  saint  Gilles  de  Provence  pour  les  introduire 
dans  la  légende  de  Roncevaux  jusqu'à  ce  clerc  sainton- 
geais  qui  au  xiu°  siècle  enchérit  encore  sur  les  enché- 
rissements  de  la  Chronique  de  Turpin,  nous  sommes  en 
présence  d'un  développement  unique  et  continu.  La 
Chronique  de  Turpin  n'est  que  la  forme  plus  cléricale 
de  légendes  dont  la  Chanson  de  Roland  est  la  forme 
plus  héroïque.  La  Chanson  de  Roland  transpose  parfois 
au  mode  héroïque  des  inventions  de  clercs,  la  Chronique 
de  Turpin  transpose  sans  cesse  au  mode  clérical  des 
inventions  de  poètes  héroïques.  La  Chronique  de  Turpin 
est  un  symbole  de  l'alliance  des  clercs  et  des  chanteurs 
de  geste  ;  mais  la  Chanson  de  Roland  en  est  un  autre 
symbole.  Ou  plutôt  ce  sont  deux  symboles  de  la  belle 
unité  morale  de  ces  temps.  Il  en  est  ainsi  de  toutes  les 
grandes  légendes  épiques  de  la  France  capétienne  ;  dans 
le  développement  de  chacunes  d'elles,  inventions  de  clercs, 
inventions  de  poètes  laïques  réagissent  les  unes  sur 
les  autres  ;  elles  sont  solidaires  ;  elles  se  mêlent  et  se 
confondent. 

B.     LA    COMPOSITION    DE    LA    CHANSON    DE    ROLAND 

Mais  quel  est  le  rapport  de  la  «  légende  »  de  Roland  à  la 

«  chanson  »  de  Roland?  Une  même  pensée  circule  comme 

un   leitmotiv    dans    la   plupart    des    travaux    consacrés 
J.   Bbdier.  —  Les  légendes  épiques,  t.    III.  '2b 


386  LA  CHANSON  DE  ROLAND 

à  notre  poème,  celle  que  G.  Paris  en  1900  exprimait  ainsi  : 
«  L'auteur  de  la  Chanson  de  Roland  s'appelle  Légion  »1, 
celle  que,  dès  1838,  Wilhelm  Grimm  exprimait  ainsi  : 
«  Que  la  Chanson  de  Roland  puisse  être  l'œuvre  d'un  seul 
poète,  c'est  ce  que  personne  ne  voudra  croire  2.  » 

A  notre  tour,  nous  acceptons  ces  formules,  prises  en 
un  certain  sens.  Nous  lavons  assez  marqué  en  tout  ce 
qui  précède  :  non  plus  que  les  Grimm  et  non  plus  que 
Fauriel  et  que  G.  Paris,  nous  ne  croyons  que  la  libre 
fantaisie  d'un  individu  ait  inventé  la  Chanson  de  Roland 
«brusquement»  et  «  de  toutes  pièces  ».  Oui,  ils  furent 
plusieurs,  ils  s'appellent  Légion  les  poètes  qui  ont  tracé 
les  premiers  linéaments  de  la  légende.  Oui,  avant  qu'un 
seul  vers  de  la  Chanson  de  Roland  ait  été  écrit,  celui-là 
fut  un  poète  qui,  s'agenouillant  devant  la  croix  de  pierre 
du  Port  de  Gize,  prononça  le  premier  devant  elle  le  nom 
de  Charlemagne,  et  celui-là  fut  un  poète  qui  inventa 
pour  la  gorge  d'Arnéguy  le  nom  de  Vallis  Caroli,  et 
celui-là  pareillement  qui  sut  retrouver  dans  cette  vallée 
la  pierre  encore  rouge,  encore  humide,  où  l'empereur, 
s'étant  assis,  avait  pleuré  du  sang  ;  et  ceux-là  furent 
des  poètes,  les  voyageurs,  combattants  des  croisades 
d'Espagne  ou  pèlerins  de  Compostelle,  et  les  clercs  qui 
les  convoyaient  ou  les  hébergeaient,  ceux-là  qui  les 
premiers,  à  Roncevaux,  à  Saint-Seurin,  à  Blaye,  cher- 
chèrent les  vestiges,  la  tombe,  les  reliques  de  Roland. 
Leurs  propos  sur  les  routes,  leurs  prières  devant  les 
«  trois  blancs  cercueils  »,  voilà  le  germe,  sans  quoi  la 
Chanson  de  Roland  ne  serait  pas. 

1.  Légendes  du  moyen  Âge,  p.  47. 

2.  Iiuolandes  liet,  préface,  p.  cxxn. 


LA   COMPOSITION    DU    POÈME  387 

Le  dire,  c'est  sans  doute  proposer  une  .explication 
contraire  à  celle  de  W.  Grimm  et  de  G.  Paris,  en  tant 
que  nous  avons  cherché  dans  la  vie  du  xie  siècle,  et 
non  pas,  comme  ils  faisaient,  dans  la  vie  du  vme  siècle, 
les  origines  de  la  légende.  Mais  puisque  nous  croyons 
comme  eux  que,  pour  la  susciter,  il  a  fallu  d'abord  qu'il 
se  produisit  entre  bien  des  hommes  bien  des  échanges 
de  sentiments  et  de  pensées,  c'est,  comme  on  le  voit, 
que  nous  avons  retenu  l'essentiel  de  leur  doctrine  : 
à  tort  ou  à  raison,  nous  participons  encore  à  leur  esprit, 
et,  si  l'on  veut,  à  leur  romantisme. 

Donc,  à  leur  exemple,  nous  avons  fait  en  ce  qui 
précède  la  part  large  et  belle,  assez  large,  croyons-nous, 
et  assez  belle  à  la  «  collectivité  »  comme  créatrice  de  la 
Chanson  de  Roland  ;  mais  n'est-il  pas  temps  enfin  de 
faire  aussi  sa  part  à  un  autre  créateur  encore,  un  certain 
Turold  ? 

Voici,  dans  le  manuscrit  d'Oxford,  un  long  roman, 
de  i.002  décasyllabes,  signé  de  ce  nom,  Turoldus,  que, 
par  convention,  nous  retiendrons  pour  désigner,  non  pas 
le  copiste,  mais  l'auteur.  Voici,  en  d'autres  manuscrits, 
dans  V4,  par  exemple,  ou,  en  des  langues  étrangères,  dans 
la  Karlamagnussaga,  par  exemple,  d'autres  textes  du 
même  roman.  Certes,  nous  savons  que  pas  un  de  ces  textes 
n'est  pur  d'altérations,  et  que,  par  exemple,  le  scribe 
du  manuscrit  d'Oxford,  ou,  avant  lui,  quelqu'un  de  ses 
semblables,  a  pratiqué  dans  l'original  des  coupures, 
surtout  dans  les  récits  de  batailles  '.  Certes  nous  savons 

1.  Des  laisses,  absentes  du  manuscrit  d'Oxford,  mais  dont  l'ac- 
cord de  V*  de  PL  T,  de  CV1,  de  la  Karlamagnussaga,  etc.,  semble 
parfois  attester  l'authenticité,  ont  été,  comme  on  sait,  restituées 


388  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

que  tel  texte  isolé  peut  conserver  certains  traits  primi- 
tifs, effacés  ou  modifiés  ailleurs  :  ainsi,  dans  T74,  la  laisse 
qui  mène  Ganelon  vers  la  Rune  ;  ainsi,  dans  la  Karla- 
magnussaga,  l'épisode  de  Durendal  jetée  au  fond  des 
eaux  1.    Nous   savons    que,  dans  toutes  les   versions,   à 

par  conjecture  dans  les  éditions  de  L.  Gautier  et  de  M.  Stengel. 
Quelques-unes  de  ces  laisses  peuvent  être  en  effet  authentiques 
(en  leur  teneur  générale,  s'entend).  Voir,  à  la  fin  de  ce  volume, 
l'Appendice  II,  où  nous  traitons  de  la  validité  de  ces  restitutions. 
1.  Il  y  a  dans  la  Chanson  de  Roland,  telle  que  l'offre  le  manu- 
scrit d'Oxford,  une  bizarrerie  :  on  ne  sait  ce  que  devient  Durendal. 
Roland,  pourtant,  s'était  préoccupé  de  son  sort  : 

2316         «  E  !  Durendal,  cum  es  bêle  e  clere  e  blanche  ! 
Cuntre  soleill  si  reluis  et  reflambes  !...  » 

Sur  toutes  choses  il  a  craint  qu'elle  ne  tombât  entre  des  mains 
indignes  : 

2349         «  Il  nen  est  dreiz  que  paiens  te  baillisent  ; 
De  crestiens  devez  estre  servie  ; 
Ne  vos  ait  hum  e  ki  facet  cuardie  !  » 

C'est  pourquoi  il  s'est  efforcé  de  la  briser  contre  le  «  perron 
de  sartaigne  »;  n'y  ayant  pas  réussi,  il  l'a  déposée  sur  l'herbe, 
avec  l'olifant  (v.  2358-9)  ;  et  il  s'est  couché  dessus,  face  contre 
terre,  pour  mourir.  Plus  tard,  on  raconte  que  Charlemagne  relève 
son  corps,  mais  sans  qu'il  soit  alors  reparlé  de  l'épée  et  de  l'oli- 
fant. Il  est  sous-entendu  pourtant  que  l'empereur  a  dû  les  retrou- 
ver dans  l'herbe,  car,  au  moment  d'engager  la  bataille  contre 
Baligant,  voici  qu'il  remet  Durendal  à  l'un  de  ses  barons,  l'olifant 
à  un  autre  : 

3015         Ço  dist  li  reis  :  «  Seignurs,  jo  vos  cornant, 
Seiez  es  lius  Oliver  et  Roliant  : 
L'un  port  l'espee  e  l'altre  l'olifant.  » 

Revenu  en  France,  Charlemagne  dépose  l'olifant  comme  une 
relique  sur  l'autel  de  saint  Seurin,  à  Bordeaux  (y.  3684-6)  ;  mais 
de  cette  autre  relique,  plus  insigne,  de  Durendal,  que  fait-il  ? 
On  ne  sait  pas. 


LA    COMPOSITION    DU    POÈME  389 

commencer  par  celle  d'Oxford,  certaines  scènes,  notam- 

La  singularité  disparaît  si  l'on  se  reporte  du  texte  d'Oxford  à 
divers  textes  plus  récents.  La  traduction  Scandinave  de  la  Chan- 
son de  Roland  [Romanische  Studien,  t.  III,  p.  345)  donne  ce  beau 
récit.  Quand  Charlemagne  retrouve  Roland  mort,  Roland  tient 
Durendal  dans  sa  main  droite,  l'olifant  dans  sa  main  gauche. 
Plusieurs  chevaliers  essayent  de  prendre  l'épée;  mais  la  main  de 
Roland  s'est  crispée  sur  la  garde  et  ne  veut  pas  lâcher  prise. 
Charlemagne,  après  avoir  prié  Dieu,  s'approche  à  son  tour  :  alors 
la  main  s'ouvre  ;  Roland  rend  Durendal  à  son  seigneur.  Charle- 
magne enlève  et  garde  le  pommeau,  à  cause  des  reliques  qui  y 
sont  encloses.  La  lame,  il  la  jette  dans  un  cours  d'eau  voisin,  car 
personne  n'est  digne  de  porter  Durendal  après  Roland. 

Dans  le  Roman  de  Galien  (éd.  Stengel,  1890,  p.  224),  c'est 
Roland  lui-même  qui,  pour  sauver  Durendal  des  mains  sarrasines, 
la  jette  au  fond  d'un  large  cours  d'eau  : 

Depuis  ne  fu  veiie  d'omme  de  mère  né. 

Même  récit  dans  divers  manuscrits  de  la  rédaction  rimée 
(CV~,  éd.  Foerster,  p.  206  ;  T,  éd.  Foerster,  p.  134)  : 

Quant  voit  Rollanz  ne  li  forfait  nient, 
Sor  destre  garde  contre  demi  arpent, 
Si  a  coisi  un  fontenil  rouent, 
Plein  de  venin  et  plein  d'intoschement. 
Deus  ne  fis  t  home  dès  lo  tens  Moïsent, 
S'il  en  bevoit,  ne  fust  mort  esrament  ; 
Molt  est  hardos  et  parfont  et  pulent. 
La  vint  Rollanz,  coroceus  et  dolent, 
Entor  lui  garde,  ni  coisi  nule  gent. 
Durendal  prist  par  son  fier  hardiment, 
Dedenz  la  gete,  car  la  mort  le  sosprent. 
La  gent  del  reigne  en  trai  vos  a  garent  : 
Cil  nus  ont  dit,  se  l'estoire  ne  ment, 
Qu'encor  i  est  por  voir  certainement 
E  esera  de  ci  au  feniment. 

Dans  une  traduction  de  la  Chronique  de  Turpin  (Th.  Auracher, 
Der  Pseudo-Turpin  in  allfranzôsischen  Uebersetzung,  1876,  p.  65), 
se  rencontre  cette  interpolation  :  «  Vous  qui  l'islore  oés, 
n'enquerés  mie  que  l'espee  devint,  car  Dieus  ne  vout  mie  souffrir 


390  LA    CHAiNSON    DE    ROLAND 

ment  les  deux  scènes  où  figure  Gautier  del'Hum1,  sont 
obscures,  presque  inintelligibles  ;  et  par  ces  indices,  par 
d'autres  encore,  nous  savons  que  ni  le  texte  d'Oxford, 
ni  aucun  autre  pris  isolément,  ni  la  combinaison  des 
divers  textes  en  des  éditions  critiques  ne  nous  fournissent 
partout  et  toujours  la  leçon  de  l'original.  Néanmoins 
cette  incertitude  a  des  limites  :  quand  nous  parlons  de 
la  Chanson  de  Roland,  soit  que  nous  désignions  sous  ce 
nom  le  texte  du  seul  manuscrit  d'Oxford,  soit  que  nous 
ajoutions  à  ce  texte  certains  des  passages  rétablis  par 
L.  Gautier  ou  par  M.  Stengel,  soit  que  nous  y  ajoutions 
encore,  les  tenant  pour  primitifs,  tel  et  tel  épisode  de 
détail  pris  à  une  autre  rédaction,  tous,  sous  ce  titre,  la 
Chanson  de  Roland,  nous  entendons  sensiblement  la 
même  chose,  ce  poème  en  décasyllabes  assonances  qui, 
pour  avoir  subi,  comme  les  autres  chansons  de  geste, 
des  modifications  plus  ou  moins  graves,  ne  nous  en  est 
pas  moins  représenté  par  une  tradition  manuscrite 
suffisamment  concordante  et  suffisamment  fidèle. 

Voici  donc  ce  poème  ;  et,  d'autre  part,  à  Roncevaux 
et  dans  les  églises  des  routes  de  Roncevaux,  voici  de 
vagues  formations  légendaires  qui  préparent  ce  poème, 
qui  ne  sont  pas  ce  poème.  Ici  des  propos  de  voyageurs 
sur  Gharlemagne,  sur  Roland,  des  anecdotes  locales,  des 
prières,  les  rudiments  d'un  culte  ;  là,  écrite  noir  sur 
blanc,  la  Chanson  de  Roland.  Il  s'agit,  et  c'est  la  tâche 

que  depuis  fust  veùe,  pource  qu'elle  est  aournee  des  sains  nons 
Nostre  Seigneur.  >< 

Plus  on  examine,  plus  on  se  persuade  que  la  version  0  n'est 
pas  la  version  primitive. 

1.   Vers  800-813  et  vers  2039-2076. 


LA    COMPOSITION     DU     POÈME   I     LES    CHOR1ZONTES  31M 

délicate  entre  toutes,  dédire  comment  nous  nous  repré- 
sentons le  rapport  de  ceci  à  cela,  de  ces  primitives 
fictions  orales  à  ce  long"  poème  régulier. 

Le  problème  revient  pour  une  part  à  se  demander  s'il 
est  vrai  que  ce  poème  n'est  qu'un  remaniement  d'un 
plus  ancien  poème  déjà  maintes  fois  remanié.  Quand  nos 
devanciers  disaient  que  la  Chanson  de  Roland  ne  saurait 
être  l'œuvre  d'un  seul  poète,  que  son  auteur  s'appelle 
Légion,  ils  ne  l'entendaient  pas  seulement  au  sens  que 
nous  acceptions  tout  à  l'heure.  Ils  avaient  en  vue  des 
poètes  de  métier.  Ils  voulaient  dire  qu'une  légion  de 
poètes  de  métier  se  sont  mis  tour  à  tour  à  la  tache  pour 
constituer  enfin  le  roman  tel  que  nous  l'avons.  En  quelle 
mesure  est-on  tenu  de  le  croire  ? 

a)-  Les  entreprises  des  C  horizon  tes 

de  la  Chanson  de  Roland. 

Si  l'on  veut  vérifier  une  théorie,  il  est  bon  de  se 
reporter  sans  cesse  à  son  historique.  Rappelons  donc 
que  celle-ci  ne  fut  rien  à  l'origine  qu'une  idée  systéma- 
tique, conçue  a  priori.  Rappelons  de  quelles  assertions 
simples,  d'une  singulière  simplicité,  se  contentèrent  les 
plus  anciens  théoriciens,  un  Fauriel,  un  Amaury  Duval, 
et  bien  après  eux  encore  un  Bormans  ',  un  Léon  Gautier, 
quand  ils  allaient  disant  que  la  Chanson  de  Roland  n  est 
qu'  «  un  chapelet,  un  bouquet  de  cantilènes  »  :  «  Avant 
notre  Chanson  de  Roland,  écrivait  en  1  872  L.  Gautier  2, 


1.  Voyez  ci-dessus,  p.  239. 

2.  La  Chanson  de  Roland,  Tours,  préface,  p.  xxxix. 


392  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

il  existait  probablement  toute  une  série  de  Chants  popu- 
laires, qui  se  rapportaient  à  chacune  des  parties  de  notre 
poème  :  le  Conseil  du  roi  Marsile  (vers  10-95),  le  Mes- 
sage de  Blancandrin  (vers  96-167),  le  Conseil  de  Char- 
lemagne  (vers  168-365),  la  Trahison  de  Ganelon  (vers 
366-668),  les  Songes  de  V Empereur  et  Roland  à  r arrière- 
garde  (vers  669-825),  les  Pairs  de  Marsile  (vers  826- 
1016)  »...  etc.  Gomme  on  voit,  la  méthode  était  alors 
facile,  et  d'ailleurs  inoffensive  :  pour  dégager  de  la 
Chanson  de  Roland  une  antique  cantilène,  il  suffisait  de 
séparer  d'un  coup  de  crayon  le  vers  95  du  vers  96,  et, 
pour  en  dégager  une  seconde,  de  séparer  d'un  autre  coup 
de  crayon  le  vers  167  du  vers  168.  On  ne  se  mettait  pas 
en  peine  de  découvrir,  au  passage  d'un  épisode  à  l'autre, 
des  points  de  suture,  entre  les  divers  épisodes  des  diffé- 
rences de  langue,  de  style,  de  manière  ^  on  ne  disait 
même  pas  qu'il  y  en  eût.  Tant  il  est  vrai  que  l'idée 
d'attribuer  la  Chanson  de  Roland  à  plusieurs  auteurs  n'a 
pas  été  suggérée  par  les  conditions  du  texte,  imposée 
par  le  besoin  d'y  expliquer  certaines  incohérences  ;  ce 
n'est  pas  de  l'examen  interne  du  poème  que  l'on  est 
parti,  mais  d'une  hypothèse  générale  sur  la  formation 
des  chansons  de  geste  ;  si  Ton  crut  devoir  dépecer  la 
Chanson  de  Roland  en  une  foule  de  poèmes  minus- 
cules, ce  fut  simplement  parce  qu'elle  avait  dû  se  former 
comme  Wolf  voulait  que  Y  Iliade  se  fût  formée,  comme 
Lachmann  voulait  que  les  Nibelungen  se  fussent  formés. 
Longtemps  on  n'invoqua  que  de  très  rares  argu- 
ments de  fait  *.  Mais,  de  1876  à  1885,   coup  sur  coup, 

1.  L'un  des  premiers,  G.  Paris  (Histoire  poétique,  p.  22,  par 
exemple)  s'attacha  à  relever  dans  la  Chanson  de  Roland  quelques 
disparates. 


LA    COMPOSITION    DL"    POÈME   I    LES    CHORIZONTB8  393 

parurent,  en  Allemagne  surtout,  maints  travaux  dont  les 
auteurs  appliquèrent  à  la  Chanson  de  Roland  des  pro- 
cédés de  dépeçage  plus  raffinés,  ceux  de  Wolf  et  de 
Lachmann.  L'un  d'eux.  F.  Scholle  l,  découpe  dans  le 
poème  un  millier  de  vers  les  vers  2o70-2Sii.  2<.'Ti- 
3(389  ,  les  baptise  «  Episode  de  Baligant  »  "2,  et  soutient 
que  les  assonances  et  surtout  le  vocabulaire  sont  autres 
dans  cet  épisode,  autres  dans  le  reste  de  l'ouvrage.  Un 
autre.  Emil  Dônges,  rejette  comme  inefficaces  tous  les 
arguments  de  Scholle.  mais  n'en  taxe  pas  moins  d'inau- 
thenticité  ledit  «  épisode  >/,  en  alléguant  ce  qu'il  appelle 
«  les  conditions  de  la  tradition  manuscrite  3  ».  Un  autre. 
Laurentius,  croit  remarquer  dans  le  poème  maintes  con- 
tradictions :  l'épisode  de  Blancandrin  serait  interpolé  ; 
l'épisode  de  Belle  Aude,  de  même  ;  le  Plaid  de  Ganelon, 
pareillement  *.  Un  autr^  Graevell,  analyse  les  caractères 
des  personnages  :  Charlemagne,  dit-il,  est  incohérent  ; 
Marsile.  Ganelon.  Xaime  sont  incohérents  :  d'où  il  con- 
clut que  le  roman  est  fait  de  pièces  et  de  morceaux 
Un  autre,  Pakscher.  appelle  à  témoin  le  Carmen  de  pro- 
ditione  Guenonis  et  la  Chronique  de  Turpin  :  a  l'aide  de 

1.  Zeitschrifl  fur    romanische   Philologie,   t.    I.    1877,    p. 
cf.  E.  Stengel  dans  Yl^naer  LUeraturzeitung.  1877,  p.   1 

2.  L'idée  avait  été  indiquée  déjà  par  W.  Grimm  et  par  Bormans. 

3.  E.  Dônges,  Die  Baligantepisode  im  Rohndsliede,  Heilbronn, 
1880.  Son  principal  argument,  souvent  répété  après  lui,  est  que 
1  a  Karlarnagnussaga  ne  raconte  pas  la  bataille  contre  Baligant  : 
il  oublie  que  la  Karlamag nussaga  a  réduit  à  une  centaine  de 
lignes  les  quinze  cents  derniers  vers  du  poème  français. 

f  Guido  Laurentius,  Zur  Kritik  der  Chanson  de  Roland  (disser- 
tation de  doctorat  de  Leipzig  ,  Aitenburg.   1876. 

5.  Graevell,  Die  Charakteristik  der  Personen  im  Rolandsliede, 
Heilbronn,  1880. 


394  LA  CHANSON  DE  ROLAND 

ces  deux  récits  latins,  il  reconstruit  une  autre  Chanson 
de  Roland,  puis  quelques  autres  Chansons  de  Roland 
encore  *.  Maints  critiques  ont  depuis  accepté  ces  résul- 
tats »  et  ont  enchéri. 

Tous  les  travaux  de  cette  école  tendent  à  prouver  que 
«  la  primitive  Chanson  de  Roland  a  été  noyée  dans  les 
accroissements  successifs  quelle  a  reçus  ».  C'est  Turold 
qui  a  achevé  de  Vj  noyer  :  il  ne  mérite  donc  guère  notre 
louange.  Sans  doute,  «  il  ne  fut  pas  un  compilateur  vul- 
gaire 2  »  ;  il  ne  fut  pourtant  qu'un  compilateur.  Evitons 
de  l'appeler  poète,  appelons-le  «  le  dernier  rédacteur3  ». 
Sa  «  rédaction  »  est  belle,  mais  surtout  par  rapport  à 
ce  qui  l'a  précédée  :  réservons  donc  le  meilleur  de  notre 
admiration  aux  plus  archaïques  versions  que  la  critique 
reconstruit,  à  la  version  t%  à  la  version  y,  à  la  versions, 
sans  oublier  d'ailleurs  que  chacune  d'elles  n'est  à  son 
tour  qu'un  rifacimento,  et  qu'il  faut  dans  chacune  faire 
la  part  de  plusieurs  poètes,  «  qui  ont  pu,  l'un  ajouter  un 
épisode,  l'autre  modifier  un  trait,  un  troisième  composer 
une  chanson  séparée,  qui,  plus  tard,  aura  été  annexée 
au  reste  4  ». 

Pour  soutenir  ces  idées,  les  chorizontes  ont  surtout 
recouru  au  procédé,  usuel  en  pareil  cas,  qui  consiste  à 
faire  dans  un  texte  la  chasse  aux  disparates  ;  mais,  en 
outre,  ils  ont  tiré  parti  de  la  comparaison  de  la  Chanson 
de  Roland  avec  les  récits  que  nous  offrent  la  Chronique 
de  Turpin  et  le  Carmen  de  proditione  Guenonis. 

1.  A.  Pakscher,  Zur  Kritik  und  Geschichle  des  franzôsischen 
Rolandsliedes    dissertation  de  doctorat  de  Strasbourg),  1880. 

2.  L.  Gautier,  La  Chanson  de  Roland,  Tours,  1872,  p.  xli. 
'A.  G.  Paris,  Romania,  t.  XI,  p.  518. 

4.  G.  Paris,  ibid. 


LA    COMPOSITION    DU    POÈME   I    LES    CHORIZONTES         395 

De  ce  second  procédé  nous  ne  dirons  que  peu  de  chose. 
La  question  du  rapport  de  la  Chanson  de  Roland  au 
Carmen  et  à  la  Chronique  de  Tarpin,  posée  dès  1838 
par  \V.  Grimm,  a  été  depuis  maintes  fois  débattue  l.  Nous 
l'avons  examinée  de  près  dans  nos  cours,  lui  consacrant 
une  dizaine  de  leçons,  et,  tout  bien  considéré,  tout  bien 
pesé,  nous  estimons,  avec  plusieurs  critiques,  que  les 
deux  textes  latins  ne  représentent  aucunement  des  Chan- 
sons de  Roland  plus  anciennes.  Nous  croyons  avec 
M.  Tavernier  que  le  récit  du  faux  Turpin  n'a  aucune 
valeur  d'ancienneté  2,  avec  MM.  Stengel  3,  Baist  4,  Ph.- 
Aug\  Becker  ',  que  ni  le  récit  du  faux  Turpin,  ni  le  récit 
du  Carmen  n'ont  aucune  valeur  d'ancienneté.  Mais  on  a 
tant  écrit  sur  la  matière  que  le  lecteur  nous  saura  gré 
de  ne  pas  développer  ici  nos  raisons.  Gomme  elles  sont 
en  substance  les  mêmes  qu'il  pourra  trouver  chez  ces 
auteurs,  nous  nous  en  tiendrons  ici  à  l'essentiel. 

Ce  qu'on  sait  de  plus  assuré  du  faux  Turpin  et  de 
l'auteur  du  Carmen,  c'est  qu'ils  sont  l'un  et  l'autre  des 
simplificateurs  et  desabréviateurs,  puisque  le  faux  Tur- 

1.  On  trouvera  un  résumé  et  une  discussion  très  claire  des 
diverses  opinions  dans  un  mémoire  de  M.  Gustav  Brûckner,  Das 
Verhâltniss  des  franzôsischen  Rolandsliedes  zur  Turpinschen 
Chronik  undzumu  Carmen  de  prodicione  Guenonis  »  (dissertation 
de  l'université  de  Rostock),  1905. 

2.  A.  Tavernier,  Zur  Vorgeschichte  des  altfranzôsischen 
Rolandsliedes  (fascicule  V  des  Romanische  Studien  ,  Berlin,  1903. 

3.  Voyez  la  Zeitschrift  fur  romanische  Philologie,  t.  VIII  (1884), 
I>.    499. 

\.  Voyez  son  article  intitulé  Variationen  ùber  Roland  2074, 
2156, dans  les Beitràge  zur  romanischen  und  englischen Philologie, 
FeUgabe  fur  W.  Foerster,  Halle,  1902,  p.  213. 

5.  Die  nationale  Heldendichtung,  p.  45-6. 


390  I   \    CHAIS  SON    DE    ROLAND 

pin  a  su  faire  tenir  la  matière  d'une  longue  action  poé- 
tique en  dix  pages,  encombrées  d'ailleurs  d'épisodes 
édifiants  de  son  invention,  et  puisque  l'auteur  du  Carmen 
a  su  la  faire  tenir  en  182  vers,  encombrés  d'ailleurs  de 
baroques  développements  de  rhétorique  et  de  calembours. 
Leurs  narrations  sont  assurément  plus  courtes  que  la 
Chanson  de  Roland  et  plus  simples;  mais,  aies  analyser 
épisode  par  épisode,  il  apparaît  qu'on  ne  peut  conclure 
de  cette  plus  grande  brièveté  et  simplicité  à  leur  plus 
haute  ancienneté  qu'à  une  condition,  c'est  d'oublier  en 
chacune  de  ces  analyses  qu'il  est  naturel  que  des  abré- 
viateurs  abrègent,  naturel  que  des  simplificateurs  sim- 
plifient ;  ets'il arrive  assez  souventànos  deux  narrateurs 
de  supprimerle  même  épisode,  il  apparaît  qu'on  ne  peut 
tirer  parti  de  leur  accord  qu  à  une  condition,  c'est  d'ou- 
blier que  dans  tout  roman  certains  épisodes,  les  uns 
trop  accessoires  et  les  autres  trop  compliqués,  sont  par 
nature  plus  désignés  aux  coups  de  ciseaux  des  abrévia- 
teurs.  Quant  aux  versions  hypothétiques  de  la  Chanson 
de  Roland  que  l'on  a  maintes  fois  tenté  de  reconstruire 
en  combinant  les  deux  rédactions  latines  avec  le  poème 
français,  nous  nous  en  tiendrons  à  relever,  en  ces 
versions  obtenues  par  divination,  un  seul  trait,  singuliè- 
rement inquiétant  :  c'est  qu'on  y  voit  invariablement, 
fatalement,  chaque  thème  évoluer  vers  des  formes  de 
plus  en  plus  complexes.  Le  fait  apparaît  clairement,  sil  on 
considère,  par  exemple,  la  «  reconstruction  »,  proposée 
par  G.  Paris,  «  de  trois  stages  de  la  narration  épique 
consacrée  à  la  défaite  de  Roncevaux  »  *. 

1.   Bomania,  t.  XI,  p.  514. 


LA    COMPOSITION    DU    POÈME    :    LCS    CHORIZO  N  TE  S  397 

À  l'en  croire,  dans  une  première  version,  Charlemagne 
prenait  l'initiative  d'envoyer  Ganelon  au  Sarrasin  Marsile 
pour  lui  ordonner  de  se  soumettre  ;  —  dans  une  seconde 
version,  plus  compliquée,  il  envoyait  Ganelon  sur  le 
conseil  de  Roland  ;  — dansune  troisième,  plus  compliquée 
encore,  il  envoyait  Ganelon  sur  le  conseil  de  Roland, 
mais  seulement  après  avoir  reçu  au  préalable  de  Marsile 
des  otîres  spontanées  de  soumission. 

Ou  encore,  dans  une  première  version,  la  plus  simple, 
Ganelon,  pareil  à  Judas,  ne  trahissait  que  par  amour  de 
l'or  ;  —  dansune  seconde,  plus  compliquée,  ce  fut  en  outre 
parce  qu'il  en  voulait  à  Roland  de  l'avoir  désigné  pour 
l'ambassade  périlleuse  ;  —  dans  une  troisième,  plus  com- 
pliquée encore,  ce  fut  en  outre  parce  qu'il  avait  contre 
Roland  des  griefs  anciens,  provoqués  par  une  hostilité 
de  paràtre  à  fillàtre. 

Ou  encore,  dans  une  première  version,  il  n'était  pas 
question  de  l'olifant [  ;  —  dans  une  seconde,  Roland  se 
servait  de  l'olifant  pour  rallier  ses  compagnons  dispersés 
dans  la  montagne,  puis  pour  rappeler  Charlemagne  ; 
—  dans  une  troisième  fut  enfin  introduit  le  motif  selon 
lequel,  par  point  d'honneur,  Roland  hésite  longtemps  à 
s'en  servir. 

Ou  encore,  dans  une  première  version,  au  moment  où 
Charlemagne  entendait  l'olifant,  Ganelon,  non  soupçonné 
jusque  là,  le  rassurait  sans  peine  :  —  dansune  seconde, 
son  intervention  imprudente  le  dénonçait  et  il  était  sur 
l'heure  arrêté  et  chargé  de  liens  ;  —  dans  une  troisième 
enfin,  «  les  deux  conceptions  furent  juxtaposées  »  et 
combinées  ensemble. 

1 .  .4/7.  cité,  p.  506. 


398  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

Rappelons  que,  selon  l'hypothèse,  ces  trois  versions 
successives  ne  seraient  pas  l'œuvre  de  trois  poètes,  mais 
d'un  nombre  indéfini  de  poètes  ;  ils  auraient  donctravaillé 
tous  sous  l'empire  d'une  même  loi  qui  leur  aurait  imposé 
à  tous  de  compliquer  progressivement  chaque  thème. 
Par  malheur,  quand  on  considère  non  pas  des  versions 
reconstruites  par  conjecture,  purs  êtres  de  raison,  mais 
des  versions  réelles,  par  exemple  les  versions  rimées  de 
la  Chanson  de  Roland,  on  n'observe  plus  rien  de  tel  ; 
cette  loi  singulière  ne  joue  plus.  Quand  on  considère  les 
renouvellements  que  nous  avons  du  Tristan  de  Béroul  ou 
du  Tristan  de  Thomas,  ou  d'un  autre  roman  quelconque, 
cette  loi  ne  joue  pas  davantage  :  certains  remanieurs 
compliquent,  assurément  ;  mais  certains  simplifient  ; 
et  à  l'ordinaire  un  même  remanieur,  reprenant  une  série  de 
thèmes  traités  avant  lui,  complique  les  uns,  simplifie  les 
autres  ;  voilà  les  seuls  faits  que  l'on  observe,  et  ils  sont 
d'observation  constante.  C'est  que  l'imagination  créatrice 
est  une  force  plus  diverse  et  plus  riche  que  ne  le  supposent 
ceux  qui  prétendent  asservir  ses  mouvements  au  méca- 
nisme de  quelques  lois  logiques  :  les  combinaisons 
logiques  des  critiques  restent  impuissantes  à  reconsti- 
tuer des  poèmes  perdus,  précisément  parce  qu'elles  sont 
des  combinaisons  logiques. 

Des  deux  procédés  que  l'on  a  mis  en  œuvre  pour 
établir  que  la  Chanson  de  Roland  est  une  compilation, 
il  convient  dcnc  d'écarter  celui  qui  consiste  à  la  compa- 
rer à  la  Chronique  de  Turpin  et  au  Carmen.  L'autre  est 
seul  légitime,  celui  qui,  s'attachant  à  la  critique  interne 
du  texte,  essaye  d'y  découvrir  des  disparates,  soit  dans 


LA    COMPOSITION    DU    POÈME    :     LES    CHORIZONTES         399 

la  marche  du  récit,  soit  dans  la  peinture  des  caractères  ', 
et  s'efforce  de  mettre  le  «  dernier  rédacteur  »  en  contra- 
diction avec  lui-même. 

Le  procédé  est  légitime,  mais  périlleux.  Par  des  pro- 
diges d'ingéniosité  philologique.  Ileinzel  découvrit  jadis 
tant  de  disparates  dans  les  trois  mille  vers  du  Tristan 
de  Béroul  qu'il  les  décomposa  en  dix-neuf  «  lais  »  primiti- 
vement indépendants  et  les  attribua  à  dix-neuf  poètes  : 
aujourd'hui  chacun  ne  reconnaît-il  pas  que  ces  dix-neuf 
Béroul  n'ont  pourtant  jamais  fait  qu'un  seul  Béroul  ? 
Combien  de  chorizontes,  s'attaquant  à  des  poèmes  grecs, 
allemands,  ou  français,  ont  essayé  au  siècle  dernier  des 

1.  Il  semble  qu'on  ait  aujourd'hui  renoncé  à  y  chercher,  comme 
fit  jadis  Scholle,  entre  autres,  des  disparates  de  vocabulaire,  de 
style,  de  syntaxe,  de  vocalisme,  etc.,  et  qu'on  admette  qu'en  tout 
cas  le  poème  a  été  récrit  d'un  bout  à  l'autre  par  un  seul  et  même 
«  dernier  rédacteur  ».  Cependant,  selon  M.  H.  Suchier  (Les 
Voyelles  toniques  en  vieux  français,  Paris,  1906,  p.  129  ,  le  trai- 
tement de  à,  ?  serait  autre  dans  1'  «  épisode  de  Baligant  »,  autre 
dans  le  reste  de  l'ouvrage.  «  Baligant  et  Vivien,  écrit-il,  sont,  à 
ma  connaissance,  les  seules  chansons  assonancées  qui  montrent 
la  distinction  entre  ë  et  à  ;  et  encore  cette  distinction,  respectée 
dans  le  texte  primitif,  est-elle  négligée  par  endroits  par  les 
remanieurs,  u  En  contrôlant  cette  observation,  nous  avons  trouvé 
ceci.  Pour  ce  qui  est  des  laisses  à  assonances  masculines,  on 
rencontre  dans  «  Baligant  »  23  mots  comme  veirement  en  97  vers: 
dans  le  reste  du  poème,  s8  mots  comme  veirement  en  389  vers  :  la 
proportion  est  la  même.  Pour  ce  qui  est  des  laisses  féminines, 
danse  Baligant»  à...  eest  distingué  de  e...  e  21aisses  pures  en  a...  e 
formant  ensemble  24  vers.  2  laisses  pures  en  e...  e  formant 
ensemble  51  vers  .  Mais  il  en  va  de  même  dans  le  reste  du  poème, 
où  des  laisses  pures  en  à...  e  formant  ensemble 95  vers  s'opposent 
à  des  laisses  pures  en  ?...  e  formant  ensemble  55  vers.  Il  n'y  a 
guère  que  trois  exceptions,  les  mots  vengef  v.  1091),  prendre  v. 
3710    assonant  en  ;7...  e,  le  mot  espérance  1411  assonant  en  e...  e. 


400  LA    CHANSON    DK    ROLAND 

tâches  aussi  scabreuses,  et,  croyant  empêtrer  un  auteur 
dans  ses  contradictions,  n'ont  fait  que  s'empêtrer  eux- 
mêmes  dans  leurs  contre-sens  !  C'est  qu'il  est  facile  à  un 
poète,  faisant  un  long  récit,  de  se  contredire,  mais  plus 
facile  encore  à  un  critique  de  se  persuader  que  le  poète  se 
contredit.  Quand  on  croit  remarquer  dans  une  œuvre  une 
tare  de  ce  genre,  c'est  de  soi-même  qu'il  faut  se  méfier 
d'abord,  non  du  narrateur,  car  il  y  a  toutes  chances  pour 
qu'un  narrateur,  même  maladroit,  ait  pénétré  plus  avant 
dans  l'intelligence  de  ce  qu'il  conte,  ait  vécu  plus  intime- 
ment avec  les  personnages  qu'il  met  en  scène,  qu'un  cri- 
tique, même  attentif.  Loin  de  triompher  de  la  contradiction 
qu'on  relève  et  d'en  chercher  avidement  d'autres,  il  faut 
s'efforcer  de  la  concilier,  employer  à  cet  effort  toute  sa 
prudence  et  toute  sa  délicatesse,  et  ne  se  risquer  enfin  à 
taxer  un  poète  d'incohérence  que  si  l'on  est  bien  sûr 
d'avoir  épuisé  au  préalable  tous  les  moyens  propres  à 
le  justifier. 

Les  critiques  qui  ont  reproché  à  Turold  des  incohé- 
rences ont-ils  toujours  pris  à  son  égard  ces  soins  res- 
pectueux, ces  précautions  nécessaires  ?  Voici  quelques- 
uns  de  ces  reproches.  Je  ne  choisis  pas  mes  exemples  ; 
je  prends,  tout  au  début  du  roman,  les  premiers  que 
je  rencontre,  les  reproches  qui  s'adressent  à  1'  «  Episode 
de  Blancandrin  »  ;  et  il  se  trouve  que  ces  exemples, 
pris  au  hasard,  seront  assez  caractéristiques,  l'inau- 
thenticité  de  l'épisode  de  Blancandrin  étant,  comme 
l'on  sait,  l'un  des  lieux-communs  favoris  de  la  critique 
du  Roland. 

1°  Au  vers  18,  le  roi  sarrasin  Marsile  dit,  en  parlant 
de  l'impossibilité  où  il  est  de  résister  à  Gharlemagne  : 


LA    COMPOSITION    DU    POÈME    :     LES    CHORIZO  M'ES  401 

«  Jo  nen  ai  ost  qui  bataille  li  dunne, 
Ne  n'ai  tel  gent  ki  la  sue  derumpet.  » 

Incohérence,  dit-on  >,  par  rapport  au  vers  564,  où  le 
même  Marsile  dit  à  Ganelon  (et  la  suite  prouve  qu'il  dit 
vrai)  : 

«  Jo  ai  tel  gent,  plus  bêle  ne  verreiz, 
Quatre  cenz  milie  chevalers  puis  aveir.  » 

Mais  est-il  vrai  que  ces  deux  passages  se  contredisent  ? 
Marsile,  au  vers  18,  pensant  aux  400.000  hommes  qui 
lui  restent,  ne  peut-il  pas  croire  et  dire  qu  ils  ne  sont 
pas  de  force  à  combattre  et  à  «  derumpre  »  l'armée  de 
Charlemagne,  laquelle  compte  200.000  hommes  ?  Depuis 
sept  ans  qu'il  ne  cesse  de  se  faire  battre  à  plates  cou- 
tures, il  a  toutes  raisons,  hélas  !  de  croire  que  deux  de  ses 
païens  ne  valent  pas  un  chrétien,  et  la  suite  du  roman  ne 
fera  que  mieux  établir  aux  yeux  de  tous  cette  vérité  arith- 
métique. Au  vers  564,  en  etfet,  mis  hors  de  lui  par  les 
menaces  de  Charlemagne,  telles  que  Ganelon  les  lui 
transmet,  Marsile  se  demande  un  instant  s'il  n'osera 
pas  risquer  pourtant  ses  400.000  hommes  contre  les 
200.000  de  Charlemagne.  Ganelon  l'en  détourne  et  lui 
conseille  de  les  engager  contre  une  petite  troupe,  de 
20.000  hommes  seulement,  que  commandera  Roland. 
Or  l'événement  prouve  que  cette  petite  troupe  de 
20.000  hommes  suffit  pour  «  derumpre  »  l'immense 
armée  des  400.000  Sarrasins.  Tant  il  est  vrai  que  Marsile 
avait  bien  droit  de  dire  au  vers  18,  sans  mériter  le 
reproche  d'incohérence  : 

1.  Voir  Laurentius,  p.  9;   Graevell,  p.  39;  G.  Paris.  Romania, 
t..  XI,  p.  491  ;  Pakseher,  p.  49,  etc. 

J.  Bbdibr.   —  Les  légendes  épiques,  t.   III.  26 


402  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

«  Jo  nen  ai  ost  qui  bataille  li  dunne, 
Ne  n'ai  tel  gent  ki  la  sue  derumpet  !  » 

2°  Marsile,  se  sachant  trop  faible  pour  affronter  Char- 
lemagne  en  bataille,  essaye  de  l'éloigner  par  des  pro- 
messes mensongères  de  soumission  et  de  conversion  ;  à 
la  tête  d'une  ambassade,  Blancandrin,  son  fidèle,  lui  porte 
ses  offres  :  que  Gharlemagne  s'en  retourne  à  Aix-la- 
Chapelle  ;  bientôt  Marsile  y  viendra  recevoir  le  baptême  ; 
en  attendant,  il  est  prêt  à  livrer  un  tribut,  des  otages. 
—  Récit  invraisemblable,  prétendent  les  critiques,  et 
qui  décèle  un  interpolateur  :  «  pour  atteindre  son  but, 
Blancandrin  devrait  se  présenter  devant  Gharlemagne 
avec  des  présents,  et  non  avec  de  simples  promesses  *.  » 

A  ce  compte,  on  pourrait  exiger  aussi,  pour  plus  de 
vraisemblance,  que  Marsile  vînt  se  livrer  lui-même, 
pieds  et  poings  liés,  à  Gharlemagne;  de  la  sorte,  il  n'y 
aurait  plus  d'épisode  de  Blancandrin,  en  effet,  ni  même 
dé  Chanson  de  Roland. 

3°  Mais  voici  l'indice  d'interpolation  qui  semble  aux 
chorizontes  le  plus  décisif.  Blancandrin  ayant  transmis 
les  offres  de  son  maître  à  Charles,  celui-ci  assemble  son 
conseil  et  se  résout  à  envoyer  à  Saragosse  un  messager 
qui  dira  sa  réponse  au  roi  Marsile  ;  mais  il  tremble  et  tous 
tremblent  avec  lui  pour  celui  qu'il  enverra  :  naguère,  en 
des  circonstances  semblables,  deux  de  ses  barons,  Basant 
et  Basile,  sont  partis  pour  Saragosse,  et  ne  sont  jamais 
revenus.  —  Voilà  bien,  disent  les  critiques 2,  la  preuve  de 
l'inauthenticité  de  toutes  ces  scènes  :  si  Gharlemagne  a 
des  raisons   de    craindre   pour  son  messager,    pourquoi 

4.   Laurentius,  p.  9. 

2.  Laurentius,  ibid.  ;  G.  Paris,  Romania,  t.  XI,  p.  491.  Etc. 


LA    COMPOSITION    DU    POÈME    :    LES    CHORIZONTES  403 

envoie-t-il  un  messager  ?  Il  a  sous  la  main  Blancandrin  : 
que  ne  l'emploie-t-il?  «  L'ambassade  de  Ganelon,  écrit 
G.  Paris,  est  inutile  après  celle  de  Blancandrin;  il  suffirait 
de  renvoyer  celui-ci  en  lui  disant  de  ramener  le  tribut  et 
les  otages.  » 

L'argument  est  ingénieux,  nous  le  reconnaissons,  et 
spécieux  ;  pourtant,  ici  encore,  les  critiques  qui  le  pro- 
posent sont-ils  bien  sûrs  d'avoir  fait  d'abord  tout  le 
possible  pour  justifier  le  poète  ?  Eux  qui  prétendent 
récuser  d'ordinaire  les  arguments  de  goût  et  de  sentiment, 
n'est-ce  pas  au  nom  de  leur  sentiment  et  de  leur  goût 
qu'ils  le  blâment  ici  ?  Et  s'ils  avaient  eu  plutôt  à  cœur 
de  le  justifier,  n'auraient-ils  pas  dû  s'enquérir  si  l'épisode 
que  leur  goût  jugeait  invraisemblable,  si  l'ambassade 
que  leur  sentiment  déclarait  inutile,  devaient  en  effet 
sembler  tels  au  goût  et  au  sentiment  du  moyen  âge? 
Or  les  chroniques  les  auraient  fort  bien  renseignés  à  cet 
égard.  Us  y  auraient  trouvé  en  nombre  des  ambassades 
réglées  comme  celle  de  Ganelon,  aussi  «  inutiles  ».  On  en 
rencontre  de  telles  aux  temps  mérovingiens  l,  et  pareil- 
lement aux  temps  carolingiens  2.  Au  temps  de  Turold 
pareillement.  En  voici  un  exemple. 

1.  Voir  Grégoire  de  Tours,  Histoire  des  Francs,  livre  VI,  chap. 
III  (éd.  H.  Omont,  1886,  p.  198)  :  Des  envoyés  de  Childebert 
concluent  un  traité  avec  Chilpéric  et  s'en  retournent,  chargés  de 
présents;  aussitôt  après  leur  départ,  Chilpéric  envoie  à  son  tour 
à  Childebert  des  ambassadeurs  à  lui,  «  qui  data  susceptaque 
sacramenta  pactionibus  firmatis,  muneribus  adepti  regressi  sunt.  » 

2.  Voir  la  Vitn  Curoli  d'Éginhard,  chap.  X  (éd.  Holder-Egger, 
1911,  p.  13)  :  En  787,  comme  Charles  menaçait  Bénévenl,  le  duc 
Aragisus  lui  envoie  ses  fils  Rumoldus  et  Grimoldus,  porteurs  de 
grandes  sommes  d'argent  ;  il   offre  de   se   soumettre,  lui  et  son 


104  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

Nous  sommes  en  1097,  à  Antioche.  Les  croisés  envoient 
au  Caire  trois  messagers  avec  mission  d'offrir  à  l'émir 
leur  alliance  ou  la  guerre.  L'émir  devrait  (selon  le  rai- 
sonnement des  critiques  du  Roland)  charger  ces  chrétiens 
de  sa  réponse  ;  il  n'en  fait  rien,  mais  choisit  (tout  comme 
le  Gharlemagne  du  Roland)  des  messagers  à  lui  qui  la 
porteront,  et  les  trois  chrétiens  s'en  reviennent  donc  à 
Antioche  escortés  de  messagers  sarrasins.  Ceux-ci  trans- 
mettent aux  croisés  les  paroles  de  l'émir  ;  il  se  trouve 
qu'à  leur  tour  elles  appellent  une  réponse.  Les  croisés 
(selon  le  raisonnement  des  critiques  du  Roland)  devraient 
se  contenter  de  la  confier  aux  ambassadeurs  musulmans. 
Loin  de  là  :  ils  les  renvoient  sans  rien  leur  dire,  mais 
escortés  de  nouveaux  messagers  chrétiens,  tout  aussi 
«  inutiles  »  que  Ganelon.  La  différence,  dira-t-on,  est 
que  Ganelon  s'expose  à  un  grand  péril,  ce  qui  sans  doute 
ne  fut  pas  le  cas  des  envoyés  des  croisés.  On  le  dirait  à 
tort  :  ces  envoyés  couraient  tout  comme  Ganelon  un  grand 
péril,  à  telles  enseignes  qu'à  peine  venus  au  Caire,  l'émir 
s'empressa  de  les  jeter  en  prison  '. 

peuple,  à  condition  que  Charles  le  dispensera  de  venir  en  personne 
se  rendre  à  lui:  il  lui  demande  de  g-arder  ses  deux  fils  comme 
otages.  Le  roi  garde  le  cadet,  mais  renvoie  l'aîné  ;  «  legatisque  ob 
sacramenta  fidelitatis  a  Beneventanis  exigenda  atque  suscipienda 
cum  Aragiso  dimissis,  Romain  redit.  »  (C'est  M.  Jean  Acher  qui 
m'a  fourni  ce  texte  et  le  texte  de  Grégoire  de  Tours.) 

1.  Voyez  Tudebodus  imitât  us,  Historia  peregrinorum,  dans  les 
Historiens  des  Croisades,  Occidentaux,  t.  III,  p.  181,  cf.  p.  189  : 
«  Reversi  sunt  [à  Antioche]  nostri  nuntii  de  Babylonia  sirnul  cum 
nuntiis  Ammirarii  ;  qui  Ammirarius  mandavit  nostris  prima- 
tibus  fidèles  salutes,  subjungens  :  «  Haec  sciatis  quia  ero  ego 
in  vestro  ubique  adjutorio...  »  Fuerunt  illi  nuntii  nobiscum 
honeste  per  duos  dies  ;  et  cum  illis  remandaverunt  primates  nostri 


LA    COMPOSITION    DU    POÈME    '.    LUS    CHOR1ZONTLS         405 

Turold  n'a  donc  rien  raconté  d'invraisemblable ,  puisqu'il 
n'a  rien  raconté  que  de  conforme  aux  coutumes  de  son 
temps.  Il  n'a  fait  que  reproduire  certains  rites  des  ambas- 
sades, en  vigueur  de  son  temps,  qui  voulaient  que  les  messa- 
gers d'un  roi  chrétien  fussent  des  chrétiens,  que  les  mes- 
sagers d'un  roi  sarrasin  fussent  des  Sarrasins.  Mais  quand 
même  il  aurait  inventé  à  son  plaisir  un  tel  cérémonial, 
quand  même  il  aurait  arbitrairement  imaginé  que  Charle- 
magne  répugne  à  confier  à  un  Sarrasin  le  soin  de  négocier 
en  son  nom,  les  critiques  n'auraient-ils  pu  l'excuser 
d'avoir  prêté  au  roi  ce  fier  scrupule,  lui  pardonner 
cette  invention  par  égard  k  la  beauté  des  scènes  dont  elle 
est  l'amorce?  Bien  plus  :  supposé  que  l'épisode  eût 
été  démontré  maladroit,  et  invraisemblable,  qu'en  fût-il 
résulté?  Que  l'épisode  est  maladroit,  et  invraisemblable, 
non  pas  qu'il  est  interpolé  *. 

alios  meliores  nuntios  ;  suique  nuntii,  qui  a  nobis  recesserunt, 
mala  nova  de  nobis  dixerunt,  scilicet  quod  Christi  exercitus  care- 
batequis.  Hoc  audiens  Ammirandus  apprehendit  nostros  nuntios 
eosque  misit  in  carcerem,  donec  Antiochenum  factum  fuit  prae- 
lium .  » 

1.  On  veuten  outre  tirer  parti  du  fait  que,  dans  la  Chronique  de 
Turpin  comme  dans  le  Carmen,  c'est  Charlemagne  qui  prend 
Tiniliative  des  négociations  avec  Marsile.  Mais,  d'une  part,  il  y  a 
indice,  comme  M.  Stengel  l'a  remarqué  (Zeitschrift  fur  roma- 
nische  Philologie,  t.  VIII,  p.  512),  que  le  poème  résumé  par  l'au- 
teur du  Carmen  contenait  l'épisode  de  Blancandrin,  car  Marsile, 
recevant  Ganelon,  lui  dit  (v.  147)  :  «  Forsitan  instinctu  Rollandi 
mitleris...  »  :  comment  devinerait-il  si  juste,  si  Blancandrin  ne 
l'avait  renseigné  ?  D'autre  part,  pour  montrer  qu'il  n'y  a  rien  à 
fonder  sur  la  version  du  faux  Turpin,  il  suffit,  nous  semble-t-il,  de 
la  communiquer  tout  entière  au  lecteur  :  «  Quand  Charlemagne 
eut  conquis  toute  l'Espagne  pour  la  gloire  du  Seigneur  et  de  son 
apôtre  saint  Jacques,  il  reprit  le  chemin  du  retour  et  s'hébergea  à 


M)6  LA  CHANSON  DE  ROLAND 

Ainsi    il  est    aisé,    semble-t-il,    en   ces   trois    cas    du 

Pampelune  avec  ses  armées.  Il  y  avait  alors  à  Saragosse  deux  rois 
sarrasins,  Marsire  et  Beligand,  son  frère,  que  l'amirant  de  Baby- 
lone  avait  envoyés  de   Perse  en  Espagne.  Ces  deux  rois  s'étaient 
soumis  à  Charlemagne  et  lui  obéissaient,  mais  leur  amitié  n'était 
que  simulation.  Charles  leur  envoya  Ganelon  et  leur  manda  par 
lui  Tordre  de  se  faire  baptiser  et  de  lui  payer  un  tribut.  Les  rois 
païens  lui  envoyèrent  alors  trente  chevaux  chargés  d'or  et  d'ar- 
gent   et  d'objets   précieux,    et   pour    ses  hauts  barons    soixante 
chevaux  chargés  d'un   vin   très  pur  et   vingt  mille    belles  Sarra- 
sines.  Mais  ils  offrirent  à  Ganelon  vingt  chevaux  chargés  d'or  et 
d'argent  et  d'étoffes  de  soie,  pour  qu'en  échange  il  leur  livrât  les 
hauts  barons.  Ganelon  le  leur  promit  et  accepta  leurs  dons.  Ayant 
donc  conclu  le  pacte  honteux,  il  revint  vers  Charles,  lui  remit  les 
trésors  envoyés  par  les  Sarrasins,  et  lui  dit  que  Marsire  se  ferait 
chrétien  et  se  préparait  à  le  rejoindre  en  France  où  il  recevrait  le 
baptême  et  ferait  hommage  au  roi  de  toute  sa   terre.  Les  hauts 
barons   n'acceptèrent  que  le  vin,  refusant  les  femmes  ;  mais  les 
hommes  de  moindre  rang   les  prirent.  Charles,   ajoutant  foi  au 
dire  de  Ganelon,  se  disposa  à  rentrer  en  France  par  le  Port  de 
Cize.   Sur  le  conseil  de  Ganelon,  il  ordonna  à  ses  fidèles,  à  son 
neveu  Roland,  à  Olivier,  aux   hauts  barons  et  à  vingt  mille  chré- 
tiens de  faire  l'arrière-garde  à  Roncevaux,  tandis  que  lui-même, 
avec  le  gros  de  l'armée,  franchirait  le  Port  de  Cize,  et  il  fut  fait 
ainsi.   Mais  parce  que,  les  nuits  précédentes,  un  certain  nombre 
de   chrétiens  avaient   forniqué  avec  des   femmes,  sarrasines  ou 
chrétiennes,    ils    périrent   à    Roncevaux.    »   C'est   là  tout   ce  qui 
correspond  dans  la  Chronique  de  Turpin  aux  huit  cents  premiers 
vers  du  Roland.  Chacun  convient  que  l'épisode  de  la  fornication 
doit   n'être  qu'une  invention  du  pieux  narrateur.  Pour  le  reste, 
nous  voyons  bien  ce  qu'il    raconte,  nous  ne  voyons   pas  ce  que 
racontait  son  modèle.  Ces  quelques  lignes  offrent  assurément  un 
récit  plus  simple  que  celui  du  Roland,  mais  sans  vraisemblance, 
ni  consistance,  ni  beauté.  Un  Ganelon  qui  trahit  seulement  pour 
de  l'argent  et  en  des  circonstances  telles  qu'il  est  à  peu  près  sûr  de 
ne  pas  jouir  de   cet  argent,  n'est  qu'un  sot.    La   version  la  plus 
simple  et  la  plus  sotte  n'est  pas  nécessairement  la  version  primi- 
tive. 


LA    COMPOSITION    DL"    POÈME    '.    LES    CHOR1ZONTES  407 

moins,  de  justifier  Turold.   Mais  les  critiques  le  pressent 
de  bien  d'autres  questions  : 

1°  Pourquoi,  demandent-ils,  Blancandrin,  qui,  dès  le 
vers  402,  a  fait  accord  avec  Ganelon  pour  perdre  Roland, 
ne  s'empresse-t-il  pas  de  faire  connaître  ce  pacte  à  son 
maître  Marsile?  «  Gomment  Ganelon,  déjà  résolu  à  trahir 
dès  ce  vers  402,  peut-il  prendre  devant  Marsile,  au  vers 
425,  une  attitude  provocante  ei  insolente,  par  laquelle 
il  risque  sa  vie  '  ?  » 

2°  Pourquoi  Blancandrin,  qui  a  tenu  un  si  grand  rôle 
dans  les  premières  scènes,  disparaît-il  ensuite2? 

3°  Gomment  le  poète  peut-il  omettre  de  dire  ce  que 
deviennent  les  otages  sarrasins,  une  fois  la  félonie  de 
leur  maître  découverte,  et  quel  supplice  Charlemagne 
n'a  pu  manquer  de  leur  infliger  3  ? 

4°  Si  Ganelon,  désigné  par  Roland  pour  l'ambassade, 
ne  part  qu'en  exprimant  sa  colère  de  ce  choix  et  en 
promettant  de  se  venger,  comment  comprendre  qu'à 
son  retour,  quand  il  désigne  Roland  pour  rester  en 
arrière-garde  au  passage  des  Ports,  l'empereur  et  son 
conseil  ne  pénètrent  pas  son  dessein,  si  facile  à  pénétrer 
pourtant,  et  acquiescent  à  sa  demande  4  ? 

5°  Gomment  le  poète  peut-il  porter  l'incohérence  au 
point  de  raconter  que  Roland,  désigné  par  Ganelon 
pour  l'arrière-garde,  en  remercie  d'abord  son  parâtre, 
au  vers  753,  puis,  dans  la  strophe  immédiatement  sui- 
vante, au  vers  761,  s'en  indigne  et  l'injurie  '? 

1.  Graevcll,  p.  35;  G.  Paris,  p.  491.  Etc. 

2.  Graevcll,  p.  37  ;  G.  Paris,  p.  492.  Etc. 

3.  G.  Paris,  p.  492. 

4.  G.  Paris,  p.  498. 

5.  Laurentius,  p.  la;  G.  Paris,  p.  498.  Etc. 


108  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

6°  Comment  le  poète  peut-il  consacrer  des  descriptions 
détaillées  au  cheval  de  Turpin  et  aux  chevaux  de  plu- 
sieurs Sarrasins,  s'il  ne  décrit  nulle  part  Veillantif,  le 
cheval  de  Roland  '  ? 

7°  Comment  le  poète  ne  fait-il  pas  une  place,  parmi  les 
douze  pairs  sarrasins,  à  ce  personnage  pourtant  consi- 
dérable, Jurfaleu  le  blond,  fils  de  Marsile2? 

8°  Pourquoi  le  poète  tarde-t-il  si  longtemps,  jusqu'au 
vers  2609,  à  nous  faire  savoir  que  dès  le  début  de  l'action 
Marsile  attend  et  espère  le  secours  de  l'émir  Baligant3? 

9°  Comment  l'olifant  peut-il  sonner  si  haut  dans  la 
bataille  contre  Baligant  (vers  3119),  si  au  vers  2295 
Roland  l'a  fendu  sur  la  tête  d'un  païen  4  ? 

10°  Comment,  prévoyant  les  reproches  qui  1  attendent 
au  retour,  quand  on  lui  demandera  où  il  a  laissé  Roland, 
Charlemagne  peut-il  se  représenter  cette  scène  de 
reproches  tantôt  à  Laon  (v.  2910),  tantôt,  dès  la  strophe 
suivante  (v.  2917),  à  Aix-la-Chapelle  5? 

A  chacune  de  ces  questions  et  à  chacune  des  vingt  ou 
trente  autres  du  même  ordre  que  l'on  a  posées  à  Turold, 
il  serait  facile,  en  vérité,  de  trouver  des  réponses  '»  :  plu- 

1.  Graevell,  p.  22. 

2.  Graevell,  p.  10. 

3.  Laurentius,  p.  8  ;  G.  Paris,  p.  494  ;  Pakscher,  p.  49.  Etc. 

4.  Dônges,  p.  13;  G.  Paris,  p.  493.  Etc. 

5.  G.  Paris,  Histoire  poétique  de  Charlemagne,  p.  22  ;  Pakscher, 
p.  54.  Etc. 

6.  On  trouvera  dans  les  pages  qui  suivent  notre  réponse  aux 
reproches  classés  sous  les  numéros  1°,  4°,  5°.  Pour  faire  tomber 
les  reproches  des  numéros  2°,  3°,  8°,  il  suffit  de  supposer  une 
ellipse  dans  le  récit,  ou  une  maladresse,  ou,  si  l'on  y  tient,  la 
perte  d'un  ou  deux  vers.  Sous  les  numéros  6°,  7°,  9°,  10°  sont  des 


LA    COMPOSITION    DL"    POÈME    :    LES    CHOR1ZONTES         109 

sieurs  de  ces  «  contradictions  »  ne  sont  pas  réelles  ; 
d'autres  ne  représentent  que  des  omissions  ou  des  inconsé- 
quences telles  qu'on  en  relèverait  d'aussi  choquantes  dans 
Jocelj/n  ou  dans  Salammbô  :  et  les  autres  enfin,  les  plus 
certaines  et  les  plus  graves,  peuvent  être  du  fait,  non  de 
Turold,  mais  de  ses  copiâtes;  pour  les  expliquer,  on  n'a 
que  faire  de  l'hypothèse  de  plusieurs  auteurs,  il  suffît 
d'admettre  que  quelques  vers  sont  tombés  du  texte.  Mais 
nous  ne  nous  attaderons  pas  à  ces  discussions.  Hors  du 
jour  convenable,  un  tableau  n'est  rien  qu'un  amas  de 
taches  luisantes  et  grasses.  Il  en  est  des  poèmes  comme 
des  tableaux  :  il  faut  éviter  de  les  regarder  à  contre- 
jour,  et  nous  ne  nous  sommes  que  trop  longtemps  prêté 
à  ce  jeu.  Pour  dissiper,  tous  à  la  fois,  les  reproches 
adressés  au  poème  de  Turold,  pour  en  montrer  la 
cohérence,  l'harmonie,  l'unité,  il  est  temps  d'en  revenir 
enfin,  en  toute  simplicité  et  naïveté,  aux  procédés  cri- 
tiques qui  sont  encore  les  moins  arbitraires  et  les  moins 
«  subjectifs  »  de  tous,  aux  vieux  procédés,  trop  délaissés, 
de  l'analvse  littéraire. 


reproches  encore  plus  arbitraires.  Soit,  par  exemple,  la  difQ- 
culté  tirée  du  cor  brisé  9°  :  on  peut  répondre  qu'un  cor  fendu 
n'est  pas  nécessairement  hors  de  service  ;  que,  si  un  cor  fendu 
est  nécessairement  hors  de  service,  un  cor  fendu  peut  néanmoins 
être  réparé  ;  qu'au  lieu  de  supposer  deux  poètes,  il  est  plus  simple 
de  supposer  une  lacune  de  quelques  vers  qui  disaient  que,  dans 
l'entretemps,  l'olifant  avait  été  réparé;  etc.  On  est  ici,  comme  on 
voit,  de  part  et  d'autre,  en  pleine  discussion  byzantine. 


410  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

b)  L'unité  du  poème  :  Turoldus  vindicatus. 

C'est  un  métier  de  faire  un  livre, 
comme  de  faire  une  pendule. 
(La  Bruyère). 

Par  haine  contre  Roland,  Ganelon  convient  avec  les 
Sarrasins  qu'à  tel  jour,  en  tel  lieu,  ils  dresseront  une 
embuscade  :  il  s'arrangera  pour  que  Roland,  les  douze 
pairs,  et,  avec  eux,  les  meilleurs  barons  de  Charlemagne 
tombent  dans  le  piège,  et  ils  y  tombent  en  effet.  Dans 
la  vallée  de  Roncevaux,  au  lieu  choisi  par  le  traître,  ils 
sont  massacrés  jusqu'au  dernier.  Charlemagne,  venu 
trop  tard  à  leur  secours,  venge  du  moins  leur  mort. 

On  peut  résumer  en  ces  termes  la  Chanson  de  Roland 
et  il  suffit  de  la  résumer  ainsi  pour  mettre  en  évidence 
la  vulgarité  de  ses  données.  Qu'une  troupe  en  campagne 
se  laisse  surprendre  par  un  ennemi  embusqué,  quoi  de 
plus  banal  dans  la  réalité  comme  dans  les  romans  ?  et 
qu'un  traître  l'ait  jetée  en  ce  guet-apens,  c'est  le  plus 
grossier  des  ressorts.  Dès  l'instant  où  le  traître  annonce 
qu'il  trahira,  nous  sommes  en  défiance  contre  le  conteur, 
car  nous  voyons  où  il  veut  nous  mener  ;  il  veut  que 
nous  haïssions  le  traître  et  que  nous  plaignions  ses 
victimes,  et,  sachant  d'avance  qu'en  effet  il  nous  faudra 
en  passer  par  là,  nous  haïrons  donc  le  traître  et  nous 
plaindrons  ses  victimes,  mais  non  sans  un  certain  mépris 
pour  le  conte  et  pour  le  conteur.  Il  en  est  ainsi  chaque 
fois  que  la  poésie  met  en  scène  des  malheureux  accablés 
par  une  destinée  fatale  et  qui  ne  peuvent  rien  que  la 
subir.  Précisément  parce  que  de  tels  personnages  sont 
pitoyables  par  nature  et  par  définition,  nous  les  ren- 
. voyons  au  public  des  théâtres  de  mélodrame  ou  au  public 


LA    COMPOSITION     DU    POÈME    :     SON    UNITÉ  411 

de  la  librairie  de  colportage  ;  nous  en  voulons  à  la 
poésie  de  spéculer  sur  notre  apitoiement  presque  néces- 
saire, donc  vulgaire,  de  frapper  par  un  calcul  trop  sûr 
à  des  sources  de  pathétique  trop  faciles  à  ouvrir,  et 
dans  le  moment  même  où  nous  cédons  à  l'émotion 
quelle  réclame  de  nous,  plus  ou  moins  obscurément 
nous  nous  reprochons  d'y  céder. 

Il  a  pu  exister  —  et  comment  démontrerait-on  le  con- 
traire? —  une  Chanson  de  Roland,  plusieurs  Chansons 
de  Roland ,  si  l'on  veut,  qui  ne  furent  que  cela,  rien  que 
ce  grossier  mélodrame.  Un  tel  mélodrame  est  de  tous 
les  temps,  n'est  d'aucun  temps,  est  à  tous,  n'est  à  per- 
sonne, n'est  rien.  Mais  le  poème  de  Turold  est  admirable 
bien  qu'il  traite  ce  sujet  et  non  parce  qu'il  le  traite.  Il 
n'est  pas  un  drame  de  la  fatalité,  mais  de  la  volonté.  En 
ce  poème,  Roland  et  ses  compagnons,  loin  de  subir  leur 
destinée,  en  sont  les  artisans  au  contraire,  et  les  maîtres, 
autant  que  des  personnages  cornéliens.  Ce  sont  leurs 
caractères  qui  engendrent  les  faits  et  les  déterminent,  et 
mieux  encore,  c'est  le  caractère  du  seul  Roland.  Si  je 
réussis  à  le  montrer,  à  faire  voir  que  toutes  les  combinai- 
sons du  poème,  si  diverses  si  complexes,  tendent  d'un 
même  effort  à  une  seule  fin,  à  soutenir  le  caractère  une 
fois  posé  de  Roland,  plus  j'aurai  mis  en  relief  l'adresse, 
l'unité  de  direction,  la  cohérence  de  ces  combinaisons, 
plus  je  serai  en  droit,  semble-t-il.  de  les  dire  indivi- 
duelles, d'en  faire  honneur  à  un  seul  poète,  non  pas  à 
une  légion  de  poètes. 


Les    premières  scènes  distribuées   entre    deux   décors 


412  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

aux  couleurs  contrastées  :  ici  Saragosse,  la  seule  ville 
d'Espagne  que  les  Français  n'aient  pas  encore  conquise, 
et  le  verger  où  le  roi  Marsile,  couché  sur  un  perron  de 
marbre,  dit  à  ses  ducs  et  à  ses  comtes  son  découra- 
gement, et  combine,  pour  éloigner  Gharlemagne,  ses 
offres  de  feinte  soumission  ;  —  là,  devant  les  murailles 
démantelées  de  Cordoue,  le  camp  français,  joyeux  et 
fort  ;  sous  de  grands  arbres,  les  tentes  dressées  où  le 
butin  s'amoncelle,  argent,  joyaux,  riches  armures  ;  les 
catapultes  au  repos  depuis  la  veille  ;  les  jeux  des  che- 
valiers, des  bacheliers  ;  les  vieux,  sur  des  tapis  blancs, 
assis  aux  échecs  ;  les  jeunes,  qui  s'escriment  de  l'épée  ; 
passant  au  milieu  d'eux,  sur  leurs  mules  blanches,  aux 
freins  d'or,  aux  selles  d'argent,  les  rusés  messagers  de 
Marsile,  des  branches  d'olivier  à  la  main  ;  près  d'un 
églantier,  environné  des  Francs  de  France,  sur  son  siège 
d'or,  celui  qu'on  reconnaît  sans  l'avoir  jamais  vu1,  le 
grand  vieillard  majestueux  et  familier.  .  .  ces  images 
jouent  à  nos  yeux  et  chatoient,  et  le  poète  semble  s'oublier 
à  tout  ce  pittoresque,  et  voilà  pourtant  qu'il  a  réussi  à 
insinuer  en  ces  premières  scènes  les  multiples  données  de 
fait  dont  il  avait  besoin  ;  voilà  qu'au  bout  de  deux  cent 
cinquante  vers,  cette  chose  difficile  est  achevée,  l'exposi- 
tion :  déjà  nous  savons  quelles  peines  et  quels  ahans  les 
Francs  ont  endurés,  qu'ils  ont  combattu  sept  ans  pour 
la  seule  gloire  de  Dieu  et  qu'ils  sont  prêts  à  combattre 
encore,  mais  que,  las  de  leurs  victoires,  aspirant  au 
retour,  ils  veulent  croire  sincères  les  messagers  qui 
viennent  offrir  la  soumission  de  leur  roi.  Mieux  encore, 
Turold  n'a  pas  seulement  achevé  son  exposition,  nous 

1.  119  S'est  kil  demandet,  ne  Testoet  enseignier. 


LA    COMPOSITION    DU    POÈME    :    son    UNITÉ  41.3 

sommes  en  plein  dans  Faction  :  Roland,  qui  conseille 
la  guerre  à  outrance,  est  aux  prises  avec  d'autres  barons, 
Ganelon,  Naime,  qui  ouvrent  l'avis,  non  moins  noble  et 
peut-être  plus  sage,  d'envoyer  à  Marsile  un  négociateur. 
Et  mieux  encore,  le  poète  a  déjà  sinon  tracé,  du  moins 
indiqué,  des  caractères  :  déjà  nous  distinguons  Turpin, 
Nàime,  et  les  figures  jumelles  et  diverses  de  Roland  et 
d'Olivier  :  à  voir  les  barons,  d'un  élan  si  fier,  s'offrir 
tour  à  tour  pour  porter  le  message  périlleux,  et  Charles 
trembler  pour  chacun  d'eux,  à  sentir  quelle  tendresse 
les  lie  les  uns  aux  autres  et  les  lie  tous  au  vieux  roi,  nous 
connaissons  les  dispositions  de  leurs  cœurs,  quand  sou- 
dain une  querelle  éclate. 

Parmi  les  barons,  Roland  a  cherché,  pour  le  désigner 
à  Charles  comme  messager,  le  plus  vaillant,  le  plus  sage  : 
il  a  trouvé  Ganelon.  Il  pense  lui  faire  honneur,  et  tous 
le  comprennent  ainsi,  et  Ganelon  lui-même  le  compren- 
drait ainsi,  si  un  autre  que  Roland  l'avait  désigné  ;  mais 
il  se  méprend,  il  croit  que  Roland  veut  sa  mort,  et  sa 
méprise  vient  de  ce  qu'une  haine  obscure,  ancienne, 
dont  lui-même  ne  sait  pas  encore  toute  l'intensité, 
l'anime  contre  son  fîllâtre  : 

«  Francs  chevaliers  l,  dit  l'empereur  Charles,  élisez-moi  un 
baron  de  ma  marche,  qui  porte  mon  message  au  roi  Marsile. 
Roland  dit  :  «  Ce  sera  Ganelon,  mon  paràtre.  —  Certes,  il  le  fera 
bien,  disent  les  Français;  lui  écarté,  vous  n'en  enverrez  pas  un 
plus  sage.    »  Or  le   comte  Ganelon   en  fut  rempli  d'angoisse.    Il 

1.  Vers  274  et  suiv.  En  tout  cet  ouvrage,  nous  restons  fidèle  au 
précepte  de  Joachim  du  Bellay,  de  «  ne  traduire  les  poètes  •>  ;  nous 
ferons  exception  pour  les  quatre  scènes  qui,  dans  la  Chanson  de 
Roland,  nous  semblent  être  les  pivots  de  l'action,  parce  que  nous 
tenons  à  ce  qu'on  voie  bien,  et  jusque  dans  le  détail,  comment 
nous  les  comprenons. 


414  LA    CHANSON    DK    ROLAND 

rejette  de  son  cou  sa  grande  fourrure  de  martre  et  reste  en  son 
bliaut  de  soie.  Ses  yeux  sont  vairs,  fière  est  sa  face,  beau  son 
corps,  large  sa  poitrine.  Il  est  si  beau  que  tous  ses  pairs  le 
regardent.  Il  dit  à  Roland  :  «  Félon,  quelle  frénésie  te  prend? 
Oui,  je  suis  ton  parâtre,  on  le  sait  bien,  et  voici  que  tu  m'as 
«  jugé  »  pour  aller  vers  Marsile.  Si  Dieu  permet  que  je  revienne 
de  là-bas,  j'attirerai  sur  toi  tel  dommage,  qui  durera  autant  que 
ta  vie.  »  Roland  répond  :  «  J'entends  paroles  d'orgueil  et  de  folie. 
On  le  sait,  que  je  n'ai  cure  d'une  menace  ;  mais  il  faut  pour  cette 
ambassade  un  homme  sage  ;  si  le  roi  le  veut  bien,  je  suis  prêta  la 
faire  à  votre  place.  » 

Ganelon  répond  :  «  Tu  n'iras  pas  à  ma  place.  Tu  n'es  pas  mon 
vassal,  ni  moi  Ion  seigneur.  Charles  me  commande  pour  son  ser- 
vice :  j'irai  donc  vers  Marsile  à  Saragosse  ;  mais,  avant  que  je 
n'apaise  ce  grand  courroux  où  tu  me  vois,  j'aurai  fait  quelque  tour 
de  ma  façon.    »  Roland  l'entend  et  rit. 

Quand  Ganelon  voit  que  Roland  s'en  rit,  il  pense  éclater  de 
deuil  et  de  colère;  il  a  presque  perdu  la  raison.  Il  dit  au  comte  : 
«  Je  ne  vous  aime  pas,  vous  qui  par  félonie  m'avez  fait  choisir  ! 
Droit  empereur,  me  voici  à  vos  ordres.  Je  veux  remplir  jusqu'au 
bout  votre  commandement. 

«  Je  le  sais,  qu'il  me  faut  aller  à  Saragosse  :  qui  va  là-bas  n'en 
revient  pas.  Rappelez-vous  surtout  que  j'ai  de  votre  sœur  un  fils, 
le  plus  beau  qui  soit,  Baldewin  ;  un  'jour,  s'il  vit,  il  sera  un  prud- 
homme.  Je  lui  lègue  mes  alleux  et  mes  fiefs.  Prenez-le  bien  en 
votre  garde,  je  ne  le  reverrai  de  mes  yeux.  »  Charles  répond  : 
«  Votre  cœur  s'attendrit  trop  vite.  Puisque  je  le  commande,  il 
vous  faut  aller. 

«  Ganelon,  approchez,  dit  le  roi,  et  recevez  le  bâton  et  le  gant. 
Vous  l'avez  entendu,  c'est  vous  que  les  Francs  désignent.  — 
Sire,  dit  Ganelon,  c'est  Roland  qui  a  tout  fait.  Je  ne  l'aimerai  de 
ma  vie,  ni  Olivier,  parce  qu'il  est  son  compagnon,  ni  les  douze 
pairs,  parce  qu'ils  l'aiment  tant.  Je  les  défie,  sire,  à  vos  yeux.  » 
Le  roi  dit  :  «  Vous  avez  trop  de  courroux.  Vous  irez,  parce  que  je 
le  commande.  —  Oui,  j'irai,  mais  sans  nulle  sauvegarde,  tout 
comme  Basile  et  son  frère  Basant.  » 

L'empereur  lui  tend  son  gant  droit  ;  mais  le  comte  Ganelon  eût 
voulu  n'être  pas  là.  Quand  il  pensa  le  prendre,  le  gant  tomba  par 
terre.  Les  Français  disent  :  «  Dieu,  quel  signe  est-ce  là?  De  ce 


LA     COMPOSITION     Ul"     PHKMK    :     SON     IMTK 


\\:\ 


messag-e   nous  viendra  grande  perte.   —  Seigneurs,  dit  Ganelon, 
vous  en  entendrez  nouvelles. 

«  Sire,  dit  Ganelon,  donnez-moi  le  congé  ;  puisque  je  dois  partir, 
je  n'ai  que  faire  de  tarder.  »  Le  roi  dit  :  «  Allez,  par  le  congé  de 
Jésus  et  par  le  mien.  »  Il  l'absout  et  le  bénit  de  la  main  droite, 
puis  lui  livre  le  bâton  et  le  bref. 

Ganelon  s'équipe,  pleuré  déjà  comme  un  mort  par  ses 
chevaliers.  Que  signifie  le  présage  du  gant  qu'il  a  laissé 
choir?  Qu'a-t-il  voulu  dire  par  ses  menaces?  Lui-même 
ne  le  sait  pas  encore.  Il  sait  seulement  qu'on  ne  revient 
guère  de  Saragosse  et  qu'il  a  défié  Roland.  Il  défend 
qu'aucun  de  ses  chevaliers  l'escorte.  Il  envoie  son  der- 
nier salut  à  sa  femme,  à  son  lils.  et  part  (v.  342-365). 

Il  a  rejoint  sur  la  route  les  messagers  sarrasins.  Il 
chevauche  près  de  Blancandrin  et  tous  deux  devisent 
«  par  grant  saveir  »,  s'épiant  l'un  l'autre.  Le  poète  ne 
rapporte  leurs  propos  que  très  sommairement  (v.  370- 
402  i  ;  il  en  marque  du  moins  le  sens  général  et  la  con- 
clusion :  «  L'obstacle  à  la  paix,  a  dit  Ganelon,  c'est 
l'orgueil  de  Roland  : 

389  «  Li  soens  orgoilz  ie  devreit  bien  cunfundre, 
Kar  chascun  jur  de  mort  s'abandunet. 
Seit  ki  l'ociet,  tute  pais  avriumes.  » 

40*2  Tant  chevalcherent  Guenes  et  Blancandrins 

Que  l'un  a  l'altre  la   sue  i'eit  plevit 
Que  il  querreient  que  Rollanz  fust  ocis. 

Dès  ce  moment  donc,  Ganelon  est  résolu  à  la  trahi- 
son '.    Pourtant,    sans  laisser   à    Blancandrin    le  temps 

1.  A  cet  instant,  il  semble  que  Ganelon  revête  le  personnage  du 
traître  classique.  Si  le  poète  avait  voulu  qu'il  le  revêtit  en  effet, 
il   n'aurait  eu  qu'à  développer   cette  scène,    et   maints   critiques 


il()  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

d'en  avertir  son  maître,  le  poète  mène  aussitôt  (v.  405) 
Blancandrin  et  Ganelon  en  pleine  cour  sarrasine.  Là, 
devant  Marsile  et  tous  ses  vassaux,  Ganelon,  à  notre 
surprise,  parle  non  pas  en  allié  des  Sarrasins,  mais  en 
adversaire.  Au  péril  de  sa  vie,  il  dit  le  message  dont  il 
s'est  chargé.  Que  le  Sarrasin  se  soumette,  ou  Charles 
viendra  l'assiéger  à  Saragosse,  l'emportera  jusqu'à  Aix, 
lié  sur  une  bête  de  somme,  l'y  fera  périr  de  mort  vile. 
Tandis  qu'il  parle,  Marsile  irrité  brandit  contre  lui  un 
dard  ;  mais  lui,  tire  l'épée  et  redouble  d'insolence.  Il  est 
le  messager  de  Charles  ;  il  tient  à  dire  son  message  jus- 
qu'au bout,  fièrement  ;  Roland  lui-même  ne  l'aurait  pas 
dit  plus  fièrement. 

Comment  comprendre  son  attitude?  Serait-ce,  comme 
on  l'a  souvent  dit,  qu'un  brusque  et  passager  revirement 
de  conscience  aurait  subitement  réveillé  en  lui  le  chré- 
tien, le  chevalier?  Il  n'en  est  rien  :  il  reste  bien  tel  que 

(voyez  ci-dessus,  p.  407)  lui  reprochent  de  ne  l'avoir  pas  fait. 
Puisque  Blancandrin  et  Ganelon,  disent-ils,  viennent  d'échanger 
leur  foi,  ils  pourraient  aussitôt  tout  régler  ensemble  à  peu  de 
frais.  Que  Blancandrin  laisse  Ganelon  en  arrière  aux  portes  de 
Saragosse,  qu'il  pique  des  deux,  qu'il  aille  avertir  Marsile  de  leur 
accord.  Marsile  recevra  Ganelon  en  allié,  et  déjà  en  complice.  Ils 
n'auront  plus  qu'à  arrêter,  à  l'écart,  dans  l'ombre,  les  détails  de 
la  trahison.  Une  scène  très  simple  y  suffira,  et  l'on  en  voit  de 
telles  en  maints  mélodrames.  De  la  sorte,  Ganelon  échappera  à 
tout  péril,  et  le  poète  à  toute  «  contradiction  ».  —  Une  telle  scène 
serait  simple,  en  effet,  si  simple  que  Turold,  tout  paresseux  d'es- 
prit qu'on  le  suppose,  aurait  pu  l'inventer  lui-même.  Le  fait  est 
qu'il  en  a  construit  une  autre.  Libre  à  chacun  de  préférer  la  combi- 
naison proposée  par  les  commentateurs.  Mais  si  nous  réussissons 
à  rendre  compte  de  celle  de  Turold,  il  suffit  :  l'effort  de  la  critique 
ne  doit  pas  être  de  refaire  les  vieux  poèmes,  fût-ce  pour  les 
embellir,  mais  de  les  comprendre,  tels  qu'ils  sont. 


LA    COMPOSITION    DU    POÈME  :    SON     UNITÉ  117 

le  poète,  dix  vers  plus  haut,  nous  la  montré  sur  la 
route,  décidé  à  livrer  Roland,  car  transmettant  aux  Sar- 
rasins les  conditions  de  Charles,  il  y  mêle  un  commen- 
taire haineux  contre  Roland  ',  et  l'on  voit  par  là  que  pas 
un  instant  il  n'oublie  sa  rancune.  En  outre,  si  son  atti- 
tude est  hère,  elle  n'est  pas  d'un  messager  loyal.  Roland 
lui-même,  disions-nous,  n'aurait  pas  transmis  les  paroles 
de  Charles  plus  fièrement  ;  mais  Roland  les  aurait 
transmises  autrement,  sans  y  mettre  cette  violence  arro- 
gante, qui  dépasse  les  intentions  de  Charles.  Non  seu- 
lement Ganelon  rapporte  en  toute  leur  dureté  les  condi- 
tions de  l'empereur,  il  est  remarquable  qu'il  enchérit 
encore  sur  leur  dureté.  Il  dissimule  en  effet  à  Marsile 
que  Charles  est  prêt  à  rentrer  en  France  sans  rien  lui 
demander  pour  l'instant  que  des  otages,  des  présents, 
de  simples  promesses,  c'est-à-dire  rien  autre  chose  que 
ce  que  Marsile  vient  d'offrir  de  lui-même.  Il  laisse  au 
contraire  entendre  au  Sarrasin  que  Charles  exige  sa 
soumission  immédiate,  son  baptême  immédiat.  Lui  qui 
sait  Marsile  découragé,  désemparé,  prêt  à  s'humilier 
très  bas  pourvu  que  Charles  s'éloigne,  il  s'acharne  à 
réveiller  sa  colère,  et,  ce  qu'un  messager  sincère,  ce 
que  Roland  n'eût  pas  fait,  il  1  injurie,  gratuitement,  à 
plaisir,  il  le  fouaille  de  son  message,  comme  à  coups 
de  fouet. 

Quel  est  donc  son  dessein  et  le  dessein  du  poète?   Ni 
Ganelon  ne  commente  ses  actes,  ni  le  poète  ne  prend  le 

1 .  472  «  Demi  Espaigne  vus  durra  il  en  fiet  ; 

L'nltre  meitet  avrat  Rollanz  sis  niés  : 
Mult  orguillos  parçuner  i  avrez.  » 

J.  BéoiBR.  —  Les  légendes  épi([ues,  t.  III.  27 


418  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

soin  de  les  commenter.  Un  romancier  a  le  droit  d'inter- 
venir pour  expliquer  ses  intentions.  Homère,  Virgile 
interviennent  sans  cesse;  non  pas  Turold.  Son  art,  sobre, 
elliptique,  s'interdit  toute  glose.  Ses  personnages  se 
contentent  d'agir,  mais  leurs  actes,  ou  leurs  propos,  qui 
sont  toujours  des  actes,  sont  à  l'ordinaire  si  justes,  si 
cohérents,  qu'on  les  comprend  sans  effort.  Ici,  comme 
nous  n'en  sommes  qu'au  début  de  l'action,  et  parce  que 
Ganelon  est  encore  pour  nous  presque  un  inconnu,  le 
parti  pris  de  sobriété  du  poète  engendre  quelque  obscu- 
rité, et  cette  scène  offre  la  difficulté  la  plus  réelle  de  la 
Chanson  de  Roland  ;  il  est  possible  pourtant,  croyons- 
nous,  d'en  apercevoir  la  raison  d'être,  la  convenance, 
et,,  mieux  encore,  la  nécessité. 

Au  jeu  qu'il  joue,  Ganelon  risque  sa  vie.  Certes,  mais 
c'est  précisément  ce  qu'il  veut,  et  c'est  ici  l'intention 
profonde  de  la  scène  et  sa  justification.  Le  Ganelon  que 
Turold  a  voulu  peindre  n'est  pas  un  couard  qui  se  venge 
de  la  peur  qu'il  a  eue  ;  il  est  un  haineux  qui  veut  se  créer 
contre  Roland  un  grief  autre  que  sa  peur.  Il  a  fait  à 
Charles  cette  promesse  (v.  309)  :  «  Je  remplirai  jusqu'au 
bout  votre  commandement  »  ;  il  veut  la  tenir,  non  parce 
qu'elle  est  une  promesse,  mais  pour  se  créer  le  droit 
d'exiger  bientôt  que  Roland  en  fasse  une  semblable.  Il 
veut  que  Roland  l'ait  réellement  mis  à  deux  doigts  de  la 
mort  pour  que  demain,  quand,  à  son  tour,  il  exposera 
Roland  à  la  mort,  il  puisse  se  dire  qu'il  ne  fait  que  récla- 
mer son  dû.  A  cet  instant  qu'il  a  cherché,  quand,  adossé  à 
la  tige  d'un  pin,  l'épée  nue,  il  attend  les  coups  des  Sarra- 
sins, il  jouit  de  son  péril,  et  qui  sait  même  s'il  n'aimerait 
pas  mieux  être  frappé  là,  mourir  là,  pourvu  que  la  nou- 


LA    COMPOSITION    DU    POÈME    '.   SON    UNITÉ  419 

velle  de  sa  mort  parvienne  à  Charles,  à  Roland,  el  que 
Roland  en  porte  longuement  le  remords  et  la  honte? 
Supprimez  cette  scène,  comme  le  veulent  plusieurs 
critiques  :  Ganelon  ne  sera  plus  rien  qu'un  pauvre 
homme  qui  a  eu  grand'peur  à  l'idée  de  partir  pour 
Saragosse  et  qui  a  cherché  dans  la  trahison  un  moyen 
de  sauver  sa  vie.  Gardez  la  scène  :  elle  aura  mer- 
veilleusement mis  en  relief,  et  seule  elle  pouvait  le 
faire,  que  Ganelon  est  celui  qui  subordonne  à  sa  haine 
tout  ce  qui  n'est  pas  elle,  à  commencer  par  le  souci  de 
sa  vie.  Or  ce  n'est  point  par  luxe  et  à  plaisir  que  le 
poète  a  construit  ainsi  ce  caractère.  Il  a  besoin  :  1°  que 
Ganelon  soit  tel  qu'il  vient  de  nous  apparaître,  et 
2°  qu'il  le  soit  à  l'insu  de  Charlemagne  et  de  ses  compa- 
gnons, lesquels  continueront  à  voir  en  lui,  malgré  son 
différend  avec  Roland,  un  baron  preux,  noble  et  sage. 
Le  poète  a  besoin  de  ces  deux  ressorts.  A  quelles  fins? 
On  le  verra  bientôt. 

Adossé  au  pin,  l'épée  nue,  Ganelon  attend.  Sans 
doute  Marsile,  qui  s'est  retiré  à  l'écart  et  qui  se  concerte 
avec  ses  principaux  chevaliers,  va  le  faire  saisir  (v.501). 
Mais  Blancandrin  avertit  alors  Marsile  que  le  Français 
est  prêt  à  son  service.  On  l'appelle,  on  l'interroge  :  «  Ce 
vieil  empereur,  deux  fois  centenaire,  quand  donc  sera- 
t-il  las  de  guerroyer? —  Jamais,  dit  Ganelon,  tant  que 
vivront  Roland,  son  neveu,  et  les  douze  pairs  qu'il  aime 
tant,  et  qui  toujours  vont  à  son  avant-garde  avec  vingt 
mille  Fiançais.  »  Encore  agité  de  colère,  mais  espérant 
maintenant  une  aide,  Marsile  ne  parle  de  rien  moins  que 
de  risquer  toutes  ses  forces  en  bataille  contre  l'armée 
entière  de  Charlemagne.  Avec  adresse,  Ganelon  l'en  dis- 


420  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

suade  et  concentre  sur  Roland  cette  haine  qu'il  vient  de 
porter  à  son  paroxysme.  Affronter  Charlemagne  et  toute 
son  armée,  ce  serait  folie,  dit-il  ;  il  sait  un  meilleur 
conseil.  Ne  sufïïrait-il  pas  de  saisir  dans  une  embuscade 
Roland,  les  douze  pairs,  ces  vingt  mille  Francs  de  France 
qui  toujours  vont  à  l'avant-garde?  Sans  eux,  que  serait 
Charlemagne ?  Roland  tué,  Charlemagne  aurait  perdu 
«  le  destre  braz  del  cors  »  (v.  597),  et  les  grandes  guerres 
seraient  achevées.  Que  Marsile  feigne  donc  de  se  sou- 
mettre :  qu'il  livre  à  Ganelon,  pour  rassurer  l'empereur, 
les  otages  promis,  le  tribut,  les  clefs  de  Sara  gosse  ; 
Charles  reprendra  la  route  du  retour  ;  Marsile  n'aura  qu'à 
aposter  son  armée  au  Port  de  Cize  ;  lui,  Ganelon,  il  se 
charge  du  reste.  Le  pacte  est  conclu,  scellé  par  des 
serments,  par  des  présents. 

Comment  Ganelon  s'y  prendra-t-il  pour  l'exécuter? 
Marsile  ne  s'est  pas  enquis  de  ce  détail,  et  nous  n'en 
sommes  pas  plus  curieux  que  Marsile.  Le  poète  ne  nous 
a-t-il  pas  avertis  par  deux  fois  (v.  560  et  v.  584)  que 
l'armée  de  Charles  est  toujours  protégée  dans  sa  marche, 
quand  elle  s'avance  en  pays  ennemi,  par  un  corps  de 
vingt  mille  hommes ,  commandés  par  Roland  et  les 
douze  pairs  ?  Nous  sommes  donc  préparés  à  ce  qu'au 
jour  où  l'armée  se  retirera  du  pays  ennemi,  ce  corps 
reste  à  l'arrière-garde.  Par  la  vertu  de  cette  combinai- 
son, ou  de  toute  autre  aussi  facile  à  inventer,  Roland 
et  les  douze  pairs,  s'il  plaît  au  poète,  resteront  au  poste  de 
péril,  parce  que  c'est  leur  place  ordinaire  ;  avec  vingt 
mille  hommes,  parce  que  c'est  le  nombre  ordinaire.  Dès 
lors,  la  situation  du  mélodrame  que  nous  redoutions  se 
dessine,  hélas  !  et  il  semble  que  le  poète  ne  pourra  pas 


LA  COMPOSITION  DU  POÈME  :  SON  UNITÉ       421 

l'esquiver.  Tout  se  passe  en  effet  comme  Ganelon  l'avait 
prévu  :  il  a  regagné  le  camp  de  Charles  ;  voici  les 
otages,  le  tribut,  les  clefs  de  Saragosse.  Charles  remercie 
le  bon  messager  ;  sa  guerre  est  finie  ;  il  achemine  son 
armée  vers  le  Port  de  Cize;  déjà  les  Sarrasins  l'attendent, 
cachés  dans  les  montagnes.  Le  traître  bien  à  l'abri  dans 
la  coulisse,  sûr  de  l'impunité,  ses  victimes  menées  con- 
fiantes au  coupe-gorge,  comme  des  moutons  à  l'abattoir, 
c'est,  en  toute  en  sa  médiocrité  vulgaire,  la  situation  redou- 
tée ;  et  à  ce  moment,  il  semble  que  nous  n'ayons  plus 
qu'à  nous  y  résigner.  Or  voici  que  le  poète  en  dévoile 
une  autre,  qu'il  préparait  à  notre  insu  dès  le  début  de 
l'action  ;  à  notre  insu,  il  n'a  cessé  de  disposer  des  ressorts, 
qui,  maintenant  tous  tendus,  vont  se  détendre  tous  à  la  fois. 
Il  veut  que,  venues  au  Port  de  Cize,  les  victimes  que 
Ganelon  s'est  choisies  apprennent  leur  péril.  Qui  donc 
dénoncera  Ganelon  ?  Il  se  dénoncera  lui-même,  non 
par  maladresse,  mais  de  propos  délibéré.  Naguère, 
quand  il  s'était  agi  d'envoyer  un  messager  à  Marsile, 
Charles  avait  consulté  ses  barons;  maintenant,  quand  il 
s'agit  de  choisir  qui  restera  à  l'arrière-garde,  Turold 
feint  que  Charles  consulte  de  même  ses  barons.  Il  ose 
construire  une  seconde  scène,  symétrique  de  la  première. 
Naguère,  quand  Charles  avait  demandé  :  «  Qui  fera  le 
message  périlleux?  »  Roland,  s'avançant,  avait  répondu  : 

'277     «   C'ert  Guenes,  mis  parastre  !   » 

De  même,  à  la  question  de  Charles  :  «  Qui  comman- 
dra  1  arrière-garde  périlleuse?  »  Ganelon,  s'avançant, 
répond  : 

7 43     «    Rollanz,  cist  miens  fillastre  !  » 


422  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

Comment  le  poète  peut-il  risquer  une  telle  invraisem- 
blance ?  ont  demandé  maints  critiques.  Gomment  com- 
prendre que  Charles,  Roland,  les  autres  ne  pénètrent 
pas  le  dessein  de  Ganelon,  si  facile  à  pénétrer  pourtant, 
et  qu'ils  acquiescent  à  sa  demande?  —  La  combinaison 
est  hardie,  en  effet,  inquiétante  à  force  de  hardiesse  ;  et 
pourtant,  si  l'on  y  regarde  de  plus  près,  elle  est  mer- 
veilleuse par  la  justesse  du  calcul,  et  puisque  plusieurs 
ont  méconnu  à  quel  point  elle  est  adroite,  savante, 
spirituelle,  que  ce  soit  l'excuse  de  la  glose  que  voici. 

Certes,  au  premier  mot  de  Ganelon,  tous,  se  rappelant 
ses   menaces ,    son   défi ,   comprendront    que    par   laides 
représailles  il  cherche  la  mort  de  Roland.  Ils  le  compren- 
dront au  premier  mot,  et  Ganelon  le  sait  bien  et  le  veut 
ainsi.  Roland  refusera  donc  de  rester  à  l'arrière-garde  ? 
Il  est  bien  tenu  d'accepter,   au   contraire  :  il  faut  bien 
que  quelqu'un  reste,  quel  qu'il  soit,  comme  naguère  il 
a  bien  fallu  que  quelqu'un  se  chargeât  de  l'ambassade, 
quel    qu'il    fût.    Le    péril    était-il   alors    moins   évident 
qu'aujourd'hui?  Ganelon  s'y  est-il  dérobé?  Ganelon  a- 
t-il  accepté  qu'un  autre  le  courût  à  sa  place?  Mais  si  le 
souci  de  son  honneur  suffit  à  retenir  Roland  au  Port  de 
Cize,  quelle  force  oblige  Charlemagne  à  l'y  laisser?  Ne 
devrait-il  pas  du  moins  doubler,  tripler  l'arrière-garde? 
Il  ne  le  peut  davantage,  car  il  pressent  un  danger,  mais  il 
ne  sait  lequel  :  si  par  hasard  sa  crainte  d'une  embûche 
était  vaine?  si,  lui  parti,  personne  n'attaquait  l'immense 
arrière-garde?  s'il  ne  se  passait  rien  au  Port  de  Cize  1  ? 

I.  Charlemagne  sait  bien  que  Ganelon  aurait  autant  et  plus  de 
joie  à  la  honte  qu'à  la  mort  de  Roland  ;  il  doit  donc  se  dire  que 


LA    COMPOSITION    DU    POÈME   I    SON    UNITÉ  t23 

L'inutile  précaution  ferait  rire  et  Roland  serait  honni. 
N'importe,  dira-t-on  ;  puisque  l'empereur  redoute  une 
attaque  des  Sarrasins,  préparée  par  Ganelon,  qu  il  aille 
jusqu'au  bout  de  son  soupçon  :  qu'il  se  saisisse  sur 
l'heure  de  Ganelon.  et.  fût-ce  au  risque  de  quelque 
ridicule  pour  Roland,  qu'il  lui  laisse  la  moitié  de  son 
armée,  qu'il  le  protège  !  Mais  ici  le  poète  dispose  de  ces 
movens,  dont  il  a  bien  calculé  la  force  :  la  fierté  de 
Roland,  d'abord,  qui  ne  s'accommoderait  pas  de  telles 
précautions,  et  surtout  —  ce  qui  est  la  trouvaille  admi- 
rable —  l'impossibilité  où  est  Charles  d'aller  jusqu'au 
bout  de  son  soupçon  ;  il  peut  bien  craindre  en  elfet, 
mais  non  croire  pleinement  que  Ganelon  ait  fait  accord 
avec  les  Sarrasins,  car  en  ce  cas,  pense-t-il.  Ganelon  ne 
se  livrerait  pas  à  lui,  pieds  et  poings  liés,  comme  il  le 
fait.  Charles  ne  sait  pas,  ni  ne  peut  deviner  que  Ganelon 
est  l'homme  qu  il  est,  celui  qui,  pour  la  volupté  de  cette 
heure,  a  fait  le  sacrifice  de  sa  vie.  Charles  ne  le  sait  pas, 
ni  ses  barons  ;  nous  sommes  seuls  à  le  savoir,  et  cela 
pour  avoir  vu  tout  à  l'heure,  à  Saragosse.  Ganelon 
braver  Marsile  et  nous  révéler  à  la  fois  son  mépris  de  la 
mort  et  la  puissance  de  sa  haine,  en  cette  scène  dont 
nous  achevons  enfin  de  comprendre  ici  l'utilité.  Ganelon 
tient  bien  sa  proie,  mais  seulement  parce  qu'il  est  prêt 
à  mourir,  et  c'est  ce  que  Charles  ne  peut  deviner.  Dès 
lors,  le  poète,  sûr  de  sa  combinaison,  s'amuse  à  charger 
presque  également    les   deux   plateaux   de   la  balance    : 


peut-être  Ganelon  n'a  préparé  aucune  embuscade,  mais  veut  seu- 
lement faire  croire  qu'il  en  a  préparé  une,  afin  que  Roland  soit 
entouré  d'une  vaine  et  risible  protection. 


1-24  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

dans  l'un,  il  a  mis  la  fierté  de  Roland,  l'audace  de 
Ganelon,  l'impuissance  de  Charles  à  apprécier  jusqu'où 
va  cette  audace;  dans  l'autre  plateau,  par  amour  du 
franc  jeu,  il  mettra  des  poids  presque  équivalents,  la 
tendresse  de  Charles  pour  son  neveu,  ses  pressentiments, 
l'inquiétude  des  songes  prophétiques  qui  l'ont  averti.  Et 
voici,  en  son  équilibre  délicat,  mais  savant  et  sûr,  la 
scène  prodigieuse  : 

Le  jour  s'en  va  ',  la  nuit  est  tombée.  L'empereur  Charles  dort. 
Il  songea  qu'il  élait  aux  plus  grands  Ports  de  Cize  et  qu'il  tenait 
entre  ses  poings  sa  lance  de  frêne.  Le  comte  Ganelon  l'a  saisie; 
il  la  secoue  si  violemment  que  les  éclisses  en  volent  par  l'air. 
Charles  dort;  il  ne  s'éveille  pas. 

Après  ce  songe,  un  autre  lui  vint.  Il  était  en  France,  en  sa 
chapelle  d'Aix.  Un  ours  méchant  le  mordait  au  bras  droit. 
Devers  l'Ardenne  il  vit  venir  un  léopard  qui,  à  son  tour,  l'attaqua 
cruellement;  mais  de  la  salle  descend  un  lévrier  qui  bondit  sur 
eux,  tranche  l'oreille  droite  à  la  première  bête  et  combat  furieu- 
sement le  léopard.  Les  Français  regardent  le  grand  combat  et  ne 
savent  lequel  des  deux  vaincra.  Charles  dort,  il  ne  s'est  pas 
réveillé. 

La  nuit  s'en  va,  l'aube  se  lève  claire.  L'empereur  chevauche  à 
vive  allure.  Il  regarde  dans  les  rangs  de  l'armée.  «  Seigneurs 
barons,  dit-il,  voyez  les  Ports  et  les  défilés  étroits  ;  désignez  qui 
fera  l'arrière-garde.  Ganelon  répond  :  «  Ce  sera  Roland,  mon 
fillàtre,  que  voici;  vous  n'avez  baron  de  si  grande  prouesse.  »  Le 
roi  l'entend,  le  regarde  :  «  Vous  êtes  un  démon,  lui  a-t-il  dit,  une 
haine  mortelle  vous  est  entrée  au  corps.  Et  qui  sera  devant  moi 
à  l'avant-garde?  »  Ganelon  répond  :  «  Ogier  de  Danemark;  vous 
n'avez  baron  qui  puisse  mieux  le  faire.  » 

Le  comte  Roland  s'est  entendu  désigner.  Il  parle  comme  il 
convient  à  un  chevalier  :  «  Seigneur  parâtre,  je  dois  bien  vous 
aimer,  vous  qui  m'avez  désigné  pour  l'arrière-garde.  Le  roi  Charles 
de  France  n'y  perdra,  j'espère,  palefroi  ni  destrier,  mulet  ni  mule, 

1.   Vers  717-802,  814-825. 


I.A    COMPOSITION    DC    POÈME    :    SON    UNITÉ  1-25 

cheval  de  selle  ni  cheval  de  charge  que  l'on  n'ait  d'abord  disputé 
par  Tépée.  »  Ganelon  répond  :  «  Vous  dites  vrai,  je  le  sais  bien.  » 

Le  comte  Roland  s'est  entendu  désigner.  Il  dit,  irrité,  à  son 
paràtre  :  <<  Ah  !  truand,  méchant  homme  de  méchante  souche, 
avais-tu  donc  cru  que  je  laisserais  tomber  le  gant  de  Charles, 
•comme  tu  as  fait  de  son  bâton  ? 

«  Droit  empereur,  dit  Roland,  donnez-moi  l'arc  que  vous  tenez 
au  poing.  On  n'aura  pas  à  me  reprocher,  j'espère,  qu'il  me  tombe 
de  la  main,  comme  fit  le  bâton  de  la  main  de  Ganelon.  »  L'empe- 
reur tient  la  tète  baissée,  tire  et  tourmente  sa  barbe  :  il  ne  peut  se 
tenir  de  pleurer. 

Alors  Naime  s'avança,  le  meilleur  vassal  qui  fût  en  sa  cour. 
«  Vous  l'avez  entendu,  lui  dit-il  ;  le  comte  Roland  est  plein  de 
colère.  Le  voilà  désigné  pour  l'arrière-garde  ;  vous  n'avez  baron 
qui  puisse  rien  y  changer.  Donnez-lui  votre  arc  et  trouvez-lui 
bonne  aide.  »  Le  roi  donne  l'arc  et  Roland  l'a  pris. 

L'empereur  dit  à  Roland  :  u  Beau  seigneur,  mon  neveu,  vous 
savez  bien  que  je  vous  laisserai  la  moitié  de  mon*  armée.  Gardez-la 
avec  vous,  c'est  votre  salut.  «  Le  comte  dit  :  «  Je  n'en  ferai  rien  ; 
Dieu  me  confonde  si  je  démens  mon  lignage  !  Je  retiendrai  vingt 
mille  Français  bien  vaillants.  Passez  les  Ports  en  toute  tranquil- 
lité. Vous  n'avez  personne  à  craindre,  moi  vivant.  » 

Le  comte  Roland  monte  sur  son  destrier.  Vers  lui  vient  Olivier, 
son  compagnon.  Gerin  y  vient  et  le  preux  comte  Gerier  ;  et  Oton 
vient  et  Berengier  vient,  et  Samson  vient  et  Anseïs  le  fier,  et  le 
vieux  Girard  de  Roussillon  et  le  riche  duc  Gaifier.  L'archevêque 
dit  :  m  J'irai,  par  mon  chef.  »  «  Et  moi  avec  vous,  dit  le  comte 
Gautier;  je  suis  homme  de  Roland,  je  ne  dois  pas  le  laisser.  » 
Vingt  mille  chevaliers  se  désignent  eux-mêmes. 

Hauts   sont   les  monts  et   ténébreuses  les   vallées,  et  les 

roches  bises,  et  les  défilés  étranges.  Ce  jour-là  les  Français  pas- 
sèrent à  grande  douleur:  de  quinze  lieues  on  entend  leur  marche. 
Ils  arrivent  à  la  Terre  des  Ancêtres,  voient  la  Gascogne,  le  pays 
de  leur  seigneur:  alors  il  leur  ressouvient  de  leurs  fiefs  et  de 
leurs  alleux,  des  jeunes  filles  de  chez  eux  et  de  leurs  gentes 
femmes  épousées.  Il  n'en  est  pas  un  qui  ne  pleure  de  pitié.  Sur 
tous  les  autres,  Charles  est  plein  d'angoisse.  Il  a  laissé  son  neveu 
aux  Ports  d'Espagne.  Pitié  lui  en  prend;  il  pleure,  il  ne  peut  s'en 
tenir. 


426  LA    CHAFiSON    DE    ROLAND 

Plus  on  regarde,  plus  on  admire  en  chacun  de  ces  per- 
sonnages la  vérité   de   son   maintien,  la  justesse  de   ses 
propos.  C'est  Charles,  qui,  au  premier  mot  de  Ganelon,  a 
compris  le  péril  et  mesuré  l'impuissance  où  il  est  de  le 
conjurer.  C'est  Naime,  qui  conseille,  par  acquit  de  con- 
science, de  donner  bonne  aide  à   Roland,   de  renforcer 
l'arrière-garde,  sachant  bien  que  Roland  refusera.  C'est 
Roland,  qui  dit  tour  à  tour  à  son  parât re  son  remercie- 
ment  ironique,   puis   son   mépris  '.   C'est    Ganelon,   qui 
savoure  pareillement  l'ironie  de  Roland  et  son   mépris, 
et  qui,  à  la  promesse  que  fait  Roland  de  bien  se  battre, 
répond  ce  seul  mot  :  «  Vous  dites  vrai,  je  le  sais  bien.  » 
Et  là  est  en  effet  le  ressort  de  toute  l'action.  Ganelon  a 
spéculé  sur  la  fierté  de  Roland  et  de  ses  compagnons  ; 
pour  qu'ils  devinssent  ses  prisonniers,  il  n'a   eu  rien  à 
déclencher  que  leur  fierté.  En  vérité,  nous  voilà  bien  loin 
du  thème  vulgaire  qui  nous  aurait  proposé  des  malheu- 
reux  subissant    à    leur  insu  la  fatalité   de   leur  destin. 
La  seule  fatalité  qui  les  domine,  c'est  la  noblesse  de  leur 
cœur.  Inventer  des   circonstances  de  fait  telles  que  les 
vaillants     destinés    au    guet-apens    le    pressentent ,    le 
devinent  à  demi  ;  leur  prêter  des  façons  de  sentir  telles 

i.  C'est  bien  à  tort,  croyons-nous,  que  l'on  a  cru  voir  une  dispa- 
rate (voir  ci-dessus,  p.  407)  dans  les  propos  de  Roland  (entre  les 
vers  753  et  suiv.  et  les  vers  761  et  suiv.).  Par  une  parodie  voulue  de 
la  scène  du  Défi,  Roland  tient  à  ce  que  sa  première  parole  (v.  753 
et  suiv.)  soit  pour  dire  ironiquement  sa  joie  et  sa  reconnaissance 
à  son  parâtre,  parce  que  dans  la  scène  du  Défi,  la  première  parole 
de  son  parâtre  fut  pour  lui  dire  sa  peur  et  sa  colère  ;  mais  Roland 
tient  aussi,  dans  la  laisse  suivante  (v.  701  et  suiv.),  pour  souligner 
celle  différence  de  leurs  attitudes,  à  rappeler  à  son  parâtre  sa 
couardise  et  l'épisode  du  gant  tombé.  Rien  de  plus  cohérent. 


LA    COMPOSITION    DU    POÈME   I    SON    UNITÉ  127 

que,  prévoyant  le  péril,  maîtres  de  l'éviter,  ils  préfèrent 
pourtant  s'y  engager;  nous  tenir  en  suspens,  incertains 
de  leur  choix,  nous  faire  les  témoins  de  leur  angoisse, 
puis  les  juges  de  leur  décision,  gagner  ainsi  pour  eux 
non  pas  notre  banale  pitié,  mais  notre  louange  et  notre 
admiration,  en  un  mot  transporter  l'action  du  monde 
fatal  des  faits  dans  le  monde  libre  des  volontés,  voilà 
ce  que  Turold  a  su  faire. 

Tout  ce  travail  d'invention,  nous  l'avons  attribué  en 
ce  qui  précède  à  «  Turold  »,  au  «  poète  »,  comme  si 
nous  avions  oublié  que  le  problème  est  précisément  de 
savoir  s'il  ne  faut  pas  le  répartir  entre  plusieurs  poètes. 
Nous  ne  l'avons  pas  oublié  pourtant,  et  nous  demanderons 
donc  ici  une  première  fois  :  peut-on  voir  dans  l'expo- 
sition de  la  Chanson  de  Roland  soit  une  compilation  de 
chants  lyrico-épiques,  soit  un  rapetassage  d'un  poème 
déjà  maintes  fois  rapetassé?  Ce  qu'elle  nous  offre,  ce 
n'est  pas  seulement  un  scénario  construit  avec  adresse, 
mais  un  scénario  dont  les  incidents  sont  commandés 
par  une  certaine  conception  du  caractère  de  Ganelon 
et  du  caractère  de  Roland.  Nous  sommes  en  présence 
d'une  combinaison  unique,  et  si  délicate  que  la  moindre 
intervention  d'un  remanieur  quelconque  ne  peut  que  la 
fausser.  La  chose  est  facile  à  vérifier.  Il  suffît  de  lire 
l'un  des  renouvellements  que  nous  avons  de  la  Chanson 
de  Roland,  pris  au  hasard,  par  exemple  celui  du  manu- 
scrit C. 

Selon  ce  manuscrit,  quand  Ganelon,  désigné  pour  l'am- 
bassade, défie  les  pairs,  l'empereur  le  tance  de  la  sorte  : 

«   Guvert,  dist  il,  li  cor?  Dieu  te  maudie  ! 
Ge  tai  prové  de  meinte  félonie. 


428  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

Porcel  Seignor  qe  tôt  a  en  bailie, 

Se  je  te  pren  a  ren  de  trecherie, 

Tôt  l'or  del  mont  ne  te  gariroit  mie  ]  !...  » 

et,  plus  clairement  encore,  au  moment  même  où  Char- 
lemagne  investit  Ganelon  de  son  office  de  messager,  il 
prédit  que  Ganelon  vendra  les  douze  pairs  à  Marsile  : 

«   De  félonie  lo  voi  mot  escaufé. 
Li  rois  Marsille,  se  il  lo  sert  a  gré, 
Vers  traïson  avra  son  cors  torné  ; 
Toz  nos  vendra  por  sa  grant  cruauté. 
Terre  de  France,  hui  chés  en  grant  vilté  2!  » 

De  même  plus  loin,  quand  Roland  se  voit  désigné  par 
Ganelon,  il  s'incline  devant  Charlemagne,  et,  absurde- 
ment  :  <<  Empereur  »,  dit-il* 

«  Tut  sunt  vendu  li  doze  compegnon  ; 
Je  vos  plevis  qu'il  a  fait  traïson.  » 

Comme  on  le  voit,  ce  remanieur,  simplement  pour  avoir 
admis  que  Ganelon  était  un  traître  de  naissance,  et  pour 
avoir  ajouté  quelques  vers  qu'il  croyait  inoffensifs,  a 
compromis  la  combinaison  la  plus  délicate.  C'est  que  la 
cohérence  des  premières  scènes  du  Roland  n'a  d'égale  que 
leur  hardiesse,  et  nul  ne  peut  y  toucher  sans  les  gâcher. 
Si  donc  il  nous  plaît  d'appeler  Turold  «  le  dernier 
rédacteur  »,  il  nous  faut  supposer,  avant  la  «  rédaction  » 
de  Turold,  ou  bien  un  poème  semblable  au  sien,  et  qui 

i.  Dus  altfranzôsische  Rolandslicd,  Text  von  Chnteauroux  und 
Venedig  VII,  herausgegeben  von  W.  Foerster,  p.  18. 
2.  Ibid.,  p.  24. 


LA    COMPOSITION    DU    POÈME    :    SON    UNITÉ  fc29 

n'en  sera  que  le  double  inutile,  ou  bien  un  poème  dis- 
semblable, mais  dont  nous  ne  pourrons  jamais  rien 
savoir,  sinon  qu'il  ne  contenait  rien  de  ce  qui  fait  la 
beauté  de  ces  premières  scènes,  et  ce  poème  hypothé- 
tique nous  est,  par  suite,  très  indifférent. 

Charlemagne  s'est  éloigné,  laissant  Roland  en  «  l'es- 
trange  marche  »,  et  le  poète  déploie  son  adresse  à  exploi- 
ter le  pathétique  de  cette  situation.  Elle  lui  offre  un 
premier  motif,  dire  la  douleur  des  Francs  qui  s'éloignent  : 

841        Caries  li  Magnes  ne  poet  muer  nen  plurt  ; 

Cent  milie  Francs  pur  lui  unt  grant  tendrur 
Et  de  Rollant  merveilluse  pour. 

Elle  lui  offre  un  second  motif,  dire  la  joie  des  ennemis 
embusqués  (v.  852-1001),  qui  escomptent  leur  victoire 
et  la  célèbrent  par  avance  : 

937         «   Li  doze  per  tuit  sunt  jugez  a  perdre  ; 

Franceis  murrunt  et  France  en  ert  déserte  ; 
De  bons  vassals  avrat  Caries  sulïraite.  » 

Elle  lui  offre  enfin  ce  troisième  et  dernier  motif,  opposer 
à  la  douleur  des  Francs  qui  s'éloignent,  aux  «  vantances  » 
des  païens,  le  sursaut  de  courage  des  vingt  mille  à 
l'instant  où  ils  entendent  au  loin  retentir  les  trompes 
sarrasines  : 

1006     Dist  Oliver  :  «  Sire  cumpainz,  ço  crei, 
De  Sarrazins  purum  bataille  aveir.  » 
Respont  Rollanz  :  «  Et  Deus  la  nus  otreit  ! 
Ben  devuns  ci  ester  pur  nostre  rei. 


430  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

Fur  sun  seignor  deit  hom  susfrir  destreiz 
Et  endurer  et  granz  chalz  et  granz  freiz, 
Sin  deit  hom  perdre  et  del  quir  et  del  peil. 
Or  guart  chascuns  que  granz  colps  i  empleit  ; 
Maie  cançun  ja  chantée  n'en  seit  ! 
Paien  unt  tort  et  chrestiens  unt  dreit  ; 
Malvaise  essample  n'en  serat  ja  de  mei.  » 

Turold  a  bien  discerné  et  bien  exploité  ces  trois  motifs, 
mais  il  ne  lui  reste  plus,  semble-t-il,  qu'à  broder  sur 
eux  de  perpétuelles  variations  :  l'action  est  finie.  Du 
moment  que  Charles  s'est  éloigné,  on  sait  d'avance  le 
dénoûment  ;  on  est  déjà  au  dénoûment.  Les  vingt  mille 
n'ont  plus  qu'à  mourir;  il  est  entendu  qu'ils  mourront 
jusqu'au  dernier,  et  bravement,  et  l'on  n'attend  plus 
rien  que  le  récit  d'une  vaste  tuerie.  Si  le  poète  invente 
des  péripéties  propres  à  la  prolonger,  s'il  imagine,  par 
exemple,  que  les  chrétiens,  tour,  à  tour  repoussant  les 
païens  et  repoussés  par  eux,  passent  par  des  alternatives 
d'espoir  et  de  découragement,  toute  invention  de  cet 
ordre,  n'étant  qu'un  artifice,  fera  longueur;  et  s'il  s'ap- 
plique à  décrire  ce  qui  se  passe  dans  les  cœurs  des  per- 
sonnages, à  dire  leur  regret  de  la  vie,  leur  espoir  de  la 
récompense  céleste,  leur  exaltation  progressive  aux 
approches  de  la  mort,  ce  seront  de  beaux  thèmes,  sans 
doute,  mais  rien  que  des  thèmes  lyriques.  Les  vingt 
mille  sont  à  Roncevaux  des  emmurés,  des  «  entombés  ». 
Dès  le  moment  où  des  martyrs  sont  livrés  aux  bêtes  dans 
le  cirque,  le  poète  épique  comme  le  dramaturge  n'a  plus 
qu'à  les  abandonner  :  l'action  est  finie. 

Il  est  vrai  que  l'on  peut  imaginer,  par  une  combinai- 
son facile,   que  la  route   n'est  point  fermée   derrière  les 


LA    COMPOSITION    DU    POK.ME  :    SON     UNITÉ  431 

Français,  que  Roland  est  le  maître  de  rappeler  Charle- 
magne  s'il  lui  plaît,  soit  par  un  messager,  soit  par  la 
voix  de  son  cor.  Mais  de  quoi  pourra  servir  une  telle 
invention?  Si  Roland  use  de  la  faculté  qu'il  a  de  rappeler 
Charles,  les  Sarrasins  n'auront  plus  qu'à  fuir,  et  le 
drame  tournera  à  la  comédie. 

Il  n'v  a  point  de  solution  imaginable,  hormis  celle  que 
la  Chanson  de  Roland  nous  offre,  et  que  seul  un  poète  de 
génie  pouvait  trouver.  Roland,  maître  d'appeler,  refuse 
d'appeler,  mais  pour  des  raisons  qui  semblent  étranges, 
et  qui  le  sont  en  effet,  puisqu'elles  choquent  Olivier,  son 
plus  cher  compagnon,  son  double.  Olivier  est  monté  sur 
une  hauteur,  d'où  il  a  vu  les  troupes  ennemies,  innom- 
brables. Il  revient  et  dit  : 

«  J'ai  vu  les  païens  *  ;  jamais  nul  homme  sur  terre  n'en  vit  plus. 
Ceux  de  devant  sont  cent  mille,  l'écu  au  bras,  le  heaume  lacé, 
velus  des  blancs  hauberts,  la  lance  droite,  et  leurs  épieux  bruns 
reluisent.  Vous  aurez  bataille,  telle  qu'il  n'y  en  eut  jamais.  Sei- 
gneurs Français,  que  Dieu  vous  donne  le  courage  !  Tenez  ferme 
dans  ce  champ,  afin  que  nous  ne  soyons  pas  vaincus.  »  Les  Fran- 
çais disent  :  «  Honni  qui  s'enfuira!  S'il  s'agit  de  mourir,  pas  un 
ne  vous  fera  défaut'.  » 

Olivier  dit  :  «  Les  païens  sont  en  force  et  nos  Français  sont  bien 
peu.  Roland,  mon  compagnon,  sonnez  votre  cor.  Charles  l'enten- 
dra et  fera  revenir  l'armée.  »  Roland  répond  :  «  Ce  serait  agir  en 
fou.  J'en  perdrais  ma  gloire  en  douce  France.  Mais  je  frapperai 
de  Durendal  de  grands  coups;  sa  lame  saignera  jusqu'à  l'or  de  la 
garde.  Les  félons  païens  sont  [jour  leur  malheur  venus  aux 
défilés.  Je  vous  le  jure,  ils  sont  tous  condamnés  à  la  mort.  » 

((  Roland,  mon  compagnon,  sonnez  l'olifant.  Charles  l'entendra, 
il  fera  revenir  l'armée,  il  nous  secourra  avec  toute  sa  baronnie.  » 
Roland  répond  :  «  Ne  plaise  à  Dieu  qu'à  cause  de  moi  mes  parents 

1.  Vers  1039-1097. 


432  LA  CHANSON  DE  ROLAND 

soient  blâmés  et  douce  France  avilie.  Mais  je  frapperai  de  Duren- 
dal,  de  ma  bonne  épée  que  j'ai  ceinte  au  côté  ;  vous  en  verrez  la 
lame  ensanglantée.  C'est  pour  leur  malheur  que  les  félons  païens 
se  sont  assemblés.  Je  vous  le  jure  ;  ils  sont  tous  livrés  à  la  mort.  » 

«  Roland,  mon  compagnon,  sonnez  votre  olifant.  Charles  l'en- 
tendra, qui  passe  les  Ports.  Je  vous  le  jure,  les  Français  revien- 
dront. »  «  Ne  plaise  à  Dieu,  lui  répond  Roland,  qu'il  soit  jamais 
dit  de  nul  homme  vivant  que  j'ai  sonné  du  cor  pour  des  païens  ;  mes 
parents  n'en  auront  pas  le  reproche.  Mais  quand  je  serai  dans  la 
grande  bataille,  je  frapperai  mille  coups  et  sept  cents,  et  vous 
verrez  tout  sanglant  l'acier  de  Durendal.  Les  Français  sont  preux; 
ils  frapperont  bien.  Ceux  d'Espagne  n'échapperont  pas  à  la  mort.  » 

Olivier  dit  :  «  Pourquoi  vous  blâmerait-on  (Diço  ne  sai  jo 
blasme)!  J'ai  vu  les  Sarrasins  d'Espagne.  Les  vaux  et  les  monts 
en  sont  couverts,  et  les  landes  et  toutes  les  plaines.  Grandes  sont 
leurs  armées  et  bien  petite  notre  compagnie.  »  Roland  répond  : 
«  Or  mon  désir  de  me  battre  s'en  accroît  (Mis  talenz  en  engraigne). 
Ne  plaise  au  Seigneur  Dieu,  à  ses  saints,  à  ses  anges,  qu'à  cause 
de  moi  France  perde  sa  valeur  !  Plutôt  mourir  qu'encourir  une 
honte.  C'est  pour  les  beaux  coups  que  nous  frappons  que  l'empe- 
reur nous  aime.  » 

On  les  écoute,  on  s'étonne.  Que  pense  le  poète  de  leur 
débat?  Il  ne  le  dit  pas,  il  semble  les  approuver  tous  les 
deux  : 

Roland  est  preux  et  Olivier  est  sage.  Tous  deux  sont  de  cou- 
rage merveilleux.  Une  fois  à  cheval  et  en  armes,  jamais  pour  évi- 
ter la  mort  ils  n'esquiveront  une  bataille.  Les  deux  comtes  sont 
bons  et  leurs  paroles  hautes. 

Mais  encore,  lequel  a  raison?  Sans  doute  on  admire 
les  paroles  de  Roland  ;  il  ne  veut  pas,  dit-il,  que  par  sa 
faute  son  lignage  soit  honni  et  douce  France  abaissée  ; 
il  aimerait  mieux  la  mort.  Mais  les  mêmes  paroles, 
lequel  des  vingt  mille  vaillants  qui  sont  là,  prêts  à  son  ser- 
vice, ne  les  dirait  pas  aussi  bien,  ailleurs  qu'à  Roncevaux? 


LA    COMPOSITION    DU    POÈME    :    SON   UNITÉ  433 

A  Roncevaux,  est-ce  le  cas  de  les  dire  ?  A  Roncevaux, 
il  ne  s'agit  pas  de  défendre  le  sol  natal  —  nul  ne  le 
menace — ,  mais  seulement  de  tirer  d'une  laide  embûche 
les  meilleurs  hommes  de  Charles,  sa  a  maisniee  gente  », 
«  la  flur  de  France  ».  Tant  que  l'on  a  pu  douter  de  la  tra- 
hison, on  est  resté  au  lieu  choisi  par  le  traître,  pour  lui 
prouver  qu'on  n'avait  pas  peur  ;  on  le  pouvait  alors,  on 
le  devait  ;  mais  maintenant  !  S'il  y  a  honte  à  appeler  à 
l'aide  quand  on  peut  se  battre  seul,  en  quel  temps,  en 
quel  pays,  quel  chef,  surpris  par  un  ennemi  trop  nom- 
breux, a  jamais  hésité  à  demander  du  renfort  ?  «  D'iço 
ne  sai  jo  Mas  me  »,  dit  très  justement  Olivier.  Certes, 
ce  qui  distingue  Roland  d'Olivier,  c'est  que  Roland 
espère  vaincre  ;  mais  s'il  l'espère,  ce  n'est  pas  en  capi- 
taine qui  aurait  apprécié  les  forces  ennemies  ;  il  n'a  même 
pas  daigné  monter  sur  la  hauteur  comme  a  fait  Olivier, 
pour  les  apprécier  ;  et  plus  Olivier  lui  dit  qu'elles  sont 
immenses,  plus  il  s'exalte  :  «  Mis  talenz  en  engraine  », 
dit-il,  en  sorte  que,  si  elles  croissaient  encore,  son  désir 
de  bataille  croîtrait  d'autant.  Il  est  «  preux  »,  dit  le  poète, 
et  Olivier  est  «  sage  ».  Qu'est-ce  donc,  être  preux,  et 
qu'y  a-t-il  en  ce  mot?  Prouesse,  ne  serait- ce  qu'orgueil, 
le  pire  des  vices,  au  sentiment  chrétien  ?  Ne  serait-ce 
(jue  folie,  comme  le  pense  Olivier  ? 

Ainsi,  avec  sa  force  et  sa  hardiesse  coutumières, 
Turold  a  osé  placer  son  héros  dans  les  conditions  les 
plus  défavorables,  au  risque  de  faire  apparaître  sa  déci- 
sion comme  un  caprice  de  son  orgueil  et  de  nous  faire 
admirer  ses  compagnons  à  son  détriment,  si  Roland 
les  sacrifie,  en  une  bataille  de  pure  magnificence,  à 
un  point  d'honneur  suspect.  Mais  par  là,  Turold  a 
J.  Bédier.    —  Les  légendes  épiques,  t.  III.  28 


43 i  LA     CHANSON    DE    ROLAND 

obtenu  que  l'intérêt  ne  sera  point  dans  les  épisodes 
extérieurs,  dans  les  grands  coups  d'épée  ;  l'intérêt  sera 
tout  entier  dans  le  conflit  d'Olivier  et  de  Roland,  dans 
la  curiosité  passionnée  qui  désormais  nous  porte  à 
observer  Roland.  Puisqu'il  espère  la  victoire,  qu'il 
commence  donc  la  bataille  ;  mais  s'il  n'est  pas  un 
aliéné,  l'heure  viendra,  que  nous  attendons,  où  il  se 
dédira.  A  tout  moment,  selon  les  événements,  selon  ce 
que  seront  ses  compagnons,  selon  ce  qu'il  est  lui-même, 
il  peut  se  dédire,  et  par  là,  à  nouveau,  les  personnages 
sont  agissants,  non  plus  agis  ;  c'est  leur  volonté  qui,  à 
nouveau,  règne,  et  l'action,  qui  semblait  «  nouée  », 
condamnée  à  1  immobilité,  la  voilà  relancée  en  avant. 

Le  poète  la  divise  en  trois  actes.  Roland  soutiendra 
trois  batailles,  dont  la  beauté  réside  dans  leur  dissem- 
blance :  à  chacune  correspond,  chez  Roland  et  chez  les 
autres,  un  changement  d'attitude. 

La  première  (vers  1110-1448)  est  toute  gravité  et 
toute  joie.  Au  moment  de  combattre,  l'archevêque  absout 
les  barons  : 

11'27       «   Seigriurs  baruns,  Caries  nus  laissât  ci  : 
Pur  nostre  rei  devum  nus  ben  mûrir  ; 
Grestientet  aidez  a  sustenir. 
Bataille  avrez,  vos  en  estes  tuz  fiz, 
Kar  a  voz  oilz  veez  les  Sarrazins. 
Clamez  vos  culpes,  si  preiez  Deu  merci t  ; 
Asoldrai  vos  pur  voz  anmes  guarir. 
Se  vos  murez,  esterez  seinz  martirs, 
Sièges  avrez  el  greignor  Pareïs.  » 
Franceis  descendent,  a  terre  se  sunt  mis, 
E  Parcevesque  de  Deu  les  beneïst  ; 
Par  pénitence  lur  cumandet  a  ferir. 


Là    COMPOSITION    DU    POÈME    :    SON    UNITÉ  135 

Turpin  leur  a  promis  la  gloire  céleste  s'ils  meurent  ; 
mais  Roland  leur  promet  autre  chose  :  la  victoire,  le 
butin,  un  butin  plus  riche,  dit-il,  que  n'en  gagna  jamais 
roi  de  France  '.  Et  telle  est  en  effet  la  vertu  du  cri  d'armes 
«  Montjoie  !  »,  et  telle  la  fougue  des  dix  combats  où  dix 
pairs  sarrasins  s'abattent  tour  à  tour,  au  milieu  des  bro- 
cards, tués  chacun  par  un  pair  chrétien,  et  telle  est  la 
gaieté  de  la  lutte  sous  le  soleil  clair  -,  que  tous  sont 
soulevés  jusqu'à  l'espoir  de  Roland.  Ils  ne  pensent  plus 
qu'à  la  victoire,  au  riche  butin  promis,  tous,  jusqu'au 
sage  Olivier,  qui  s  écrie  lui-même  : 

1233     «  Ferez  i.  Francs,  kar  tre>  ben  les  veintrum  '. 
1:274     Dist   Olivier  :  «  (iente  est  notre  bataille  !  » 

Les  païens  meurent  <<  par  milliers,  par  troupeaux  »  ; 
mais  bientôt,  pour  les  Français  aussi,  la  bataille  se  fait 
«  merveilluse  et  pesant  »  (v.  1412),  et  voici  que  ces 
vers  sonnent  par  deux  fois  comme  des  glas  : 

1401  Tant  bon  Franceis  i  perdent  lor  juvente  : 

Ne  reverrunt  lor  mères  ne  lor  femes. 
Ne  cels  de  France  ki  as  Porz  les  atendent. 

14'Jo  Franceis  i  perdent  lor  meillors  guarnemenz. 

Ne  reverrunt  ne  pères  ne  paernz. 
Ne  Carlemagne  ki   as  Porz  les  atent. 

1.  11'  «  Seignurs  barons,  suef  pas  alez  tenant. 

Cist  païen  vont  grant  martirie  querant. 

Encoi  avrum  un  eschec  bel  et  gent  : 

Nuls  rois  de  France  août  unkes  si  vaillant. 

2.  O>02        Clercs  fut  li  jnrz  et  bels  fut  li  soleilz. 


i36  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

Ils  ont  défait  pourtant  la  première  armée  sarrasine. 
Une  deuxième  entre  en  ligne  : 

1448         Li  reis  Marsilie  od  sa  grant  ost  loi*  surt. 

Dans  cette  seconde  bataille  (v.  1449-1660),  il  ne  sera 
plus  question  de  vaincre.  Elle  s'ouvre,  comme  la  pre- 
mière par  un  discours  de  Turpin,  mais  combien  différent 
de  l'autre  !  Car  Turpin  n'exhorte  plus  les  barons  à  bien 
mourir,  s'il  le  faut  ;  il  constate  seulement  qu'il  ne  leur 
reste  qu'à  bien  mourir  : 

1518       «  Asez  est  mielz  que  moerium  cumbalant. 
Pramis  nus  est  fin  prendrum  aïtant  : 
Ultre  cest  jurn  ne  sérum  plus  vivant. 
Mais  d'une  chose  vos  sui  jo  ben  guarant  : 
Seint  Pareïs  vos  est  abandunant  ; 
As  lnnocenz  vos  en  serez  séant.  » 

Ils  se  savent  désormais  des  martyrs  ;  mais,  dit  le 
poète,  leur  allégresse  de   se  battre  s'en  accroît  : 

1 5*24       A  icest  mot  si  s'esbaldissent  Franc 
Gel  nen  i  ad  Munjoie  ne  déniant. 

Tandis  que  dans  la  première  bataille  chaque  laisse 
amenait  la  mort  d'un  pair  païen,  dans  la  seconde,  des  com- 
bats, narrés  de  même  en  laisses  symétriques,  s'achèvent 
chacun  parla  mort  d'un  pair  chrétien.  Roland  voit  tom- 
ber tour  à  tour  Engelier  de  Gascogne,  Samson,  Anseïs, 
Gerin  et  Gerier,  Berengier...  Lui  qui  peut  sauver  encore 
le  reste  delà  noble  «  maisniee  »,  est-il  donc  entendu  qu'il 


LA    COMPOSITION    DU    POÈME    I    S<»N     UNITÉ  137 

ne  veut  pas  ?  I  )u  bien  en  serait-il  resté,  lui  seul,  à  espé- 
rer la  victoire  ?  Serait-il  seul  à  ne  pas  comprendre  ? 

Non  :  lui  aussi,  il  sait  désormais,  il  voit.  Cherchez  en 
effet  dans  tout  ce  récit  de  la  seconde  bataille  le  propos 
qu'il  répétait  si  souvent  dans  la  première,  qu'il  était  sûr 
de  vaincre,  vous  ne  l'y  retrouverez  pas.  Il  parle  plusieurs 
fois  dans  la  mêlée,  et  c'est  pour  répéter  les  mêmes  argu- 
ments qu'il  employait  au  début  : 

1460     «   Maie  chacun  n'en  deit  estre  cantee...  » 

1560     «  Pur  itels  colps  nos  ad  Charles  plus  chiers...  » 

159*2     (>  Devers  vos  est  li  orguilz  et  li  torz...  » 

Il  les  répète  tous,  sauf  celui  qui  au  début  les  justifiait  : 
la  promesse  de  la  victoire.  Il  voit  donc,  maintenant,  à 
son  tour,  aussi  clair  qu'Olivier.  Il  n'est  plus  aveuglé  : 
serait-il  insensible  ? 

Marsile  lance  une  troisième  armée  pour  achever  ceux 
des  Fiançais  que  Dieu  a  épargnés.  Une  troisième  bataille 
s'engage  vers  1661-2183),  et  bientôt  il  ne  reste  plus 
debout  que  soixante  chrétiens.  Alors,  quand  nous  pensons 
que  Roland,  obstiné,  s'en  tiendra  à  les  regarder  mourir 
comme  il  a  regardé  les  autres,  quand  c'en  est  fait, 
semble-t-il.  de  l'espoir  qu'il  rappellera  Charlemagne,  on 
le  voit  s'approcher  d'Olivier,  cherchant  à  dire  une  chose 
qu'il  ne  sait  comment  dire  :  «  Nous  avons  bien  droit  de 
plaindre  France,  la  belle...  Pourquoi  Charles  n'est-il  pas 
là...  ?  »  Olivier  le  laisse  parler,  comme  s'il  ne  comprenait 
pas.  «  Comment  faire?  »  reprend  Roland,  et.  se  décidant 


i-'US  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

enfin  :  «  Si  je  sonnais  l'olifant  ?...  »  Et  c'est  alors  que  le 
poète,  recourant  à  ce  procédé  de  symétrie  contrastée  dont 
il  tire  ses  plus  puissants  etfets,  construit,  comme  pendant 
à  la  scène  où  Roland  disait  ses  arguments  pour  ne  pas 
appeler,  une  seconde  scène  où  Olivier,  ironique,  cruel, 
reprend  à  son  compte  contre  Roland  les  arguments  de 
Roland  lui-même  : 

Roland  appelle  Olivier  '  :  «  Beau  sire  cher,  compagnon,  pour 
Dieu,  que  vous  semble  ?  Vous  voyez  tant  de  bons  vassaux  gisants. 
\ous  avons  bien  droit  de  plaindre  France  douce,  la  belle  :  privée 
de  tels  barons,  comme  la  voilà  déserte  !  Ah  !  roi,  ami,  que  n'êfes- 
vous  ici  ?  Olivier,  frère,  comment  faire  ?  Comment  lui  mander  la 
nouvelle  ? —  Je  ne  sais  pas,  »  dit  Olivier.  «  Le  rappeler  ?  On.en 
parlerait  à  notre  honte  ;  j'aime  mieux  la  mort.  » 

Roland  dit  :  «  Je  sonnerai  l'olifant.  Charles  l'entendra,  qui  passe 
les  Ports.  Je  vous  le  jure,  les  Francs  reviendront.  »  Olivier  dit  : 
«  Ce  serait  grande  vergogne  ;  on  en  ferait  reproche  à  tous  vos 
parents,  et  cette  honte  serait  sur  eux  toute  leur  vie.  Quand  je 
vous  disais  de  le  faire,  vous  n'en  fîtes  rien.  Si  vous  le  faites  main- 
tenant, ce  ne  sera  pas  par  mon  conseil.  Sonner  ne  serait  pas 
prouesse.  (Et  comme  s'il  s  attendrissait  malgré  lui  :)  Comme  vos 
deux  bras  sont  sanglants  !  »  Le  comte  répond  ;  «  J'ai  frappé  de 
beaux 'coups.  » 

Roland  dit  :  «  Notre  bataille  est  rude.  Je  sonnerai  ;  Charles 
l'entendra.  »  Olivier  dit  :  «  Ce  ne  serait  pas  d'un  preux.  Quand  je 
vous  disais  de  le  faire,  compagnon,  vous  n'avez  pas  daigné.  Si 
l'empereur  était  venu,  nous  n'aurions  pas  subi  ce  dommage.  (Et, 
montrant  les  morts  ;)  Ce  n'est  pas  sur  ceux  que  voilà  qu'en  doit 
tomber  le  blâme.  Par  cette  mienne  barbe,  si  je  puis  revoir  ma 
gente  sœur  Aude,  vous  ne  coucherez  jamais  entre  ses  bras.  » 

Roland  dit  :  «  Pourquoi  m'avez-vous  pris  en  haine  ?  »  Et  Olivier 
répond  :  «  Compagnon,  c'est  votre  faute,  car  prouesse  n'est  pas 
folie,  et  mieux  vaut  mesure  qu'orgueil.  C'est  par  votre  démesure 
que  les  Français  sont  morts.  Jamais  plus  nous  ne  ferons  le  ser- 

4.   Vers  1692-173:'). 


I.A    COMPOSITION     DU    l'OÈME    '.     SON    UNITÉ  430 

vice  de  Charles.  Si  vous  m'aviez  cru,  mon  seigneur  serait  ici  ; 
nous  aurions  gagné  cette  bataille  :  Marsile  serait  mort  ou  pris. 
Votre  prouesse,  Holand,  c'est  à  la  malheure  que  nous  l'avons  \  ue. 
Charles,  le  Magne  —  jamais  il  n'y  aura  tel  homme  jusqu'au 
jugement  dernier, —  n'aura  plus  notre  aide.  Vous  allez  mourir  et 
France  en  sera  honnie.  Et,  comme  s'il  s'attendrissait  à  nouveau, 
malgré  lui  :  Voici  la  fin  de  notre  loyal  compagnonnage  ;  avant  ce 
soir  nous  nous  séparerons,  et  ce  sera  dur.  » 

Olivier  a  libéré  sa  conscience.  Mais  Roland,  énig- 
matique  jusqu'ici,  saura-t-il  se  justifier  enfin  ?  A  ces 
reproches,  les  plus  durs  qu'il  puisse  entendre,  où  tant  de 
tendresse  se  mêle  à  tant  de  cruauté,  et  qui  lui  viennent 
de  son  plus  cher  compagnon,  que  répondra-t-il  ?  Ya- 
t-il  réfuter  Olivier  ?  ou  bien  confesser  son  erreur,  son 
remords  ?  Que  répondra-t-il  ?  Il  se  tait,  et  ce  silence  est 
la  chose  la  plus  sublime  de  la  Chanson  de  Roland. 
Cependant  Turpin  a  entendu  leur  querelle  :  «  Hélas  !  dit-il, 
elle  n  a  plus  d'objet.  Pourtant,  sire  Roland,  oui,  sonnez 
l'olifant,  afin  que  dû  moins  le  roi  nous  venge  et  que 
nos  corps  ne  soient  pas  mangés  des  loups  et  des  chiens.  » 

Le  comte  Roland  a  mis  l'olifant  à  sa  bouche.  Il  sonne  «  à 
longue  haleine  »,  «  par  grant  dolur  ».  Sa  chair,  que  les 
lances  sarrasines  n'ont  pas  offensée,  éclate  sous  l'effort; 
son  sang  jaillit  de  sa  tempe  rompue.  Il  sonne  «  par  peine 
et  par  ahans  »,  «  il  se  démente  »,  et  cet  instant  où  enfin 
il  apparaît  qu'il  soulïre,  achève  de  le  justifier.  Pour  tous 
ceux  d'ailleurs  qui  aux  siècles  lointains  ont  entendu 
chanter  la  Chanson  de  Roland,  pour  tous  ses  lecteurs 
modernes,  plus  ou  moins  obscurément,  sa  justification  a 
commencé  plus  tôt,  s'il  est  vrai  que  c'est  la  vaillance  et 
la  mort  de  ses    compagnons  qui  le  justifie  progressive- 


440  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

ment,  et  qu'à  mesure  qu'il  en  mourait  davantage,  nous 
avons  souhaité  davantage  que  Roland  n'appelât  point. 
Les  vingt  mille  ont  combattu,  sont  morts  sans  jamais 
dire  s'ils  étaient  du  parti  de  Roland  ou  du  parti  d'Oli- 
vier, et  peut-être  tous  ont-ils  pensé  ainsi  qu'Olivier  et 
tous  se  sont  pourtant  offerts  à  la  mort  comme  s'ils  pen- 
saient ainsi  que  Roland.  Roland  leur  devait  cette  mort, 
puisqu'ils  en  étaient  dignes  ;  il  la  devait  à  leur  seigneur 
Charles,  aux  larmes  mêmes  de  Charles  et  à  ses  pressen- 
timents ;  il  la  devait  à  Ganelon,  dont  le  calcul  était  un 
hommage.  Puisque  Ganelon  avait  escompté  que  les 
vingt  mille  feraient  la  folie  de  rester  jusqu'au  bout, 
ils  devaient  rester  jusqu'au  bout,  et  puisque  Ganelon 
les  avaient  investis  martvrs,  mériter  l'investiture.  Au 
début,  Roland,  étant  Roland,  étant  celui  qui  s'élève 
d'emblée  non  à  la  conception,  mais  à  la  passion  de 
son  devoir,  ne  pouvait  pas  appeler  ;  plus  tard,  a  mesure 
qu'il  élevait  ses  compagnons  aussi  haut  que  lui,  il 
ne  devait  pas  appeler.  On  comprend  d'autre  part  qu'il 
se  montre  à  Roncevaux  le  même  qu'il  s'est  montré 
jusque  là,  le  téméraire,  disait  Ganelon  dès  le  début  du 
poème  (v.  390),  «  qui  chascun  jur  de  morts'abandunet  >x  ; 
que  sa  défaite  à  Roncevaux  n'est  que  la  rançon  de  ses  vic- 
toires passées  ;  que  la  condition  de  ses  exploits  fut  tou- 
jours son  «  orgueil  »  et  sa  «  folie  ».  Son  orgueil,  ce  n'est 
pas  en  lui  seulement  qu'il  le  met,  c'est  en  son  lignage 
et  en  douce  France  ;  et  sa  folie  est  de  croire  que  la 
moindre  diminution,  et  ce  n'estpâs  assez  dire,  le  moindre 
risque  de  diminution  du  moindre  des  Français  est  une 
diminution  pour  la  France  elle-même.  x\insi  peut-on 
comprendre,    expliquer,  justifier  le  héros  que  Turold  a 


LA.    COMPOSITION    DU    POÈME    :     SON    UNITÉ  \\\ 

dépeint  ;  mais,  à  vrai  dire,  on  ne  comprend,  on  n'explique, 
on  ne  justifie  pas  un  héros,  non  plus  qu'un  saint. 

Roland  appelle  quand  il  ne  lui  reste  plus  que  soixante 
hommes,  parce  qu'alors  «  le  devoir  est  fait  ».  Sa  souf- 
france est  d'avoir  perdu  la  hataille,  non  de  l'avoir  livrée. 
Il  est  humilié,  non  repentant  :  «  Je  le  ferais  encor  si 
j'avais  à  le  faire  »,  c'est  sa  seule  pensée  quand  il  dit 
son  adieu  à  ceux  qui  sont  morts  ou  vont  mourir  par  sa 
volonté  : 

1854       «  Seignors  barons,  de  vos  ait  Deus  mercit  ! 
Tûtes  voz  anmes  otreit  il  Pareïs, 
En  seintes  flurs  il  les  facet  gésir! 
Meillors  vassals  de  vus  unkes  ne  vi .  .  . 
Tere  de  France,  mult  estes  dulz  pais  ! .  .  . 
Barons  Franceis,  pur  mei  vos  vei  mûrir  ; 
Jo  ne  vos  pois  tenser  ne  guarantir  : 
Ait  vos  Deus,  ki  unkes  ne  mentit  ! 
Oliver  frère,  vos  ne  deijo  faillir; 
De  doel  murrai,  s'altre  ne  m'i  ocit. 
Sire  cumpainz,  alum  i  referir.  » 

Li  quens  Rollanz  el   champ  est  repairet.  .  . 


11  v  retourne,  pour  voir,  hélas  !  mourir  avant  lui  ses 
derniers  compagnons,  et  avant  lui,  le  plus  cher,  Olivier, 
et  pourtant  cette  heure  suprême,  pleine  d'angoisse,  sera 
pleine  aussi  d'une  joie  renaissante,  grandissante.  Si  l'on 
se  rappelle  maintenant  quelle  était  sa  superbe  d'avant  la 
bataille,  si  l'on  se  souvient  qu'il  repoussait  alors  comme 
une  chose  inconcevable,  comme  une  pensée  de  couard, 


\\'2  LA    CHAINSON    DE    ROLAND 

l'idée  qu'il  pourrait  être  vaincu1,  et  comment  cette  foi  en 
son  invincibilité,  lavant  soutenu  durant  la  première  ba- 
taille, a  décru  peu  à  peu,  s'est  évanouie  au  cours  de  la 
seconde,  pour  ne  laisser  à  sa  place  au  début  de  la  troisième 
que  la  certitude  de  sa  défaite,  on  constate  que  le  poète  a 
fait  descendre  son  héros,  de  marche  en  marche,  toujours 
plus  basr  vers  plus  de  détresse,  jusqu'à  l'instant  où  il  sonne 
l'olifant;  mais  voici  qu'à  partir  de  cet  instant,  la  courbe 
remonte,  tracée  avec  une  délicatesse  et  une  sûreté  de  main 
merveilleuses,  remonte  de  la  détresse  vers  l'espoir,  vers 
la  joie,  vers  la  sérénité.  La  victoire,  que  Roland  avait 
prédite,  à  laquelle  lui  seul  avait  cru  d'abord,  et  dont  la 
promesse  avait  semblé  à  tous  une  parole  de  fou,  la  vic- 
toire, que  lui-même  maintenant  croit  impossible,  il 
l'aura.  Le  fils  de  Marsile  lue  de  sa  main  (v.  1904),  et 
Marsile  qui  fuit,  le  poing-  droit  tranché  (v.  1913),  et  les 
dernières  troupes  sarrasines  qui  faiblissent,  la  lui  pré- 
sagent. Maintenant  Charles  peut  venir  : 

1928       ((  Quant  en  cestcamp  vondrat  Caries  mi  sire, 
De  Sarrazins  verra   tel  discipline, 
Cuntre  un  des  noz  en  truverat  morz  quinze, 
Ne  lesserat  que  nos  ne  beneïsse.  » 

Sur  le  champ  de  Roncevaux,  qui  est  à  lui  (v.  2183),  il 
mourra  «  conqueranment  ».  Les  corps  de  ses  pairs  qu'il 

1.        1106  «  Ne  dites  tel  ultrage  ! 

Mal  seit  del  coer  ki  el  piz  se  cuardet  ! 
Nos  remeindrum  en  estai  en  la  place; 
Par  nos  i  ert  et  li  colps  etli  caples.  .  .  » 


LA    COMPOSITION    DU    POÈME    .'    SOH    UNITÉ  i  i-î 

a  recherchés  dans  la  plaine,  rapportés  dans  ses  bras  et 
bien  rangés  sur  un  même  rang'  pour  la  dernière  bénédic- 
tion, ses  adieux  à  Turpin,  à  Durendal,  les  trois  coups 
qu'il  frappe  de  son  épée  pour  la  briser  sur  le  rocher, 
chacune  de  ces  scènes  de  deuil  est  une  scène  de  gloire. 
Il  choisit  sa  place  pour  mourir,  la  tète  tournée  vers  la 
terre  ennemie,  comme  il  convient  à  un  vainqueur  ;  et, 
comme  il  convient  à  un  martvr,  sa  Passion  est  à  la  fois 
toute  souffrance  et  toute  joie  : 

Roland  sent  que  la  mort  le  prend  '  ;  elle  descend  de  sa  tête  sur 
son  cœur.  Il  va  courant  vers  un  pin,  se  couche  sur  l'herbe  verte, 
face  contre  terre.  Il  met  sous  lui  l'épée  et  l'olifant,  et  tourne  sa 
tête  vers  la  genl  païenne  :  il  l'a  fait,  voulant  que  Charles  dise,  et 
tous  les  siens,  qu'il  est  mort  en  vainqueur,  le  noble  comte.  Il  bat 
maintes  l'ois  sa  coulpe.  Pour  ses  péchés  il  tend  à  Dieu  son  gant. 

Roland  sent  que  son  temps  est  fini.  Il  est  sur  une  hauteur 
escarpée  qui  regarde  l'Espagne.  De  l'une  de  ses  mains  il  bat  sa 
poitrine  :  «  Dieu,  meâ  culpâ,  pour  les  péchés,  pour  les  grands, 
pour  les  menus,  que  j'ai  faits  depuis  ma  naissance  jusqu'à  cejour 
où  la  mort  m'atteint.  »  11  a  tendu  vers  Dieu  son  gant  droit.  Les 
anges  du  ciel  descendent  à  lui. 

Le  comte  Roland  est  couché  sous  un  pin.  Il  a  tourné  son  visage 
vers  rLspagne.  Il  lui  souvient  de  plusieurs  choses,  de  tant  de 
terres  qu'il  a  conquises,  le  vaillant,  de  douce  France,  des  hommes 
de  son  lignage,  de  Charlemagne,  son  seigneur,  qui  l'a  nourri.  Il  en 
pleure  et  soupire,  et  ne  peut  s'en  empêcher;  mais,  ne  voulant  pas 
s'oublier  lui-même,  il  bat  sa  coulpe,  demande  merci  à  Dieu  :  «  Vrai 
Père  qui  n'as  jamais  menti,  qui  as  ressuscité  saint  Lazare  et 
défendu  Daniel  contre  les  lions,  défends  mon  âme  contre  tous 
périls,  à  cause  des  péchés  que  j'ai  faits  en  ma  vie.  »  Il  a  offert  à 
Dieu  son  gant  droit  :  il  est  allé,  mains  jointes,  à  sa  fin.  Dieu  lui  a 
envoyé  son  ange  Chérubin  et  saint  Michel  du  Péril  de  la  mer; 
avec  eux,  saint  Gabriel.  Ils  emportent  l'âme  du  comte  en  Paradis. 

Roland  est  mort.  Dieu  a  son  âme  dans  les  cieux. 

1 .   Vers  2355  suiv  . 


444  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

Il  y  retrouve  tous  ses  compagnons  :  parce  qu'ayant  tous 
peut-être  pensé  ainsi  qu'Olivier,  ils  ont  tous  affronté  la 
mort  comme  s'ils  avaient  pensé  ainsi  que  Roland,  le 
poète  les  place  ensemble,  tous  égaux,  dans  le  plus  haut 
ciel,  «  el  greignur  pareïs  ».  Roland  eût-il  mieux  fait  de 
ne  pas  les  sacrifier  ?  Leur  seigneur  et  douce  France 
auraient-ils  plus  gagné,  s'ils  avaient  vieilli  autant  que  le 
vieux  Nayme?ou  vaut-il  mieux  qu'ait  été  chantée  deux 
la  ((  bone  chançon  »  ?  Tel  est  le  jeu  parti  que  Turold  a 
proposé.  Olivier  l'a  résolu  dans  un  sens,  Roland  dans 
l'autre  :  le  poète  les  approuve  tous  les  deux,  les  enveloppe 
tous  les  deux  de  la  même  tendresse  : 

1093       Rollanz  est  proz  et  Olivier  est  sage. 
Ambedui  unt  merveillus  vasselage. 
Bon  sunl  li  cunte  et  lur  paroles  haltes. 

Entre  le  «  preux  »  et  le  «  sage  >>  il  n'a  pas  choisi, 
trop  humain  pour  choisir. 

Nous  pourrions  poursuivre  cette  analyse  jusqu'à  latin 
du  poème  :  montrer,  par  exemple,  que  les  convenances 
du  sujet,  ne  seraient  pas  respectées  si  Charlemagne  se 
bornait  à  enterrer  les  morts,  à  poursuivre  les  fuyards 
jusqu'à  Saragosse,  à  vaincre  des  vaincus  ;  qu'il  lui  faut 
en  outre,  étant  le  chef  de  la  chrétienté,  vaincre  Baligant, 
le  chef  de  la  païenie,  afin  que  soit  démentie  la  prophétie 
de  Ganelon  (aux  vers  391,  578,  595)  que,  Roland  mort, 
c'en  serait  fait  de  la  force  chrétienne  et  que  la  païenie 
aurait  «  toute  paix  »  ;  afin  qu'il  apparaisse  que  la  journée 
de  Roncevaux  n'est  qu'un  épisode  dans  la  longue  croisade 
d'Espagne,  qui  n'est   à   son  tour  qu'un  épisode  dans  la 


LA     COMPOSITION    DU    POÈME    '.    SON    UNITÉ  '«  »  •"> 

vie  du  croisé  deux  fois  centenaire.  Nous  pourrions 
montrer  que  les  scènes  finales,  Retour  de  Charlemagne 
en  France,  Mort  de  Belle  Aude,  Plaid  de  Ganelon,  sont 
enchaînées  aux  précédentes  indissolublement,  et  qu'elles 
rendent  toutes  le  même  son  rare,  si  rare  que  celui  qui 
n'a  pas  lu  la  Chanson  de  Roland  ne  l'a  jamais  entendu, 
eût-il  lu  d'ailleurs  toutes  les  autres  chansons  de  geste  et 
tous  les  poèmes  héroïques  des  autres  nations. 

Mais  les  remarques  qui  précèdent  suffisent,  croyons- 
nous,  pour  que  nous  osions  dire  :  ce  ne  sont  pas  des  com- 
pilateurs enfilant  en  chapelets  de  petits  chants  lyrico- 
épiques,  le  Conseil  de  Marsile,  Y  Ambassade  de  Blancan- 
drin,  les  Songes  de  V Empereur,  etc.,  ce  ne  sont  pas 
non  plus  des  remanieurs,  remaniant  des  remaniements  de 
remaniements,  qui  ont  produit  ce  poème  d'une  simplicité 
si  complexe,  si  subtile,  si  classique.  Transposez  seule- 
ment les  deux  discours  de  Turpin  aux  combattants,  ou 
faites  seulement  répéter  à  Roland  dans  la  seconde  bataille 
ce  qu'il  disait  dans  la  première,  qu'il  a  foi  en  la  victoire, 
tout  le  mouvement  de  ces  scènes  sera  faussé.  Voyez  les 
remanieurs  :  à  la  fin  de  la  scène  où  Olivier  blâme  et  raille 
Roland  de  son  désir  de  rappeler  Charles  (vers  1736),  tel 
remanieur,  un  éditeur  récent  du  texte  d'Oxford,  a  cru 
devoir  ajouter  une  laisse  où  Olivier  déclare  se  rallier  à  ce 
désir,  et  ce  contre-sens  suffit  à  brouiller  les  lignes  si 
purement,  si  finement  dessinées  par  Turold.  Ou  veut- 
on  un  exemple  encore  du  tort  que  fait  au  texte  de 
Turold  une  intervention  quelconque  d'un  remanieur 
quelconque?  Le  Roland  de  Turold  prie,  comme  un  chré- 
tien doit  faire,  à  l'heure  de  mourir  ;  mais  dans  la  bataille 
il  n'a  point,  comme  Charlemagne,  un  ange  qui  l'assiste  ;  il 


ÏU)  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

n'attend,  il  ne  réclame  de  Dieu  ni  aide  miraculeuse,  ni 
ordre,  ni  conseil  ;  dans  la  bataille,  il  ne  prie  jamais. 
Survient  un  remanieur,  l'Allemand  Conrad  :  il  a  trouvé 
tout  simple  de  prêter  à  un  si  bon  chrétien  de  fréquentes 
oraisons,  et  par  là  il  a  gâché  l'une  des  intentions  les  plus 
secrètes,  les  plus  virilement  chrétiennes  de  Turold.  Nous 
redirons  donc  ici  ce  que  nous  disions  plus  haut  :  Si 
Turold  n'est  que  le  «  dernier  rédacteur  »,  ou  bien  il  n'a  fait 
que  récrire  un  poème  semblable  au  sien,  et  alors  à  quoi 
bon  supposer  ce  plus  ancien  poème,  double  inutile  du 
sien  ?  ou  bien  il  a  renouvelé  un  poème  différent  du  sien, 
mais  si  différent  que  nous  ne  saurions  d'aucune  façon 
nous  le  représenter. 

Je  ne  nie  pas  qu'une  plus  ancienne  Chanson  de  Roland 
ait  pu  exister,  différente  et  plus  fruste.  J'ai  montré  que 
le  poème  de  Turold  est  fait  «  de  main  d'ouvrier  »,  rien  de 
plus  ;  mais  c'est  aussi  le  cas  de  Ylphigénie  de  Racine,  et, 
quand  on  l'a  reconnu,  il  n'en  reste  pas  moins  que  d'autres 
Iphigénie  ont  précédé  celle  de  Racine,  et  que  Racine  les 
a  exploitées  ;  pareillement,  avant  Turold,  un  autre  poète 
moins  doué  a  pu,  j'en  conviens,  essayer  le  sujet. 

A  quoi  donc  a  tendu  notre  analyse  ?  1°  A  montrer 
qu'il  n'y  a  dans  le  poème  de  Turold  nulle  trace  de  «  can- 
tilènes  »  antérieures  et  que  la  théorie  de  la  lente  élabo- 
ration de  la  Chanson  de  Roland  à  partir  du  vmp  siècle,  à 
travers  des  versions  bretonne,  angevine,  ou  autres,  est 
sans  base  ;  2°  à  décourager  les  critiques  qui  se  servent 
du  poème  de  Turold  pour  rebâtir  ses  modèles  hypothé- 
tiques. Racine  a  exploité  les  plus  anciennes  Iphigénie  ; 
mais,  pour  des  critiques  littéraires  ou  pour  des  philologues 
qui,  transportés  dans  une  île  lointaine,  ne  connaîtraient 


LA    COMPOSITION     DU     POÈME    '.    SON     UNITÉ  i47 

que  son  Iphigénie  et  ne  conserveraient  nul  espoir  de 
se  procurer  des  versions  plus  anciennes,  qui  n'auraient 
même  nul  témoignage  de  leur  existence,  ce  serait  tempset 
peine  perdus  que  d'essayer  de  les  reconstruire;  ce  qu  ils 
reconstruiraient  n'aurait  nulle  chance  de  ressembler  à 
1  Iphigénie  de  Kotrou  ou  à  celle  d'Euripide.  Et  quand  ils 
auraient  accumulé  les  combinaisons  conjecturales  et  les 
systèmes,  celui-là  serait  dans  la  vérité  qui  viendrait  leur 
dire  :  «  Chassez  enfin  cette  obsédante  préoccupation  des 
versions  antérieures  :  elle  est  stérile.  Prions  les  dieux 
qu'ils  nous  les  révèlent  ;  en  attendant,  puisque  nous 
avons  du  moins  ce  peu  de  chose,  Y  Iphigénie  de  Racine, 
tachons  de  nous  contenter  de  ce  peu  de  chose.  Elle 
offre  assez  de  cohérence  et  d'harmonie  pour  qu'en  tout 
état  de  cause  il  apparaisse  que  Racine  a  repensé  les 
versions  antérieures;  les  repensant,  il  les  a  recréées. 
Recréer  et  créer  sont  termes  exactement  synonymes. 
N'appelons  pas  Racine  «  le  dernier  rédacteur  »,  le 
«  remanieur  »,  mais,  de  préférence,  «  le  poète.  »  C'est  ce 
que  je  dis  de  la  Chanson  de  Roland  :  ce  qui  en  fait  la 
beauté,  comme  de  Y  Iphigénie  de  Racine,  c'en  est  l'unité, 
et  l'unité  est  clans  le  poète,  en  cette  chose  indivisible, 
que  jamais  on  ne  revoit  deux  fois,  l'âme  d'un  individu. 

Assurément,  entre  le  poème  de  Turold  et  les  plus 
anciennes  fictions  sur  Charlemaime  et  sur  Roland,  bien 
des  choses  sont  interposées  :  d'autres  légendes,  d'autres 
poèmes  peut-être  qui  retraçaient  certains  épisodes  des 
«  set  anz  tuz  pleins  »  passés  par  Charles  en  Espagne, 
une  Prise  de  Nobles  peut-être,  ou  une  Chanson  de  Basant 
et  Basile;  d'autres  romans,  qui  ont  pu  lui  fournir  les  per- 
sonnages d'Ogier  le     Danois,    de  Girard   de  Roussillon, 


*  *  S  LA  CHANSON  DE  ROLAND 

des  douze  pairs  ;  d'autres  légendes  en  tous  cas,  et  d'autres 
poèmes,  qui  lui  offraient  le  type  du  roi-prêtre  Charle- 
magne,  menant  en  croisade  une  armée  de  preux.  Et  plus 
notre  analyse  aura  fait  apparaître  que  le  poème  de  Turold 
relève  d'un  art  déjà  complexe,  plus  elle  aura  rappelé 
qu'un  genre  littéraire  ne  débute  pas  par  son  chef-d'œuvre 
et  que  Turold  eut  des  modèles,  trouva  une  technique 
déjà  constituée  avant  lui.  Mais  la  question  est  de  savoir 
—  nous  y  reviendrons  au  tome  IV  de  cet  ouvrage —  si, 
pour  susciter  ces  modèles  et  constituer  cette  technique, 
trois  siècles,  cinq  siècles  furent  nécessaires,  ou  si  ce  ne 
fut  pas  assez  des  cent  années  de  ce  XIe  siècle,  qui,  dans 
les  divers  domaines  de  l'action  et  de  la  pensée,  fut  l'âge 
créateur  entre  tous.  Dans  l'école  adverse,  a-t-on  rien 
fait  pour  expliquer  la  naissance  des  premières  chansons 
de  geste  et  la  formation  de  cette  technique,  quand  on 
s  est  borné  à  dire  que  des  «  chanteurs  »  enthousiastes 
durent  «  chanter  »  Floovant  dès  le  temps  de  Dagobert, 
et  «  chanter  »  Roland  dès  le  temps  de  Charlemagne? 

Pour  que,  des  éléments  légendaires,  vagues  et 
amorphes,  qui  végétaient  dans  les  églises  de  Roncevaux 
ou  dans  les  églises  de  la  route  de  Roncevaux,  naquît  la 
Chanson  de  Roland,  il  est  inutile  et  vain  de  supposer  qu'il 
y  ait  fallu  des  siècles,  et  que  des  «  chanteurs  »  sans 
nombre  se  soient  succédé.  Une  minute  a  suffi,  la  minute 
sacrée  où  le  poète,  exploitant  peut-être  quelque  fruste  ro- 
man, ébauche  grossière  du  sujet,  a  conçu  l'idée  du  conflit 
de  Roland  et  d'Olivier.  Seulement,  ayant  conçu  cette  idée, 
pour  la  mettre  en  œuvre,  et,  je  ne  crains  pas  le  mot,  pour 
l'exploiter,  il  ne  s'est  pas  contenté  de  «  chanter»  ;  il  lui  a 
fallu  se  mettre  à  sa  table  de  travail,  chercher  des  combi- 


LA  COMPOSITION    DU    POÈME!    &OH    UNITÉ  t49 

naisons,  des  effets,  des  rimes,  calculer,  combiner,  raturer, 
peiner.  Ainsi  font  les  poètes  d'aujourd'hui  ;  ainsi  ont  fait 
les  poètes  de  tous  les  temps.  Ils  se  vantent  quand  ils 
disent  qu'il  chantent  comme  l'homme  respire,  et  qui 
les  en  croit  se  trompe  ;  ils  travaillent  ;  «  c'est  un  métier 
de  faire  un  livre,  comme  de  faire  une  pendule  »  :  il  n'y 
a  pas  d'autre  théorie  vraie  pour  rendre  compte  des 
ouvrages  de  l'esprit.  La  Chanson  de  iïoland  aurait  pu 
ne  pas  être  ;  elle  est  parce  qu'un  homme  fut.  Elle  est 
le  don  gratuit  et  magnifique  que  nous  a  fait  cet  homme, 
non  pas  une  légion  d'hommes. 

Je  suis  donc  tenté  de  prendre  précisément  le  contre- 
pied  de  la  doctrine,  si  souvent  exprimée  au  xixe  siècle, 
en  ces  termes,  par  exemple,  par  Renan  j  : 

On  ne  songe  pas  assez  qu'en  tout  cela  l'homme  est  peu  de 
chose,  et  l'humanité  est  tout.  Le  collecteur  même  n'est  pas  en  une 
telle  œuvre  un  personnage  de  grande  apparence.  Il  s'efface.  Et  les 
auteurs  des  fragments  légendaires,  ils  sont  presque  toujours  in- 
connus. Ah  !  que  cela  est  significatif!  Les  érudits  regrettent  beau- 
coup qu'on  ne  sache  pas  leur  nom  en  toutes  lettres  et  syllabes, 
leur  pays,  leur  condition,  s'ils  étaient  mariés  ou  non,  riches  ou 
pauvres,  etc.  En  vérité,  j'en  serais  fâché,  parce  qu'alors  on  dirait 
très  positivement  Y  Iliade  d'Homère,  le  Roland  de  Turold,  etc.. 
Ce  qui  serait  surtout  très  insupportable  si  ces  poèmes  étaient 
parfaitement  délimités,  et  qu'on  pût  dire  :  «  Turold  composa  telle 
année  un  poème  de  quatre  mille  vers,  y  Alors  on  attribuerait  ces 
poèmes  à  un  homme,  et  cet  homme  y  a  été  pour  si  peu  !  Ce  serait 
une  fausseté  historique.  C'est  l'esprit  de  la  nation,  son  génie,  si 
l'on  veut,  qui  est  le  véritable  auteur.  Le  poète  n'est  que  l'écho 
harmonieux,  je  dirais  presque  le  scribe  qui  écrit  sous  la  dictée 
du  peuple,  qui  lui  raconte  de  toutes  parts  ses  beaux  rêves2. 

1.  Cafûers  de  jeunesse,  p.  12.'i. 

2.  Voici  la  même  page,   transposée  dans  YAvenir  de  la  science 
(p.    194)  :  «  Les  plus  belles  choses  sont  anonymes.  Les  critiques 

J.    Bédier.  — Les  légendes  épiques,  t.  III.  29 


450  LA    CHANSON    DE    ROLAND 

Je  dirai  au  contraire  :  j'aimerais  savoir  le  nom  de  l'au- 
teur de  la  Chanson  de  Roland,  en  toutes  lettres  et  syl- 
labes, son  pays,  sa  condition,  etc.,  comme  j'aimerais 
en  savoir  toujours  plus  long-  de  la  vie  de  Racine,  et  pour 
les  mêmes  raisons  ;  et  c'est  pourquoi  j'estime  qu'il  faut 
applaudir  aux  recherches  de  M.  Tavernier.  Turold  fut 
pour  peu  de  chose  dans  la  Chanson  de  Roland  sans  doute, 
comme  Racine  fut  pour  peu  de  chose  dans  Iphigénie, 
mais  pour  autant.  Certes  son  œuvre,  comme  celle  de 
Racine,  ne  s'explique  que  par  la  collaboration  et  la  com- 
plicité de  son  temps,  et  c'est  pourquoi  je  me  suis  appliqué 
de  tout  mon  effort  à  la  replacer  en  son  temps,  à  évoquer 
à  cet  effet  certaines  circonstances  historiques,  à  rappeler 
les  faits  psychologiques  généraux  qui  suscitèrent,  en  la 
même  période  que  la  Chanson  de  Roland,  les  croisades 
d'Espagne,  puis  les  croisades  de  Terre  Sainte.  Mais 
ne  tombons  pas  dans  les  théories  qui  veulent  partout 
mettre  des  forces  collectives,  inconscientes,  anonymes, 
à  la  place  de  l'individu.  Un  chef-d'œuvre  commence  à 
son  auteur  et  finit  à  lui. 

qui  ne  sont  qu'érudits  le  déplorent  et  emploient  toutes  les  res- 
sources de  leur  art  pour  percer  ce  mystère.  Maladroits  !  Croyez- 
vous  donc  avoir  relevé  telle  épopée  nationale  parce  que  vous  avez 
découvert  le  nom  du  chétif  individu  qui  Fa  rédigée  ?  Que  me  fait 
cet  homme  qui  vient  se  placer  entre  l'humanité  et  moi?  Que  m'im- 
portent les  syllabes  insignifiantes  de  son  nom  ?  Ce  nom  lui-même 
est  un  mensonge.  Ce  n'est  pas  lui,  c'est  la  nation,  c'est  l'humanité 
travaillant  à  un  point  du  temps  et  de  l'espace,  qui  est  le  véritable 
auteur.  L'anonyme  est  ici  bien  plus  expressif  et  bien  plus  vrai. 
Le  seul  nom  qui  doive  désigner  l'auteur  de  ces  œuvres  spontanées, 
c'est  le  nom  de  la  nation  chez  laquelle  elles  sontécloses  ;  et  celui- 
là,  au  lieu  d'être  inscrit  en  titre,  l'est  à  chaque  page.  » 


LA    COMPOSITION    DU    POÈME".    SON    UNITÉ  151 

A  peine  si  nous  savons  le  nom  du  poète  de  la  Chanson 
de  Roland.  Du  moins  nous  savons  qu'il  vécut  à  la  fin 
du  XIe  siècle  et  au  commencement  du  xne,  au  temps  des 
dernières  croisades  d'Espagne  et  de  la  première  croisade 
de  Terre  Sainte.  C  est  l'esprit  de  ce  temps  qui  inspire 
et  soutient  son  œuvre.  En  attribuer  tel  épisode,  tel 
motif,  tel  sentiment  à  tel  temps,  à  tel  autre  temps  tel 
autre  motif,  épisode  ou  sentiment,  ce  ne  sera  jamais  qu'un 
jeu  laborieux  et  arbitraire.  Certes  l'amour  du  danger,  le 
désir  de  la  gloire,  la  tendresse  du  compagnon  pour  son 
compagnon,  le  dévouement  du  vassal  à  son  seigneur  et 
du  seigneur  à  son  vassal,  l'esprit  de  sacrifice,  le  souci  de 
l'honneur  du  lignage,  ce  sont  là  des  sentiments  ou  trop 
généralement  humains,  ou  trop  généralement  français,  ou 
trop  généralement  féodaux  pour  que  tel  d'entre  eux  n'ait 
pu  s'exprimer  en  quelque  poème  dès  une  très  haute 
époque  ;  mais  ce  qui  est  le  propre  de  la  Chanson  de 
Roland,  c'est  qu'ils  y  apparaissent  tous,  et  tous  en  plein 
épanouissement,  et  reliés  entre  eux  par  une  idée  domi- 
nante, par  l'idée  des  croisades,  celle  d'une  mission 
héroïque  de  la  France  :  voilà  ce  qui  n'est  pas  concevable 
avant  la  fin  du  xie  siècle.  La  primitive  Chanson  de 
Roland  ne  peut  dater  que  de  ce  siècle  au  plus  tôt  ;  et 
si  nous  n'en  sommes  pas  à  vingt  ans  près  quand  il  s'agit 
de  dater  une  chanson  de  geste,  encore  importe-t-il  de  ne 
pas  l'antidater  de  trois  siècles. 

A  peine  si  nous  savons  le  nom  de  l'auteur  de  IsiChanson 
de  Roland  :  du  moins  nous  savons  qu'il  fut  un  «  Franc 
de  France  »,  et  nous  retrouvons  en  son  œuvre  ce  qu'il  y 
a  de  plus  spécifiquement  national  en  notre  poésie,  le 
sens  classique  des  proportions,  la  clarté,  la  sobriété,  la 


!•>_  LA  CHANSON    DE    ROLAND 

force  harmonieuse.  Nous  y  reconnaissons  l'esprit  de  notre 
nation,  aussi  bien  que  dans  l'œuvre  de  Corneille.  Ce 
Turold  qui,  voilà  huit  cents  ans,  a  trouvé  pour  notre 
patrie  la  caresse  de  ces  noms,  «  douce  France»,  «  France 
la  sainte  *  »,  nous  témoigne  avec  quelle  simplicité  s'est 
faite  l'unité  française.  Sa  «  douce  France  »  est  précisé- 
ment la  nôtre,  avec  les  Lorrains  comme  aujourd'hui, 
avec  les  Gascons,  avecles  Normands,  avec  les  Provençaux 
comme  aujourd'hui.  Charlemagne  est  pour  lui,  par  rémi- 
niscence érudite,  l'empereur  des  Bavarois,  des  Frisons, 
des  Saxons  ;  mais  il  est  le  roi  de  douce  France  2;  ce  sont 
les  Francs  de  France  qui  sont  les  plus  proches  de  lui  dans 
ses  conseils  [Par  cels  de  France  voelt  il  del  tut  errer*),  et 
les  vingt  mille  de  Roncevaux  sont  tous  des  Francs  de 
France  :  ils  ont  seuls  le  privilège  de  mourir  avec  Roland. 
Donc,  nous  assure-t-on,  le  poème  de  Turold  représente 
«  l'esprit  germanique  dans  une  forme  romane  ».  Une 
telle  formule  1  aurait  surpris.  Vainement  on  lui  aurait 
remontré  que  «  :  1°  l'idée  de  la  guerre  esttoute  germanique 
dans  nos  poèmes  »  ;  que  «  2°  la  royauté,  dans  nos  épopées, 
est  toute  germaine  »  ;  que  3°  la  féodalité  y  est  d  origine 
germaine  »  ;  que  «  4°  le  droit  germanique  a  laissé  sa  trace 
dans  nos  chansons  de  geste  »  ;  et  que  «  5°  l'idée  de  la 
femme  n'y  est  pas  moins  germaine  3  » .  Il  eût  répondu  qu'il 

1.  «  France  l'asolue  »  (v.  2311). 

2.  On  trouvera  la  même  idée  excellemment  développée  dans  le 
livre  de  M.  Tavernier,  Zur  Vorgeschichte  des  altfranzôsischen  Ro- 
landsliedes  :  nous  ne  saurions  trop  louer  la  tendance  de  ses 
travaux. 

3.  Ce  sont  les  rubriques  de  cinq  développements  de  Léon 
-Gautier,  Les  épopées  françaises,  t.  I,  p.  24-31. 


LA    COMPOSITION     DU    POÈME".     SON    CM  I  K  î  •')•'> 

se  pouvait  bien,  mais  qu'il  n'en  était  pas  moins  un  Franc 
de  France. 

Il  y  a  dans  la  correspondance  de  Jacob  Grimm  une 
parole  que  j'ai  la  faiblesse  d'admirer.  Une  théorie  de 
Gôrres  voulait  que  les  Nibelungen  ne  fussent  pas  d'ori- 
gine allemande,  mais  scythique  :  le  bûcher  de  Brùnhild, 
assurait-il,  s'était  d'abord  allumé  sur  le  Caucase,  et 
Jacob  Grimm  ne  pouvait  s'en  consoler.  Il  écrivit  donc  à 
Gôrres  '  :  «  Si  Ton  met  en  question  l'origine  de  notre 
poésie  héroïque,  j'avoue  que  je  n'abandonnerai  pas  volon- 
tiers, de  prime  abord,  le  sol  connu,  les  rives  de  notre  Rhin 
bien  aimé.  S'il  me  fallait  admettre  une  origine  scythique, 
cela  me  ferait  le  même  effet  que  s  il  me  fallait  abandon- 
ner ma  religion  pour  une  autre  religion  plus  ancienne.  » 
Pareillement,  je  ne  conviendrai  pas  sans  de  bonnes 
raisons  que  les  chansons  de  geste  soient  d'origine  germa- 
nique, et.  ne  connaissant  à  l'appui  de  cette  hypothèse 
que  des  raisons  sans  force,  je  ne  rendrai  notre  Chanson 
de  Roland  aux  Germains  que  lorsque  les  Allemands 
auront  d'abord  rendu  aux  Scythes  leurs  Xibelungen. 

1.   Voyez  E.  Tonnelat,  Les  frères  Grimm,  1912,  p.  94-5. 


APPENDICE  I 

GASTON     PARIS     ET    LA    THÉORIE    DES    CHANTS 
LYRICO-ÉPIQUES 

(Extrait  de  son  compte  rendu  du  livre  de  M.  Pio  Rajna,  Le  Origini 
delV  epopea  francese,  au  t.  XIII,  p.  616-9,  de  la  Romania.  — 
Voyez  ci-dessus,  p.  263.) 

«  Ghap.  XVI,  p.  469-485.  Les  Cantilènes.  Jusqu'à  présent 
j'ai  toujours  été  d'accord,  sauf  quelques  légères  nuances, 
avec  M.  Rajna  ;  je  me  sépare  un  peu  de  lui  dans  ce  chapitre. 
Assurément  il  a  raison  de  combattre  les  exagérations  aux- 
quelles a  donné  lieu  la  théorie  des  «cantilènes  »,  mot  qui, 
précisément  parce  qu'il  est  mal  défini  et  qu'il  a  une  apparence 
scientifique,  a  entraîné  ceux  qui  s'en  sont  servi  à  des  théories 
assez  fantastiques  '.  I!  fait  également,  avec  sa  circonspection 
habituelle,  des  concessions  importantes  aux  partisans  des 
chants  lyrico-épiques  ;  mais  à  mon  avis  ces  concessions  ne 
vont  pas  assez  loin,  et  il  refuse  avec  ténacité  à  la  théorie  lyrico- 
épique  ce  qu'elle  a  le  droit  de  réclamer.  D'après  lui,  les  plus 
anciens  chants  épiques,  ceux  qui,  en  s'amplifiant,  sont  deve- 
nus nos  chansons  de  geste,  étaient  déjà  de  vraies  chansons 
de  geste,  et  ne  différaient  de  celles  que  nous  avons  que  parla 
dimension.  Cela  est  vrai  sans  doute  pour  une  partie  de  nos 
poèmes,  ceux  qui  ne  sont  que  des  adaptations  à  un  nouveau 
héros  de  thèmes  fournis  par  l'épopée  antérieure,  et  n'ont 
d'historique  que  des  noms  et  quelques  circonstances.  Mais  je 

1.  «  Je  l'ai,  pour  mon  compte,  assez  rarement  employé:  il  m'a 
toujours  déplu  comme  ayant  l'air  de  dire  quelque  chose  et  ne  disant 
rien  de  clair.  » 


456  APPENDICE    I 

ne  puis  admettre  qu'il  en  soit  de  même  pour  les   poèmes  qui 
s'appuient  sur  des  faits  réels.  Ces  poèmes  sortent  de  chants 
qui  avaient  été    composés    non   seulement  sous  l'impression 
immédiate  des  faits,  mais  par  ceux  et  pour  ceux  qui  y  avaient 
pris  part.  Qui  ne  voit  dès  lors  que  l'élément  narratif  ne  pou- 
vait y    occuper    qu'une    place   restreinte,    puisque  les    faits 
étaient  connus  de  ceux  à  qui  on  s'adressait?  Qui  ne  voit  au 
contraire  que  l'élément    lyrique,    l'orgueil  de  la  victoire,   la 
douleur  de  la  défaite,  les  louanges  des   héros,   le  regret  des 
morts,  l'espoir  de  la  revanche,  ou  d'un  succès  plus   complet 
encore,  devaient  y   être   prédominants?  Or  nos  chansons  de 
geste  n'ont  nullement  ce  caractère  :  ce  sont  des  récits  minu- 
tieux, détaillés,  desquels  l'élément  lyrique  (bien  plus  marqué 
dans  l'épopée  allemande)  est  presque  tout  à  fait  absent.   Ces 
chansons    ne  peuvent  s'appuyer  que  sur    les  chants   lyrico- 
épiques  antérieurs,  dont  elles  ont  développé  l'élément  épique 
et  supprimé  l'élément  lyrique    (en    effet,  les   acteurs   et   les 
témoins  des  faits  étant  morts  depuis  longtemps,  il  n'y  avait 
plus  place  pour  les  sentiments  lyriques  des  premiers  chants)  ; 
mais  ce  sont  deux  classes  distinctes,  et  il  m'est  aussi  impos- 
sible de  concevoir  une  chanson  de  geste  semblable  au  Rollant, 
sauf  la  longueur,  naissant  dans  l'armée  de  Charles  au  lende- 
main du   désastre   de  Roncevaux,  que  de  me  représenter  les 
chants  nés  réellement  à  ce  moment  comme  s'étant  conservés 
tels  quels  pendant  plus  d'une  ou  deux  générations.  M.  Rajna 
veut  que  ces  idées  soient  une  malencontreuse  application  des 
théories  de  Wolf,  et  qu'elles  ne  s'expliquent  que  par  la  fausse 
opinion  que  l'épopée  française  est  une  production  autonome  et 
spontanée,  qui  a  ses  origines  en  elle-même.  C'est  une  erreur: 
ces  idées  sont  le  fruit  d'une  simple  tentativepour  se  représenter 
les  faits  comme  ils  ont  dû  se  produire.  De  ce  que  l'épopée  fran- 
çaise a  des  origines  germaniques,  il  nes'ensuitpasqueleschants 
épiques  ne  soient  pas  nés  chez  nous  dans  les  conditions  où  ils 
sont  nés  partoutailleurs.  Pour  prendre  une  de  ces  comparaisons 
qu'affectionne  M.  Rajna,  de  ce  qu'un  papillon  est  engendré  par 


G.     PARIS    ET    LA    THÉORIE    DES    CHANTS    LYRICO-ÉPIQUES         i.")7 

un  autre  papillon,  il  ne  s'ensuit  pas  qu'il  ne  soit  pas  d'abord 
chenille,  puis  chrysalide.  Pour  M.  Rajna,  les  chansons  de 
geste  sont  nées  adultes  ;  pour  moi,  elles  sont  nées  sous  une 
forme  sensiblement  différente  de  celles  quelles  devaient 
revêtir,  et  il  n'est  contraire  à  aucune  loi  naturelle,  comme  il 
semble  le  dire,  d'admettre  des  «  métamorphoses  »  dans  l'évo- 
lution des  êtres  organisés.  Voilà  ce  que  nous  dit  la  théorie, 
appuyée,  je  le  répète,  sur  les  simples  inductions  du  bon 
sens  '  :  voyons  si  elle  ne  trouve  pas  quelque  fait  pour 
l'appuyer.  Je  n'ai  jamais  allégué  2  le  Ludwigslied  ni  la  Vita 
Wilhelmi,  et  tout  ce  qu'en  dit  M.  Rajna  est  fort  judicieux. 
Mais  je  n'abandonne  pas  de  même  le  chant,  déjà  si  souvent 
invoqué,  de  saint  Faron.  Quoi  qu'en  dise  M.  Rajna,  il  m'est 
impossible  de  ne  pas  reconnaître  aux  vers  cités  par  l'hagio- 
graphe   un  caractère  lyrico-épique  : 

Quam   graviter  provenisset  missis  Saxonum, 
Nisi  fuisset  Faro,  de  gente  Burgundionum  3! 

<f  Ce  chant  était  «  chanté  par  tous  »  et  les  femmes  «  en  for- 
maient des  rondes  en  frappant  dans  leurs  mains  ».  C'est  en 
vain,  à  mon  avis,  que  M.  Rajna  conteste  le  sens  précis  de  ce 
passage.  Il  constate,  il  est  vrai,  que  ce  chant  a  été  composé 
après  la  guerre  finie,  et  qu'il  devait  avoir  de  grands  rapports 
avec  le  poème  résumé  dans  les  Gesta  regum  Franeorum, 
puisqu'il  disait  également  que  le  roi  Clotaire  avait  t'ait  tuer 
tous  les  Saxons  qui  dépassaient  la  hauteur  de  son  épée.  C'est 
là.  en    effet,  un  trait  qui  a  fort  bien  pu   se  trouver  dahs    un 

1 .  «  A  la  théorie  des  chants  lyrico-épiques  on  ne  peut  en  opposer 
qu'une  autre,  celle  de  la  tradition  orale  ;  c'est  celle  qu'a  soutenue 
P.  Meyer  :  mais  on  a  déjà  vu  que  je  la  regarde  comme  insoutenable.  » 

2.  Au  reste,  je  n'ai  guère  traité  ce  sujet  ex  professo  ;  je  l'ai  plutôt 
rvité  dans  mon  Charlemagne,  sauf  dans  Vlntrodurlioii.  où  j'ai  donné 
de  l'épopée  cette  définition  que  je  maintiens  :  <«  une  narration  poétique 
fondée  sur  une  poésie  héroïque  antérieure.  » 

3.  «  Notez  ces  présents,  ces  indications  rapides  qu&ndo  veninnt, 
tniiiseunt,  ne  interfiriantur .  On  rappelle  ainsi  des  faits  connus,  on  ne 
raconte  pas  des  faits  inconnus  à  l'auditoire.  » 


158  APPENDICE    1 

chant  à  moitié  lyrique,  et  que  l'auteur  du  poème  épique 
postérieur  a  dû  naturellement  recueillir  ;  mais  il  ne  saurait 
prouver  que  la  guerre  de  Saxe  y  fût  racontée  comme  dans 
ce  poème.  Les  «  romances  »  que  cite  M.  Rajna  lui-même 
peuvent  parfaitement  nous  donner  une  idée  de  ce  qu'étaient 
ces  chants  lyrico-épiques  ;  elles  étaient  certainement  à  l'ori- 
gine destinées  à  accompagner  des  danses  en  rond,  danses  qui, 
très  souvent  au  moyen  âge  (comme  en  Russie  aujourd'hui), 
étaient  uniquement  composées  de  femmes;  les  romances  que 
nous  avons  aujourd'hui  appartiennent  à  une  époque  posté- 
rieure à  celle  de  la  production  des  chants  d'où  est  sortie 
l'épopée  historique,  aussi  ont-elles  un  autre  contenu,  et  même 
un  ton  certainement  moins  lyrique  ;  mais  elles  doivent  avoir 
quelque  ressemblance  avec  les  germes  d'où  se  sont  dévelop- 
pées les  chansons  de  geste,  qui,  sauf  la  particularité  des 
strophes  régulières  et  des  refrains,  ont  la  même  forme  qu'elles. 
Je  crois  aussi  que  la  comparaison  des  chants  lyrico-épiques 
français  avec  les  romances  fronterizos  \  les  ballades  du  border, 
les  chants  serbes,  est  justifiée,  et  que  ce  n'est  pas  lui  enlever  sa 
raison  d'être  que  de  dire  que  ces  chants  n'ont  pas  abouti  à 
des  poèmes  épiques,  tandis  que  là  où  on  a  des  poèmes  épiques 
on  n'a  pas  ces  chants;  c'est  bien  naturel  :  l'épopée,  quand  elle 
se  développe,  remplace  ce  qui  Pavait  préparée  ;  on  ne  peut 
pas  avoir  le  même  individu  à  la  fois  à  l'état  de  chrysalide  et 
à  l'état  de  papillon.  Je  pense  donc  que  l'épopée  française  des 
xie-xive  siècles,  si  nous  l'examinons  dans  son  ensemble,  com- 
prend des  poèmes  de  deux  genres  principaux  :  les  uns  sont 
des  imitations  de  poèmes  antérieurs,  dont  les  plus  anciens 
sont  germaniques  ;  les  autres  sont  le  développement,  de  plus 
en  plus  narratif,  de  moins  en  moins  conforme  à  l'histoire 
réelle,  de  plus  en  plus  accommodé  à  la  convention  épique  et 
à  l'analogie  des  poèmes  antérieurs,  de  chants  originairement 

I .  «  Il  ne  s'agit  que  de  cette  classe  spéciale  de  romances,  qui  ne  com- 
prend nullement,  comme  le  dit  M.  Rajna,  des  démembrements  d'an- 
ciennes chansons  de  geste.  » 


G.    PARIS    ET    LA    THÉORIE    DES    CHANTS    LYRICO-É  PIQUES        ll>9 

courts,  nés  de  l'impression  immédiate  des' faits,  d'un  ton  beau- 
coup plus  lyrique,  et,  pour  les  faits  qu'ils  contiennent, 
presque  absolument  historiques  ;  ces  poèmes  n'en  ont  pas 
moins  d'ailleurs  un  caractère  germanique,  et  par  l'usage 
même  auquel  ils  doivent  l'existence,  et  par  l'esprit  qui  les 
anime,  et  parle  milieu  où  ils  se  sont  fermés  et  développés. 
Il  me  semble  que  tout  le  monde  peut  se  mettre  d'accord  sur 
ces  bases.    » 


APPENDICE    II 

DE    L'AUTORITÉ  DU  MANUSCRIT   D'OXFORD 

POUR   L'ÉTABLISSEMENÏ  DU   TEXTE 

DE  LA    CHANSON  DE  ROLAND 

Voyez  ci-dessus,  p.  387. 

Les  éditions  critiques  de  la  Chanson  de  Roland  que  nous 
devons  à  Léon  Gautier  et  à  M.  Stengel  sont  fondées  l'une  et 
l'autre  sur  l'idée  que  les  diverses  rédactions,  françaises  et 
étrangères,  du  poème  se  distribuent  en  trois,  quatre  ou  cinq 
familles  indépendantes  entre  elles  :  par  exemple  0  'Oxford 
et  V  ;  Venise.  Saint-Marc,  4)  formant  une  même  famille, 
les  versions  rimées  données  par  les  manuscrits  P,  L,  7\  — 
C,  V  ~,  en  forment  une  seconde,  n  (la  Karlamagnussaga)  en 
représente  une  troisième,  dR  le  Ruolandes  liet  en  repré- 
sente une  quatrième,  etc.  Si  cette  opinion  est  juste,  toute 
leçon  fournie  par  deux  au  moins  de  ces  familles  devait  se 
trouver  dans  l'original.  Par  suite.  Léon  Gautier  et  M.  Sten- 
gel ont  été  tenus  d'abandonner  0  en  un  grand  nombre  de 
passages,  et  d'introduire  dans  leur  texte  critique  toute  leçon 
de  U4  appuyée  parC.  toute  leçon  de  C appuyée  par  n,  toute 
leçon  de  C  appuyée  par  dR,  etc.  '.  Il  est  facile  de  se  rendre 
compte  des  changements  que  ces  éditeurs  ont  ainsi  fait  subir 
au  texte  d'Oxford,  car  ils  ont  imprimé  en  italiques  les  pas- 
sages modifiés. 

La  première  en  date  des  éditions  critiques  de  la  Chanson 
de  Roland,  celle  de  Theodor  Mùller,  reposait  sur  un  autre 
fondement  :  sur  1  idée  que  tous  les  textes,  français  et  étran- 
gers,   autres  que    0,    procèdent    d'un   même    remanieur    ou 

1.  M.  Stengel  s'est  conformé  à  cette  obligation  avec  plus  de  consé- 
quence que  son  devancier. 


462  APPENDICE    II 

reviseur,  [3.  Si  cette  opinion  est  juste,  0  a  autant  d'autorité 
à  lui  seul  que  tous  les  autres  textes  réunis.  Par  suite,  Theo- 
dor  Mùller  n'était  tenu  d'abandonner  une  leçon  d'O  que 
lorsqu'elle  lui  semblait  insoutenable  pour  des  raisons  internes 
(aus  inneren  Grùnden)  et  de  la  sorte  il  lui  a  été  possible 
de  donner  une  édition  très  respectueuse  à  l'égard  du  texte 
d'Oxford,  très  conservatrice. 

Il  était  dans  le  vrai,  croyons-nous,  et  nous  voudrions  for- 
tifier son  opinion  de  quelques  arguments.  Pour  la  fonder,  il 
est  nécessaire  et  suffisant  de  trouver  un  passage  où  tous  les 
textes  autres  qu'O  donnent  une  même  leçon  pareillement 
fautive,  en  sorte  qu'on  soit  obligé  d'attribuer  cette  leçon 
fautive  un  à  seul  auteur  responsable,  le  remanieur  p.  Nous 
nous  croyons  en  mesure  de  mettre  en  lumière  non  pas  une 
faute  de  cet  ordre,  ce  qui  suffirait,  mais  plusieurs. 


Soit  d'abord  la  scène  du  Défi  de  Ganelon.  Voici  comment 
elle  se  déroule  en  0.  Gharlemagne  ayant  demandé  à  ses 
barons  de  lui  désigner  qui  partirait  en  ambassade  vers  Mar- 
sile  (v.  244),  Naime,  Roland,  Olivier,  Turpin,  se  sont  tour  à 
tour  offerts.  Charlemagne  les  a  rebutés.  Il  ne  veut,  dit-il, 
envoyer  ni  eux,  ni  aucun  des  douze  pairs  (v.  262).  Il  demande 
qu'on  élise  «  un  barun  de  sa  marche  »  : 

XX        «  Francs  chevalers  »,  dist  li  emperere  Caries, 

«  Car  m'eslisez  un  barun  de  ma  marche,  275 

Qu'a  Marsiliun  me  portast  mun  message.  » 

Ço  dist  Rollanz  :  «  Ço  ert  Guenes,  mis  parastre.  » 

Dient  Franceis  :  «  Car  il  le  poet  ben  faire  ; 

Se  lui  lessez,  n'i  trametrez  plus  saive.  » 

Et  li  quens  Guenes  en  fut  mult  anguisables  ;  280 

De  sun  col  getet  ses  grandes  pels  de  martre 

Et  est  reniés  en  sun  blialt  de  pâlie  : 

Vairs  out  [les  oilz]  et  mult  fier  lu  visage, 

Gent  out  le  cors  et  les  costez  out  larges, 


de    l'autorité   UL    MANUSCRIT   D OXFORD  463 

Tant  par   fut  bels  luit  si  per  l'en  esguardent.  285 

Dist  a  Rollant  :  a  Tut  fol,  pur  quei  f  esrages  ? 

Çoset  hom  bon  que  jo  sui  tis  parastres. 

Si  as  juget  qu'a  Marsiliun  en  alge. 

Se  Deus  ço  dunet  que  jo  de  la  repaire, 

Jo  t'en  muvraTi    un  si    très    grant  contra  ire  290 

Ki  durerai  a  trestut  tun  edage.  » 

Respunt  Rollanz  :  k  Orgoill  oi  et  folage. 

Ço  set  hom  ben  n'ai  cure   de  manace  : 

Mai  s    saives  hom,  il  deit  faire  message  : 

Si  li  reis  voelt,  prez  sui  por  vus  le  face.  »     Aoi.  295 

XXI       Guenes  respunt  :  o  Pur  mei  n'iras  tu  mie. 
Tu   n'ies   mes  hom  ne  jo  ne  sui  tis  sire. 
Caries   comandet  que  face  sun  servise  : 
En  Sarraguce  en  irai  a  Marsilie  ;  300 

Einz  i  f  ejrai  un  poi  de    Le  gerie 
Que  jo  n'esclair  ceste  meie  grant  ire.  » 
Quant  lot   Rollanz,  si  cumençat  a  rire.  Aoi. 

XXII     Quant  ço  veit  Guenes  qu'ore  s'en  rit  Rollanz. 
Dune  ad  tel  doel  pur  poi  d'ire  ne  fent  ; 
A  ben  petit  que  il  ne  pert  le  sens,  305 

E  dit  al  cunte  :  «  Jo  ne  vus  aim  nient. 
Sur  mei  avez  turnet  fais  jugement. 
Dreiz  emperere,  vez  me  ci  en  présent  : 
Ademplir  voeill  vostre   comandement.  Aoi. 

XXIII  «  En  Sarraguce  sai  ben  qu'aler  m'estoet  ;  310 

Hom  ki  la  vait  repairer  ne  s'en  poet. 
Ensurquetut  si  ai  jo  vostre  soer, 
Sin  ai  un  filz,  ja  plus  bels  nen   estoel, 
Ço  est  Baldewin,   se  vit  ',  ki  ert  prozdoem. 
A  lui  lais  jomes  honurs  et  mes  fieus. 
Guardez  le  ben,  ja  nel  verrai  des   oilz.   » 
Caries  respunt  :  «  Tro  p    avez  tendre  coer; 
Puis  quel  cornant,  aler  vus  en   estoet.  Aoi. 

1 .  Manuscrit  :  ço  dit. 


it)i  APPENDICE     11 

XXIV  Co  dist  li  reis  :  ((  Guenes,  venez  avant,  320 
Si  recevez  le  bastun  et  lu  guant. 

Oït  l'avez,  sur  vos  le  jugent  Franc. 

—  Sire  »,  dit  Guenes,  «  ço  ad  tut  fait  Rollanz. 
Ne  l'amerai  a  trestut  raun  vivant, 

Ne  Oliver,  por  ço  qu'(il)  est  si  cumpainz, 

Li  duze  per,  por  [ço]  qu'il  l'aiment  tant  ;  325 

Desfi  les  en,  sire,  vostre  veiant.  » 

Co  dist  li  reis  :  »  Trop  avez  mal  talant  ; 

Or  irez  vos  certes,  quant  jol  cumant. 

—  Jo  i  puis  aler,  mais  n'i  avrai  guarant, 

Nul  [n'Jout  Basilies,  ne  sis  frères  Basant.  »  Aoi.    330 

XXV  Li  empereres  li  tent  sun  guant,  le  destre, 

Mais  li  quens  Guenes  iloec  ne  volsist  estre. 
Quant  le  dut  prendre,  si  li  caït  a  tere. 
Dient  Franceis  :  «  Deus,  que  purrat  ço  estre  ? 
De  cest  message  nos  avendrat  grant  perte.  335 

-  Seignurs,  »  dist  Guenes,  «  vos  en  orrez  noveles.  »  Aoi. 

Si  le  lecteur  s'applique  à  découvrir  clans  ce  texte  quelque 
invraisemblance  ou  bizarrerie  dont  il  puisse  faire  reproche  au 
poète,  il  ne  pourra  guère  trouver  que  ceci.  Ganelon  se  fâche, 
semble-t-il,  bien  vite  :  il  s'irrite  du  ;<  commandement  »  de 
Charles  dès  le  vers  298  (cf.  le  v.  309),  avant  que  Charles  lui 
ait  rien  commandé,  puisque  Charles  ne  prendra  la  parole 
qu'au  vers  317.  Ganelon,  si  on  nous  permet  une  expression 
familière,  crie  avant  qu'on  l'écorche.  A  cette  critique,  il  est 
vrai,  Ganelon  pourrait  répondre  que  Charles  s'en  est  remis 
au  vers  275  à  ses  chevaliers  du  soin  d'  «  eslire  un  barun  de 
sa  marche  »,  que  les  chevaliers  l'ont  élu,  lui  Ganelon,  d'une 
voix  unanime,  aux  vers  '278-9,  et  que,  par  suite,  il  a  tout 
droit  de  se  fâcher  sur  l'heure,  dès  le  vers  280,  sachant  bien 
que  Charles  ne  fera  que  ratifier  le  «  jugement  »  de  ses  cheva- 
liers. Quoi  qu'il  en  soit,  et  que  la  difficulté  soit  réelle  ou  seu- 
lement apparente,  on  ne  peut  la  relever  que  dans  le  manu- 
scrit 0.  Dans  tous  les  autres  textes  —  savoir  V\  CV1,  n,dR. 


DE    L'AUTORITÉ    IH"    MANUSCRIT    D'OXFORD  L65 

—  les  mêmes  personnages  tiennent  les  mêmes  propos,  mais 
ces  propos  se  présentent  dans  un  ordre  différent.  Nous  appel- 
lerons fi  cette  autre  version.  La  voici,  d'après  l'édition  Léon 
Gautier  '  : 

XX     «  Franc  chevalier  »,  dit  L'emperere  Charles,      274-279 
«  Kar  m'eslisez  un  barun  de  ma  marche, 
«  Qu'à  1'  rei  Marsilie  me  portet  mun  message, 
«  Se  mestier  est  e  bien  poisset  cumbattre.  » 
Ço  dist  Rollanz  :  «  Ciert  Guene.s,  mis  parastre. 
«  Se  lui  laissiez,  n'i  trametrez  plus  saive.  » 
Dient  Franceis  :  «  Kar  il  le  poet  bien  faire  ; 

Se  li  Reis  voeU,  Lien  est  dreiz  qu'il  i  algel.  »       Aoi . 

XXI  Ço  dist  li  Reis  :   «  Guenes,  venez  avant  ;  319-330 
«   Si  recevez  la  bastun  e  le  guant. 

«  Oït  l'avez,  sur  vus  le  jugent  Franc. 

«  —  Sire,  »  dist  Guenes,  «  ço  ad  tut  fait  Rollanz  : 

«  Ne  l'amerai  à  trestut  mun  vivant, 

«   Ne  Olivier  pur  ço  qu'est  sis  cumpainz, 

«  Les  duze  Pers,  pur  ço  qu'il  l'aiment  tant  ; 

«  Desfi  les  en,  Sire,  vostre  veiant.  » 

Ço  dist  li  Reis  :  «  Trop  avez  mal  talant. 

«   Or  irez  vus,  certes,  quand  jo  l'cumant. 

«  —  J'i  puis  alef  ;  mais  n'i  avrai  guarant  ; 

:c  Ne  Tout  Rasilies  ne  sis  frère  Rasanz.  »  Aoi. 

XXII  «  En  Saraguce  sai  bien  qu'aler  m'estoet  ;  310-318 
«   Ilum  ki  là  vait  repairier  ne  s'en  poet. 

«  Ensurquetut  si  ai  jo  vostre  soer. 
«  Si'n  ai  un  filz,  ja  plus  bel  n'en  estoet  : 
«  C'est   Baldevvins,  se  vil,  ki  ert  prozdoem. 
«  A  lui  lais-jo  mes  honurs  e  mes  fieuz. 
«  Guardez  le  bien,  ja  ne  l'verrai  des  oilz.   » 
/  Caries  respunt  :  a  Trop  avez  tendre  coer. 

«  Pois  que  l'cumant,  aler  vus  en  estoet.  »  Aoi. 

I.  Il  va  sans  dire  que  nous  pourrions  aussi  bien  transcrire,  au  lieu  du 
texte  de  Gautier,  le  texte  de  M.  Stengel,  ou  celui  de  V'4,  ou  celui  de  G, 
etc.  L'ordre  des  incidents  et  des  répliques  est  ici  tout  ce  qui  nous 
intéresse,  et  il  est  le  même  dans  tous  les  textes  autres  que  0. 

J.  Bbdibr. —  Les  légendes  épiques,  t.  III.  30 


166 


APPENDICE    11 


XXIII     E  li  quens  Guenes  en  fut  mult  anguisables  :     280-309 
De  sun  col  getet  ses  grandes  pels  de  martre 
E  est  remés  en  sun  bialt  de  pâlie. 
Vairs  out  les  oilz  e  mult  fier  le  visage, 
Gent  out  le  cors  e  les  costez  out  larges  ; 
Tant  par  fut  bels,  tuit  si  per  l'en  esguardent. 
Dist  à  Rollant  :  «  Tut  fols,  pur  quei  t'esrages  ? 
«  Ço  set  hum  bien  que  jo  sui  tis  parastre  ; 
«  Si  as  jugiet  qu'à  Marsilium  alge. 
<(  Se  Deusço  dunget  que  de  là  jo  repaire, 
«  Jo  t'en  muvrai  si  grand  doel  e  cunlraire 
«   Ki  durerat  à  trestut  tun  edage.  » 
Respunt  Rollant  :  «  Orgoill  oi  e  folage. 
«  Ço  set  hum  bien,  n'ai  cure  de  manace  ; 
«  Mais  saives  hum  il  deit  faire  message  : 
«  Se  li  Reis  voelt,  prez  sui  pur  vus  le  face.  »  Aoi. 


XXIV     Guenes  respunt  :  «  Pur  mei  n'iras  tu  mie, 
((  Tu  n'ies  mis  hum  ne  jo  ne  sui  tis  sire. 
«  Caries  cumandet  que  face  sun  servise  : 
«  En  Sarraguce  en  irai  à  Marsilie  ; 
«  Einz  i  ferai  un  poi  de  legerie 
«  Quejo'n  esclair  ceste  meie  grant  ire.  » 
Quant  l'ot  Rollanz,  si  cumençat  à  rire. 


Aoi. 


XXV     Quant  ço  veit  Guenes  qu'ore  s'en  rit  Rollanz, 
Dune  ad  tel  doel,  pur  poi  d'ire  ne  fent, 
A  bien  petit  que  il  ne  pert  le  sens, 
E  dit  à  l'Cunte  :  «  Jo  ne  vus  aim  nient; 
«  Sur  mei  avez  turnet  fais  jugement. 
«   Dreiz  Emperere,  ci  m'veez  en  présent, 
«  Ademplir  voeill  vostre  cumandement  l. 


Aoi. 


1 .  Ici  L.  Gautier  introduit  une  laisse  XXVI  (quatorze  vers),  qui  ne  se 
trouve  pas  dans  le  manuscrit  0  ;  Charles  y  précise  ses  instructions  ; 
nous  ne  transcrivons  pas  ces  vers,  parce  qu'ils  n'importent  pas  à  notre 
discussion. 


DE    D'AUTORITÉ    DU    MANUSCRIT    D'OXFORD  467 

XXVII     Li  Emperere  li  lent  sun  guanl,  le  destre  ;  331-336 

Mais  li  quens  Guenes  iloec  ne  volsist  estre  ; 
Quant  le  dut  prendre,  si  li  caït  à  tere. 
Dient  Franceis  :  «  Deus  !   que  purrat  ço  estre? 
«  De  cest  message  nusaviendrat  grant  perte. 
«  - —  Seignurs  »,  dist  Guenes,  «  vus  en  orrez  nuveles.  »  Api. 

Le  sage  et  prudent  Theodor  Millier  a  le  premier  préféré 
cette  version  (3,  bien  qu'il  n'y  fût  pas  obligé,  comme  L.  Gautier 
et  comme  M.  Stengél,  par  son  système  général  de  classement. 
M.  L.  Glédat,  en  son  édition  de  la  Chanson  de  Roland,  a, 
lui  aussi,  préféré  la  version  6.  Elle  a  en  effet  l'avantage  qu'on 
n  \  rencontre  pas  la  difficulté  remarquée  tout  à  l'heure  en  0  : 
ici,  Ganelon  attend  pour  parler  que  Charles  en  personne 
Tait  désigné.  Mais  la  question  est  de  savoir  si,  pour  avoir 
écarté  cette  difficulté,  la  version  |i  n'en  fait  pas  surgir  de 
bien  plus  graves.  Elle  n'est,  croyons-nous,  qu'un  remaniement 
maladroit  de  îa  version  0,  provoqué  précisément  par  le  fait 
qu'un  remanieur  a  été  choqué,  bien  à  tort,  par  l'intervention, 
prématurée  à  son  gré,  de  Ganelon  *.  Voici  nos  raisons. 

1°  En  0,  à  l'instant  où  Ganelon  est  désigné  par  Roland  et 
par  les  chevaliers,  il  rejette  ses  grandes  fourrures  de  martre 
et  se  retourne,  irrité,  contre  Roland.  Ce  geste  est  alors  plein 
de  sens,  par  sa  soudaineté,  et  n'a  de  sens  que  par  sa  sou- 
daineté :  il  marque  de  quelle  colère  brusque  Ganelon  est 
saisi  ;  surpris,  c«  tuit  si  pair  l'en  esguardent  ».  Il  fait  le 
même  geste  en  5,  mais  bien  plus  tard,  après  avoir  discuté 
son  cas,  après  s'être  attendri  sur  son  fils  Raldewin,  etc.  Alors 
on  ne  comprend  plus  pourquoi  il  rejette  ses  grandes  four- 
rures  de    martre,   ni   pourquoi   ses  pairs,  qui    n'ont    pas   dû 

1.  Si  je  réussis  à  montrer  que  la  version  [i  représente  un  rema- 
niement de  l'autre,  j'aurai  montré  par  là-même  que  tous  les  textes  qui 
donnent  la  version  Jî  procèdent  d'un  remanieur  unique  :  car  il  serait 
inconcevable  que  deux  remanieurs  indépendants  l'un  de  l'autre  se 
fussent  rencontrés  pour  ranger  ces  vers  précisément  dans  le  même 
ordre  274*279,  319-330,  310-318,  280-309,  331-336. 


168 


APPENDICE    11 


cesser  de  1'  «  esguarder  »  depuis  si  longtemps  qu'il  parle, 
«  l'en  esguardent  »  davantage,  ni  pourquoi  le  poète  a  attendu 
si  longtemps  avant  de  faire  son  portrait. 

2°  En  0,    Roland   ayant  désigné  Ganelon  en    ces  termes  : 

«  C'ert  Guenes,  mis  parastres  », 

la  première  parole  de  Ganelon  est  pour  riposter  ainsi  : 

«  Tut  fel,  pur  quei  t'esrages? 
Ço  set  hom  ben  que  jo  sui  tis  parastres.  » 

En  p,  Ganelon  dit  la  même  phrase  ;  mais,  comme  trente 
vers  la  séparent  ici  de  la  phrase  dite  par  Roland,  elle  perd  sa 
valeur  de  riposte. 

3°  En  0,  comme  c'est  Roland  seul  que  Ganelon  hait  réel- 
lement, c'est  à  lui  seul  qu'il  parle  d'abord  en  sa  colère,  c'est 
lui  seul  qu'il  menace;  plus  lard  seulement,  il  étendra  ses 
menaces  à  Olivier,  «  parce  qu'il  est  le  compagnon  de  Roland  », 
aux  douze  pairs,  «  parce  qu'ils  l'aiment  tant  ».  En  [4,  cette  juste 
et  belle  progression  est  détruite.  Dès  la  première  phrase  qu'il 
prononce,  Ganelon  défie  tout  de  go  Roland,  Olivier  et  les 
douze  pairs  :  ce  qu'il  dira  par  la  suite  contre  le  seul  Roland 
en  sera  affaibli. 

4°  On  lit  dans  le  manuscrit  0  : 

«  Se  lui  lessez,  n'i  trametrez  plus  saive.  »  279 

Et  li  quens  Guenes  en  fut  mult  anguisables. 

Entre  ces  deux  vers,  vingt  et  un  autres,  sur  d'autres  asso- 
nances, se  lisent  en  [3.  Selon  l'hypothèse  que  nous  combat- 
tons, ils  auraient  été  mis  là  par  le  poète  primitif,  rejetés  plus 
loin  par  un  remanieur.  En  cette  hypothèse,  n'est-il  pas  sur- 
prenant que  le  poète  primitif  ait  repris,  à  vingt  et  un  vers  de 
distance,  précisément  la  même  assonance  en  -a,...e,  comme 
s'il  avait  prévu  qu'un  jour  un  remanieur  déplacerait  lesdits 
vingt  et  un  vers?  (L'assonance  en  -a...e  ne  reparaît  qu'en 
22  laisses  de  ce  poème,  qui  en  compte  291). 

5°  Le  seul  reproche  que  l'on  puisse  être  tenté  d'adresser  à 


DE    l'aITORITK    Dl     MANUSCRIT    d'oXFORD  U>!> 

0,  c'est,  comme  on  a  vu,  que  le  Ganelon  de  cette  version 
semble  parler  trop  tôt,  et  qu'il  parle  à  Roland,  avant  que 
Charles  Tait  désigné.  Mais  il  va  dans  la  Chanson  de  Roland 
une  autre  scène,  calculée  pour  faire  à  la  scène  que  nous 
étudions  un  pendant  exact,  celle  où  Charles,  venu  à  Ronce- 
vaux,  demande  à  ses  barons  de  désigner  qui  restera  à  Tarrière- 
garde  (vers  740  et  suiv.)  : 

«  Seignurs  barons  »,  dist  l'emperere  Caries,  740 

«  Veez  les  Porz  el  les  destreiz  passages  : 

«  Kar  méjugez  ki  ert  en  rereguarde.  » 

Guenes  respunt  :  «  Rollanz,  cist  miens  fillastre.  » 

Roland  se  trouvant  placé  ici  précisément  dans  la  situation 
qui  était  tout  à  l'heure  celle  de  Ganelon,  que  fera-t-il?  Se 
comportera-t-il  comme  le  Ganelon  de  la  version  0,  ou  comme 
le  Ganelon  de  la  version  6  ?  Voici  la  réponse  : 

Li  quens  Rollanz,  quant  il  s'oït  juger,  Toi 

Dune  ad  parlet  a  lei  de  chevaler  : 

«  Sire  parastre,  mult  vos  dei  aveir  cher; 

La  rereguarde  avez  sur  mei  jugiet. 

Ni  perdra  Caries,  li  reis  ki  France  tient, 

Men  escientre,  palefreid  ne  destrer...  » 

Il  se  comporte  donc  tout  comme  le  Ganelon  de  la  version 
0  :  lui  aussi,  il  parle  d'abord  à  son  ennemi,  non  pas  à  Charle- 
magne;  lui  aussi,  il  parle  «  trop  tôt  »,  avant  que  Charle- 
magne  l'ait  désigné.  Or,  pour  cette  seconde  scène,  il  n'y  a 
pas  de   version   0,  de  version  fi  :  tous  les  textes  concordent. 

Il  apparaît  donc  que  l'ordre  de  la  version  0  dans  la  scène 
du  Défi  est  non  seulement  le  plus  cohérent,  le  plus  logique  et 
le  plus  beau,  mais  qu'on  ne  peut  l'abandonner  sans  détruire 
certains  des  rapports  de  parallélisme  et  de  symétrie  que  le 
poète  a  visiblement  voulu  établir  entre  cette  scène  et  l'autre. 
L'ordre  primitif,  respecté  en  (),  a  été  gâché  par  un  remanieur 
qui,  en   sa    maladresse,    n'avait    pas   remarqué  ces   rapports. 


470  APPEISDICE    II 


Voici  une  seconde  remarque  à  l'appui  du  classement  0 
contre  |3.  On  est  au  début  de  la  seconde  bataille.  Les  Fran- 
çais, déjà  décimés,  voient  les  champs  se  couvrir  d'une  nou- 
velle armée  sarrasine.  Alors  (ceci  est  le  texte  du  manuscrit 
d'Oxford)  : 

«  [Quant]  Franceis  veienl  que  paiens  i  ad  tant,       1467 

De  tûtes  parz  en  sunt  cuvert  li  camp, 

Suvent  recleiment  *  Oliver  et  Rollant, 

Les  doze  pers  qu'il  lor  scient  guarant. 

Et  l'arcevesque  lur  dist  de  sun  semblant  : 

«  Seignors  barons,  nen  alez  mespensant. 

Pur  Deu  vos  pri  que  ne  seiez  fuiant, 

Que  nuls  prozdom  malveisement  n'en  chant. 

Asez  est  mielz  que  moerium  cumbatanl. 

Pramis  nus  est  fin  prendrum  aïtant, 

Ultre  cest  jurn  ne  sérum  plus  vivant  ; 

Mais  d'une  chose  vos  sui  jo  ben  guarant  : 

Seint  Pareïs  vos  est  abandunant; 

As  Innocenz  vos  en   serez  séant.» 

A  icestmot  si  s'esbaldissent  Franc, 

Cel  nen  i  ad   Munjoie  ne  demant.  Aoi.  1482 

Un  Sarrazin  i  out  de  Sarraguce.  .  .  1483 

Cil  vait  ferir  Engeler  de  Guascoigne.  .  .  . 

La  bataille  recommence  aussitôt. 

Entre  le  vers  1482  et  le  vers  1483,  toutes  les  versions  autres 
que  0  (savoir  V4,  PLT,  CV7,  dR,  etc.)  2  intercalent  trois 
laisses,  dont  Léon  Gautier  établit  ainsi  le  texte  : 

1.  Manuscrit  :  regretent. 

2.  Seule  la  Karlamagnussaga  (n)  s'accorde  ici  avec  0. 


DE    L'AUTORITÉ    DU     MANUSCRIT    d'oXFORD  471 

Cel  n'en  i  ad  M  un  joie  ne  demant.  Aoi. 

Li  reis  Marsilies  mu  If  par  est  malvais  reis; 

Dit  as  paiens  :  «  Or  entendez  à  mei. 

«  Si  est  Rollanz  de  merveillus  podeir  : 

«  Ki  le  voelt  veintre  forment  peiner  s'en  deit. 

u  Par  dous  batailles  niert-il  vencuz,  çocrei: 

«  SeV  graantez,  nus  l'en  liverrum  treis. 

«  Les  dis  eschieles  justnrunt  as  Franceis, 

«  Les  altres  dis  remeindrunt  ci  od  mei. 

«  Encoi  perdrai  Caries  de  son  podeir: 

«  En  grant  villet  verrat  France  cadeir.  » 

Dunet  a  Grandonie  une  enseigne  d'orfrei, 

Que  ses  eschieles  il  guil  cuntre  Franceis  : 

Il  li  otriet  cumandement  de  rei.  Aoi. 

Li  reis  Marsilies  est  reniés  sur  un  munt  : 

Vaits'en  Grandonies,  par  mi  un  val  de  suz. 

A  treis  clous  (For  ferme t  sun  gunfanum; 

A  voiz  escriet  :  «  Kar  chevalchiez,  baruns.  » 

Mil  graisle  sunent,  mult  en  sunl  cler  li  sun. 

Dienl  Franceis:  «  Deus  Père,  que  ferum  ? 

<(  Si  mar  veïsmes  le  cunte  Guenelun; 

«  Venduz  nus  ad  par  maie  traïsun: 

«  Kar  nus  aidiez,  li  duze  Cumpaignun.  » 

Li  Arcevesques  tut  premerains  respunt: 

((  Bons  chevaliers,  hoi  recevrez  honur ; 

«  Deus  vus  durrat  e  curunes  e  purs 

«  En  Pareïs,  entre  les  glorius. 

«  Mais  li  cuard  mie  ni  entrerunt.  » 

Franceis  respundent:  «  Cumunement  ferum  ; 

<(  Ja  pur  mûrir  ne  li  sérum  felun.  » 

Brochent  avant  des  ories  esperuns. 

Si  vunt  ferir  cez  encriesmes  feluns.  Aoi. 

Li  reis  Marsilies  ad  fait  sa  genl  partir  : 
Les  dis  eschieles  od  sei  voelt  retenir. 
E  les  dis  altres  chevalchent  pur  ferir. 
Dient  Franceis  :  «  Deus  !  quel  perte  avrum  ci! 
«  Li  duze  Per  que  purrunt  devenir  ?  » 


472  APPENDICE     II 

Premiers  respunt  Varcevesques  Turpins  : 

«  Bon  chevalier,  de  Deu  estes  ami  ; 

«  Encoi  serez  curunet  e  flurit, 

«  En  seintes  fîurs  gerrez  eV  Pareïs; 

«  Mais  licuard  jamais  ni  serunt  mis.  » 

Franceis  respundent  :  «  Nus  n'i  devum  faillir. 

«  Se  à  Deu  plaist,  n'en  serat  cuntredit. 

«  Nus  cumbatrum  cuntre  noz  enemis  : 

«  Poi  de  gent  sûmes,  mais  bien  sûmes  hardit.  » 

Brochent  avant  pur  Païens  envaïr  : 

Atant  se  meslent  Franceis  et  Sarrazin.  Aoi. 

Un  Sarrazin  i  out  de  Sarraguce... 

Cil  vait  ferir  Engeler  de  Guascoigne 

Turpin  adresse  donc  en  trois  laisses  trois  discours  aux 
chrétiens,  comme  ailleurs  Roland  refuse  en  trois  laisses  d'ap- 
peler Charlemagne,  comme  ailleurs  il  l'appelle  en  trois 
laisses,  comme  ailleurs  il  s'efforce  en  trois  laisses  de  briser 
Durendal,  etc.  Mais  en  toutes  ces  autres  scènes,  ce  que  le 
poète  décrit  trois  fois,  c'est  le  même  moment  de  l'action,  ou 
plus  exactement  ce  sont  des  moments  successifs  et  semblables 
dune  situation  qui  se  prolonge;  il  n'a  garde  d'intercaler  entre 
les  laisses  similaires  d'autres  épisodes,  d'introduire  d'autres 
acteurs,  de  changer  le  décor,  et,  par  exemple,  il  n'a  garde 
d'interrompre  la  querelle  d'Olivier  et  de  Roland,  pour  nous 
transporter  dans  le  camp  sarrasin  :  il  sait  bien  que,  s'il  le 
faisait,  l'effet  des  laisses  similaires  serait  brisé.  C'est  pour- 
tant en  cette  faute  piteuse  qu'est  tombé  celui  qui  a  imaginé 
d'intercaler  ici  trois  laisses.  Après  le  discours  de  Turpin,  il 
passe  du  camp  de  Roland  au  camp  de  Marsile,  décrit  un 
conseil  de  guerre,  la  formation  de  nouvelles  «  eschieles  » 
sarrasines,  leur  marche  à  travers  une  vallée,  etc.  Bien  du 
temps  a  coulé  et  bien  des  choses  se  sont  passées  quand  Turpin 
adresse  aux  chrétiens  son  second,  puis  son  troisième  discours  ; 
dits   en  ces  conditions,  ils  sont  oiseux,    et  même   pénibles  : 


de  l'autorité  dl    mam  ;scrit  d'oxford  173 

Turpin  est  inexcusable,  si  nous  ne  sommes  plus  au  même 
moment  de  l'action,  de  répéter  aux  combattants  qu'il  pourrait 
bien  v  avoir  des  couards  parmi  eux  ;  n'a-t-il  pas  déjà  constaté 
le  contraire?  le  poète  (v.  1481-2)  na-t-il  pas  dit  déjà: 

A  icest  mot  si  s'esbaldissent  Franc, 
Cel  n'en  i  ad  Munjoie  ne  demant. 

Nous  sommes  donc  en  présence  d'un  remanieur  qui  a 
voulu  imiter  le  procédé  délicat  et  puissant  des  laisses  simi- 
laires, mais  qui,  Faute  d'avoir  bien  su  observer  la  technique 
du  poète,  a  imité  à  contre-sens. 


Au  v.  1671,  comme  une  nouvelle  bataille  vient  de  s'en- 
gager et  que  Turpin  y  est  entré  le  premier,  Roland  invite 
Obviera  aller  l'y  rejoindre: 

Li  quenz  Rollanz  apelet  Olivier  : 

«  Sire  cumpaign,  sel  volez  otrier, 

Li  arcevesquè  est  mult  bon  chevaler, 

Nen  ad  meillor  en  terre  ne  suz  cel  ; 

Ben  set  feiiret  de  lance  et  d'espiet.  »  1675 

Respunt  li  quens  :  «  Kar  li  aluns  aider.  » 

A  icest  mot  l'unt  Francs  recumencet. 

Dur  sunt  li  colps  et  li  caples  est  grefs  ; 

Mult  grant  dulor  i  ad  de  christiens. 

Ki  puis  veïst  Rollant  et  Oliver  1680 

De  lur  espees  e  ferir  et  capler! 

Li  arcevesquè  i  fiert  de  sun  espiet... 

Entre  le  vers  1679  et  le  vers  1680,  tous  les  textes  autres 
qu'O  (  K4,  CY'\  I  P.  n,  etc.  intercalent  quatre  laisses.  Nous 
laisserons  au  lecteur  le  soin  d'apprécier,  en  se  reportant  à 
l'édition  Gautier  ou  à  l'édition  Stengel,  à  quel  point  les  propos 
qu'y  échangent  Roland  et  Olivier  compromettent  l'ellet  des 
scènes  ultérieures.  Nous  nous  en  tiendrons  à  remarquer  qu'il 
y  a  bien  longtemps  que  nous  avons  oublié  l'archevêque  quand 


474  APPENDICE     II 

Roland  et  Olivier,  au  bout  de  quatre  laisses  en  -u  ..e,  en  -a...e, 
en  -è...e,  en  -a,  le  rejoignent  enfin  au  vers  1682.  En  outre, 
ils  le  rejoignent  sur  une  assonance  en  -le,  c'est-à-dire,  par 
un  hasard  étrange,  précisément  sur  la  même  assonance  qui 
servait  au  poète  au  moment  où  ils  se  sont  mis  en  devoir 
daller  rejoindre  leur  compagnon.  (L'assonance  en  -ié  ne 
reparaît  qu'en  dix-neuf  autres  laisses  de  la  Chanson  de 
Roland,  qui  compte  291  laisses.) 


Au     vers   1851    et   suiv.,   Roland   adresse  son   adieu  à  ses 
compagnons  morts  : 

Rollanz  reguardet  es  munz  et  es  lariz. 

De  cels  de  France  i  veit  tanz  morz  gésir, 

E  il  les  pluret  cum  chevaler  gentill  : 

((  Seignors  barons,  de  vos  ail  Deus  mercit!     1855 

Tûtes  vos  anmes  otreit  il  Pareï's  i 

En  seintes  flurs  il  les  facet  gésir  ! 

Barons  Franceis,  pur  mei  vos  vei  mûrir; 

Jo  ne  vos  pois  tenser  ne  guarantir  : 

Ait  vos  Deus  ki  unkes  ne  mentit  !  1865 

Oliver  frère,  vos  ne  dei  jo  faillir. 

De  doel  murrai,  s'altre  ne  m'i  ocit. 

Sire  cumpainz,  alum  i  referir  !  » 

Il  n'y  a  rien  de  plus  beau  que  cette  chute  de  laisse,  sinon 
le  début  de  la  laisse  suivante  : 

Li  quenz  Rollanz  el  champ  est  repairet, 

Tient  Durendal...  1870 

Entre  la  sublime  fin  de  laisse  «  Sire  cumpainz,  alum  i 
referir!  »  et  la  sublime  reprise  «  Li  quens  Rollanz  el  champ 
est  repairet  »,  quelle  maladresse  d'intercaler  quoi  que  ce  soit! 
On    trouve   pourtant   entre   ces    deux    vers    une    laisse    sup- 


DE    h  AUTORITÉ    DU    MANUSCRIT     b'nXFORD  i  i  ."» 

plémentaire  dans  n  (trois  lignes),  dans  \  4  9  vers),  dans  C 
(11  vers),  dans  \'~  'Jn  vers),  dan-  P  34  vers  ,  dans  T 
(11  vers),  dans  L  (14  vers,  où  Roland  échange  avec 
Olivier  de  vagues  el  inutiles  propos,  tue  ici  «  Blanzardin  », 
là  «  Justin  de  Yalfondee  »,  etc.  '.  Léon  Gautier  et  M.Stengel, 
liés  par  leur  système,  ont  introduit  dans  leur  texte  critique 
cette  laisse  supplémentaire.  Mais  il  est  fort  invraisemblable 
qu'elle  soit  primitive  et  que  ce  soit  an  accident  de  copie,  qui, 
la  faisant  tomber,  a  rapproché  les  vers  1868  et  1869.  de 
manière  à  produire  la  reprise  :  «  Li  quens  Rolanz  el  champ  est 
repairiet.  »  Si  une  édition  des  Horaces  donnait  dix  vers  ou 
trente  entre  la  question  «  Que  vouliez-vous  qu'il  fît  contre 
trois?  »  et  la  réponse  «  Qu'il  mourût!  »  et  si  l'on  supposait 
que  c'est  une  distraction  de  copiste  ou  un  caprice  de  rema- 
nieur qui  les  a  fait  tomber  des  autres  éditions,  une  telle 
hypothèse  serait-elle  facilement  acceptée? 


Voici     un   cinquième    indice,    celui-ci  déjà  -remarqué  par 
Theodor  Mùller,    de  la  validité  du   classement    0  contre  p  : 
Au  vers  7 2."),  Charlemagne  a  un  songe    : 

Après  iceste  altre  avisun  sunjat  : 

Qu'il  en  France  ert,  a  sa  capele,  a  Ais  ; 

El  destre  braz  li  morst  uns  uers  si  mais  ;• 

Devers  Ardene  vit   venir  un  leupart  ; 

Sun  cors  demenie  mult  fièrement  asalt  ; 

De  sun  palais  uns  veltres  avalât, 

Que  vint  a  Carie  les  galops  et  les  salz  : 

La  destre  oreille  al  premer  uer  trenclmt  ; 

Ireement  se  cumbat  al  lepart. 

Dient  Franceis  que  grant  bataille  i  ad  ; 

M;iis  il  ne  sevent  li  quels  d'els  la  veintrat  : 

C  .îles  se  dort,  mie  ne  s'esveillat. 

1.  Si  le  lecteur  se  reporte â  YAlt/ ranzôsisches  L'ebungshuch  Ersles 
Zusalzheft,  Roland  mater  ialen,  zusammengeslelli  von  W.  Foerster.il 
aura  sous  les  yeux  tous  les  textes,  commodément  disposés. 


<7(; 


APPENDICE    11 


Il  est  facile  d'interpréter  ce  songe  à  la  lumière  des  événe- 
ments qui  suivent  :  la  bête  monstrueuse  qui  mord  Charles 
au  bras  est  Ganelon  ;  le  léopard  est  Pinabel,  parent  de  Gane- 
lon,  qui  soutiendra  sa  cause  en  combat  judiciaire  ;  le  vautre 
est  Thierry,  qui  sera  contre  Pinabel  le  champion  de  Charle- 
magne. 

0  seul  fait  venir  le  léopard  «  devers  Ardene  »  Par  contre, 
on  lit  en  V4  :  «  Devers  Espagna  vid  vinir  un  liopart  »  ;  — 
en  V7C  :  «  Devers  Espeigne  un  liepart  eschampa  »  ;  —  en  w 
(version  galloise)  :  «  And  then  he  saw  a  léopard  comingfrom 
the  direction  of  Spain  »  ;  —  en  dS  (version  du  Stricker)  : 
«  Dô  quam  ein  liebarte  von  Spanje  geloufen  dar  »  ;  —  en  e 
(version  anglaise)  :  «  He  se. a  libard  lep  from    low  Spain  ». 

«  Devers  Espaigne  »  ne  représente  rien,  ni  poétiquement, 
Pinabel  n'ayant  rien  à  voir  avec  l'Espagne,  ni  géographi- 
quement,  le  dormeur  étant  à  Aix-la-Chapelle.  «  Devers 
Ardenne  »  offre  au  moins  un  sens  géographique.  Il  est  donc 
vraisemblable  que  c'est  la  leçon  primitive. 

Mais  voici  que  cette  vraisemblance  va  se  changer  en  certi- 
tude. Au  vers  2555,  Charlemagne  a  de  nouveau  un  songe 
qui  lui  présage,  avec  plus  de  précision,  les  mêmes 
événements  : 

Après  li  vient  une  altre  avisiun,  2555 

* 
Qu'il  ert  en  France  a  Ais  ad  un  perrun  ; 

En  dous  chaeines  s'i  teneit  un  brohun  ; 

Devers  Ardene  veeit  venir  trente  urs, 

Chascun  parolet  altresi  cume  uns  hum, 

Diseient  li  :  a  Sire,  rendez  le  nus  !  2560 

Il  nen  est  dreiz  que  il  seit  mais  od  vos.; 

Nostre  parent  devum  estre  a  sueurs.  » 

De  sun  paleis  uns  veltres1  i  acurt, 

Entre  les  altres  asaillit  le  greignur 

Sur  Terbe  verte  ultre  ses  cumpaignuns...  2565 

Caries  se  dort  tresqu'al  main  al  cler  jur. 

1.  Manuscrit  :  De  sun  paleis  vers  les  altres  acurt. 


DE    L'AUTORITÉ    DU    MANUSCRIT    l/oXFORE  177 

Ici,  comme  la  première  fois,  la  bète  que  combat  le  vautre 
Thierry  vient  «  devers  Ardene  »,  selon  O;  mais  ici.  plusieurs 
textes  concordent  avec  O.  VA  a  «  Devers  Ardenne  se  vit 
venir  trente  urson  »  ;  —  La  :  «  Devers  Ardoine  per  molt 
grant  contençon  Yenoient  vint  ors  »  ;  —  na  :  «  und  er  sah 
dreizig  Mann  nachderStadt  ziehen,  welche  Ardena  heisst  »  ; 
—  et  pas  un  texte  ne   donne  la  leçon  «    Devers   Espaigne  ». 

h  Devers  Ardene  »  était  donc  la  leçon  primitive  dans  les 
deux  songes,  et  puisque,  dans  le  premier,  les  remanieurs  s'ac- 
cordent pour  l'écarter  de  la  même  façon,  c'est  qu'ils  pro- 
cèdent d'un  même  modèle,  ji>,  qui  présentait  cette  faute. 


Avant  moi,  en  un  temps  où  l'entreprise  n'allait  pas  sans 
risques,  M.  Frederick  Bliss  Luquiens  a  osé  s'en  prendre  au 
système  réputé  intangible  de  Léon  Gautier  et  de  Stengel  et 
revendiquer  la  vieille  thèse  délaissée  de  Theodor  Mùller.  Il  a 
produite  son  appui  de  nombreux  arguments,  très  ingénieux, 
très  résistants.  On  aura  profit  à  consulter  ses  deux  articles, 
intitulés  tous  deux  The  reconstruction  of  the  original  «  Chan- 
son de  Roland  »,  qui  ont  paru  l'un  dans  les  Transactions 
of  the  Connectieut  Academy  of  Arts  and  Sciences,  t.  XV 
(1909j,  p.  111-136.  l'autre  dans  la  Romanic  Review,  t.  IV 
(1913),  p.   112-117. 

Si  les  observations  présentées  par  M.  Er.  Bliss  Luquiens  et 
par  moi  sont  justes,  la  conséquence  est  claire  :  on  doit  traiter 
la  Chanson  de  Roland,  pour  ce  qui  est  de  la  constitution  de 
son  texte,  comme  si  elle  ne  nous  était  connue  que  par  deux 
manuscrits,  fautifs  l'un  et  l'autre.  O  d'une  part,  43  d'autre 
part. 


TABLE    DES    MATIÈRES 


Pages. 
La    légende    des  «   enfances  »  de  Charlemagne  et  l'his- 
toire de  Charles  Martel 1 

I.  Position  de  la  question 3 

II.    Comparaison  des  textes  et  discussion  des  théories.  .  .  11 

III.   L'abbaye  de  Stavelot  et  ses  légendes 26 

Les  chansons  de  geste  et  le  pèlerinage  de  Compostelle.  .  39 

A.   La  Chronique  de  Turpin 42 

I.  Analyse  de  la  Chronique;  le  problème  de  sa  date  et 

de  sa  raison  d'être 42 

II.  Est-elle  l'œuvre  de  deux  auteurs? 52 

III.  Qu'elle  fut  composée  vers  1140  ou  1150  par  un  seul 

auteur  ;  sa  relation  à  d'autres  ouvrages  composés 
comme  elle  pour  le  bien  du  pèlerinage  de  Compos- 
telle   68 

IV.  Qu'elle  n'est  qu'un  chapitre  du  Livre  de  saint  Jacques  : 

les  légendes  épiques  patronnées,  exploitées,  pro- 
pagées par  les  clercs . 73 

V.  Sens  et  valeur  des  faits  groupés  en  cette  étude 112 

B.   Les  chansons  de  geste  qui  exploitent  et  complètent 

la  Chronique  de  Turpin 115 

1.  La  chanson  de  l'Entrée  en  Espagne. 115 

2.  La  Prise  de  Pampelune 120 

3.  La  chanson  d'Agolant 135 

4.  Gui  de  Bourgogne 137 

5.  Anseïs  de  Cartage 140 

6.  La  ville  légendaire  de  Luiserne 152 

C.   Autres  légendes  des  routes  de  Saint-Jacques 167 

1.  La  chapelle  du  Saint-Esprit  à  Roncevaux 167 

2.  Les  <(  Palais  Galienne  » 169 


»Sll  TABLK    DES    MATIÈRES 

3.  Senebrun  et  les  divers  ducs,  comtes  et  rois  de 

Bordeaux 172 

4.  Le  roi  Agolant  à  Limoges 176 

5.  La  geste  de  Blaye  et  la  geste  de  Saint-Gilles.  .  176 

6.  Les  chansons  de  geste  eu  langue  méridionale. .  178 

1).   Conclusion 180 

La  Chanson  de   Roland 183 

Note  préliminaire.    Enumération  des   textes;  leurs  dates, 

leurs  rapports 185 

I.    Le  problème  des  origines  de  la  légende 192 

1.  L'élément  historique 192 

2.  Discussion  du  prétendu  témoignage  de  l'Astro- 

nome limousin 195 

II.  Les  diverses  solutions  proposées.  Analyse  et  discus- 
sion des  théories  sur  la  formation  de  la  Chanson  de 
Roland  et,  plus  généralement,  sur  la  formation  des 

chansons  de  geste. 200 

1.  De  Herder  et   de   Wolf  aux  frères  Grimm  et 

à  Fauriel 201 

2.  De  Fauriel  à  Renan  et  à  Gaston  Paris 220 

3.  Gaston  Paris 240 

4.  M.  Rajna  et  le  conflit  des  théories  vers  1884  . .  250 

5.  Après  1884 272 

III.    Recherche  d'une  autre  solution,  qui  prendra  son  point 

de  départ  dans  les  théories  antérieures 289 

A.   La   légende  de   Roland    en   ses  rapports  avec   les 
légendes  des  routes  qui  menaient  à  Pampelune  par 

Roncevaux 291 

1 .  L'Espagne  dans  la  Chanson  de  Roland .  .  291 

2.  Pampelune  et  la  Rune 293 

3.  Le  Port  d'Aspre 295 

4.  Le  Port,  de  Cize "296 

5-6.  Roncevaux 297 

7.  Le  Val-Carlos 327 

8.  Saint-Jean-Pied-de-Port 330 

9.  Arbonne 332 

10.   Saint-Jean-de-Sorde. 334 


TABLE    DKS    MATIÈRES  481 

11.  Belin 340 

12.  Bordeaux 341 

13.  Le  Passage  de  la  Garonne.    345 

14.  Blaye 345 

15.  Arles  et  Saint-Gilles 

B.  Interprétation  de  ces  rapports : 360 

1.  D'une  théorie  de  l'accident 360 

2.  Théorie  du  développement   continu  :  les  croi- 

sades françaises  en  Espagne  au  xip  siècle.  .  .  .  366 

C.  La  composition  de  la  Chanson  de  Roland 385 

a)  Les  entreprises   des  chorizontes  de  la  Chan- 
son de  Roland 391 

b     Son  unité  ;   Turoldus  vindicatns W0 

Appendice  I.  Gaston   Paris  et  la  théorie  des  chants  lvrico- 

épiques 455 

Appendice  II.   De   l'autorité    du    manuscrit  d'Oxford    pour 
l'établissement  du  texte  de  la  Chanson  de 

Roland 461 


MAÇON.     l'IldTAT     FMt-IUS.     1 M  l'It  I M  FTRS 


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TORONTO  6,  CANADA. 


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